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CHAPITRE XI

Le Diable et les Protestants

Conférences de Luther avec le diable. — L'encrier de l'hérésiarque.— Calvin étranglé par le diable. — Le pape aMechrist et béte à sept têtes.— Le diable et Ignace de Loyola. — L'iconographie infernale.

— Les robes à queue de serpent et à ramages de diablotins. — Le concile de Montpellier et la mode. — Caricature de Satan. — Théories sur ses cornes et ses pieds de bouc. — Diverses métamorphoses des démons. — Le singe et saint Dominique. — Les démons incubes et les démons succubes. — Les diables galants et suborneurs. — L'avocat du diable. — Curieux dialogue. — La mythologie du christianisme. — Le diable îl la Cour d'Henri IV. — Hécatombes de sorciers et de sorcières. — Le grand brûleur Delancre-

— Le pésemenl des sorciers. — Les astrologues de cour. — Les possessions et les obsessions. — Le grand diable vit encore.

Du commencement du quinzième à la fin du seizième siècle, les sociétés dites sataniques se multiplièrent d'une manière prodigieuse dans toute l'Europe. Des astrologues avaient prédit la fin du monde pour 1588, Savonarole avait publié dans son Liber mirabilis un ample recueil des prédictions les plus menaçantes et

les plus propres à bouleverser les imaginations italiennes.

Il y avait partout perturbation morale et religieuse ; l'Église romaine, par son orgueil, son faste et les vices malheureusement trop réels de quelques papes, avait perdu la confiance de toute la chrétienté. Le tribunal de l'Inquisition, cet antre des fureurs cléricales, avait rendu le catholicisme presque odieux ; les évêqucs, les prêtres et les moines faisaient trafic d'indulgences, de môme que les négociants trafiquaient sur les épices* et les Lombards sur l'or et l'argent. La réforme de l'Église était devenue indispensable; tout le monde y croyait, tout le monde la désirait. Mais comment réformer la papauté, qui s'est proclamée infaillible? Comment réformer les mœurs, les idées rétrogrades des cardinaux, prélats, prêtres et moines, ministres de Dieu sur la terre, que la corruption avait envahis de toutes parts pendant ces siècles d'ignorance? Cela paraissait impossible.

Mais il se trouva en Allemagne un moine aussi audacieux que résolu, qui, profitant d'une question secondaire, celle de l'abus des indulgences, arbora l'étendard de la révolte contre Rome, éleva autel contre autel et enleva à la papauté la moitié de l'Europe.

Nous avons nommé Martin Luther, le plus grand des hérésiarques, Marlin Luther qui opposa la raison humaine et la libre interprétation à la foi aveugle,

imposée par la Cour de Rome. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire du protestantisme; si nous parlons de ses causes et de son origine, c'est parce que le nom du diable s'y trouve mêlé à chaque page.

En effet, nous devons dire que Martin Luther et les propagateurs de sa doctrine, au lieu de combattre le culte et les influences de Satan, donnèrent un nouveau relief aux fables de l'enfer.

Gomme le diable se trouvait alors placé au sommet de la Société et de la demi-civilisation dont les premières lueurs apparaissaient à peine à l'horizon, le nom de l'ange rebelle devint le cri de guerre des réformés aussi bien que des catholiques.

Ainsi, Luther qui puisait ses inspirations dans sa fougue et sa brutalité saxonnes, traitait fièrement ses adversaires de suppôts du diable ; la messe, les sacrements, la liturgie, les cérémonies du catholicisme, furent déclarés œuvres infernales et sataniques.

En J533, il publia sa conférence avec le diable au sujet de la messe. Cette dispute fit beaucoup de bruit au seizième siècle.

Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte du réformateur en demandant à lui parler. On lui ouvrit ; le moine regarda un moment Luther et lui dit :

— J'ai découvert dans vos opinions quelques erreurs

papistiques, sur lesquelles je voudrais conférer avec vous.

— Parlez, répondit Luther.

L'inconnu proposa d'abord quelques discussions assez simples, que Luther put résoudre très facilement ; mais chaque question nouvelle devenait plus difficile que la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes très embarrassants ; Luther offensé lui dit brusquement :

— Vos questions sont trop embrouillées ; j'ai pour le moment autre chose à faire que de vous répondre.

