CHAPITRE IV
Le diable à Alexandrie et à Rome
Le diable et le paganisme. — Satan n'est qu'un mot. — Le diable et ses apôtres. — Apollonius de Thyanes. — Monographie de ce fameux suppôt du diable. — V Apocalypse est-il un livre d'alchimie, d'astrologie, de divination? — Abus qu'on a fait de ses prétendues révélations. — Le philosophe Pythagore aux enfers. — Le nombre cabalistique — Les philosophes du gnosticisme. — Les simonites et les nicolaïtes. — Basilide d'Alexandrie, suppôt du diable. — Les magiciens Carpocrate et Valentin. — Nouvelle théogonie. — La gnose, chef-d'œuvre du diable. — Évocations, extases magnétiques. — Origines de la gnose. — L'abraxas et l'abracadabra. — L ophitisme el le manichéisme. — Le diable à Rome. — II s'incarne dans Julien l'Apostat et Attila. — Légendes à ce sujet. — Jamblique. Anatole, Porphyre et autres magiciens. — Les tables tournantes au quatrième siècle. — Récit d'Ammien Marcellin sur les guéridons magiques. — Témoignage de Tertullien. — L'art notoire. — Le Saint-Espril et le diable. — Satan et l'invasion des barbares.
Nous avons esquissé d'une manière très rapide el très sommaire la période païenne, parce qu'elle est généralement très connue et qu'il nous eût été difficile
de trouver des aperçus nouveaux : d'ailleurs, les faits et gestes attribués au diable pendant tout le temps que régna l'idolâtrie ne présentent pas grand intérêt, à moins qu'on ne veuille y chercher des significations allégoriques. Le diable a dominé pendant des milliers d'années, sans conteste et sans partage, Dieu lui ayant abandonné le monde païen, excepté le petit pays des Juifs; il a régné sous lés noms les plus divers et les plus bizarres, trônant tour à tour dans les temples avee les emblèmes les plus disparates.
Il a eu des prêtres qui lui ont prodigué l'encens et même les victimes humaines, des prêtres qui, par une tradition fatale, abominable, ont mis le mal au-dessus du bien, le Dieu créateur et père de l'humanité audessous du diable. Ils ont créé des mystères infâmes ; ils se sont établis prophètes, et les nations les plus civilisées ont consulté, avec respect, avec terreur, les oracles, les sibylles, les devins, les magiciens, les sorciers et autres charlatans qui ont trafiqué des croyances populaires basées sur le mensonge et l'abrutissement. Les Egyptiens, les Perses, les Grecs eux-mêmes, les Romains, se sont livrés aux superstitions les plus ridicules.
Les mœurs publiques se sont totalement perverties avec des dieux adultères, incestueux et voleurs.
« Dieu, dit saint Paul dans son Ê pitre aux 7?o-
mains (1), a livré les idolâtres aux passions les plus ignominieuses ; les femmes entre elles et les hommes entre eux ont appris à se souiller de toutes les hontes, à s'abandonner aux goûts les plus dépravés. On les voit abonder en toute sorte d'injustice, de méchanceté, de débauche, d'avarice, d'iniquité. Ils sont jaloux, calomniateurs, détracteurs, impies, rebelles à l'autorité paternelle, sans affection, sans foi, sans entrailles. » • Ce tableau des mœurs païennes, tracé par l'apôtre des Gentils, prouve que l'œuvre de Satan s'était accomplie dans le inonde entier, puisque les Juifs euxmêmes ne valaient guère mieux que les païens.
Et le diable avait pu corrompre ainsi la grande famille humaine et effacer en quelque sorte le nom du vrai Dieu de la surface de la terre I Telle est du moins la croyance qui subsiste encore dans toutes les Églises chrétiennes.
Eh bien î au nom de la raison céleste, flambeau allumé en nous par le père commun : au nom de la philosophie qui nous enseigne à distinguer la vérité d'avec l'erreur, la réalité d'avec la fiction, l'histoire d'avec la fable, nous protestons contre cette apothéose du génie du mal.
