I. Quodlib. XI, art
porels par la grâce de Dieu eussent le devoir de prêter main-forte à TEglise dans la lutte engagée contre l'enl'er terrestre. Trois siècles auparavant, on estimait encoi-e, dans la catholicité, qae ceux qui avaient fait mourir des magiciens ou des sorcières étaient tenus à pénitence. Un archevêque de Lorch, du nom de Geihard, étant venu à Rome vers 9-^6, consulta le pnpe, qui était alors Léon VII, pour savoir de lui si cette discipline devait toujours ôtce maintenue. 11 rapporta de son voyage une lettre, adressée aux souverains allemands et aux évoques de Juvave ou Snlzbourg, de Batisbonne, de Siben et de Freisingen. Le pape y disait : a On demande s'il faut imposer la pénitence à ceux qui ont fait mourir des devins, enchanteurs ou sorciers. Je réponds que, quoique Tancieime loi les [lunisse de mort, la justice ecclésiastique leur épargne la vie^, pour qu'ils fassent pénitence. Mais s'ils ne s'y soumettent pus, ils restent passibles des lois humaines. » Il fut donc un temps où l'Église, d'accord avec la loi civile, — celle des barbares, s'entend, — protégea contre la superstition les magiciens prétendus ; il fut un temps où, à l'exemple de Ralhier, évèque de Vérone au X" siècle, ede jugeait que « la peur du Diable était un outrage à la Divinité ». Désormais, grâce à l'inflexible logique de ses dogmes et à ses théologiens, va pactiser tivec cette môme superstition, l'entretenir elle en imprimant une marche inverse à sa pratique disciplinaire, faire de ce qu'on avait cru l'injure un hommage rendu à Dieu.
Pour opérer ciîtte conversion, qui paraît à première vue inexplicable, l'Eglise eut beaucoup moins à faire qu'on ne pense ; elle se contenta de fondre ensemble la magie et l'hérésie et d'appliquer à l'une le traitement réservé à l'autre. Hérésie et m;igie devinrent une seule et même chose, se résumant en
cet énorme crime, le plus grand qui se pût concevoir en des temps où la société reposait tout entière sur l'idée religieuse: apostasie, renoncement à Dieu. Avec une habileté qui n'a ni son égale ni sa pareille dans aucune des diplomaties laïques connues, l'Église détourna sur l'hérésie les préjugés des populations touchant la magie, et puis, le terrain ainsi préparé, elle ramena sur la magie (e^ mêmes préjugés compliqués des motifs de proscription applicables à l'hérésie. Elle atteignit de la sorte un double but. La sorcellerie n'inspirant que terreur et éloignemont, c'était un excellent moyen de rendre l'hérésie sus- , pecte et d'en détourner les bons fidèles, que d'y rattacher ceKe même sorcellerie. Que l'on ait ourdi de propos délibéré une si savante machination, il y aurait quelque témérité peut-elre à rafCirmer : les actions humnines n'ont pas cette désinvoliure. (^e que l'on peutdn^e, néanmoins, c'est qu'il y a eu des degrés dans la bonne foi des organisateurs de l'œuvre, et que tous n'ont pas été également convaincus des maiétices magiques de l'hérésie non plus que de l'apostasie des sorciers. On a des exemples qui autorisent au moins un doute à cet égard. En voici un, entre autres.
Les habitants du district de Steding, dans le duché actupl d'Oldenbourg, étaient depuis plusieurs années en différend avec l'archevôque de Brème. Ce puissant seigneur, qui n'avait, comme beaucoup de ses confrères, en ce temps-là, de religieux que le nom, revendiquait, non seulement L- droit de chasse dans leurs forêts, mais encore la dîme de toutes leurs récoltes. Quelques ecclésiastiques, envoyés par lui dans le pays, en 1197, à l'effet d'y prélever cette dîme, furent maltraités. Refuser un impôt établi de Dieu et outrager des prôtres, ce ne pouvait être le fait de vrais chrétiens. L^archevôque déclara donc
porels par la grâce de Dieu eussent le devoir de prèier main-forto à TEglise dans la lutte eng'agée contre l'enter terceslre. Trois siècles auparavant, on estimait encore, dans la catholicité, que ceux qui avaient fait mourir des magiciens ou des sorcières étaient tenus à pi-nittuice. Un archevêque de Lorch, du nom de Geihard, étant venu à, Rome vers 9-)6, consulta le pwpe, qui était alors Léon VU, pour savoir de lui si cette discipline devait toujours être maintenue. 11 rapporta de son voyage une lettre, adressée aux souverains allemands et aux évoques de Juvave ou S.ilzbourg, de liatisbonne, de Siben et de Freisingen. Le pape y disait : o On demande s'il faut imjjoserla pénitence à ceux qui ont fait mourir des devins, enchanteurs ou sorciers. Je réponds que. quoique l'anciiiime loi les punisse de mort, hi justice ecclésiastique leur épargne la vie^ pour qu'ils fassent pénitence. Mais s'ils ne s'y soumettent pas, ils restent passibles des lois humaines. « 11 fut donc un temps où l'Église, d'accord avec la loi civile, — celle des barbares, s'entend, — protégea contre la superstition les magiciens prétendus ; il fut un temps où, à Texeraple de Ralhier, évéque de Vérone au X" siècle, eile jugeait que « la peur du Diable était un outrage à la Divinité ». Désoiinais, grâce à l'infltixible logique de ses dogmes et à ses thi'îologiens, va pactiser avec cette même superstition, l'entretenir elle en imprimant une marche inverse à sa pratique disciplinaire, faire de ce qu'on avait cru l'injure un hommage rendu à Dieu.
