‹ Le Diable, sa grandeur et sa décadenceChapitre 15 sur 29 · J30 LE DIABLE · texte numérisé non relu

J30 LE DIABLE

Laissez Vespérance à la porte, vous qui entrez.

Les ténèbres se répandent sur l'Europe comme un brouillard malsain, les poitrines respirent difficilement, l'œil ne voit déjà plus à l'horizon que les derniers débris de la civilisation romaine qui tombent un à un pour faire place à l'inconnu. Le sang jeune des Barbares est devenu indispensable à la décrépitude . politique et morale. Des légions sauvages, puantes, vêtues de peaux de bêtes, d'une difformité affreuse, arrivent comme une avalanche bourbeuse, et l'Europe ravagée, brûlée, va subir une transformation complète. Les Palus-Méotides et les forêts de la Germanie envoient des armées innombrables dont la terrible mission semble se résumer en ces paroles attribuées à Attila :

« Je suis le fléau de Dieu. »

Oui, fléau cent fois terrible, car voici Ja sombre nuit du moyen âge, nuit sans soleil qui réchauffe, sans clarté qui réjouisse ou console.

Les siècles de fer commencent ; l'Europe va tomber dans la servitude, dans l'abrutissement, dans l'ignorance, dans la barbarie.

Satan, les moines ignorants, au lieu de te vouer au mépris, à l'exécration, ou mieux de montrer ton néant, t'élèveront un trône à côté des autels du Rédempteur ; tu régneras pendant plusieurs siècles par la supersti-

tion stupide, par l'exploitation des éternel^ supplices indignement organisés par le sacerdoce.

Le catholicisme, sous l'empire de ces étranges aberrations, empruntera au paganisme son Tartare, ses mystères, et tu siégeras comme un docteur jusque dans les conseils des évêques.

Archange rebelle, depuis la grande bataille que tu livras dans les plaines du ciel aux chérubins restés fidèles au Tout-Puissant, jamais occasion plus belle ne se présenta pour reconquérir ton ancienne splendeur et te venger de ta défaite.

Mais te voilà debout, et ton regard audacieux a mesuré l'énormité du mal que tu pourras faire à des générations abruties par le double esclavage du fer et de l'ignorance. Nous te suivrons dans ta marche triomphale, nous compterons tes victoires ou plutôt les calamités qu'on attribue à ton influence , et qui ne sont en réalité que les conséquences forcées du fatal système organisateur d'une mythologie effrayante qui oppose le mal au bien, la haine à la fraternité prêchée par Jésus, le diable à Dieu.

A l'époque de l'invasion des Barbares , la superstition, fille de l'ignorance, régnait dans toute l'Europe occidentale. Ainsi Hincmar, le grave historien, rapporte

sérieusement que saint Remi donna au roi Clovis un flacon d'un vin pur et généreux qui ne tarissait jamais et qui montait ou baissait suivant que le roi devait gagner ou perdre une bataille. Clovis le portait partout, en régalait toute sa cour et son armée, et le flacon était toujours plein. Il ne manquait au prince, pour faire un repas complet, que le fameux sanglier d'Odin, qu'on coupait sans cesse et qui se reproduisait toujours (1).

Les Barbares , aussi peu avancés dans les sciences infernales que dans la civilisation, ne connaissaient, en fait de magie, que l'empoisonnement, les vénéfices et maléfices, les ligatures et les charmes , les sorts et les enchantements, les assemblées de sorciers et les festins autrement abominables que les odieux mystères dont parlent les historiens romains.

Les prêtres, d'accord avec les rois, voulurent arrêter ces superstitions, parce qu'elles dépassaient le but qu'ils s'étaient proposé, en les tolérant d'abord. La loi salique, promulguée par les rois francs, contient de longues prescriptions contre les pratiques sataniques.

Si une femme empêche, par maléfice, une autre femme de devenir mère, elle payera 2050 deniers d'amende, dit la loi salique dans son titre XXII e .