Il allait se lever pour argumenter encore, lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les mains armées de griffes.

— N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la naissance du Christ a dû briser la tête ? Ton règne passe, ta puissance est maintenant peu dangereuse, tu peux retourner en enfer.

Qui fut penaud? Ce fut le diable qui s'attendait à un combat d'esprit et non à un assaut d'injures ; il se retira tout confondu, en gémissant sur l'injustice des hommes à son égard, ditMélanchthon dans son Examm tkcolojique.

Martin Luther était un peu visionnaire, comme tous les hommes exaltés par le fanatisme religieux. On raconte qu'un autre jour qu'il écrivait an sermon dans

une église, le diable vint pour le distraire ; Luther, impatienté, lui jeta son encrier au visage ; mais le démon, plus léger qu'un sylphe, évita le coup ; l'encrier alla se briser contre une colonne, et Ton montre encore h Wittemberg la trace de l'encre qui devait être pour le moins de la petite vertu, car la trace date de plus de trois siècles, et sa conservation serait merveilleuse si on n'a pas eu soin de la renouveler.

Du reste, Georges Lapôtre dit que Luther était fils d'un démon et d'une sorcière par la génération, et que tous ses sectateurs sont enfants du diable par adoption ; nous doutons que les réformés soient disposés à accepter ce père adoptif.

Le moine chroniqueur Thyraus dit qu'à la mort du réformateur, une troupe de démons en deuil, habillés en corbeaux et oiseaux noirs, assistèrent paisiblement aux funérailles, et qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où il ne devait que passer.

Enfin on conte que, le jour de sa mort, tous les démons qui se trouvaient en une certaine ville du Brabant abandonnèrent les possédés qu'ils tourmentaient et ne revinrent que le lendemain ; comme on leur demandait où ils avaient passé la journée précédente, ils répondirent tous :

— Par le commandement de Satan, nous nous sommes rendus aux funérailles de Luther.

Les écrivains catholiques disent que Calvin, second chef de la réforme, fut étranglé par le diable.

Le£ réformés ripostèrent par des invectives; le pape fut proclamé Antéchrist, et Rome la Bête à sept têtes. Luther lui-même, dans ses écrits, voue et donne au diable tout le catholicisme, depuis le pape et les cardinaux jusqu'aux donneurs d'eau bénite, déclare instruments diaboliques l'eau bénite et le goupillon.

Cet échange d'injures, d'invectives, de calomnies, démontre l'intolérance et l'acrimonie du fanatisme, quelles que soient ses doctrines religieuses. Le protestantisme promulgué par Luther ne fut dans le principe et n'est encore qu'une réforme trop incomplète pour que la philosophie, éclairée par les lumières de la raison et guidée par des principes de tolérance et de liberté, la prenne au sérieux.

Quelle différence y a-t-il entre les piêtistes allemands et les jésuites de Rome? une seule : les uns jurent par la Bible, les autres par l'Évangile de part et d'autre, nous trouvons môme intolérance, avec le diable exécuteur des hautes œuvres de l'Éternel.

Notons en passant que le fondateur de la Compagnie de Jésus fut, d'après des Mémoires publiés vers la fin du seizième siècle et au commencement du dix-sepseptième, un protégé de Satan. On raconte à ce sujet les plus étranges aventures et conversations que les sa-

vants de la Compagnie ont contestées avec beaucoup d'énergie : est-ce le cas de leur appliquer le proverbe : Tout mauvais cas est niable ? nous ne saurions le dire, mais au point de vue de l'habileté et de la perfidie, la célèbre constitution de Loyola peut, à bon droit, passer pour une œuvre satanique, car jamais diplomate ou fondateur de sociétés ne déploya plus d'astuce et de pénétration. D'ailleurs, le jésuitisme a envahi toute la terre, où il propage les superstitions tout comme le diable.

Pourquoi les Révérends Pères ont-ils nié les relations de leur père commun avec l'esprit malin? N'avonsnous pas vu que plusieurs papes et cardinaux ont été accusés de diablerie, sans que personne ait contesté les traditions dont nous n'avons pas besoin de démontrer l'inanité?