Le paganisme ne fut que la conséquence naturelle du penchant de l'homme à adorer tout ce qui flatte ses
(1) Chap. I, verset 23.
sens ou terrifie son imagination. Le rôle du diable ne lut pas plus important chez les idolâtres que chez les chrétiens; autrefois, comme aujourd'hui, les chefs de religions ont personnifié sous son nom ce qui n'était et n'est encore que le fait de l'erreur humaine. Arimane, Moloch, Baal, Astarté, Isis et Osiris, Jupiter, Mercure, Hercule, Minerve et Vénus, dieux et déesses, n'étaient que des noms appliqués à telles croyances ou pratiques religieuses, déclarées vraies par les prêtres païens qui ont su exploiter les superstitions au moyen du dogme mythologique.
Satan ne fut jamais qu'un mot, une vilaine création de l'imagination craintive, lâche, désordonnée, des premiers hommes. Mais n'enlevons pas encore le voile mystérieux qui cache l'ange rebelle : le christianisme commence et déjà le diable s'est fait le rival du Sauveur dans la religion nouvelle. Jésus lui-même, ou du moins les paroles que lui attribuent les évangélistes, ont contribué à perpétuer la croyance aux suggestions et à la puissance du roi des enfers.
Après l'ascension, les douze apôtres se dispersent pour annoncer à toutes les nations la bonne nouvelle. Satan les suivra partout avec ses infatigables légions, et la superstition barbare des premiers chrétiens aura bientôt créé une autre mythologie calquée sur les fables païennes.
Nous devons dire qu'à l'époque où les apôtres commencèrent leurs prédications , Fidolâtrie s'écroulait sous le poids de ses propres excès. Les sibylles avaient annoncé des temps nouveaux, semblables en cela à certains oiseaux qui, par leur vol et leurs cris, présagent le calme ou la tempête; Virgile, avec l'intuition que donne le génie poétique, avait signalé des horizons inconnus. Tous les peuples étaient dans l'attente, non pas seulement du Messie, comme le disent les théologiens, mais d'une rénovation que la caducité du vieux monde rendait inévitable.
Les apôtres eux-mêmes subirent l'influence du milieu où ils se trouvaient jetés ; saint Paul fut l'homme politique, le diplomate de la religion nouvelle, et saint Jean écrivit son Apocalypse dans le style figuré et à double sens des Pythonisses et des Sibylles. Cet ouvrage fut d'abord attribué à Cérinthe, hérétique qui vivait du temps des apôtres. Il disait que Dieu avait créé des génies pour gouverner le monde ; qu'un de ces génies avait fait tous les miracles des Juifs ; que les enfants de ces esprits étaient devenus des démons, et que le fils de Dieu n'était venu sur la terre que pour ruiner le pouvoir des mauvais anges ; il avait écrit des révélations qu'il prétendait lui avoir été faites par un ange avec qui il se vantait de converser familiairement. Cérinthe disait encore, qu'après la résurrection, les élus
jouiraient pendant mille ans des plaisirs sensuels sur la terre rajeunie.
Cette simple promesse devait lui concilier de nom-' breux prosélytes.
A la même époque, c'est-à-dire quelques années après la mort de Jésus, le diable trouva un disciple des plus distingués en la personne d'Apollonius de Thyanes.
La mère de ce philosophe pythagoricien, dit son biographe Philostrate, fut avertie de sa grossesse par un démon, et le conçut sans avoir eu de commerce avec un homme ; un des plus hauts salamandres, ou génies élémentaires qui vivent dans le feu sacré, fut son père selon les cabalisles. Les cygnes chantèrent quand il vint au monde, et la foudre tomba du ciel. Ce conte semble avoir été calqué sur ce qui est dit dans l'Évangile du mystère de l'incarnation : l'ange Gabriel s'y trouve remplacé par un démon.
Apollonius, dit Damis, son ami et son secrétaire, passa sa vie à faire des miracles ; il ressuscitait les morts, délivrait les possédés, apparaissait à ses amis les plus éloignés. Le diable le saluait sous la figure d'un orme ; pourquoi le roi des enfers ne prenait-il pas des apparences plus gracieuses pour honorer ce pourvoyeur des enfers ? Damis ne le dit pas, et pour cause.