— Si quelqu'un, continue la même loi, accuse un

(1) Salgues, Traité des erreurs et des préjugés, t. I. p. 284.

homme devoir porté la chaudière d'airain aux festins des sorciers, et qu'il ne puisse pas prouver son dire, il payera soixante-deux sous d'amende.

— Si quelqu'un, dit la loi des Visigoths, consulte les sorciers, les aruspices ou les devins relativement à l'époque de la mort du prince ou de quelque autre personne, il deviendra esclave, il sera flagellé, on confisquera ses biens.

— Ceux qui causent des tempêtes, ceux qui donnent la folie par l'intervention des démons, seront frappés publiquement de deux cents coups de fouet, et tondus d'une manière déshonorante.

La magie était donc bien répandue et bien commune, puisque les rois prenaient déjà de si énergiques mesures de répression. Mais Satan était en train de bouleverser le christianisme, de travestir toutes les croyances, et rien ne pouvait l'arrêter en si beau chemin, même les conciles. Il est démontré par l'histoire de lapremière race que, dans toutes les assemblées politiques et religieuses, la question de magie fut à l'ordre du jour et qu'on mit tout en œuvre pour la réprimer.

La légende du roi Dagobert témoigne à quel point la croyance au diable et aux maléfices était populaire.

Ce prince mourut en 638, dit Garinet (1), consumé

(1) Histoire de la magie en France.

de débauches, mais il avait bâti des Églises et enrichi des monastères , notamment la célèbre abbaye de Saint-Denis.

Aussitôt qu'il fut mort, un saint ermite, nommé Jean, fut averti en songe de prier Dieu pour l'âme de ce prince. S'étant mis en oraison, il vit sur la mer l'âme du roi de France entraînée dans une barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres de l'Etna.

On ne sait pas si l'âme est, comme le corps, sensible aux coups de bâton. Quoi qu'il en soit, l'ermite ému de compassion pria avec ferveur et aussitôt saint Denis, saint Maurice et saint Martin descendirent du ciel revêtus d'habits resplendissants, se jetèrent sur les malins esprits et leur enlevèrent cette pauvre âme ; ils la placèrent sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins et l'emportèrent au ciel en chantant des psaumes.

Un peu plus tard, saint Éloi, évêque de Noyon, disait aux fidèles réunis :

« Nous vous conjurons, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de vous abstenir des coutumes abominables du paganisme; consulter les devins, les sorciers, les fabricateurs d'enchantements, c'est renoncer au privilège et à la grâce du baptême.

« Loin de vous les interprètes des augures et de Téternuement. Lorsque vous vous mettez en route, n'écoutez pas quel est l'oiseau qui chante, munissezvous plutôt du signe de la croix. Je vous signale, comme autant de pratiques abominables, les farces ridicules des calendes de janvier. Que personne, à la fête de saint Jean, ne fasse des solstices ou des circonvailations; que personne n'invoque le démon, ni Orcus, ni Neptune, ni Diane. Femmes, ne portez plus d'ambre suspendu à votre cou , n'imprimez plus le nom ou la ûgure de Minerve sur votre linge ou sur vos étoffes, ne croyez ni à la destinée, ni à la fortune, ni aux thèmes des astrologues. »

Bonnes paroles et bons soins perdus ; la mythologie nouvelle en vient à égaler les fables de l'antiquité. En effet, un capitulaire de Carloman, daté de l'an 749, contient une curieuse liste des superstitions du huitième siècle (1). On y voit qu'on célébrait des mystères dans le silence des forêts , et qu'on faisait des courses nocturnes aux flambeaux, et dans un état de nudité complète ; qu'on supposait aux sorciers le pouvoir de commander à la lune et d'énerver par ses influences le courage des guerriers les plus intrépides.

(1) Cette liste est intitulée : Indiculus superstitionum pagamcarum; elle désigne jusqu'à trente-trois observances superstitieuses; Caneiani l'a expliquée fort longuement.

On y trouve une mention positive des pratiques de la cabale et des mœurs de l'ophitisme ou culte du serpent.

On adorait le diable parce qu'on en avait peur, et les prêtres, tout en interdisant les pratiques sataniques, firent des peintures effroyables du pouvoir du roi de l'enfer, des vengeances divines, des supplices éternels, et les mirent en apologues.

