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CHAPITRE XIII

Le Diable en décadence

Le diable et les favorites de Louis XIV. — Le curé de Saint-Su Ipice, exorciste. — La magistrature. — Les empoisonneuses La Voisin et La Vigoureux. — Le diable et la poudre de succession. — Les illuminés des Cévennes. — La noblesse et les sorciers.— Le diable et l'aventurier Law. — Le maréchal de Richelieu et les illuminés allemands. — La Pompadour et les tireuses de cartes. — L'abbé de Villars, démonographe. — Le comte de Gabalis. — Le comte de Saint-Germain. — Les convulsionnaires de Saint-Médard et leurs diableries. — Balsamo Cagliostro, grand adepte du diable.

— Mesmer et ses baquets magnétiques. — Le diable et YEncyclopédie.— La Révolution. — Le diable et la réaction thermidorienne.

— Suzanne Labrousse et Catherine Théot. — La franc-maçonnerie.

Autrefois, lorsqu'un prince du sang royal venait au monde, les astrologues tiraient son horoscope ; on fit et on regarda comme une prophétie cet anagramme sur le fils d'Anne d'Autriche :

Louis quatorzième y roi de France et de Navarre.

«Va, Dieu confondra l'armée qui osera te résister. »

Les mômes lettres pouvant servir à écrire une foule de mots, il n'était pas difficile de trouver un sens caché dans la phrase que nous venons de citer. Mais on avouera que ces plates inepties sont indignes d'une époque où l'esprit français prit son plus grand essort.

Le diable eut ses libres entrées à la cour, pendant les premières années de ce long règne ; on écrivit plusieurs pamphlets dans lesquels on disait que mademoiselle de Lavallière n'avait conquis l'amour du roi qu'avec des philtres d'Asmodée , démon qui avait acheté son âme. Les mêmes bruits coururent à l'époque de la grande faveur de madame de Montespan : et pourtant il n'y avait dans tout cela d'autre diable que la beauté de ces dames et la fougueuse passion de Louis-Dieudonné.

11 y eut à Saint-Sulpice, quelques années plus tard, un curé, le fameux CHré Languet, doué d'un talent tout particulier pour chasser les démons. Quand on lui amenait une possédée, il accourait avec un grand bénitier qu'il lui versait sur la tête en disant :

« — Je t'adjure, au nom de Jésus-Christ, de te ren- « dre tout à l'heure à la Salpêtrière, sans quoi, je t'y « ferai conduire à l'instant. »

Le démon se sauvait à toutes jambes et ne reparaissait plus.

En province, le crime de magie était poursuivi avec ia plus grande rigueur par la magistrature. Dans un procès célèbre, intenté par le parlement de Normandie, cinq cent vingt-cinq personnes furent condamnées pour avoir assisté à des sabbats tenus près de Coutances ; le gouvernement s'alarma de ces poursuites et promulgua une loi qui enjoignait d'ouvrir les portes des prisons à toutes les personnes détenues pour la seule cause de sorcellerie, avec défense de faire de nouvelles procédures ; toutefois, les plus grands personnages consultaient en secret les magiciens et les sorciers.Quelques années plus tard eut lieu le procès de la Brinvilliers, dans lequel furent impliquées la Voisin et la Vigoureux.

La Voisin, disent les Mémoires du temps, ne gagnant pas assez d'argent au métier de sage-femme, se fit tireuse de cartes et magicienne ; elle faisait voir tout ce qu'on voulait dans un bocal plein d'eau, et forçait le diable à paraître à sa volonté. Grands seigneurs et grandes dames affluaient chez la pythonisse et la payaient si largement, qu'elle se donna bientôt un hôtel, des laquais et des équipages.

Voici un des traits de friponnerie de cette cartomancienne :

Une dame très riche était venue la trouver pour qu'elle lui dît la bonne aventure. La Voisin lui persuada

de voir le diable qui ne lui ferait d'ailleurs aucun mal, et elle y consentit. La cartomancienne lui dit d'ôter ses vêtements et ses bijoux, parce qu'on ne pouvait recevoir Sa Majesté infernale que toute nue.