Apollonius voyageait dans les airs porté par des
anges, probablement par des démons, et il comprenait très bien le chant des oiseaux. Il était, dit-on, habile faiseur de talismans et d'amulettes qu'il fabriquait tantôt contre les cigognes et les scorpions, tantôt contre les débordements et les incendies. Il fut regardé par les uns comme un insigne magicien, comme un Dieu par les autres, et on l'honora après sa mort.
« Mais sa vie, dit Collin de Plancy, n'est qu'un roman que Philostrate écrivit pour l'opposer à celle do Jésus-Christ.
« En effet, Apollonius fut annoncé par un démon, le Christ par un ange.
et L'un et l'autre naissent d'une vierge.
« Les cygnes chantent à la naissance du héros de Philostrate, les anges à celle de Jésus; il en est à peu près de même des autres prodiges, avec cette différence que ceux d'Apollonius ne méritaient pas le peu de succès qu'ils ont eu. »
Revenons à l'Apocalypse généralement attribuée à saint Jean qui l'écrivit, dit-on, dans l'île de Pathmos où il fut exilé. Ce recueil de révélations est, depuis des siècles, reçu parmi les livres canoniques, et sous le rapport poétique, c'est un des beaux monuments littéraires des premiers âges de l'Eglise.
De grands et savants écrivains pensent que cet ouvrage résume toutes les prophéties de la Bible et leur
donne un magnifique complément. Il a beaucoup exercé les curieux passionnés pour le merveilleux et les mystères; tout le monde a voulu l'expliquer, et personne n'y a réussi. Newton lui-môme, le grand Newton, lui consacra de longs commentaires qui n'ont rien ajouté à sa gloire. On y a trouvé l'alchimie , l'astrolologie, même l'algèbre; chacun y voit ce qui lui convient, comme dans les vers sibyllins ou dans les centuries de Nostradamus. Selon Bossuet , la. grande bête à sept têtes et à sept cornes est Dioclétien ; selon Gro tius, c'est Trajan ; selon les protestants, c'est le Pape ; un prédicateur démontra que c'était Louis XIV; un bon catholique prétendit que c'était le roi d'Angleterre.
Sous la Restauration, les écrivains royalistes soutenaient que Napoléon était la bête à sept têtes, et il se fonda une société apocalyptique pour chercher la clef et le véritable sens des allégories et paraboles de saint Jean. Les philosophes, les Jansénistes, les révolutionnaires, les encyclopédistes, Voltaire, Napoléon , sont, disent certains commentateurs , les bêtes et les monstres prédits par saint Jean.
C'est donner beaucoup trop d'importance à un poëme allégorique composé très probablement sous l'inspiration des premiers fondateurs de la Gnose. En effet, saint Jean vécut quelque temps en la compagnie de Si-
SA GIUNDECR ET SA DÉC4DENCE. \T,
mon le magicien, du diacre Nicolas, de Ménandre, de Cérinthe , d'Ebion et de Saturnin, chefs de l'école gnostique, qui levèrent l'étendard de la révolte contre les apôtres. Il n'est donc pas étonnant que l'Apocalypse porte l'empreinte indélébile des anciens poëmes composés par Linus, Orphée et autres prêtres ou initiateurs païens. Saint Jean lui-même nous avertit qu'il faut chercher un sens mystérieux au nombre qu'il emploie et que ce sens n'est pas au-dessus de l'intelligence humaine.
Il fut donc l'imitateur de Pythagore qui trouvait dans l'arrangement des nombres quelque chose de divin. D'ailleurs, la vénération que les anciens avaient pour le nombre sept, pour le nombre douze et quelques autres, était une suite du sabéisme ou culte des astres. N'oubjions pas de dire que Pythagore opérait aussi des miracles, se faisait entendre et obéir des bêtes mêmes. Jamblique et Porphyre affirment qu'il descendit aux enfers où il vit l'àme d'Hésiode attachée à une colonne d'airain, et celle d'Homère pendue à un arbre, au milieu d'une légion de serpents, pour toutes les fictions injurieuses à la Divinité dont ses poëmes sont remplis.