Ils propagèrent ainsi et consolidèrent, sans doute à leur insu, la démonolâtrie. Toutefois, ils se montrèrent autrement sévères en d'autres matières. Charles Martel fut déclaré damné sans rémission, et saint Remy fustigea Pépin le Bref parce qu'il avait voulu s'emparer d*un village qui appartenait à l'Église, et pourtant Pépin avait donné à l'évêque de Rome l'exarchat de Ravenne et jeté ainsi les bases du pouvoir temporel des papes, à l'instigation du diable, disent les calvinistes....

Satan comptait peut-être sur l'influence des biens de la terre pour altérer les divines doctrines du Christ.

Charlemagne, le grand empereur, eut été damné, dit une légende, si saint Michel, saint Denis et l'apôtre saint Jacques n'étaient venus à temps pour forcer les démons à lâcher prise (1).

(1 ; Cette histoire satanique se trouve à la Bibliothèque impériale, lu -8, n° 2,447, p. 134.

Charles le Chauve descendit vivant aux enfers, tout comme Orphée, Enée et autres héros païens.

Ce prince eut la vision suivante :

La nuit d'un dimanche, comme il allait se reposer, une voix terrible vint frapper ses oreilles.

« Charles, lui dit cette voix, ton esprit va sortir de ton corps : tu viendras et verras les jugements de Dieu; ton esprit te sera rendu quelque temps après. »

A l'instant, il fut ravi en esprit, et celui qui l'enleva était d'une blancheur éclatante; il lui mit dans la main un peloton de fil qui jetait une grande clarté : il le dévida et lui dit :

« Prenez ce fil et attachez-le fortement au pouce de votre main droite, et par ce moyen je vous conduirai dans les labyrinthes infernaux. »

Il le conduisit dans des vallées profondes où l'on voyait bouillir de la poix, du soufre, du plomb.

« Je remarquai, dit Charles, des prélats qui avaient servi mon père et mes aïeux ; je les interrogeai, ils me répondirent :

«—Nous sommes brûlés dans ces souterrains infernaux, avec les homicides et les voleurs, parce que nous avons semé parmi les princes la discorde et le trouble.

« Je trouvai les âmes des seigneurs qui avaient servi mon père et mes frères : les uns y étaient plongés

jusqu'au menton. Plus loin étaient les rois de ma race, tourmentés par d'étranges supplices... »

Nous abrégeons ce récit du roi voyageur, récit qui surpasse par le merveilleux tout ce que les païens racontaient du Tartare.

« Cette mythologie chrétienne, dit M. l'abbé Lecanu, dans son Histoire de Satan, n'était pas faite pour diminuer le nombre des croyances superstitieuses léguées par le paganisme, ni la confiance populaire dans les sorciers et les magiciens ; aussi tout était-il et plus que jamais à la magie. Toutes les pensées étaient tournées vers le merveilleux satanique : les chroniqueurs du temps abondent en miracles menaçants et de funeste augure.

« Ici, un loup entre dans une église, et, saisissant avec les dents les cordes de la cloche, il se met à sonner la messe... Ailleurs, les statues de pierre des églises versent des torrents des larmes.

« En 840, Agobard, évêque de Lyon, écrivait : « Dans ce pays, presque tout le monde, grands et petits, pauvres et riches, vieux et jeunes, s'imaginent que les hommes peuvent produire à volonté la grêle et le tonnerre. »

« On ne voit que des sorciers, dit Hincmar, archevêque de Reims ; ici, ce sont des magiciens ,* là, des nécromanciens ; ailleurs, des hydromanciens qui évo-

quent les démons et les consultent par le moyen de carafes remplies d'eau ; plus loin, des aruspices qui scrutent les entrailles des victimes.