Au seizième siècle, le diable était tellement en vogue, que nous le trouvons installé partout, jusque dans les couvents de moines et de nonnes, le principal théâlre de ses exploits : au Louvre avec Catherine de Médicis et ses légions de sorciers, astrologues et nécromanciens ; à la cour d'Angleterre, où un roi ne dédaigne pas d'écrire un livre sur Satan ; en Allemagne avec Faust, les cabalistes et les francsjuges.

L'iconographie infernale avait eu une vogue im-

mense pendant la trop longue durée du moyen âge.

Dès le douzième siècle, cependant, on portait en France des vêtements très bizarres, mais qui prouvaient en quelque sorte qu'on n'avait plus peur du diable comme dans les temps précédents et postérieurs.

On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées, sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits diables de toutes formes, de toutes couleurs avec des visages enjoués. Les femmes avaient des robes fort longues, qui se terminaient en queue de serpent.

Le concile qui se tint à Montpellier en 1195, trouvant que ces modes indolentes tournaient en ridicule des objets redoutables, défendit sévèrement ces sortes de parures : nous n'avons pas besoin de dire que le décret des évêques ne fit que prolonger la durée de la mode.

Ainsi, voilà d'un côté des dames françaises qui ridiculisent le diable, principe du mal, l'exposent à la risée, à la curiosité publique; de l'autre un concile qui prend la défense de l'implacable ennemi dù Christ, et déclare insolentes les caricatures de la mode qui a , de tout temps, témoigné d'autant d'esprit que de goût.

Les dames n'avaient-elles pas cent fois raison de ridiculiser ces objets prétendus redoutables, qui n'étaient et ne sont que les symboles de la plus vilaine des superstitions ?

Les évêques do ce concile ne commirent-ils pas acte de trahison envers le Christ leur divin maître, en prenant la défense de l'ange des ténèbres? Le motif de cette interdiction est très évident. Les grands dignitaires de l'Eglise trouvaient dans le diable un auxiliaire trop complaisant et trop actiPpour se priver de ses services. Ils savaient bien que si cette sotte croyance venait à péricliter, que si le diable passait à l'état de personnage mythologique, que si cette sale personnalité disparaissait du catholicisme, la religion se trouverait régénérée, transformée, épurée, et que leurs revenus diminueraient dans des proportions considérables. Or, depuis l'institution du pouvoir temporel des papes, le clergé a beaucoup aimé l'argent, et n'a cessé de prélever des tributs sur la crédulité des fidèles. Sans le diable, Veau n'arriverait pas si abondamment au moulin, comme dit le proverbe.

Voilà pourquoi le concile de Montpellier défendit aux dames de tourner en ridicule le diable et ses diablotins.

Cependant les architectes et enlumineurs des siècles précédents n'avaient pas ménagé le grotesque et l'horrible au portrait de l'archange déchu. Ils avaient copié dans l'ancienne mythologie le dieu Pan avec tous ses attributs, et donné au diable des cornes, une tête de bouc, une queue disgracieuse, des pieds fourchus

comme ceux de l'animal emblème de la lubricité. Ces images, d'un pittoresque d'abord naïf, avaient bientôt dégénéré en caricatures très accentuées, parfois très spirituelles et qui figuraient sur les portes de presque toutes les églises.

C'est ici le cas, le lieu de citer le portrait du diable attribué à Piron, bien que cette boutade soit généralement connue.

Certes, on ne dira pas que le diable y est flatté :

Il a la peau d'un rôt qui brûle,

Le front cornu, Le nez fait comme une virgule,

Le pied fourchu, Le fuseau dont filait Hercule

Noir et tordu, Et pour comble de ridicule,

La queue au

0 Lucifer, porte lumière ! ô Satan, prince de la révolution ! chef des légions insurgées, tentateur d'Ève, maître des consciences parla terreur qu'inspire ton nom, partenaire du mercantilisme monacal ! on t'a donc travesti en un animal immonde et dépouillé des restes de la beauté angélique que la foudre n'avait pu effacer de ton front immortel ! Ton fier regard, qui faisait trembler quand il ne fascinait pas, est devenu stupide et lubrique, et les cicatrices de tes blessures ont disparu sous

un cuir hideusement velu ; je ne te connais plus, prince des enfers. La période de décadence commence pour toi...

Mais avant d'aborder cette partie de ton histoire, énumérons, s'il est possible, tes transformations, ô Protée infernal, qu'un Père de l'Église a eu la sotte naïveté, nousdisons même l'impiété, d'appeler le singe de Dieu.