Cet illustre philosophe pourrait donc être placé au même rang que les apôtres, sous le rapport des miracles, car nous n'avons sur ceux du païen et sur ceux
des disciples de Jésus que des traditions également confuses.
Le nombre 666, qui a tant exercé la sagacité des nombreux commentateurs de l'Apocalypse, représente, disent les théologiens, le péché multiplié par le temps, mais s'anéantissant lui-même. Cent, c'est dix multiplié par dix; six cent, c'est donc la puissance du péché multiplié par le temps, et c'est là que commence le chiffre de la bête lorsqu'elle apparaît dans sa gloire. Mais après la centaine vient la dizaine, et après la dizaine, l'unité, toujours multipliées par six, figure du délai après lequel il n'y a plus rien pour l'espérance des pécheurs.
Les théologiens ajoutent que l'homme représente Dieu ; la femme, l'Eglise ou la société des méchants, selon la différence de ses attributs ; le soleil est l'image du Verbe divin; la lune représente l'Eglise enseignante, parce qu'elle reflète la lumière du soleil ; les étoiles sont les docteurs ; la terre figure les institutions sociales ; la mer représente les multitudes. Babylone est la cité des méchants ; la bête, c'est le péché, etc., etc.
Ce scintillement continuel d'allégories beaucoup moins diaphanes que celles d'Homère et autres poëtes païens, donne à l'Apocalypse le cachet particulier qui distingue les livres de prophéties. Avec un peu de bonne volonté et en torturant les mots pour leur don-
ner tel ou tel sens, on y trouvera tout ce qu'on désirera. Les Pères de l'Eglise ne l'en ont pas moins classé parmi les ouvrages canoniques ; mais, sur ce point comme sur quelques autres, les canons sont-ils articles de foi ? Saint Jean lui-même ne se doutait probablement pas de l'immense succès et de la durée de son poëme, où se reflètent dans plusieurs passages les •croyances mystiques de l'antiquité.
Le diable avait déjà reconquis tout le terrain perdu, ou plutôt le paganisme se mettait en lutte avec la religion nouvelle. Pendant les douze années que les apôtres passèrent dans la Judée, après la mort de Jésus, le gnosticisme, culte basé sur la magie et les sciences occultes, fut fondé par Simon le Magicien et le diacre Nicolas, qui avaient été au nombre des disciples du Sauveur. Ces premiers hérétiques admettaient une foule de génies producteurs de tout, dans ce bas monde; ils honoraient, parmi ces génies, ceux qu'ils croyaient avoir rendu au genre humain les services les plus importants. Ils disaient que le génie qui avait appris à manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal avait préparé le bonheur, la grandeur de l'humanité. Ils l'honoraient sous la figure qu'il avait prise pour tenter Eve, et tenaient un serpent enfermé dans une cage. Lorsqu'ils célébraient leurs mystères, ils ouvraient la cage et appelaient le serpent, qui montait sur
une table où étaient les pains et s'entortillait à l'entour ; c'est ce qu'ils appelaient leur eucharistie.
En vérité, le diable aurait pu dire comme fit plus tard Jules-César : Je suis venu, f ai vu, j'ai vaincu. Quelques années se sont à peine écoulées depuis l'immolation sur le Calvaire, et le fourbe reptile du paradis terrestre, le séducteur de la mère commune se fait adorer; il a des prêtres, des disciples, tout comme le fils de Dieu.
Nous avons déjà parlé de Cérinthe, contemporain de l'apôtre saint Jean, qui, pour réfuter les erreurs de son ancien compagnon, écrivit, dit-on, son évangile afin de démontrer la divinité du Christ; esquissons maintenant les monographies des principaux chefs du gnosticisme, qui formait déjà deux sectes distinctes : celle des simonites et celle des nicolaïtes (1).
Le plus célèbre est Basilide d'Alexandrie, qui se fit un système en mêlant les principes de Pythagore et de Simon, les dogmes des chrétiens et les croyances des Juifs. Il prétendait que le monde avait été créé par les anges.
