Dialogus miraculorum, III
monopole, ne devinèrent celui-ci que fort tard. Ils l'avaient appelé Puck et lui faisaient porter une veste de laquais servant, avec des grelots en guise de boutons. Tout cela est attesté par un d'eux, qui a écrit l'histoire du rusé compère sous le titre d'Histoire véridique du démon Puck. Fincelius assure que, en'1545, on le vit à diverses reprisesse promener dans les rues de Rothweil, un jour sous la forme d'un lièvre, un autre sous celle d'une oie ou d'une belette. Gomme l'animal parlait et qu'il menaça même à haute et intelligible voix d'incendier '^la ville, on ne pouvait s'y méprendre ; c'était bien le Diable. Le môme auteur raconte que, dans une ville de Saxe, qu'il ne nomme pas, la veille de Noël de l'an 1534, il eut la sacrilège impudence de s'approcher sous forme humaine du tribunal de la pénitence et de se confesser au curé de la paroisse, un bonhomme appelé Laurent Donner. Sa ruse, toutefois, ayant été découverte, il s'esquiva au plus vite, de peur de l'aspersion, laissant après lui une odeur infecte qui fit fuir tout le monde de l'église. A Fribourg-en-Brisgau, au témoignage de Weller, il fit mieux encore : vêtu des habits sacerdotaux, il osa se présenter à un pauvre malade, qui était à l'agonie, pour entendre sa confession. Ammonius le Péripatéticien, qui professait la philosophie à Alexandrie vers la lin du cinquième siècle, le vit assister à son cours sous la figure d'un âne, et j'ai entendu dire par des gens instruits que, lorsqu'il voulait singer certains docteurs utriusque juris^ c'était cette forme qu'il affectait de préférence.
De bons catholiques privilégiés le reconnurent, en 1546, aux funérailles de Luther, dans une nuée de corbeaux formant poêle au-dessus du mort.
Il lui est arrivé de prendre jusqu'aux traits, jusqu'à la voix et au maintien de telle personne vivante bien connue, au point de donner tout à fait le change.
C'est ainsi que, pour discréditer saint Sylvain, évêque de Nazareth, qui lui causait de grands dommages, il pénétra une nuit, sous la figure du vénérable pasleur, dans la chambre d'une noble dame de la ville, à qui il osa faire des propositions déshonnêtes. Aux cris que poussa la chaste dame, on accourut, et l'on trouva le Diable, qui n'avait point quitté la figure de l'évêque, blotti derrière le lit. Tout le monde, dans Nazareth, crut que c'était bien le prélat lui-môme qui avait été pris de la- sorte et chassé ignominieusement ; mais Sylvain déféra l'affaire au jugement de saint Jérôme, et força le Diable, sur le tombeau de ce saint, à avouer sa ruse infâme.
En 1590, à Arona, ville de Lombardie, il prit la forme de sainte Ursule, et apparut, entouré d'une foule de vierges resplendissantes, à une fille dévote et pie, « qui servait Dieu en chasteté dans la maison paternelle, » dit le père Serblier, l'auteur de l' Antidémon historial. Il lui persuada de le suivre, disant qu'il était envoyé de Dieu pour la conduire en un monastère où elle pourrait librement vaquer aux méditations delà vie contemplative. Dieu sait où il l'eût menée, la pauvre fille, si elle n'avait eu le bon esprit de demander à en référer auparavant à son confesseur ! Un anachorète d'Egypte, du nom de Héron, fut moins prudent ; aussi le paya-t-il cher. Le Diable, lui étant apparu sous la figure d'un ange de lumière, lui fit croire que, s'il voulait se laisser asseoir sur ses ailes, il le ravirait au ciel comme Élie. Le malheureux eut à peine pris place sur le dos du vaurien, qu'il fut précipité d'une hauteur énorme dans un puits profond, d'où on le tira à demi mort. La môme chose fût arrivée à saint Siméon Stylite, celui qui vécut tant d'années perché sur une colonne, si, au momeiît de. mettre le pied dans le chariot flam-
boyant où il devait s'enlever avec le Diable, il n'eût eu la bonne idée de faire le signe de la croix.
En Angleterre, à l'époque d'Elisabeth, il prenait tantôt la. forme d'un ministre protestant, tantôt celle d'un prêtre catholique, selon l'occurrence. Des théologiens papistes assurent l'avoir vu prêcher sous la première, et les théologiens huguenots affirment l'avoir vu sous la seconde ' . A Lucques, il prêcha un jour, sous l'habit de capucin, un sermon édifiant, qui ranima la foi dans cette ville ^
Le père Serclier, déjà cité, assure que cet abominable singe, comme il l'appelle, lui aussi, a poussé une fois l'outrecuidance jusqu'à « usurper la figure, forme et majesté delà sacrée mère de Dieu. » Il y a plus, et ceci est le comble de sa scélératesse, il apparut un jour à saint Martin, plus tard à saint Protit, puis à saint Friard et à saint Second, sous la figure même de Jésus Christ ! Protit, averti par son ange gardien, n'eut pas grand'peine à démasquer l'imposture, mais le malheureux Second, au dire de Grégoire de Tours, ne fut pas favorisé d^une égale assistance et se laissa prendre au piège. Quant à saint Martin, il lui suffît d'un peu de clairvoyance pour dépister la ruse. Le Diable s'était présenté à lui majestueusement drapé, tout éclatant d'or et de pierreries, le diadème surla tête, le front serein et le visage radieux. Le saint, à cette vue, resta un moment interdit, les yeux fixés avec une certaine méfiance sur cette brillante apparition. Le Diable, rompant le premier le silence, lui dit: « Martin, reconnais-tu celui que tu vois ? Je suis le Christ ! « Mais Martin regarde encore, réfléchit quelques instants, puis il s'écrie : (( Non, tu n'es pas le Christ ; le seigneur Jésus n'a