« Nous voyons des pythonisses parler du ventre, des astrologues de trois ou quatre espèces. 11 y a des noueurs d'aiguillettes et ceux qui font aboyer les chiens devant le tronc d'un arbre. »

Les princes entretenaient richement des magiciens : le fameux Juif Sédécias en- est un exemple. « Ce médecin de Charles le Chauve savait, dit Trithème (1), forcer un verger à se couvrir de fleurs en plein hiver, à donner instantanément de la verdure et des fruits ; il le remplissait même d'oiseaux qui y faisaient entendre leur ramage. Il hachait les hommes en morceaux, faisait bouillir leur chair et les rendait à la vie ; il volait au milieu des airs et faisait entendre une multitude de voix, comme âe chiens et de chasseurs. »

Nos escamoteurs et nos prestidigitateurs modernes devraient reconnaître Sédécias comme un maître incomparable, surtout si on se reporte au temps où il vivait; très probablement les doctes de sa nation, les rabbins, l'avaient initié aux secrets de la cabale judaïque, et il avait quelques notions de physique ou de chimie : on mit ses prodiges sur le compte du diable,

(1) Chron., Ad annum 879.

qui n'avait pas lieu de s'en plaindre, car il gagnait ainsi de nouveaux adhérents.

Du neuvième au douzième siècle, les véritables suppôts de Satan furent les illuminés , les cabalistes, les extatiques démoniaques. Cette époque est celle de l'apparition du fameux livre Jetziraz, l'un des éléments de la cabale moderne ; les Juifs, dit de La Nause dans les Mémoires de V Académie des inscriptions , cultivaient avec une ardeur sans pareille la cabale, qui effaçait presque à elle seule toutes les autres sciences secrètes.

Il y avait aussi des convulsionnaires qui s'agitaient par grandes masses, et la voix des évêques demeura sans effet, parce que le diable s'était mêlé résolument au mouvement qui emportait les multitudes vers des horizons nouveaux, et qu'il ramenait tout à lui comme moteur unique et nécessaire. C'était $r la grande faute des moines ambitieux et libertins qui avaient énervé toutes les intelligences par les horribles peintures de l'enfer et d'un Dieu bourreau de ses propres enfants.

Ce mouvement vers le merveilleux satanique fut en outre propagé par la chronique , la légende et le roman, créations du moyen âge qui ne présentent que des démons horribles et des enchanteurs. Nous trouvons aussi des traits plus ou moins vraisemblables de

démonologie dans la Chronique de Saint -Denis , commencée par ordre de Suger; dans le Spéculum de Jean de Beauvais, composé par ordre de saint Louis ; dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, archevêque de Gênes. C'est dans ce dernier ouvrage qu'est racontée l'histoire de saint Antoine assailli par les sept péchés capitaux sous forme de démons, et réduisant un lion qui voulait dévorer ses moines à servir sept ans dans le monastère en qualité de frère convers : dans le Livre des saints anges, composé par un cordelier nommé frère François , on trouve le curieux procès de Satan contre Jésus-Christ, plaidé contradictoirement par-devant Salomon, et renvoyé en appel devant Aristote et Jérémie, choisis pour arbitres.

Le diable se trouvait mêlé à tout, et les grandes personnalités du moyen âge furent considérées par leurs contemporains comme adeptes de l'enfer ; parmi les plus illustres, nous devons citer le moine Gerbert, l'un des premiers promoteurs du mouvement intellectuel en Europe.

Sa science l'avait placé si haut au-dessus de son siècle que l'on attribua l'étendue de ses connaissances à quelque pacte avec Satan : il faisait sa principale étude des mathématiques; les lignes et les triangles qu'on lui voyait tracer parurent une espèce de grimoire et contribuèrent à le faire passer pour un nécromancien.

Ce ne fut pas seulement le peuple qui donna dans cette idée absurde. Platine, auteur d'une biographie des papes, dit sérieusement que Gerbert, possédé du désir d'être pape, eut recours au diable, et consentit à lui appartenir après sa mort, pourvu qu'il lui fît obtenir cette dignité.

Voilà donc Satan devenu le dispensateur de la tiare !

Lorsque par un vœu détestable, ajoute le même auteur, Gerbert fut devenu pape sous le nom de Sylvestre H, il demanda au diable combien de temps il jouirait de sa dignité.