Il n'est point de forme, disent les démonographes, que le diablë ne prenne pour tourmenter l'espèce humaine. Saint Jérôme dit qu'il se changea en masse d'or pour séduire saint Antoine, imitant ainsi la métamorphose de Jupiter en pluie d'or, lorsqu'il voulut séduire la belle Danaé.

De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus marquants s'approchaient de lui avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Mais un jour un grand diable d'une taille énorme vint lui offrir ses services ; pour toute réponse, le saint le regarda de travers et lui cracha au visage. Le démon en eut le cœur si gros, dit la légende, qu'il s'évanouit sans mot dire, et n'osa de longtemps reparaître sur la terre.

Voilà un démon bien facile à vaincre et un saint qui traite fort rudement une personne qu'il ne connaît pas: i) est vrai que, d'après saint Athanase et ses autres biographes, il aurait eu beaucoup à souffrir des tenta-

tions diaboliques. Ces tentations n'étaient-elles pas l'effet d'hallucinations produites par la solitude, le jeûne, les macérations? A quoi bon soutenir cette thèse ? On nous traiterait peut-être d'impie.

Césarius d'Histerbach (1) dit que les figures que prennent les diables pour se faire voir aux hommes sont multipliées à l'infini. Il ajoute que, s'ils apparaissent avec un corps d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne dérobent jamais entièrement; le même auteur affirme qu'en prenant la forme humaine, le diable n'a ni dos ni derrière, ni fesses, de sorte qu'il se garde bien de montrer les talons.

11 «st rapporté dans la Légende dorée que saint Dominique voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir le diable pour les détourner du service d'un si vilain maître ; c'était dans une église... A peine eûtil ordonné au mauvais ange de paraître, qu'on vit tomber de la voûte un horrible chat noir qui ressemblait à un chien; il avait de grands yeux enflammés, une langue longue, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il montrait continuellement en

(1) Miracula, livre III.

faisant des cabrioles. Après avoir sauté quelque temps devant les dames, il saisit les cordes de la cloche, et remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme il laissait après lui une forte odeur de grillade, les dames se convertirent en se serrant le nez.

Ici, nous avons traduit textuellement afin de démontrer à quelles sottises, fourberies et aberrations mentales a donné lieu la croyance au diable. Comment? voilà le fondateur de l'Inquisition qui appelle Satan à son aide, et le roi des enfers , s'empressant d'obéir, se présente sous une forme hideuse et s'escrime en grimaces et tours de passe-passe ! En vérité, c'est par trop

ravaler le diable lui-même.

Nous soupçonnons fort saint Dominique de s'être

servi dans cette circonstance de quelque gros singe qu'il avait à sa disposition pour les occasions solennelles : de semblables moyens n'ont jamais répugné aux convertisseurs d'hérétiques, et s'ils s'étaient bornés à ces supercheries inoffensives, leurs noms ne seraient pas maudits, exécrés : mais il y a des bûchers et les tortures, ce qui est infiniment plus grave.

Les malheureuses femmes emprisonnées et brûlées comme sorcières, au commencement du dix-septième siècle, déclarèrent dans leurs interrogatoires que le diable change très souvent de forme. Marie d'Aguerre

confessa à Dclancre que le diable sortait en forme de bouc, d'une cruche placée au milieu du sabbat ; qu'il devenait aussitôt si grand qu'il en était épouvantable, et que, le sabbat fini, il rentrait dans sa cruche. Françoise Secrétaire déclara s'être donnée au malin esprit, lequel avait la forme d'un grand cadavre, et qu'elle l'avait connu charnellement, tantôt sous la forme d'un chat, tantôt sous celle d'un chien ou d'une poule, etc.

Ici, nous supprimons de longs et vilains détails de l'interrogatoire... La justice instruisait contre de pauvres fous, et de malheureuses femmes frappées d'hystérie ; il s'est trouvé toutefois de graves magistrats qui n'ont pas hésité à reproduire, avec une complaisance très marquée, les aberrations de ces insensés en termes pour le moins aussi obscènes que certains traités de cas de conscience.

Dans les interrogatoires des procédures de la Tournelle on le représentait sous la forme d'un grand lévrier noir, et parfois d'un gros bœuf d'airain couché à terre.