La dame obéit, et se trouva bientôt seule sans habits, n'ayant en échange qu'une vieille paillasse, un bocal et un jeu de cartes. Or, cette dame était venue dans son équipage, et son cocher, après avoir attendu, se décida enlin à monter, et trouva sa maîtresse en costume d'Eve. Il lui mit son manteau sur les épaules et la reconduisit chez elle.

La Voisin n'était pas seulement voleuse : elle se livrait à l'empoisonnement et fabriquait pour la Brinvilliers la fameuse poudre de succession. Elle fut arrêtée, jugée et brûlée.

La Vigoureux, sa complice, fut jugée ensuite et condamnée au même supplice ; ce second procès fit enfermer à la Bastille des gens du plus haut rang; on arrêta lacomtcsse-de Soissons, deux nièces du cardinal Mazarin, la princesse de Polignac ; on exila la duchesse de Bouillon et la marquise d'Allaye : le maréchal de Luxembourg faillit aller aux galères et resta quatorze mois dans un cachot, ce qui dut le faire maugréer contre le diable qu'on dit l'instigateur de ces odieuses intrigues.

A part ces deui procès, le rôle de Satan ne fut pas

très brillant pendant la seconde moitié du dix-septième siècle ; il prit toutefois sa revanche en 1685, dit un historien calviniste, en faisant révoquer l'édit de Nantes. Cet acte inique autant qu'impolitique, en chassant de France plus de cinq cent mille de ses meilleurs citoyens, porta la désolation dans plusieurs provinces et notamment dans les Cévennes. Dans cette contrée, les protestants, au lieu de s'exiler, se préparèrent à la résistance, et excités par les prédications du ministre Jurieu, ils se mirent tous à prêcher la guerre sainte. La terreur, la misère, la fureur, la douleur d'avoir perdu des frères, des amis troublèrent toutes les imaginations. Le Vivarais eut des prophètes, des prophétesses.

Les camisards résistèrent longtemps aux troupes de Louis XIV, et pour exalter le patriotisme des habitants des campagnes, les chefs eurent recours aux affiliations mystérieuses, et à des rites qui produisaient une impression profonde. On les a traités de fanatiques, de démoniaques; leur seul crime était d'aimer leur patrie au point de braver la mort plutôt que de s'exiler.

Ici le diable ne doit pas être mis en cause, mais bien la Maintenon et les jésuites qui arrachèrent au roi l'édit de proscription. D'ailleurs, à la mort de Louis XIV, les dames elles-mêmes riaient de Satan et se moquaient des sorciers tout en les consultant.

' Sous la régence, l'esprit malin dut changer ses bat-

teries; tout le monde visait à l'athéisme, il n'y avait donc rien à faire du côté de la religion. Mais la dépravation des mœurs lui ouvrit une arè.ie nouvelle où il parut avec ses légions de diables et diablotins sous les traits et apparences des plus célèbres courtisanes. Princes, nobles, prêtres, moines et nonnains, tombèrent dans les filets de la luxure, et Dubois, ce bouc revêtu de la pourpre romaine, souilla la religion tout en déshonorant le gouvernement. Quant au régent, il renouvela les orgies de l'empereur Héliogabale.

Satan, tout le monde te seconde, et l'aventurier Law, le plus grand des agioteurs, a rendu ta victoire facile en démolissant la fortune publique.

Dans toute l'Europe, les rois, les princes, les riches, toute la haute classe, te consultent en secret. Le long règne de Louis te fournira une ample moisson de damnés. Mais gare à toi, roi des enfers, ou plutôt personnalité symbolique des passions et des vices des hommes. Les philosophes sont déjà à l'œuvre. On entend déjà les éclats de rire de Voltaire qui va frapper le fanatisme, la superstition avec le fouet du ridicule.