Le diable lui répondit par cette équivoque bien digne d'un fin diplomate tel que le roi des enfers :

« — Tu en jouiras tant que tu ne mettras pas le pied dans Jérusalem. »

La prédiction s'accomplit. Ce pape, après avoir occupé pendant quatre ans le trône pontifical, célébra les divins mystères dans l'église de Sainte-Croix-en-Jérusalem, et se sentit attaqué aussitôt après d'un mal qu'il reconnut être mortel. Il avoua aux assistants le commerce qu'il avait eu avec le diable, et la prédiction qui lui avait été faite, les engageant à profiter de son exemple, et à ne pas se laisser séduire par les artifices de l'esprit malin.

Il demanda qu'après sa mort son corps fût coupé en

quartiers, mis sur un chariot à deux chevaux et enterré dans l'endroit que les chevaux désigneraient en s'arrêtant d'eux-mêmes. Il fut inhumé dans la basilique de Latran, parce que ce fut là que les chevaux s'arrêtèrent. *

Martinus Polonus conte que Sylvestre II avait un dragon qui tuait tous les jours six mille personnes. D'autres ajoutent qu'autrefois son tombeau prédisait la mort des papes par un bruit d'os qu'on entendait et par une grande humidité de la pierre sépulcrale.

Ainsi, les hommes qui, par leurs travaux, leur génie, leurs découvertes coopérèrent au réveil littéraire et scientifique de l'Europe furent accusés de magie, et par conséquent d'affiliation avec le diable. Après Grégoire VII, premier pape-roi, la plupart des pontifes de Rome furent eux-mêmes assimilés aux propagateurs des sciences occultes, c'est-à-dire de l'enfer. Le fanatisme avait exploité trop largement la croyance païenne concernant les éternels supplices : on avait remplacé Pluton par Satan ; il n'y avait de changé que le nom. La papauté porta la peine de cette erreur intéressée. Les chroniqueurs Naucler et Platine déclarèrent magiciens et enchanteurs tous les papes sans exception, depuis Sylvestre II jusqu'à Grégoire VII. D'après le cardinal Bénon, cinq pontifes seulement doivent figurer parmi les adeptes de Satan.

Voici leurs noms :

Benoît VIII, cent quarante -huitième pape, dit Platine, apparut quelque temps après sa mort à un saint évêque dans un lieu solitaire, monté sur un cheval noir; il lui dit qu'il était en purgatoire pour ses rapines, mais qu'il n'était pas damné, parce qu'il avait fait quelques aumônes ; il révéla ensuite le lieu où il avait caché ses richesses, et pria le saint évêque de les distribuer aux pauvres.

Benoît IX, cent cinquantième pape, élu à l'âge de douze ans, parce qu'il était neveu de Jean XIX, fut chassé trois fois du saint-siége pour l'infamie de ses mœurs et ses rapines. Des historiens assurent que c'était un exécrable magicien. Le cardinal Bembo dit qu'il était si habile enchanteur que les femmes à qui il voulait plaire couraient après lui par les bois et les montagnes ; il mourut étranglé par son démon familier, dit l'auteur des Grands et redoutables jugements de Dieu.

Jean XXI, pape en 1277, faisait, dit-on, des aimanachs aussi bien que Mathieu Laensberg.

Jean XXII publia un ouvrage sur la formation du fœtus, l'élixir des philosophes ou art transmutatoire des métaux ; il était très versé dans l'alchimie.

Grégoire VII termine celte liste de pontifes voués à l'œuvre satanique.

Alexandre VI, de triste mémoire, avait à ses ordres

un démon familier, dit Hector de Boëce, lequel démon passa ensuite au service de César Borgia , son neveu.

Satan aurait donc gouverné le monde chrétien sous les noms de plusieurs pontifes, liés à l'enfer par lin pacte indissoluble, et le Christ aurait livré son Église à l'ange des ténèbres!

Moines, crédules et ignorants, pour mieux vous enrichir et jouir des biens terrestres, comme les barons féodaux, vous aviez enseigné au pauvre peuple esclave et mourant de faim, la religion du dieu Moloch, de Baal l'implacable, afin d'effrayer son imagination par de sombres images.