.Sous le règne de Philippe-le-Bel, dit Gaguin dans son Histoire de Philippe- Auguste, il se présenta à un moine sous la forme d'un grand arbre blanc de gelée, puis sous celle d'un grand homme noir monté sur un cheval de même couleur, puis en moine, en âne et enfin en roue de carrosse. Souvent il prenait la forme d'un dragon ; quelquefois, c'est un gueux qui porte

les livrées de la misère, dit Leloyer, Le diable se change aussi en homme pour les femmes et en femme pour les hommes, métamorphose qui constitue les démens incubes et les démons succubes.

Place d'abord aux incubes : ce sont, disent les démonographes, des diables paillards et lascifs, qui se mêlent avec les femmes et les ûlles. Donc, les anges déchus qui, d'après les théologiens, seraient en proie aux plus horribles tourments, pouvaient se délasser d'une manière très agréable, puisqu'il leur était permis de venir, à leur gré, séduire les plus jolies femmes.

Mais depuis longtemps on a dû établir une coasigne beaucoup plus sévère, car on n'entend plus parler de leurs galanteries. Autrefois, une femme ne pouvait avoir un amant, sans être accusée d'avoir commerce avec un démon, et on a\ait des preuves de leurs prouesses amoureuses dans les signes que les incubes laissaient sur le corps de leurs bien-aimées.

«Une fille, rapporte Delancre, nous a dit cette particularité, que les démons incubes n'ont guère coutume d'avoir accointance avec les vierges, parce qu'ils ne pourraient commettre l'adultère avec elles ; elle a ajouté que le grand maître des sabbats en retenait une fort belle, jusqu'à ce qu'elle fût mariée, ne

voulant pas la déshonorer auparavant, comme si le

péché n'était pas aussi grand de corrompre sa virginité, sans commettre l'adultère...»

Nous pourrions raconter ici les plus étranges histoires sur les innombrables cas de séductions attribués à ces démons-céladons , séductions qu'ils ont pu accomplir d'autant plus facilement, qu'il leur est loisible de prendre telle forme qu'ils veulent, celle du mari tout comme celle de l'amant adoré.

Les démons succubes prennent au contraire des figures de femmes et recherchent les hommes; il n'est pas de vertu qui résiste à leurs charmes, dit un démonomane; il n'y a pas grand mérite, ni grand effort de leur part, puisque, comme les incubes, ils se métamorphosent à leur gré; on assure qu'un de ces démons prit un jour la figure de l'incomparable Agnès Sorel , reine de beauté, pour séduire un seigneur de la cour de France.

Pendant toute la durée de la dynastie libertine et superstitieuse des Valois, le diable régna sans partage, à la cour, par les sorciers, et les devins et autres charlatans italiens ; dans l'Église par le dogme païen de la prépondérance du principe du mal ; chez le peuple par la peur de l'enfer que les moines ont, de tout temps, exploitée par l'ignorance et les superstitions les plus ridicules.

Nous avons déjà dit que les chefs d'hérésie, qui ont

troublé la quiétude de l'Église romaine, à diverses époques, au lieu de renverser l'ignoble idole empruntée aux saturnales du paganisme, s'en servirent comme d'un épouvantail à l'exemple des papes et des cardinaux; et ici, pour qu'on ne nous accuse pas de partialité envers le catholicisme et le protestantisme également propagateurs de l'existence et de l'influence du diable, nous allons citer un fait qui prouvera jusqu'à quel point le fantôme infernal a réagi sur la cour pontificale.

Depuis des siècles, il y a à Rome un avocat du diable, ainsi nommé parce que, dans les discussions qui ont lieu pour la canonisation des nouveaux saints, il critique tous les actes du surnuméraire à la béatitude éternelle.

