ABRAXAS
Ce mot était toujours accompagné de quelques caractères magiques, d'une figure sidérale ou d'un Hercule terrassant le lion de Némée.
Le diable, disent les Pères de l'Église, non content d'avoir perverti l'Orient par la gnose, suscita l'ophitisme, secte beaucoup plus impure et beaucoup plus pervertie.
Epiphane dit (1) que les Ophites existaient avant
(1) Traité des hérésies, chap. XXXVII.
les gnostiques, et que leurs doctrines furent recueillies par le diacre Nicolas. Marcion, disciple de Cerdon, en établit les principes, qui formaient un système complet. Caïn, disait Marcion, les habitants de Sodome, Coré, Dathan et Abiron ont été tirés des enfers par Jésus- Christ, tandis que Noë, Abraham et les autres y sont restés. La matière et la chair en particulier sont l'œuvre du mauvais principe.
Aussi condamnait-il le mariage, qui perpétue cette œuvre, sans toutefois condamner la volupté ; c'était le libertinage, la promiscuité des sexes érigés en doctrines.
Les Ophites aimaient à figurer le serpent, emblème à double signification dont le culte était commum à toutes leurs sectes. Ils donnaient à leurs néophytes un second baptême et mêlaient à leur Eucharistie du sang humain, d'après l'ancien culte de Moloch. Quelques Pères de l'Église les accusent de s'être nourris de la chair de petits enfants, mais c'est une imputation calomnieuse, réfutée par l'histoire. Les Ophites étaient trop civilisés pour se livrer au cannibalisme.
L'ophitisme engendra le manichéisme, dont la doctrine peut se résumer en ces mots :
La matière est Dieu ;
Satan est Dieu ;
Tout est Dieu ;
Le génie du soleil s'incarne ; c'est Jésus.
Mais pourquoi s'incarne-l-il ?
Afin d'instituer, dit Manès, douze disciples, soixantedouze fidèles et une petite famille de parfaits chargés de dégager l'esprit de la matière par la digestion des aliments et autres actes moins honnêtes.
Les Manichéens étaient divisés en deux degrés, les auditeurs et les parfaits ; les auditeurs se divisaient en croyants et élus. On ne parvenait au suprême degré de parfait, dans lequel on expliquait enfin le sens mystérieux des symboles, qu'après avoir subi de longues épreuves. Les rits et pratiques étaient à peu près les mêmes que pour les anciens mystères d'Isis, de Zoroastre et de la grande déesse.
Pendant que le diable, ou du moins ses délégués supposés faisaient revivre ainsi en Orient le paganisme mitigé de cérémonies chrétiennes, les apôtres s'étaient dispersés dans tout l'univers; Paul avait évangélisé les Grecs et les Romains, et Pierre s'était établi dans la capitale des Césars, centre du monde païen, et par conséquent admirablement située pour la propagation de la religion nouvelle.
Satan qui avait jeté le désordre dans toutes les Églises d'Orient et semé partout l'ivraie de l'hérésie, prit immédiatement son vol , et ne se posa que sur le Capitole.
— Si le christianisme s'établissait ici, s'écria-t-il avec une sorte de terreur, disent des légendes orientales, mon empire sur les hommes se trouverait bientôt ruiné.
Il entra dans le palais de l'empereur Néron qui, en sa qualité de fils d'un démon succube, prêta facilement l'oreille aux conseils de l'archange rebelle. D'ailleurs, les prédications des chrétiens offusquaient déjà les prêtres de Jupiter et de Vesta, et l'empereur ne fit qu'obéir à l'opinion publique en persécutant les disciples du grand docteur de Nazareth. Les bourreaux se mirent à l'œuvre : saint Pierre et saint Paul furent martyrisés, et des milliers de catéchumènes coururent au-devant des supplices avec un enthousiasme qui étonna les exécuteurs de Néron. Vainement ce César impitoyable inventa de nouveaux supplices. Comme l'a dit Tertullien, le sang des chrétiens devint la semence des chrétiens.