« Dieu, dit-il, touché des misères d'ici-bas, envoya Jésus, son premier fils, ou la première intelligence créée, pour sauver le monde. Il prit la figure d'un
(1) Masauet, Introduction à saint Irénèe. — Matter, Histoire du gnosticisme. — Nicéphore, Histoire ecclésiastique.
SA GRANDEUR ET SA DÉCADENCE. ill
homme, fit des miracles qu'on raconte, et, pendant la passion, il donna sa figure à Simon le Cyrénéen, qui fut crucifié pour lui, pendant que, sous les traits de Simon, il riait et se moquait des Juifs, après quoi il remonta auxcieux, sans avoir été précisément connu. »
Les basilidéens, ses disciples, prétendaient que Jésus-Christ n'avait été qu'un fantôme envoyé sur la terre par Abraxas, dieu souverain. Ils croyaient que ce nom renfermait de grands mystères, parce que les sept lettres dont il se compose formaient en grec le nombre 365, qui est celui des jours de l'année ; ils disaient que ce dieu avait sous ses ordres plusieurs génies qui présidaient aux 365 cieux et auxquels ils attribuaient 365 vertus, une par jour. Les mythologues ont mis Abraxas au nombre des dieux égyptiens, et les démonographes en ont fait tout naturellement un démon, qui a la tête d'un roi et pour pieds des serpents. C'est de son nom sans doute qu'on a tiré l'idée du philactère Abracadabra, dont nous aurons occasion de parler.
Contemporain de Basilide, Carpocrate, grand philosophe selon les uns, et magicien selon les autres, prétendait que tout ce que nous apprenons n'est que réminiscence ; il disait que Jésus n'était qu'un homme plus parfait que les autres ; qu'il avait moins oublié Dieu, et que, par conséquent, il avait conservé plus
de force pour lutter contre les mauvais anges, et que tout homme qui se perfectionnerait comme lui monterait comme lui au ciel. Il cultivait la magie, faisait des enchantements et avait des secrets merveilleux. Il peuplait l'univers de génies bons et mauvais, et il leur attribuait tous les événements de ce monde. Saint Irénée dit qu'il avait à son usage des philtres, des enchantements, des recettes pour se mettre en rapport avec les génies, les évoquer, les conjurer, et qu'il se vantait de tenir les éléments asservis. Il imprimait à ses disciples une marque sous le pli de l'oreille, afin qu'ils pussent se reconnaître les uns les autres.
Mais de tous les systèmes gnostiques, le plus savamment combiné est sans contredit celui de Valentin. Cet hérésiarque des premiers temps du christianisme, divisa l'être divin en trois degrés , qui comprennent trente personnes ou cons, dont la réunion forme la plénitude de l'essence divine. L'homme se suffisait à luimême, mais il était dans une profonde ignorance de son origine et de sa nature, lorsque Sophia (la Sagesse) lui envoya Christos (le Christ) pour l'instruire.
Or, Christos ne pouvait remplir cette mission sans se faire homme pour quelques années ; il forma donc un corps dans le sein d'une femme nommé Marie, fit descendre en lui Yéon Soter au moment de son baptême, et prit le nom de Jésus.
Aussitôt qu'il eut révélé à l'homme tous les mystères, il abandonna son corps, vile matière, aux mains des Juifs et remit son âme au réservoir commun de l'humanité.
Les conséquences pratiques à déduire de cette étrange théogonie sont :
Qu'il n'y a point de jugement après la vie, point de ciel à espérer, point d'enfer à craindre ;
Qu'il n'existe ni péché, ni rédemption, ni vertus, ni vices, ni bien, ni mal moral ;
Que les trois substances dont se compose l'homme agissent chacune suivant sa nature ;
Que la vie les unit sans les mélanger, sans leur imposer la solidarité;
Que, la mort les rendant à la liberté, chacune se replonge dans son élément, et que par conséquent toute individualité disparaît.