Voici un échantillon de discussion entre l'avocat du démon et celui du bon Dieu.

l'avocat du diadle. — En me créant, Dieu a prévu ce que je ferais ; il sait d'avance si je serai sauvé ou damné ; donc, quoi que je puisse faire, il n'en serait que ce qu'il en sait.

l'avocat du bon dieu. — Ce que Dieu sait de votre avenir, vous n'en savez rien. Mais ce que vous savez certainement, c'est que si vous faites bien vous serez sauvé.

l'avocat du diable. — Mais si Dieu a prévu, en me créant, que je me damnerais, de deux choses l'une : ou il n'a pas voulu s'abstenir de me créer, et alors

il n'est pas bon; ou il ne Ta pas pu, et alors il n'est pas tout-puissant.

l'avocat du bon dieu. — Vous faites dire à Dieu ce qu'une histoire spirituelle fait dire à un vieillard ridicule :

— Je n'aime pas les épinards,et j'en suis bien aise car si je les aimais j'en mangerais, et je ne puis pas les souffrir.

l'avocat du diable. — Comment cela, s'il vous plaît?

l'avocat du bon dieu. — Selon vous, Dieu dirait : — je ne veux pas créer cet homme, et j'en suis bien aise, car si je le créais il pécherait, et alors je ne veux pas le créer.

Telle a été pourtant la dialectique de la cour de Rome où le diable a souvent eu ses grandes entrées, puisqu'on a écrit que plusieurs papes firent des pactes avec Lucifer.

Pendant les premiers siècles, périodes des papes martyrs, l'Église s'abstint d'emprunter les cérémonies du paganisme ; mais aussitôt que Constantin, après sa conversion, eût augmenté et consolidé l'autorité jusqu'alors fort restreinte et très contestée de l'évêque de Rome, le christianisme fit, dans la pompe du culte, des concessions immenses aux adorateurs des faux dieux, aûn de les convertir à la religion nouvelle.

Les évêques et les prêtres prirent les riches costu-

mes des prêtres de Jupiter, de Vénus, de Vesta, de Minerve, d'Hercule, de Bacchus, etc.; l'encens fuma dans les églises tout comme dans les fêtes de Gérés et dans les agapes érotiques d'Amathonte et de Paphos. On prit l'étole, le pallium, les surplis, la chasuble ; les papes se coiffèrent de la tiare des anciens satrapes, et les évêques adoptèrent la mîlre des anciens pontifes de la Grèce et de Rome. L'eau lustrale prit le nom d'eau bénite; les fêtes religieuses furent calquées sur les cérémonies païennes, et, sous ce rapport, il n'y eut guère de changé que le nom.

Il en fut à peu près de même pour la mythologie :

les demi-dieux et les héros furent remplacés par les saints ; aux Saturnales correspondit la fête de la Nativité du Christ -, à la fête du Solstice d'été, la fête du Saint-Sacrement. Le calque est si évident que personne n'oserait le mettre en doute... Quant à Pluton, monarque du Tartare, il fut métamorphosé en Satan, roi des enfers, prince du mal, ange des ténèbres.

Il ne faut donc pas s'étonner de l'influence que la superstition satanique a exercée et exerce encore sur les personnes faibles, ignorantes ou crédules. Nous touchons à la fin de la seconde moitié du seizième siècle; le beau soleil de la Renaissance a illuminé et réchauffé l'Europe occidentale de ses rayons ; les arts, les sciences et même la philosophie préludent à la résurrection de

l*esprit humain; l'Italie s'enrichit des chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture et de la poésie.

Dans notre France, Rabelais cloue au pilori du ridicule la stupidité et les vices honteux des clercs de son temps. Michel Montaigne, dans ses Essais, a parlé de tout depuis les plus sublimes spéculations de la philosophie ancienne, jusqu'aux simples détails de la vie commune; le premier d'entre tous les modernes, il a posé en principe le doute, sans lequel on ne saurait arriver à la connaissance de la vérité.

Et pourtant le diable n'a rien perdu de son influence et il continue victorieusement la lutte contre le Christ. Après avoir préparé et dirigé l'épouvantable boucherie de la Saint-Barthélemy, il préside aux saturnales de la Ligue ; les prêtres annoncent en pleine chaire que le roi de Navarre est fils de Satan, puisqu'il est hérétique, et de leur côté, les spirituels auteurs de la Satyre Ménippée renvoient le compliment aux ennemis du futur roi de France. Madame deNevers réunit dans son palaisdes sorciers et des nécromancians, qu'elle occupe à fabriquer, avec de la cire, des figurines du monarque hérétique, à les piquer, à les tourmenter, à les fondre devant le feu, dans la persuasion que l'original ressentira les mêmes douleurs; mais le Béarnais, trompant à la fois Dieu et le diable, se convertit au catholicisme en répondant aux huguenots qui le blâment :

— Paris vaut bien une messe.