Pour opérer cette conversion, qui paraît à première vue inexplicable, l'Eglise eut beaucoup moins à faire qu'on ne pense ; elle se contenta de fondre ensemble la magie et Thérésie et d'appliquer à l'une le traitement réservé à l'autre. Hérésie et ma^ie devinrent une seule et môme chose, se résumant en
cet énorme crime, le pins grand qui so put concevoir en d(;s temps où la société reposait tout entière sur l'idée religieuse : apostasie, renoncement à Dieu. Avec une liabileté qui n'a ni son égale ni sa pareille dans aucune des diplomaties laïques connues, FÉgiise détourna sur l'hérésie les préjugés des populations touchant la magie, et puis, le terrain ainsi préparé, elle ramena sur la mogie (e^ mémos préjugés compli{|ués des motifs de proscription applicaijles à rhér'ésie. Elle atteignit de la sorte un douiDle but. La sorcellerie n'inspirant que terreur et éloiguement, c'était un excellent moyen de rendre rhér<''sie suspecte et d'en détourner les bons fidèles, que d'y rattacher cetle morne sorcellerie. Que l'on ait ourdi de propos délibéré une si siivante machination, il y aurait quelque témérité peut-éire à VaCiirmer : les actions humaines n'ont pas cette désinvolture. Va) que l'on peutdn^e, néanmoins, c'est qu'il y a eu des degrés dans la bonne foi des organisateurs do l'œuvre, et que tous n'ont pas été également convaincus des maaHices magiques do l'hénJsie non plus que de l'apostasie des sorciers. On a des exemples qui autorisent au moins un doute à cet égard. En voici un, entre autres.
Les habitants du district de Steding, dans le duché actupl d'OldetdDOurg, étaient depuis plusieurs années en difforend avec rarchevèque de Brème. Ce puissant seigneur, qui n'avait, comme beaucoup de ses confrères, en ce temps-là, de religieux que le nom, revendiquait, non seulement L- droit de chasse dans leurs forêts, mais encore la dîme de toutes leurs récoltes. Quelques ecclésiastiques, envoyiis par lui dans le pays, en 1197, à l'effet d'y prélever cette dîme, furent maltraités. Refuser un impôt établi de Dieu et outrager des prêtres, ce ne pouvait être le fait de vrais chrétiens. L^archevAque déclara donc
hérétiques et excoramnnia les Stedingues ; mais comme ils ne tinreat compte de rien et persistèrent dans leur refus, le prélat, se trouvant à Rome, où il avait été en [)èlerinage, sollicita du Pape l'autorisation d'organiser conti-e eux une croisade. La crni^nde eut effectivement lieu, mais les Stedingues avaient eu le temps de s'y préparer et l'armée sacrée n'eut pas tout l'avantage esp-ré. On finit même par entrer en arrangement. ICn 1207. l'archevêque Hai'twii;' acquiesça à l'ofTie qui lui futfaite d'une somme d'argent, que lui coŒiplôrent les prétendus hérétiques, et, tenant son but pour atteint, il retira ses troupHs. La paix, néanmoins, ne fu! guère qu'une paix plâtrée. Le feu mal éteint continua de couver sous la cndre, et il ne fallait qu'une étincelle pour le rallumer. Cette étincelle ne tarda pas à éclater. A Tarchi-vèque Hartwig succéda, en 1219. Gerhard II Celui-ci, plus homme de guerre que d'Église, se mit <à batailler, à. peine snr son siège, avec le jeune duc Othon de Brunswick. La querelle avait pour objet le comté de Stade, que le comte palatin Henri venait de céder à l'arche vêquo de Brème, sans respect pour les droits de ce même Othon, l'héritier naturel. Gerhard vainquit en plusieurs rencontres son adversaire, qu'il fit même prisonnier au combat de Bornhoved, le 26 juillet 1226, et finalement le comté (-m litige lui resta. Les Stedingues, qui semblent s'être fort peu souciés de passer sous la domination ecclésiastique, avaiimt pris parti pour Othon, et peut-être le refus de la liîme, opposé par eux vingt ans auparavant, se rattache-t-il à quelque protestation de leur part contre le joug qui leur était préparé. Quoi qu'il en soit, l'archevôi^ue Gerhard, tout soldat que nous le montre l'histoire, était encore trop prêire pour oublier' une
(1) Fr. W. Ebeling', Die deiitschen Bischœfe, i. I, jî. %.
