‹ Le Diable, sa grandeur et sa décadenceChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Lee Diables de Loudun. — Lee Religieuses

hystériques

Le diable de Fontainebleau. — Histoire du Grand veneur. — Satan

ne veut pas assassiner Henri IV. — Léonora Galigal condamnée et brûlée comme sorcière. — Les chats du cardinal de Richelieu étaient-ils des diables ? — Les diables de Loudun. — Récit et appréciation du procès et de la mort d'Urbain Grandier. — Les religieuses folles et hystériques. — Epidémie et contagion salaniques.

— Traduction du pacte attribué à Urbain Grandier, avec l'engagement de Belzébulh. — Odieuse supercherie de Laubardemont.

— Ce procès au point de vue de la science moderne. — Les possédées de Nimes, de Rouen et de Louviers. — Les protestants anglais et allemands en guerre contre le diable. — Les tireuses de cartes à la Cour d'Anne d'Autriche. — A l'hôtel de Rambouillet.

Pendant la régence de Marie de Médicis, les Italiens occupèrent les plus hauts emplois à la cour et les astrologues reprirent tout leur empire ; on parlait avec une sorte de terreur dans les salles du Louvre de l'histoire du Grand veneur de la foret de Fontainebleau. La voici telle que nous l'avons trouvée dans Matthieu.

Cette histoire raconte que le roi Henri IV chassant dans la forêt de Fontainebleau entendit, à une demilieue de lui, des jappements de chiens, des cors et des cris de chasseurs. En un instant, tout ce bruit, qui sein* blait fort éloigné, s'approcha à vingt pas de ses oreilles, tellement que le roi étonné commanda au comte de Soissons de voir ce que c'était.

Le comte s'avance ; un grand homme se présente dans l'épaisseur des broussailles, et disparaît en criant d'une voix terrible :

« — M'entendez-vous?... »

Les paysans et les bergers des environs dirent que c'était un démon qu'ils appelaient le Grand veneur et qui chassait assez souvent dans la forêt. D'autres prétendaient que c'était la chasse de Saint-Hubert qu'on entendait aussi en d'autres lieux. Quelques-uns moins amis du merveilleux disaient que c'était un adroit compère qui chassait impunément les bêtes du roi, sous le masque protecteur du démon.

Voici sans doute la vérité du fait. Il y avait à Paris, en 1596, deux gueux qui, dans leur oisiveté, s'étaient si bien exercés à contrefaire le son des cors de chasse et la voix des chiens , qu'à trente pas on croyait eutendre une meute et des piqueurs. Il y a toute apparence qu'on s'était servi de ces deux hommes pour l'aventure de la forêt de Fontainebleau, qui fut re-

gardée comme l'apparition véritable d'un fantôme.

« Si Henri IV avait eu la curiosité de s'avancer, dit Gollin de Plancy, on lui aurait sans doute lancé un dard, et on aurait dit ensuite que, n'étant pas dans le cœur bon catholique, c'était le diable qui l'avait tué pour purger l'Église. »

Le docteur Palma Gayet, qui rapporte aussi celte histoire, raconte, en outre, celle du Fouetteur de la forêt de Lionne, où, « pendant que le roi Charles IX y faisait son séjour, plusieurs femmes villageoises, passant par la forêt, étaient ébahies d'être troussées et fouettées si bien que les marques leur en demeuraient, et Le roi fit enquêter si tout cela était vrai, plusieurs le lui assurèrent et en montrèrent des marques... » Malheureusement notre historien ne nous donne aucun renseignement sur les résultats de cette enquête curieuse.

Louis XIII lui-même, très superstitieux bien qu'ennemi des sorciers et possédés, se faisait raconter l'histoire du grand vene :r par la maréchale d'Ancre, la fameuse Léonora Galigaï. Lorsque son mari Goncini, favori insolent autant que prétentieux, eut été assassiné par ordre du roi, qui n'osait pas le frapperjuridiquement, on chercha à perdre aussi Léonora , qui fut accusée de magie et de sorcellerie : on publia que, par ses maléfices, elle avait ensorcelé la reine, surtout lors-

qu'on eut trouvé chez elle trois livres couverts de caractères supposés magiques, cinq rouleaux de velours pour dominer les esprits des grands, des amulettes qu'elle se mettait au cou, des agnus que Ton prit pjur des talismans, et une lettre adressée à une scrcière très fameuse, nommée Isabelle.

Dans le cours du procès, les avocats prouvèrent que le maréchal Goncini et sa femme se servaient pour envoûter d'images de cire qu'ils gardaient dans des cercueils ; qu'ils consultaient des magiciens, astrologues et sorciers, qu'ils avaient fait venir des religieux de Nancy pour sacrifier des coqs, et que, dans ces cérémonies diaboliques, Galigaï ne mangeait que des crêtes de coq et des rognons de bélier qu'elle faisait bénir auparavant...

Léonora,dit Garinet (1), fut encore convaincue de s'être fait exorciser par Matthieu de Montanay, charlatan sorcier; des moines lui firent avouer qu'elle se faisait exorciser la nuit, et sur ses aveux, elle eut la tête tranchée et fut brûlée en 1G17.