Certes, la gnose, si elle fut propagée par le diable, doit être considérée comme son chef-d'œuvre, car elle tendait à renverser de fond en comble l'édifice du christianisme. Les Pères de l'Église, Tertullien, Origène, Irénée, Eusèbe, Épiphane, saint Jérôme, Théodoret, disent que les Simonistes, les Gérinthiens, les Valentiniens, les Basilidéens, les Marcosiens, se livraient à des débordements de mœurs déplorables, et cultivaient la magie comme moyen de séduction de la part des chefs à l'égard du peuple. Mais les apôtres
faisaient aussi des miracles, et, dans l'ancienne loi, Moïse avait recours aux ressources du prestige; le serpent d'airain, la Verge d'Aaron, l'engloutissement de Goré, Dathan et Abiron, ressemblent aux pratiques magiques des prêtres égyptiens ; nous ne parlons pas du changement de l'eau en vin et de la multiplication des pains aux noces de Gana; l'Évangile, en mentionnant ces deux miracles, en a fait deux articles de foi ; mais nous pouvons en conclure que les chefs des peuples, comme les chefs de doctrines ont de tout temps professé le merveilleux, le surnaturel.
Simon se vantait de pouvoir évoquer les âmes de l'autre monde, absolument comme les spirites de nos jours. Le samaritain Ménandre enseigna la rénovation physique et morale de l'homme par le moyen d'abstinences et d'ablutions. Enfin, certaines sectes portèrent l'art de l'extase à un degré de perfectionnement que n'ont pas dépassé les plus célèbres disciples de Mesmer; Montan, hérésiarque du deuxième siècle, avait formé à ce manège deux femmes nommées Priscille et Maximille, qui jouaient les rôles de prophétesses, tombaient en fureur, en frénésie et s'exprimaient en un langage mystérieux, absolument comme les dames dites lucides qui se prêtent de nos jours aux fantasmagories du magnétisme.
Nous lisons dans Tertullien (1) qu'une femme affiliée
(1) De Proscript. y c. XLI.
SA GRANDEUR ET SA DÉCADENCE. il 5
au gnosticisme possédait le secret des pensées les plus cachées ; il affirme qu'elle indiquait dans ses extases les médicaments qui convenaient aux malades. « Perpétue et Quintille, dit ce Père de l'Eglise, se firent une grande réputation dans la môme secte. Quintille avait appartenu à la secte des caÏ7iistes, bande de libertins plutôt qu'une société d'hérétiques. Philomèle et Marcelline ne se rendirent pas moins fameuses parmi les Carpocratiens; elles étaient douées d'un pouvoir merveilleux sur les démons. »
Cela se comprend : le diable devait bien quelques complaisances à ces aimables dames, qui faisaient si bien ses affaires.
Mais le gnosticisme ne fut nullement l'œuvre de Satan, comme le prétendent quelques Pères de l'Eglise; il ne faut voir dans ces bizarres manifestations de l'esprit humain que les conséquences forcées de la rénovation religieuse qui s'opérait ou du moins était en pleine voie de préparation. Le paganisme , religion de la nature, se sentait mourir de vieillesse , et il empruntait à tous les cultes quelque chose pour se rajeunir.
Ainsi, la gnose prit une partie de ses symboles au système sidéral de la Perse et de l'Égypte, berceau de l'astronomie et de l'astrologie :
A la Perse, elle emprunta les douze signes du zodiaque, emblèmes des Eons de la déodécade ;
À l'Égypte, le serpent enroulé sur lui-même, emblème de la révolution solaire autour du globe.
L'épervier et le loup des mystères ; le bélier, symbole de la reproduction des êtres ; le bouc, symbole du dieu lascif de Panoplée ; les abraxas des gnostiques reproduisent fidèlement tous ces signes qui paraissent remonter au sabéisme , c'est-à-dire aux premiers âges du monde.
La science des abraxas consistait à faire des talismans à la puissance desquels rien ne pouvait résister. Saint Jérôme croyait qu' Abraxas était le nom corrélatif de Mitra ; sa valeur numérale était, ainsi que nous l'avons déjà dit, égale à 365.