Votre but se trouva dépassé, et le roi des enfers redevint tout-puissant au milieu de l'ignorance et de la servitude. Les contes, les fabliaux, les mystères et les romans de chevalerie achevèrent de troubler les intelligences depuis longtemps dévoyées par des pratiques superstitieuses. Le fanatisme avait trouvé un auxiliaire dans le diable, mais le fier Satan se fit payer très cher ses services, et tout retomba dans le chaos.

A cette époque remontent deux fictions démonologiques, qui appartiennent en propre à la France ; celles de Richard sans Peur et de Robert le Diable, supposés ducs de Normandie. La légende de ces deux terribles seigneurs est si populaire, que nous devons nous borner

à une simple indication; c'est bien la littérature démoniaque dans sa plus sauvage réalité.

Il y avait aussi alors des chasses dites nocturnes, dont nous trouvons la description suivante dans Tristan le Voyageur, de Marchangy :

« C'est l'heure où l'on croit entendre la chasse Hennequin, cette meute d'esprits infernaux qui passent entre le ciel et la terre avec des cris lamentables, entrecoupés par le bruit de la corne sauvage et les aboiements des chiens*

» Si quelqu'un était assez téméraire pour dire : — Je prends part à la chasse, du sang pleuvait sur sa tête, et devant lui tombaient les lambeaux des cadavres soustraits au tombeau par la sorcière Harpia pour le festin des démons qu'elle entraîne à sa suite.

» Souvent aussi, Brudemor leur dispute les airs, suivi de ses dix mille huarts , noirs démons, dont le cri répand l'épouvante.

» Brudemor est en Normandie ce qu'est le moine Bourru en Picardie, la male-bête à Toulouse, le mulet Odet à Orléans, le loup-garou à Bloîs, le roi Hugon à Tours, et Forte-Épaule à Dijon. »

Ces croyances étaient profondément enracinées dans l'imagination du peuple qui vénérait les fées, divinités subalternes dont il peuplait les endroits les plus mystérieux. On croyait qu'elles avaient le pouvoir de donner

aux hommesdes formes d'animaux; elles reconnaissaient une reine qui les convoquait tous les ans en assemblée généralepcur punir cellesqui avaient abusé de leur puissance et récompenser celles qui avaient fait du bien.

On trouve des fées chez tous les anciens peuples du Nord, qui croyaient qu'elles venaient, le soir, danser au clair de la lune dans les prairies écartées, où elles choisissaient les plus aimab es bergers pour les combler de faveurs. Frey remarque qu'il y avait entre les fées, comme parmi les hommes, inégalité de moyens et de puissance; dans les romans de chevalerie on voit souvent une bonne fée vaincue par une méchante qui a plus de pouvoir.

Il existe de nombreux monuments de la croyance aux fées, et dans presque toute l'Europe, il y a des grottes, des prairies, des arbres qui leur sont dévolus.

Notre fameuse Mélusine était aussi une fée : il y avait dans son destin cette particularité, qu'elle était obligée, tous les samedis, de prendre la forme d'un serpent dans la partie inférieure de son corps.

Les savants et les lettrés s'adonnaient aux études et pratiques cabalistiques. Nous avons déjà dit que l'ancienne cabale des Juifs était une association mystérieuse ; mais la grande cabale, ou cabale dans le sens moderne proprement dite, était l'art d'entrer en relations avec les esprits élémentaires. Elle expliquait les

choses les plus obscures par les nombres, par le changement des lettres, et par des rapports dont les chefs s'étaient formé des règles.

Les cabalistes étaient obligés de renoncer à tout commerce avec les femmes, pour ne pas offenser les sylphides et les nymphes qu'ils avaient pour amantes. Parmi les mots les plus puissants en cabale , le fameux mot agla était principalement révéré ; on se servait aussi des mots sabaoth, tétragammaton, ell % esphim, qu'on attribuait au roi Salomon, auteur supposé des fameuses clavicules.