A la cour et chez les grands seigneurs la sorcellerie n'a rien perdu de sa vogue. Le chimiste Dufay a dépensé toute sa fortune à la recherche de la pierre philosophai ; un prétendu sorcier, nommé André Dubuisson, a été enfermé à la Bastille pour avoir fait voir le

diable au duc d'Orléans, à prix d'argent. Le maréchal de Richelieu, ambassadeur à Vienne s'est fait initier dans la société de quelques nécromanciens qui lui ont promis de lui montrer Belzébuth, empereur des enfers; il a payé et il n'a rien vu. Aussi, le duc disant un jour à Louis XV avec sa fatuité ordinaire :

— Sire, les Bourbons ont toujours eu peur du diable, le roi , qui ne manquait pas d'un certain esprit et connaissait la mystification du maréchal, lui répondit :

— C'est qu'il ne l'ont pas vu, comme vous...

Madame de Pompadour, reine in-pariibus, consultait

au plus beau temps de sa faveur une sorcière nommée la Bontemps, qui lui présidait l'avenir avec un blanc dœuf ou du marc de café. Madame du Barry se faisait tirer les cartes, se piquait de connaître à fond la cartomancie, et préparait souvent des réussites au vieux Sardanapale français. Impies et dévots, gens d'Église et militaires s'occupent de sorcellerie, de divination, mais le diable ne se trouve déjà plus qu'au deuxième plan, es philosophes lui ont enlevé la moitié de son masque.

L'abbé de Villars s'est fait affilier à l'ordre des rosescroix, et il a écrit sur la cabale de telle manière qu'on ne sait s'il y croit ou s'il n'y croit pas (1). Lesex-

(1) Ses principaux ouvrages sont . Le Comte de Gabalis ou entretiens sur les Sociétés secrètes ; — les Génies assistant; — la Guerre irréconciliable, etc.

travagances du comte de Gabalis sont autrement agréables que les monstrueuses noirceurs des démonomanes.

Il meurt assassiné sur la route de Lyon pour avoir dévoilé les secrets de la cabale.

Voici venir les aventuriers, les charlatans, les faiseurs de tours de gobelets , les uns menteurs , les autres fous d'orgueil, d'autres enfin voleurs insignes ou fripons très adroits.

Le premier est le fameux comte de Saint-Germain, qui apparaît avec un fastueux étalage de richesses, dont l'origine est demeurée inconnue. Cet aventurier fut amené d'Allemagne en France, vers 1740 , par le maréchal de Belle- Isle, et présenté à la cour. Il avait de l'esprit, du savoir, était riche à millions, et prétendait avoir vécu dans les siècles les plus reculés. Il exerça un tel prestige par sa faconde, et surtout par ses pierreries, que personne n'aurait eu garde de mettre en doute sa présence aux noces de Cana et à la bataille de Marignan. 11 parlait de François T r et de Charles-Quint comme d'amis intimes, et se dis.it possesseur des secrets les plus merveilleux. Madame de Pompadour et Louis XV l'admirent dans leur intimité, et ce suppôt du diable, comme on disait publiquement, fut mieux traité que les gentilshommes les plus distingués. Tout fait supposer que cet intrigant était un espion et non un magicien.

Nous nous bornerons à mentionner les fameuses convulsions du cimetière Saint-Médard , autour du tombeau du diacre Paris. On en a parlé si souvent, et avec des appréciations tellement contradictoires qu'il est impossible de trouver de nouveaux détails. D'ailleurs, dans cette comédie jouée en plein dix-huitième * siècle, l'hystérie furieuse joua le principal rôle comme chez les Ursulines d'Aix et de Loudun; fort heureusement pour les convulsionnaires, le gouvernement ne croyait déjà plus aux influences sataniques, et il se contenta de faire fermer le cimetière; sur quoi un janséniste, qui croyait aux miracles du diacre Paris, fit ces deux vers qu'on placarda sur la porte :

De par le roi, défense à Dieu D'opérer miracle en ce lieu.

