‹ Le diable [microform]Chapitre 36 sur 182 · De Lantages, Vie de la Vén. Mère Agnès, passim · texte numérisé non relu

De Lantages, Vie de la Vén. Mère Agnès, passim

le feu, tantôt vert, tantôt jaune et bleu ». Après avoir jeté clans le brasier force Agnus Dei, près décent cinquante barriques d'eau, quarante ou cinquante charretées de fumier, sans pouvoir l'éteindre, on s'avisa d'avoir recours à un autre expédient. « On y jeta un pain de seigle de quatre sols dans lequel on avait mis une hostie consacrée, puis on prit de l'eau bénite qu'on mélangea avec du lait d'une femme nourrice de bonne vie, et qu'on jeta de même^ » Le Diable n'y tint plus ; cette fois il lâcha prise et s'esquiva lestement à la vue de tout le monde, en sifflant d'une manière horrible. L'affaire ayant eu pourtémoin une ville entière d'honnêtes Bretons, certains théologiens, qui, par défiance de la raison, n'admettent d'autre critérium de certitude que le témoignage des hommes, seraient en droit de conclure de là que le Diable, qui est toujours noir des pieds à la tète, peut être aussi en même temps vert, bleu et jaune.

Du premier au douzième siècle de notre ère, il prend toutes les formes de la nature créée, toutes celles encore que l'hyphotisme habituel de l'esprit peut faire concevoir : il est cKeval, chien, chat, singe, ours,- crapaud, corbeau, bœuf, griffon, centaure, hippocenture, etc. Les' moines qui peuplaient les déserts l'ont vu sous les apparences les plus impossibles : sphinx à tète humaine, avec longues pattes à grilî'es ; chimère aux yeux verts, à queue et ailes de dragon, sautant, volant, crachant le feu par ses narines ; blemmye à larges épaules, gros ventre, mais sans tête ; sciapode à chevelure semblable à des lianes, avec des pieds pouvant servir de parasol ; cynocéphale, chien à tète de singe ; martichoras, énorme lion rouge à figure humaine, avec une triple

1. Lcnglet-Diifi-esnoy, Recueil de dis ier talions sur les apparitions, etc. t. I, partie II, p. 112.

rangée de dents, vomissant la peste et pouvant dévorer des armées entières ; myrmôcoleo, à tête et crinière de lion et dos de fourmi, avec les gônitoires à rebours, etc. * Plus tard, du temps de Gœsarius d'Heisterbach, un moine de la fin du treizième siècle, le Diable, paraît-il, n'avait pas de derrière. Il lui fait dire en effet : « Licet corpora liumana nobis assumamus^ dorsa tamen non hahemus. » -. Mais il se pourrait fort bien que ce religieux eût mal vu ou qu'on l'eût mal renseigné ; car il n'y a rien, du moins à partir du XIV° siècle et dans les orgies du sabbat, que le Malin exhibe plus volontiers que cette partie de son corps, la donnant à baiser à ses fidèles en guise d'Agnus Dei.

On peut dire, néanmoins^, d'une manière générale, que, à toutes les époques de l'histoire, toutes les formes lui ont été bonnes et qu'il en a pris dans tous les règnes de la nature vivante ou imaginaire. Un jour il s'introduisit dans le corps d'une Espagnole du diocèse de Tolède, Marie Garcia, sous la forme d'une orange ; et l'illustre Sprenger assure, dans son Marteau des Sorcic7'es^ qu'une religieuse, heureusement avisée à temps, le reconnut dans une laitue 'qu'elle s'apprêtait à manger. Il apparaissait fréquemment à la bienheureuse Christine de Stommeln sous la forme d'une araignée, pour la distraire de son oraison.

Il resta attaché pendant un bon nombre d'années au service des dominicains de Schv^erin, dans le Mecklembourg, sous la figure d'un singe, tournant la broche, tirant le vin, balayant la cuisine, en vrai frère convers. Les pères du monastère, qui s'entendaient si bien à dépister les démons, témoin les procès de sorcellerie dont ils avaient le

1. Gust. Flaubert, la TentatioJi de Si Antoine, Cf. Pline l'Ancien, Hist. nat.

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