Le président Gourtain lui ayant demandé par qi\A charme elle avait ensorcelé la reine, elle répondit fièrement.

« — Mon sortilège a été le pouvoir que les âmes « fortes doivent exercer sur les âmes faibles. »

(1) Histoire de la magie en France, page 199.

Dans sa Chronologie septénaire, Palma Cayet, victime lui-même d'une slupide accusation de magie, qui lui lit abjurer le protestantisme, entre dans d'assez longs détails tant sur la possession par les cacodémom (mauvais démons), que sur celle par les calodêmons (bons démons), dont « néanmoins, dit-il, les effets ont toujours été mauvais, » et en donne des exemples, entre autres celui d'une démoniaque nommée Adrio : ne, qu'il avait vue, en 1604 et 1605, agitée d'un démon •furieux, qui, « parfois l'a élevée en l'air, que huit personnes ne la pouvaient rabaisser, parfois l'a mise toute en un peloton, autrefois il lui a renversé la tête entre les deux talons, laquelle il lui débattait furieusement, » etc

Richelieu lui-même, s'il n'eût pas exercé une autorité presque souveraine, figurerait comme sorcier et magicien dans les Mémoires du temps. Tout le monde; sait qu'il affectionnait beaucoup les chats et qu'on en voyait toujours une demi-douzaine autour de V homme rouge. On fit courir le bruit que ces chats étaient autant de diables arrivés du sabbat pour servir de conseillers au cardinal-ministre. On n'osa pas ébruiter ces rumeurs, parce qu'on savait que l'Éminence n'était pas d'une excessive tolérance pour ce qui concernait son auguste personne.

Par toute l'Europe, on ne parlait que de posses-

sions démoniaques. Il faut dire aussi que des personnes à moitié folles, parmi lesquelles les femmes figuraient en majorité, disaient dans leurs actes de démence que Satan les transportait au sabbat sur des boucs ou des manches de balai, et qu'elles racontaient des scènes abominables qui n'avaient pu exister que dans leur imagination, prenant pour des réalités leurs plus vilains cauchemars. On en vit en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, s'accuser d'avoir donné la mort, par des procédés magiques, à despersonnes dont la présence aurait dû prouver leur folie.

Dans les procès de sorcellerie, la magistrature perdit le sens et même la pudeur, et les moines encouragèrent ces horribles condamnations, qui frappaient la démence ou la misère. Après les sorciers, parurent les possédés et les obsédés ; la contagion démoniaque se répandit partout comme une peste, et on crut voir dans des cas d'hystérie des symptômes surnaturels.

Nous n'énumérerons pas ici les divers cas de possessions involontaires par contagion qui eurent lieu dans presque toute l'Europe, ce serait une histoire trop longue et trop fastidieuse ; d'ailleurs, nous avons hâte d'arriver au procès et au martyre d'Urbain Grandier, un des crimes du cardinal de Richelieu.

II y avait à Loudun un couvent d'Ursulines qui ne

datait que de 1626 ; les religieuses appartenaient aux premières familles de France, et plusieurs étaient d'une beauté remarquable. On apprit un jour, non sans quelque étonnement, que le saint asile était hanté par des lutins et des démons ; le diable n'en fait jamais d'autres, et il a de tout temps montré un faible pour les nonnains et les dévots en général. Conduire en enfer des personnes confites en sainteté, c'est remporter une double victoire.

Au bout d'un certain temps, plusieurs religieuses déclarèrent à leur directeur Jean Mignon qu'elles étaient possédées. Cet ecclésiastique résolut de profiter de cette prétendue possession pour se défaire du curé de Saint-Pierre de Loudun.

Il s'appelait Urbain Grandier : c'était, disent les Mémoires de l'époque, un prêtre de bonne famille, homme d'esprit, bien fait, éloquent, et réunissant en sa personne tous les agréments de la nature. Il avait su gagner l'estime des dames par des manières polies qui le distinguaient des autres ecclésiatiques du pays, gens grossiers et fanatiques. Il avait eu un procès dans lequel Mignon, confesseur des Ursulines, s'était trouvé impliqué, ainsi que Barot, président de l'élection, et Trinquant, procureur du roi. De plus, il avait été question de lui, dans le public du moins, pour la direction des Ursulines ; peut-être même ces dames l'avaient-elles

désiré. Mais il est démontré qu'il n'eut jamais la moindre relation dans cette maison et qu'il n'était connu d'aucune des religieuses.

Cependant, Mignon, ennemi irréconciliable de Grandier, l'accusa d'avoir causé la possession des Ursulines par des charmes et des procédés magiques. L'évêque de Poitiers condamna le curé de Saint-Pierre, qui vint facilement à bout de ses accusateurs et se fit absoudre par le parlement de Bordeaux.