Mais ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'on a vu dans les convulsions l'ouvrage du démon.

« En 1728, dit l'abbé Fiard, sur le cimetière Saint- Médard, on fit à l'aide des diables des prodiges très réels. Les hommes très instruits furent convaincus que les magiciens y avaient la plus grande part. Les miracles existent, on ne saurait le contester; mais c'est ici que le diable trouve son compte.

« Il y eut aussi des gens qui ne crurent ni à Dieu ni au diable, ni par conséquent aux miracles ; mais c'est

ici encore que le diable faisait ses affaires, qu'il aiguisait ses traits pour nous crever les yeux, pour tuer ensemble nos âmes et nos corps (1). »

Ces inepties ne datent que des premières années du dix-neuvième siècle.

Place maintenant au roi des charlatans, au prestidigitateur par excellence; salut à Balsamo Cagliostro, que le public stupide qualifiera de sorcier, de suppôt de Satan, et qui ne sera qu'un adroit faiseur de dupes, qu'un ventriloque de première classe.

Il commença ses jongleries à Strasbourg, où on lui attribua des miracles qui ne pouvaient être que l'ouvrage du diable, dit l'abbé Fiard.

A son arrivée à Paris, même enthousiasme ; et comment la société française, corrompue, polluée par les turpitudes du règne de Louis XV, ne croyant plus à la religion-dégradée par les vices d'un clergé orgueilleux et libertin, aurait-elle pu résister à l'entraînement d'un homme qui se vantait de converser avec les anges?

Cagliostro, devenu l'idole des Parisiens, institua une espèce de cabale égyptienne ; de jeunes garçons et de jeunes filles qu'il appelait les pupilles ou colombes, se plaçaient dans Y état d innocence devant une grande

(1) La France trompée par les magiciens et les dejnonomaves du dix-huitième siècle, p. 171 à 176.

carafe de cristal, et là, abrités par un paravent, ils obtenaient par l'imposition des mains du grand cophte la faculté de communiquer avec les esprits ; ils voyaient dans cette carafe tout ce qu'ils voulaient voir.

Les travaux de ces pupilles ou colombes ne se bornaient pas à cette cérémonie, dit l'auteur de la Biographie italienne de Cagliostro (1). Le maître leur enseignait encore à découvrir les choses occultes, les événements à venir, les matières curieuses et quelquefois contraires à la pudeur.

Comme le comte de Saint-Germain, Cagliostro se vantait d'avoir assisté aux noces de Cana ; il était, par conséquent, contemporain de Jésus-Christ, auquel il prédit qu'il serait crucifié.

« Il ne m'a point voulu croire, ajoutait-il ; il a couru « aux bords de la mer, il a ramassé une bande de laz- « zaroni, de pêcheurs, et il a prêché ; mal lui est ad- « venu. »

Abusa t-on jamais avec plus d'impertinence de la crédulité publique ?

On rapporte comme chose très véridique que dans des soupers qui firent très grand bruit à Paris, il évoqua des morts illustres tels que Socrate, Corneille, Platon, etc.

Dans une lettre adressée au peuple français le 20

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corps célestes, en vertu de la même force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent sur les corps animés, et principalement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un fluide qui pénètre tous les corps et remplit tout l'univers.

A partir de 1772, il fit des expériences sur l'aimant minéral qu'il appliquait comme remède aux parties malades ; ensuite il crut reconnaître que l'application des mains sur le corps produisait le même effet que l'aimant, et en conclut qu'il existait une force semblable à celle de ce minéral, et dont les êtres animés é'aient doués : il la nomme magnétisme animal.

Déjà célèbre en Allemagne, il vint à Paris en 1775, et s'y fit tant de partisans que le gouvernement lui proposa de lui acheter son secret moyennant une rente annuelle de 20,000 livres. 11 refusa, mais il promit à son ami Bergassc, en retour d'une souscription effectuée par les soins de cet avocat célèbre, de communiquer sa méthode aux souscripteurs.