Les prêtres tonnent dans les églises et proclament le triomphe de Satan qui va, disent-ils, monter sur le trône de saint Louis sous les traits et apparences du Béarnais.

Cris impuissants ! Henri IV fait son entrée dans Paris, il promulgue l'édit de Nantes en faveur des huguenots, et la tranquillité se rétablit.

Nous retrouvons encore le diable à la cour et dans les provinces. Le bruit se répandit à Paris que le pays de Labour était infesté de sorciers tous affiliés à des sectes sataniques ; le fameux Delancre, conseiller au parlement de Bordeaux, fut chargé d'instruire le procès de ces malheureux : son esprit crédule demeura convaincu de la réalité du sabbat et de l'existence des sorciers.

Nicolas Remy, qui exerça les fonctions de la magistrature en Lorraine au commencement du seizième siècle, s'était déjà vanté d'avoir mis à mort neuf cents sorciers dans l'espace de quinze ans, sans compter ceux qui évitèrent cette condamnation, en se réfugiant à l'étranger.

Un autre jurisconsulte, Grégoire, assure que le parlement de Toulouse fit brûler au moins quatre cents sorciers en 1577 et en condamna une multitude d'autres à de moindres peines.

Pauvre France I Les sanglantes guerres de religion l'avaient plongée dans les horreurs de la famine, qui avaient provoqué partout une folie furieuse.

Mais voici Delancre qui surpassera tous ses devanciers par ses exploits contre la magie. A l'arrivée des commissaires, la terreur se répandit dans le pays; il n'y avait ni sorciers, ni sorcières, mais de pauvres fous et pauvres folles hallucinés, profondément troublés parla misère! 11 se manifesta une contagion de possessions sataniques et on entendit des femmes, aux joues creusées par les privations, des jeunes filles flétries par des hallucinations dont on ne voulut pas deviner la cause, déclarer qu'elles avaient assisté au sabbat, baisé le derrière du diable et partagé sa couche. Delancre aurait dû se souvenir des paroles suivantes du savant Pigray,médecin de Henri III, qui fut délégué pour constater l'état mental de quatre malheureux condamnés pour crime de sorcellerie, par le parlement séant à Tours:

« Nous avons trouvé non des malfaiteurs dangereux, ni des criminels, mais de pauvres gens dépravés d'imagination , dont les uns ne se souciaient de mourir et d'autres le désiraient, et il est plus convenable de les purger que de les brûler (4). »

(1) Pigray, Epitome, livre III, chap. 10. Pasquier, livre 9, lettre 15.

Voilà un médecin qui parlait en philosophe; mais le grave Delancre ne comprenait rien à ces hautes et généreuses idées ; il agit et jugea comme un membre de l'Inquisition espagnole. Il fit brûler plus de cinq cents sorciers et sorcières, et l'effroi redoubla à tel point qu'on vit des villageoises passer la nuit dans les églises de peur que le diable ne les emportât malgré elles au sabbat.

Delancre et ses collègues, plus fous ou plus absurdes que leurs victimes, firent peser les prétendus affiliés au diable, afin de juger par leur poids ceux qui étaient sorciers et ceux qui ne l'étaient pas ; c'était le comble delà stupidité, delà déraison.

Voici comment argumentaient les juges :

Un sorcier étant rempli de la substance satanique, qui est légère et tend à s'élever, doit être plus léger qu'un autre homme, à corpulence égale.

Après les avoir pesés, on les mettait dans un bain, car il se trouvait, selon leur jurisprudence, une seconde considération des plus importantes. Les sorciers devaient être plus légers que l'eau, et de plus, l'eau étant une substance pure, devait avoir horreur de ce qui était impur, et par conséquent rejeter l'impureté satanique.

Pour cette seconde épreuve, on attachait les accusés bras et jambes croisés, les pouces des mains liés aux

gros orteils et on les jetait à l'eau. La plupart revenaient à la surface sans pouvoir s'enfoncer, bien qu'il fût de leur intérêt d'être tous submergés. L'on vit, dit AL Lecanu dans son Histoire de Satan, des familles entières se faire baigner ainsi par précaution ou pour Se purger de tout soupçon de sorcellerie.