Le diable écumant de rage, continue la légende, s'incarna tour à tour dans Domitien et dans Dioclétien, qui furent les plus ardents persécuteurs du christianisme. Toutefois, sous le règne de Dioclétien, l'esprit malin eut une mésaventure que nous devons raconter :
Arthémia, fille de cet empereur, était possédée d'un démon qui répondait aux exorcistes païens qu'il n'obéirait qu'à Cyriaque, diacre de l'Église romaine ; Dio-
clétien le fit venir, et Cyriaque ordonna au diable de se retirer.
— Si vous voulez que je sorte, répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse entrer.
— Viens dans mon corps, répondit Cyriaque, je t'en accorde la permission.
— Je ne puis entrer dans ce pot-là , répliqua le démon, parce que toutes les issues en sont closes et bien gardées ; mais si vous ne pouvez me loger ailleurs, envoyez-moi à Babylone ; je trouverai là où me placer.
Cyriaque consentit à ce que voulait le diable, et aussitôt la princesse Arthémia fut délivrée.
L'empereur Dioclétien, émerveillé, permit au saint de baptiser sa fille; lui donna une belle maison et lui fit un sort avantageux ; trois circonstances bien étonnantes chez un persécuteur de l'Église.
Ici, nous quittons la mythologie orientale pour tomber en pleine légende dorée, interminable poëme tissu de fictions naïves et parfois grossières, où le diable jouera le principal rôle.
Bientôt l'empire romain s'écroulera comme un vieil édifice; nous entrerons dans le chaos du moyen âge, et l'ange rebelle grandira d'autant que les ténèbres seront plus épaisses; mais avant d'arriver à cette longue période de prospérités, il aura de grands obstacles à vaincre ; et d'abord le christianisme fleurit au milieu
des persécutions, comme les roses sous la rosée du printemps ; une longue dynastie de papes, tous martyrs de la foi, humbles et pauvres comme le Nazaréen, a répandu au loin les doctrines encore pures de l'Évangile, c'est-à-dire les principes de l'égalité, de la fraternité chrétiennes.
Satan, voyant que les supplices n'ont eu pour lui que de très mauvais résultats, change de système.
— Le fer, le feu, toutes les tortures, ne peuvent rien contre les chrétiens, se dit-il. Combattons-les par la philosophie, par la discussion; nous verrons bien qui l'emportera dans cette lutte, ou des Nazaréens ou des prêtres de Jupiter. Vainement Constantin a méconnu les dieux de ses pères pour adorer le Crucifié.
Et il entra dans le corps de l'empereur Julien, s'empara de son esprit et de son cœur à tel point que cet empereur se fit païen après avoir été chrétien hérétique. Si nous avions à faire ici l'histoire de Julien, qu'on a surnommé l'apostat, nous dirions qu'il se fit généralement remarquer, non-seulement par sa tolérance, mais encore par sa clémence.
Quelques historiens n'en ont pas moins chargé la mémoire de cet empereur-philosophe des crimes les plus odieux!...
Ammien dit que quelque temps avant la mort de Julien, le génie de Rome lui apparut, le visage blême, au
moment où ce prince écrivait dans sa tente, à l'exemple de César.
Ce génie ne peut être autre que le diable, dit Leloyer (1), lequel l'avait poussé à tous les actes de paganisme qu'il fit. Le même auteur dit que cet empereur évoquait Satan par des charmes magiques, à l'aide de Maximus, de Jamblique et autres magiciens qui pratiquaient les anciens rites de l'Égypte,de laBabylonie et de la Syrie.
Jamblique, philosophe platonicien du quatrième siècle et qu'on donne pour coopérateur à Julien l'apostat, fut disciple d'Anatole et de Porphyre, qu'il égala par la profondeur de sa doctrine.. Il admettait l'existence d'une classe de démons ou génies, médiateurs entre Dieu et l'homme ; on prétend même qu'il prédit , par la baguette divinatoire, l'avènement de Théodose à l'empire.
Voici le récit d'après Ammien Marcellin :
« Sous l'empire de Valens, dit cet historien ou plutôt chroniqueur, on comptait parmi les sorciers beaucoup de gens de qualité et quelques philosophes. Curieux de savoir quel serait le sort de l'empereur régnant, ils s'assemblèrent pendant la nuit dans une des maisons affectées à leurs cérémonies.