Il est mort, vers 181 5, en Allemagne, sans avoir tenu sa promesse.

Nous n'avons pas à apprécier ici 1 influence et les progrès du magnétisme, et nous n'en parlons que pour compléter la longue liste des suppôts de Satan, car Antoine Mesmer a obtenu l'insigne honneur de figurer dans cette catégorie de célébrités.

Le comte de Saint-Germain, Gagliostro, Mesmer eurent la chance fort rare d'arriver à temps et à propos. Non-seulement la France, mais encore l'Europe entière, étaient alors dans l'attente de grands événements; on cherchait à découvrir l'inconnu et on tombait dans le mysticisme, dans la cabale, dans le surnaturel; excellente position à prendre pour le diable qui ne saurait pêcher qu'en eau trouble.

Cependant la phalange immortelle des philosophes, la vaillante légion des encyclopédistes traçaient en caractères ineffaçables les principes du droit nouveau, ridiculisaient les superstitions et prédisposaient la France à la régénération politique et sociale qui devait bientôt s'accomplir.

Voltaire était le roi de la pensée ou plutôt de l'esprit français ; aussi les démonomanes en soutane le font-ils figurer parmi les personnages sataniques.

0 Voltaire ! ô diable de l'esprit, de la raison, du progrès ! diable trois fois utile et trois fois cher à tout homme qui déteste l'erreur et le mensonge ! ce ne fut point de l'enfer que l'inspiration monta vers toi, car elle descendit du ciel, lumineuse comme les langues de feu qui, au rapport de l'Évangile, tombèrent sur les apôtres après la disparition de Jésus.

Rousseau, Diderot, d'Alembert, Helvétius... suppôts

du diable, d'après les révérends Pères de la Compagnie de Loyola.

En vérité, Satan, les derniers défenseurs de l'obscurantisme te font la part trop large et trop belle ; ils te gratifient des plus beaux travaux de l'esprit humain, et ils disent que tu as dicté Y Encyclopédie.

Ils mentent ! car des flancs de cette encyclopédie sortira la sagesse nouvelle, de même que, d'après la mythologie, la Minerve antique sortit du cerveau de Jupiter.

Prêtez donc l'oreille aux sons éclatants qui retentissent dans l'air, Belzébuth, Bélial, Lévialhan, Astaroth, Asmodée et vous tous, fantômes, monstres imaginaires, empruntés par l'ignorance et la peur au Tartare des anciens.

C'est la fanfare de la Liberté! c'est la première strophe de l'hymne de la RévolutionI

Les États généraux sont réunis à Versailles ; le tiersétat s'est réîugié au jeu de paume, qui est devenu une autre crèche de Bethléem. La Bastille, cet enfer des Français, s'est écroulée aussi promptement que les murailles de Jéricho. La révolution accomplira désormais son œuvre !

Diables, diablesses et diablotins, disparaissez, car vous ne sauriez soutenir le regard étincelant de la raison, qu'on a divinisée !

Nous n'avons pas besoin de dire que, pendant la grande période révolutionnaire, c'est-à-dire de 1789 au 9 thermidor, le diable et les diableries demeurèrent complètement oubliés. Satan, bien que rebo'le au Tout- Puissant, est parfois rétrograde, détestant les penseurs, les idéologues, et Belzébulh, empereur des enfers, exerce un pouvoir despotique, disent les démonographes. Donc le diable avait tout à perdre et rien à gagner avec la révolu lion.

Cependant, dit l'abbé Fiard, il fit quelques tentatives, prévoyant sans doute que la réaction ne tarderait pas à triompher du jacobinisme.

Dom Gerle, membre de l'Assemblée constituante, était un illaminé, un fanatique ; le long séjour du cloître avait un peu troublé sa raison. Il s'adjoignit quelques femmes jeunes et vieilles qui se prétendaient extatiques. Lue de ces visionnaires, Suzanne Labrousse, Périgourdine au sang chaud, à l'imagination ardente, s'était fait une grande renommée, dans les salons les mieux fréquentés ; dom Gerle s'en montrait enthousiasmé, et il demanda, dit-on, à l'Assemblée constituante la permission de présenter la jeune prophétesse à la barre pour avoir des révélations sur l'avenir de la République; les députés passèrent à l'ordre du jour, après avoir traité dom Gerle de fou, d'halluciné, de maniaque; c'était bien le châtiment qu'il méritait.