Parmi les fictions littéraires du moyen âge , il en est beaucoup qu'on peut classer parmi les élucubrations dites sataniques : les romans du pieux et vaillant Hercule, de Jason et de la belle Médée, peuvent être cités comme exemples de magie classique. Dans les Quatre fils d'Ayrnouy la féerie commence à se montrer gracieuse, souriante, mais encore timide. Merlin l'enchanteur, Merlin le disgracieux, se civilise en la compagnie des fées puissantes comme des divinités, presque toujours bienfaisantes, et qu'un mot souvent met en fuite. La fée , c'est l'allégorie de la femme, tempérant par sa douceur, sa grâce, son amabilité, la rudesse de l'homme ; c'est Omphale amenant Hercule à filer la. quenouille à ses pieds.

Pendant que les romanciers créaient la belle mytho-

logie de la Table-Ronde, Lancelot du Lac, Perceforêt , sortes de poëmes qui furent pour le moyen âge ce qu'avaient été Y Iliade et Y Odyssée pour l'ancienne Grèce, les cabalistes exhumaient le grand Grimoire, attribué au pape Honorius, et classaient les démons.

11 est de tradition parmi les démonographes qu'on ait venir le diable en lisant le Grimoire; mais il faut avoir soin, dès qu'il paraît, de lui jeter quelque chose à la tête, une savate, un chiffon ; autrement, on a le cou tordu.

Ce terrible petit volume était autrefois tenu secret, brûlé dès qu'il était-saisi.

Le Grimoire du pape Honorius avec un recueil des plus rares secrets, orné de figures et de cercles, ne contient que des conjurations. Dans le recueil de secrets, on trouve celui qui force trois demoiselles à venir danser nues , le soir , dans une chambre ; il faut que tout soit paré dans cette chambre , et qu'on n'y remarque rien d'accroché ni de pendu, qu'on mette sur la table une nappe blanche, trois pains de froment, trois sièges, trois verres d'eau ; quel maigre festin pour les trois danseuses ! On se couche ensuite, et on prononce les paroles suivantes :

«Bestiricum, consolation, viens à moi; vertu Créon, Créon, Créon, je chante la louange du Tout-Puissant

et je ne mens pas ; je suis maître du parchemin ; par ta louange, prince de la montagne, fais taire mes ennemis et donne-moi de jouir de ce que tu sais bien. »

Après cette conjuration, les trois personnes qu'on veut voir arrivent, se mettent à table, dansent et font tout ce qu'on exige. Il vient trois messieurs si c'est une dame qui convoque , et trois demoiselles si c'est un monsieur qui opère. On choisit dans les trois la personne qui plaît le plus ; on l'appelle, elle vient partager le lit, et même elle révèle des trésors cachés. Mais au coup de minuit tout disparaît.

Le Grand grimoire avec la Clavicule de Salomon constituent la magie noire du grand Agrippa pour découvrir les trésors cachés et se faire obéir de tous les démons, des fées, des sylphes et des farfadets.

Telle était pourtant la doctrine satanique suivie parles cabalistesqui se mirent à classer les milices infernales. Un des plus célèbres démonographes, l'Allemand Jean Wier, élève d'Agrippa, publia le curieux inventaire de la fausse monarchie de Satan, Ps<udomonarchia dœmoniorum, ouvrage plein de crédulité, de contes populaires, d'idées bizarres, d'imagination et de curieuses recherches. On y trouve l'explication d un tableau contenant soixante-neuf personnages pris parmi les chefs des régions infernales. Ce tableau est emprunté à la quatrième partie de la Philosophie occulte de Corneille

Agrippa et au Grand grimoire. On ne saurait donc révoquer en doute son authenticité!!!

La milice de Satan se compose de 6,666 légions, et chaque légion de 6,666 démons, nombre cabalistique dont nous chercherions vainement la signification. Ces forces sont divisées entre quatre princes, qui s'appellent roi d'Orient, roi d'Occident, roi du Nord, roi du Midi.

Et maintenant, faisons défiler devant nous les grands chefs et hauts dignitaires du sombre empire ; cette revue aura son intérêt, même son utilité au point de vue de la démonographie.

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