En Hollande, on pesait les sorcières dans une balance, et celles qui pesaient moins de quinze livres du pays étaient suffisamment convaincues d'affiliation diabolique.

En Angleterre, de même qu'en Allemagne, l'épreuve par l'eau était très commune ; elle y fut même pratiquée jusqu'en 1712.

Partout, les tribunaux commettaient des actes de folie en condamnant de pauvres femmes qui n'avaient d'autre tort que celui d'être hallucinées , d'obéir à une sorte d'épidémie.

Delancre, qui jugea de si nombreux procès de sortiers, résume ainsi les dépositions qu'il entendit relativement au président des sabbats ; . « Il a le visage pâle et troublé, les yeux grands, ronds, fort ouverts , une barbe de chèvre, etc. »

Ce passage que nous avons déjà cité démontre combien on se montra cruel et stupide dans cette trop fameuse levée de boucliers contre le diable. Les protestants, aussi bien que les catholiques, furent

impitoyables envers les sorciers, et Luther, Calvin, pas plus que Loyola et les juges de l'Inquisition d'Espagne, n'admettaient les circonstances atténuantes.

Et pourtant, nous sommes au commencement du dixseptième siècle, quifut l'âge de l'esprit français; Henri IV règne paisiblement, et les devins, les astrologues sont reçus au Louvre. Ils firent, dit Collin de Plancy,une recherche assez curieuse sur le nombre 14, relativement à ce prince. Il naquit quatorze siècles, quatorze décades et quatorze ans après Jésus-Christ; il vint au monde le 14 décembre et fut assassiné le 14 mai ; il avait vécu quatorze fois quatre ans, quatorze semaines, quatorze jours.

Tels étaient les passe-temps et les distractions des dames et des grands seigneurs, dont plusieurs avaient des magiciens et astrologues à leur service. Marie de Médicis, moins superstitieuse, consultait néanmoins des charlatans italiens, et on dit même que leurs conseils ne furent pas étrangers à l'assassinat de Henri IV. Quant à Ravaillac, les catholiques en firent un saint et les protestants un suppôt du diable.

Oui, Satan, tu règnes encore par les sorciers et les astrologues, et les moines intéressés au maintien de ton influence te soutiendront pendant quelque temps, parce que tu es l'ange des ténèbres et que sans ta hideuse personnalité , l'édifice déjà vermoulu de la

superstition s'écroulerait comme une vieille ruine.

Mais tu es déjà en pleine décroissance, et le dixscptième siècle préparera ta ruine, que compléteront les philosophes et les encyclopédistes qui feront de toi un objet de dérision

Henri IV est mort, et l'ultramontanisme, le jésuitisme, ouvertement favorisés par la régente Marie de Médicis, s'efforcent de remettre en faveur les croyances sataniques. Leurs prédications troubleront les intelligences faibles, surtout celle des hommes qui vivent séquestrées derrière les grilles de leurs prisons ; nous entrons dans la période des possessions épidémiques; signalons d'abord une curieuse distinction que le savant dom Galmet établit entre les possédés et les obsédés.

« Dans les possessions, dit-il, le diable loge en de- « dans ; il parle, il pense, il agit pour le possédé.

« Dans les obsessions, il se tient en dehors, il asa siïge, il tourmente, il harcèle la place sans relâche.

« Saùl était possédé parce que le diable le rendait « sombre, mélancolique et sérieux.

a Sara n'était qu'obsédée, parce que le diable se con- « tentait de lui tuer ses maris.

« Les obsédés, ajoute Ml, sont quelquefois extrêmece ment tourmentés. Le diable leur tire le nez, les « oreilles, leur mord les orteils.... »

Or, comment le diable qui est un esprit pouvait-il mordre les orteils des obsédés? Le docte dom Calmet ne s'explique pas à ce sujet , mais il affirme avec un aplomb imperturbable les méfaits et taquineries de Satan.

Ces puérilités nous feraient tout au plus rire de pitié, et nous nous bornerions à déplorer l'aveuglement des docteurs qui se sont faits les propagateurs plus complaisants que convaincus de semblables inepties; mais à côté de ces plates comédies du fanatisme, nous trouvons le drame ; le diable va changer de tactique et servir d'instrument aux vengeances politiques.

Nous apercevons déjà la flamme des bûchers de Galigaïet d'Urbain Grandier.

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