LE l'KRSONNEL DU DIABLE 297
injure. L'occasion de la faire expier devait fatalement se produire sous une. forme ou sous une autre. Voici celle qu'e'le prit. Un curé avide, mécontent de la maigre offrande dont une dame noble paya son absolution au confessionnal, mit, à la communion, dans la bouche de cette même dame, en guise d'hostie, le sou qu'il avait reçu d'elle. Le mari, outré du procédé, tua le prêtre et fut. excommunié ; mais il brava les foudres de l'Église, et, pour parer aux conséquences de son défi, il se fit un parti auquel se rangea une bonne portion du district. L'archevêque tomba sur les Stedingues, avec les princes voisins; mais la résistance fut (elle, qu'il dut battre en ret/'ai te; Déses|)érant de venir à bout de cette coiragense population autrement que par une croisade à la façon albigeoise, il s'adressa au Pape et lui dépeignit les Stedingues comme d'obstinés hérétiques, des ennemis de Dieu, des gens voués à Satan, dont l'extermination intéressait la chrétienté tout entière. Le pape, — c'était alors Grégoire IX, un homme hautain et violent, que ses démêlés avec l'empereur Frédéric II ont rendu ci'lobrc, — se laissa facilement persuader. Dans une première bulle, de l'an 1232, adressée aux évêques de Minden, do Lubeck et de Ratzebourg, il ordmnaà ces prélats de l'aire prêcher la croisade demandée ; l'année suivante, il renouvela cet ordre dans une seconde bulle aux évoques de Paderborn, de Hildesheim, de Verden, de Munster et d'Osnabruck, en chargeant tout particulièrement de la conduite de la guerre l'archevêque de Mayence, Siegfried III, et un moine farouche, le dominicain Conrad de Marbourg. Dans la première de ces bulles, le Pape accusait les Stedingues d'être les ennemis de l'Église, 'le mépriser les sacrements, de persécuter les religieux, d'avoir commerce avec les démous, de faire des images de cire, de consulter les sorcières.
298 LE DIÀBLh;
Dans la seconde, il spécifie ces accusations : « Quand » un novice est reçu, dit-il, et qu'il est introduit pour » la première fois dans l'assemblée des réprouvés, )) il lui apparaît une espèce de grenouille, certains » disent un crapaud. Quelques-uns lui donnent un )> ignoble baiser au derrière, d'autres sur la bouche, )> suçant avec laleur la langue et la bave de l'animal. » Parfois ce crajiaud apparaît de grandeur naturelle, » parfois aussi de la grandeur d'une oie ou d'un » canard; le plus souvent il est de la grosseur d'une y) gorge lie four. En avançant le novice arrive devant » un homra'! d'une prodigieuse pâleur, avec des yeux » tout noirs, le corps si exténué et si maigre, que » toute chair semble en avoir disparu et qu'il n'y a ■>■> plus que les os et la peau. Le novice le baise, et » il sent qu'il est froid comme glace ; après qu'il l'a » baisé, tout souvenir de la loi catholique disparaît » de son cœur. Ensuite on s'asseoit pour le banquet, » et lorsque, après le banquet, on se lève, il sort » d'une statue dressée d'ordinaire dans ces réunions )) un chat noir, de la grandeur d'un chien de moyenne » taille, qui fait son entrée à reculons, la qu(;ue en » trompette. Le novice, d'abord, le baise au derrière, » puis le maître et ensuite les autres, chacun à son » tour, mais ceux-là seuls qui ont bien mérité ; quant » aux antres, ceux qui n'ont pas été jugés dignes de )) celte faveur, ils reçoivent du maître la paix. Quand » tout le monde est revenu à sa place^ on demeure )•) un moment silencieux, la tète tournée vers le chat, » puis le m litre dit : « Épargne-nous. » Il dit cela » à celui qui vient après lui, ensuite le troisième » reprend et dit : « Nous le savons, seigneur, » Un )) quatrième ajoute : « Nous avons à obéir. » Cette )) cérémonie terminée, on éteint les lumières et l'on » s'abandonne à la lubricité la plus abominable sans » égard pour la parenté. S'il se trouve qu'il y ait