« Ils commencèrent par dresser un trépied qu'ils
(i) Histoire des spectres, L. III, p. 269.
consacrèrent par d'horribles imprécations, et placèrent dessus un bassin formé de divers métaux, et ils rangèrent autour, à distances égales, toutes les lettres de l'alphabet. Alors, le sorcier le plus savant de la compagnie s'avança, enveloppé d'un long voile, tenant à la main des feuilles de verveine, et faisant à grands cris d'effroyables invocations qu'il accompagnait de convulsions hideuses.
« Puis, se plaçant tout à coup devant le bassin magique, il y resta immobile, tenant un anneau suspendu par un fil. A peine achevait-il de prononcer les paroles du sortilège, qu'on vit le trépied s'ébranler, l'anneau se remuer et frapper tour à tour sur une lettre, tantôt sur une autre ; à mesure que les lettres étaient ainsi frappées, elles allaient s'arranger d'elles-mêmes à côté l'une de l'autre, sur une table où elles composèrent de très beaux vers héroïques, qui furent admirés de toute l'assemblée.
« L'empereur Valens, qu'on eut soin d'informer de cette opération, et qui n'aimait pas qu'on interrogeât les enfers sur sa destinée, punit sévèrement les grands et les philosophes qui avaient assisté à cet acte de sorcellerie, et il étendit même avec une atrocité sans exemple, la proscription sur tous les philosophes et sorciers de Rome. »
Ammien Marcellin parle aussi d'autres faits extraor-
dinaires attribués à Jamblique et d'après lesquels il serait le créateur ou plutôt le grand-prêtre de la divination par les tables tournantes ou frappantes : le trépied dont nous venons de parler présente un magnifique échantillon de ce genre de magie, secret connu, d'ailleurs, très connu chez les anciens peuples de l'Orient.
Tertullien en fait mention dans son Apologétique (i).
« Les magiciens, dit-il, imitent un grand nombre de miracles par le moyen de chaînes ou de cercles qu'ils forment entre eux. Ils ont à leurs ordres des esprits messagers et des démons, par la vertu desquels les chaises et les tables prophétisent. Tout cela est un fait vulgaire, ajoute ce Père de l'Eglise. »
Mais c'est surtout dans les nombreux procès intentés aux magiciens par l'empereur Valens qu'il faut chercher les notions les plus anciennes, les plus complètes sur les esprits frappeurs et les tables tournantes.
Voici le discours qu'Ammien Marcellin met dans la bouche d'Hilaire, un des accusés :
a Magnifiques juges, nous avons façonné à l'instar « du trépied de Delphes, avec des branches de laurier « et sous les auspices de l'enfer, cette malheureuse « table qui est devant vous; et, après l'avoir, selon les
(1) Chapitre XXIII.
« règles, soumise à l'action des formules mystérieuses, « pendant de longues heures, avec les conjurations et a les procédés en usage, nous sommes parvenus à la « mettre en mouvement. »
Nos prétendus évocateurs des esprits et initiés à la magie moderne procèdent de la même manière aujourd'hui ; ils n'ont rien inventé, ils ne sont que plagiaires.
Les spirites de la fin du troisième siècle faisaient aussi écrire leurs guéridons tournants, au moyen d'un anneau suspendu à un fil.
« Lorsqu'on veut consulter la table magique, dit « Hilaire, la consulter sur des choses secrètes, on la « place au centre d'une pièce préalablement sanctifiée « avec des parfums d'Arabie. On pose dessus un bassin « formé de divers métaux, sur les bords duquel les «vingt-quatre lettres de l'alphabet sont gravées à « l'intérieur : un anneau attaché à un fil est suspendu « au-dessus.
