‹ Le Diable, sa grandeur et sa décadenceChapitre 26 sur 29 · ASTAROTH · texte numérisé non relu

ASTAROTH

« Visa pour la signature et le sceau du maître dia- « ble, et de nos seigneurs les princes des démons.

« Contresigné : BAALBÉRITH, secrétaire. »

Ces deux pièces, fabriquées par un faussaire complaisant, furent communiquées aux juges choisis parmi les personnes les plus dévouées au cardinal de Richelieu. Grandier eut beau protester qu'il ne connaissait ni ce pacte, ni aucun autre; on lui soutint qu'il l'avait déposé entre les mains de Lucifer dans une assemblée du sabbat.

Deux religieuses demandèrent pardon au public d'avoir joué les possédées pour perdre un innocent ; cette déclaration et les nombreuses irrégularités de la procédure ne modifièrent en rien les dispositions du tribunal, qui déclara la possession incontestable et bien avérée.

C'est pourquoi, sur la déposition d'Astaroth, démon de l'ordre des Séraphins et chef des diables possédant, après avoir entendu Cham, Acuas, Zabulon, Nephthalim, Chaïm, Uriel et Éasas, tous diables de l'ordre des Principautés et des Trônes, qui parlaient par l'organe des religieuses démoniaques, Urbain Grandier fut déclaré atteint et convaincu des crimes de magie, maléfice et possession, et, pour la réparation de ces crimes, condamné à être brûlé, et ses cendres jetées au vent.

Cet arrôt inique autant qu'abominable fut exécuté le 48 août 1634. Il nous répugne d'entrer dans des détails sur cette iniquité du cardinal de Richelieu; nous dirons seulement que le pauvre condamné fut torturé, supplicié et que les magistrats qui auraient pu le sauver applaudirent à sa mort.

Pauvre victime de la superstition et de la politique, ta mort qui devait terminer la possession ne terminera rien ! la folie furieuse redouble et s'étend aux exorcistes, tes accusateurs, tes juges et tes bourreaux. Un mois s'est à peine écoulé depuis ton supplice, et le père Lactance meurt dans des convulsions sataniques : le père Tranquille est frappé de démence, le jésuite Surin, venu de Paris pour remplacer le père Lactance, est pris d'accès démoniaques : le juge Manouri et le lieutenant civil Louis Charevet meurent fous... Tu es vengé, Urbain Grandier! la main divine a frappé ces prêtres, ces magistrats indignes et corrompus qui ont lâchement servi les rancunes du cardinal-ministre.

La possession dura encore quelque temps ; mais le cardinal de Richelieu, après s'être vengé d'Urbain Grandier faussement accusé d'être l'auteur du pamphlet la Cordonnière de Loudun, jugea que cette infâme comédie devait avoir un terme. Il retrancha les pensions des exorcistes et des possédées ; le moyen devait réussir, car il est dit dans l'Évangile :

« — Celte espèce de démon ne peut être chassée « que par la faim et par le jeûne. »

Les pensions supprimées, Lucifer et toute la racaille diabolique s'empressèrent de déguerpir, et il ne resta bientôt plus de l'affaire des diables de Loudun qu'une tache ineffaçable pour Richelieu, qui permit cette iniquité, et une flétrissure pour Laubardemont.

« C'étaient des temps que ceux-là, s'écrie Collin de Plancy! et nos ancêtres étaient plus chastes, plus éclairés, plus judicieux, plus équitables que notre postérité qui n'a plus ni foi, ni sorciers, ni bûchers, ni question ! ! ! »

Voici comment M. Louis Figuier, dans son Histoire du merveilleux, apprécie la tragi-comédie de Loudun.

« Un fait primordial, indubitable, et qui ressort avec la plus évidente clarté, de cet étrange procès comme des Mémoires du temps, c'est l'existence réelle et non simulée d'une maladie nerveuse chez les Ursulines. Cette maladie était une hystérie convulsive avec diverses complications. En effet, dans les symptômes auxquels les religieuses sont en proie, on trouve tous les caractères habituels de l'hystérie convulsive, leur prolongation, leur progrès sous l'empire des remèdes mal entendus qu'on y applique, leur contagion rapide et l'état moral extraordinaire qui accompagne presque toujours cette étrange affection nerveuse. Si l'on admet

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avec nous que les exorcistes de Loudun ne faisaient qu'exercer sur les religieuses l'empire de leur volonté, surexcitée par le fanatisme, on n'aura pas de peine à comprendre que ces exorcistes eux-mêmes soient devenus souvent victimes de cette surexcitation d'esprit, et que les maladies nerveuses, l'épuisement, la mort même, soient survenus chez les frénétiques à la suite des excitations incessantes auxquelles ils s'abandonnaient. »

On ne saurait mieux apprécier, mieux caractériser l'atroce comédie des diables de Loudun, que le savant et judicieux auteur de V Histoire du merveilleux, excellent livre qui a porté un rude coup au fanatisme et à la superstition, en dévoilant la constante coopération des moines aux persécutions les plus injustes (1).