Mignon ne se découragea pas et se montra de plus en plus résolu à perdre son rival et ennemi. Les convulsions des possédées devinrent si fortes qu'on avertit les autorités du pitoyable état où elles se trouvaient. La supérieure, qui était une des plus belles femmes de France, était possédée, disait-on, de plusieurs démons, dont le chef était Astaroth : le diable Zabulon s'était emparé d'une sœur laie, et d'autres démons avaient envahi toute la communauté.

Le bailli, le procureur du roi, le corps des juges, le clergé, se rendirent au couvert, et les interrogatoires commencèrent en lalin.Le confesseur Mignon fit d'abord la question suivante à Astaroth : «Par quelle porte es-tu entré dans le corps de la supérieure? — Par des fleurs.

— Quelles fleurs ? — Des roses. — Qui les a envoyées ?

— Urbain. — Quel est son nom ? — Grandier. — Quelle est sa qualité ? — Prêtre. — De quelle paroisse ? — De

Saint-Pierre de Loudun. — Qui a apporté les roses ?— Un diable déguisé. »

On demanda ensuite à une autre religieuse qui se disait possédée par Asmodée, combien le diable avait de compagnons ; elle répondit sex (six) ; il paraît que le diable avait enseigné le latin à ces dames. On lui demanda ensuite de répéter la même chose en grec ; elle ne put rien répondre, probablement parce qu'Asmodée avait négligé de lui apprendre cette langue.

Enûn, on interrogea la sœur laie, qui prononça d'abord en riant — Grandier — Grandier, et dit qu'elle était possédée par le démon Elimé; elle refusa de déclarer combien de diables elle avait dans le corps.

« Le diable, dit l'abbé Lecanu, se montra si plat, si bête, si ridicule en certaines circonstances, que c'était à faire hausser les épaules à l'assemblée. C'était à ne rien croire, à ne rien comprendre : Satan faisait le désordre complet (1). »

Ici, le savant docteur en théologie se trompe : il paraît attribuer au diable des contorsions, des grimaces, qui n'étaient que l'effet de l'hystérie. On avait annoncé qu'on ferait sortir deux diables un certain jour ; mais le tour ne réussit pas, de sorte que l'autorité fit cesser la possession et les exorcismes.

(1) Histoire de Satan, p. 379.

Mignon, acharné à la perte de son rival, s'adressa à un conseiller d'État, nommé Laubardemont, qui s'était déjà fait une triste célébrité dans le procès du malheureux Cinq-Mars. Il dit à cet homme dévoué au cardinal de Richelieu qu'Urbain Grandier était l'auteur d'un libelle diffamatoire contre Son Éminence, intitulé la Cordonnière de Loudun. Laubardemont vint à Loudun le G décembre 1632, et, trouvant dans cette intrigue satanique de quoi faire sa cour au tout-puissant ministre, il envoya sans aucune information Urbain Grandier au château d'Angers et fit commencer la procédure. Les exorcistes, largement payés, travaillèrent avec vigueur afin de gagner leur argent.

Le 20 mai 1633, on demanda à la supérieure de quel démon elle était possédée. Elle répondit qu'elle logeait chez elle Asmodée, Grésil et Aman, et ne parla plus d'Astaroth.

On voulut savoir encore sous quelle forme les démons entraient chez elle.

(( — En chat, répliqua-t-elle, en chien, en cerf et en bouc, etc. »

On avait promis qu'Asmodée, Grésil et Aman sortiraient ce jour-là du corp de la supérieure à la vue de tout le monde. L'affluence fut immense, mais on ne put encore parvenir à déloger les trois diables, qui se moquèrent des s exorcismes et bravèrent les aspersions

d'eau bénite ; plusieurs habitants se plaignirent qu'on leur manquât de parole ; ils avaient raison : quand on invite à la comédie, il faut la jouer.

Quelques jours après, un des exorcistes produisit contre Grandier une copie de la cédule qu'il avait donnée au diable en faisant pacte avec lui. Ce religieux avait suborné, dit-on, un diable ami intime du garde des archives infernales : ce contrat horrible était écrit en style satanique (1).

Voici la traduction de l'engagement d'Urbain Grandier :

« Monsieur et maître Lucifer, je vous reconnais pour « mon Dieu et mon prince, et promets de vous servir « et obéir tant que je pourrai vivre.

« Et je renonce à un autre Dieu, ainsi qu'à Jésusci Christ, aux saints et saintes, et à l'Église apostolique « et romaine, à tous ses sacrements, à toutes les orai- « sons et prières, par lesquelles les fidèles pourraient « intercéder pour moi.

« Et je vous promets que je ferai tout le mal que je « pourrai, que j'attirerai les autres au mal.

« Je renonce au chrême, au baptême, à tous les mé-

(1) Le double pacte d'Urbain et de Satan, pièces fabriquées par ordre de Laubardemont, se trouvaient avant la Révolution aux archives de Poitiers; Collin de Plancy en a publié un fac-similé.

« rites de Jésus-Christ et de ses saints ; et si je manque « à vous servir, à vous adorer , et si je ne vous fais « pas hommage une fois par jour, je vous donne ma « vie comme votre bien.

« Fait cet an, ce jour.

Page 1