« Un magicien vêtu d'habits de lin, chaussé de la « même manière, et la tête couverte d'une coiffure en « forme de torsade, portant à la main un bouquet « d'herbes magiques , et qui s'est mis par certaines « prières sous la protection du dieu des. oracles, im- « prime un mouvement à l'anneau, pendant que la « table tourne. Or, cet anneau, en touchant les lettres,
a compose des vers héroïques, parfaitement réguliers, « pareils à ceux de la pythie, et qui répondent aux « questions proposées. »
Ainsi, non-seulement les tables tournantes, mais encore l'anneau divinatoire, remontent à la plus haute antiquité. Les superstitions sont restées à peu près les mômes, changeant seulement de nom, mais non de but, et de tout temps le diable a été considéré comme le souverain des sciences dites occultes.
L'établissement du christianisme, le sang des martyrs, les prédications des docteurs qui évangélisent l'Europe, ne diminuent en rien l'empire infernal : Satan continue paisiblement, victorieusement, son règne avec Julien l'Apostat pour lieutenant et Jamblique pour prophète.
On ignore l'époque de la mort de ce philosophe; le démonographe Bodin (1) assure qu'il s'empoisonna pour éviter le supplice que Valens réservait aux magiciens. On conte qu'étant un jour dans la ville de Gadare, en Syrie, pour donner un éclatant témoignage de sa science magique, il fit sortir d'une fontaine deux génies ou démons en présence du peuple ; il les nommait amour et contr' amour; l'amour avait les cheveux dorés, tressés et flottants sur les épaules, ils parais-
(1) Démonomanie, p. 84, éd. in-12.
saient éclatants comme les rayons du soleil ; l'autre était moins brillant (i).
Les auteurs chrétiens se montrent tous fort intolérants à l'égard de Jamblique ; ils ont tort, car nous trouvons des noms de saints parmi les propagateurs de l'œuvre magique. En effet, l'auteur du fameux livre intitulé l'Art notoire, livre qui promet la connaissance de toutes les sciences en quatorze jours, dit qu'un ange le dicta à saint Jérôme. On assure aussi que Salomon n'obtint la sagesse et la science que pour avoir lu en une seule nuit ce livre merveilleux. 11 paraît qu'un ange, pour faire concurrence au diable, l'avait déjà dicté à quelque enfant d'Israël, car ce serait un miracle par trop grand que Salomon eût lu le manuscrit de saint Jérôme. Toutefois, il ne faudrait pas plus s'étonner de cela que du trait de ce prédicateur qui racontait qu'Eve récitait les psaumes de David quand le diable vint la tenter, ce qui prouverait peu l'efficacité des paroles du roi-prophète.
Cependant l'archange rebelle, non content de régner sur les hommes par la magie, la sorcellerie, et tout l'attirail des vieilles superstitions, voyait avec rage le christianisme se répandre, se développer et prendre la place du paganisme dont Julien l'Apostat avait été la
(1) On recherche de Jamblique le Traité des mystères des Egyptiens, des Chaldéens et des Syriens.
dernière personnification. Les Césars de Rome et de Byzance avaient embrassé la foi nouvelle, et les prêtres du Christ, encore pauvres, par leur résignation apostolique, par leur abnégation et leur dévouement au triomphe de l'Evangile, exerçaient sur les princes et les peuples une influence qui devenait de jour en jour plus dangereuse pour le roi des enfers.
Satan, avec sa finesse et sa perspicacité d'archange foudroyé mais invincible, saisit le moment le plus favorable pour rendre à son empire son ancien éclat. Le trône des Césars vacillait alors, comme un faible roseau, car un souffle puissant venant du nord annonçait une grande tempête à l'Europe occidentale! Cet orage ou plutôt ce cataclysme, c'était la grande marée des nations barbares qui menaçait d'engloutir Rome, la superbe reine de l'univers.
— A moi les Scythes, à moi les Huns, à moi les Vandales, à moi toutes les hordes du Nord; venez, je vous livrerai Rome qui vous a si longtemps opprimés, spoliés ; venez pour écraser ces lâches patriciens qui ont renié Jupiter, Janus et Vesta pour adorer le Nazaréen !
Et Satan s'envola vers le septentrion.
Et quelques années après , il revint suivi de légions innombrables. — Il s'appelait Attila.