Plusieurs autres couvents voulurent avoir la célébrité de celui de Loudun , et quelque temps après la mort d'Urbain Grandier, il se manifesta des possessions à Chinon. Mais comme cette fois la personnalité du cardinal ne se trouvait pas mise en jeu, l'affaire eut un tout autre dénouement. Après l'examen de deux commissions médicales envoyées de Paris et de Montpel-

(1) Voir pour plus amples détails /Histoire des diables de Loudun, par Aubin, et autres nombreux ouvrages. Voir surtout, à la Bibliothèque impériale, le manuscrit coté 1130 et le Fidèle examen des possédées de Chinon,

lier, et sur ravis des évoques d'Angers, de Nîmes, de Chartres, et du cardinal de Lyon, il demeura établi que les possédées jouaient la comédie. L'exorciste fut renfermé dans un couvent; on emprisonna les deux principales démoniaques , et on dispersa les autres dans divers monastères, où le repos les guérit de leur folie.

Nîmes, Rouen et Louviers eurent aussi leurs possédées. A Louviers, l'affaire tourna encore au tragique, car deux accusés furent condamnes : l'un était mort, on l'exhuma ; l'autre était vivant, et il fut brûlé sur la place publique, à côté du cadavre de son prétendu complice. La mère Simonne Gaugain, honorablement connue à Paris sous le nom de Jeanne de la Croix et fondatrice des deux maisons hospitalières de la place Royale et de la Roquette, fut poursuivie par le Parlement, vingt fois tramée publiquement devant les uges, et tuée.par la populace stupicîe, qui demandait la tête de la sorcière. Et un arrêt de non-lieu n'intervint qu'au bout de huit ans.

Chez les protestants d'Angleterre et d'Allemagne, nous trouvons les mêmes phénomènes d'aliénation e'. la même cruauté. Les plus rigides partisans du libre examen tombent dans les mômes excès que les jésuites et les inquisiteurs. Le diable trône partout; catholiques et hérétiques s'empressent de lui élever un piédestal,

et la philosophie pourra seule renverser l'odieuse idole procréée par l'erreur, l'ignorance, le mensonge, et surtout par la cupidité du fanatisme qui a toujours exploité l'enfer comme le plus productif de ses fiefs.

Anne d'Autriche est régente de France, après la mort de Louis XIII. Anne aux blanches mains, qui a connu Léonora Galigaï, et n'a rien fait pour la sauver du bûcher, consulte les devineresses et prépare des fioles et drogues avec son amant, le beau Buckingham.

La grande Mademoiselle se fait tirer les cartes et prend avis d : un chartreux, réputé sorcier, avant d'aller à la Bastille faire tirer le canon contre l'armée royale.

Le diable joue un très grand rôle dans l'histoire du Masque de fer, qui passa pour magicien. Le malheu- . reux aurait bien dû recourir à son noir patron, pour qu'il l'aidât à sortir de sa prison.

Le duc de Beaufort, surnommé le Roi des halles, avait à sa solde des sorciers qui lui prédirent qu'il occuperait le trône de France. On sait comment ces charlatans gagnèrent les louis d'or du pauvre duc.

Le cardinal de Retz, ce tribun en soutane rouge, avait, disait-on, pour conseillers intimes Asmodée et Astaroth.

Mazarin, l'héritier indigne du cardinal de Richelieu, passait pour être sorcier, nécromancien et cabaliste ;

la finesse, l'astuce de cette Éminence italienne justifiaient jusqu'à un certain point la croyance populaire. Cependant, le diable ne put lui conquérir l'amour de la reine-mère, qui lui préféra Buckingham, et fit en cela preuve de goût.

A l'hôtel de Rambouillet, ce cénacle des beaux-esprits, ce temple de l'urbanité française, le diable était en très grand honneur. Saint-Evremond, Desbarreaux et les impies du Marais se moquaient, il est vrai, de Satan et de ses cornes; mais la noblesse, la bourgeoisie et le peuple croyaient à tous les contes et à toutes les diableries.

Et pourtant le grand siècle commençait : Corneille avait écrit plusieurs de ses chefs-d'œuvre ; Bossuet avait prêché ; Pascal avait écrit ses Provinciales ; Racine, Molière, Despréaux, se montraient à l'horizon de la poésie.

Louis XIV a prononcé les fameuses paroles :

— L'État^ c'est moi!

Mais il a compté sans le diable, qui ne veut pas abdiquer.

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