» plus d'hommos que de femmes, les hommes satis- )) font entré eux leur appétit dépravé Les femmes )) font de même entre elles. Une fois ces horreurs » accomplies, on rallume les chandelles et tout le » monde est en place ; puis d'un coin sombre » s'avance un homme, dont la partie supérieure du )) corps depuis les hanches est brillante et res- )) plendissante comme le soleil, dit-on, et la par- » tie infi'rii'ure rude et poilue comme un chut: » son éclat illumine tout remlroit. Ensuite le maîlre » coupe un morceau de l'habit du novice et dit » au personnage étincelant : « Maître, ceci m'est » donné, et à mon tour je te le donne. » A (juoi » l'autre répond: « Tu m'as bien servi, tu me serviras » davantage et mieux; ce que lu m'as donné, je le » remets en tii garde. » Immédiatement après avoir » dit ces paroles, iJ disparaît. Tous les ans, à Pàijues, » ils reçoivent de la main du prêtre le corps du 8ei- )) gneur, le portent dans leur bouche jusque chez )) eux, et le jettent daus les ordures en outrage du •» Sauveur. De plus, ces hommes, lesplus misérables » d'entre les misérables, blasphèment contre le Sou- » verain du Ciel et disent dans leur folie que h; » maîire des cieux a méchamment agi en précipitant » Lucifer dansl'abîme. Les malheureux croient encore » à ce dei-nier et affirment qu'il est le créateur des » corps célestes et que plus tard, après la chute du » Seigneur, il retournera à sa gloire. Par lui et » avec lui, non avant lui, ils espèrent arriver à la » félicité éternelle, ils confessent que ce n'est point » ce qui plaît à Dieu qu'on doit faire, mais ce qui lui » est di^sagréable, etc. »
Le machiavélisme de l'accusation est ici évident : impos-ible de supposer la bonne foi. Quand édita la dispute entre les Stedingues et l'archevèq le de Brème, personne, ainsi que le fait remarquer
M. Thomas Wright \ ne paraît avoir "songé à élever contr-e eux de pareilles charges. Ces énormitiis ne furent évidemment imaginées et mises sur leur compte que lorsque le prélat recoanut son impuissance. Il est assez sifigulier quf3, au moment où la preraièrM paix se fît, l'aci^usation d'hérésie ait été écartée et tue, comme s'il n'avait jamais été question de rien. Quant à cel e de sorcellerie et de magie diabolique, qui se produisit plus tanl, nous allons bientôt constater qu'elle ne fut que la reprise h peu près textuelle d'un très vieil argument à l'usage des religions les unes contre les autres. Tel est, pourlant, le fond sur lequel l'ut basée la croisade. En 1234, une armée de 40,000 hommes, commandée par le duc Henri de Brabant, les comtes de Hollande, de Gueldres et de Gléves, envahit le pays des Stedin^ues^ dontellefit un désert. La i'ésistan(;e futaussi acharnée que la première fois, mais elle dut, à la fin, [)lier sous le nombre. Vaincus au comuat d'Aldenesch, où ils perdirent 6,000 des leurs, les Stedingues n'eurent plus qu'à courber la tête. L'année suivante, le pape admit à pénitence ce qui restait de ces braves gens, et depuis lors il ne fut plus parlé ni du crapaud auquel on les avait accusi'S de rendre hommage, ni de l'homme pâle et décharné, ni du personnage à face et à torse resplendissants, ni du gros chat noir, ni d'aucune des infamies de leur impur sabbat. Quant au prédicateur de la croisade, le moine Conrad de Marbourg, il avait péri misérablement deux ans auparavant.
Le 30 juillet 1233, comme il revenait de Mayence et s'en retournait à Paderborn, il fut attaqué par des vengeurs ou des gens avisés, et tué avec son compagnon de route, un franciscain du nom de Gerhard.