Cette mésaventure, qui fit grand bruit, ne découragea pas les crédules adeptes de la divination ; les deux évêques constitutionnels Fauchet et Pontard ne discontinuèrent pas de consulter la jeune sibylle, dont l'exaltation fut poussée à un tel point, qu'elle partit pour Rome, J)ien résolue à convertir! ses idées le pape et tous ses cardinaux. On se contenta de l'arrêter et de l'enfermer dans les prisons du château Saint- Ange. Au moyen âge, on l'aurait brûlée comme sorcière ; il y avait progrès même à Rome, et le diable y avait perdu ses droits comme prince des sorciers.

Une autre visionnnire est devenue encore plus célèbre parce que son nom se trouve mêlé à l'histoire si tragique du 9 thermidor.

Vers la lin de 1793, il y avait près de la place de VEstrajpa te y derrière le Panthéon, une vieille femme nommée Catherine Théot, qui se donnait comme une nouvelle Eve, ayant mission do régénérer le genre humain, perdu p:ir la faute de la compagne d'Adam. Cette fois, le diable ne se donna pas la peine de se déguiser en serpent ; Catherine Théot était très laide, vieille, et Sa Majesté Infernale pouvant se rajeunir à son gré, ou plutôt ayant conservé un> éternelle jeunesse, dédaigna de se compromettre avec une pythonisse édentée.

Catherine Théot n'en fit pas moins de nombreux pro-

séîytes; elle prit le nom de la Mère-Dieu, et se mit à vaticiner dans son galetas, où se groupaient des adeptes, des malades qui venaient de fort loin pour se faire guérir. Dom Gerle et la duchesse de Bourbon, qui avait déjà été une des plus ferventes admiratrices de Suzanne Labrousse, se rendaient chaque jour à la rue Contrescarpe, où ils trouvaient la marquise de Chastenay et Lamothe, médecin de la duchesse. Le commissaire Sénart, qui fut chargé au mois de mai 1794 de mettre un terme à cette comédie dont on se préoccupait beaucoup dans le public, fit emprisonner Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres adeptes. Dans son rapport, il déclara que Robespierre fréquentait l'antre de la Sibylle, et, le 17 juin, Vadier, de l'Ariége, juge rapporteur, démontra la grande conspiration de la Mère- Dieu, où il fit aussi figurer Robespierre. Cette calomnie contre le grand citoyen qui se trouvait alors le chef de la révolution fut le premier acte du drame thermidorien.

Mais le diable est déjà tellement discrédité, on s'occupe si peu de lui, qu'il ne saurait avoir aucune action sur la politique révolutionnaire ; les thermidoriens se sont servis de lui pour perdre par le ridicule le grand citoyen qui personnifiait le mieux la Révolution.

Après le 9 thermidor, la jeunesse dorée remit en

honneur les sciences dites occultes; ainsi le magnétisme fut pratiqué avec une sorte de frénésie ; le comte de Puységur avait fait faire un premier pas à la science, en trouvant le sommeil ou plutôt le somnambulisme magnétique en 1785 ; sa découverte eut d'autant plus de vogue que les dévots la traitèrent de révélation diabolique.

La franc-maçonnerie, qui avait compté et comptait parmi ses adhérents les hommes les plus distingués de France, des princes, des savants et môme des prêtres, fut signalée dès son origine comme l'œuvre de Satan, qui n'avait pourtant rien à gagner avec des citoyens sincèrement amis du progrès moral, scientifique et philosophique. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire des loges de France et de l'étranger, dont l'influence a été si propice au développement de la civilisation et de la liberté; nous n'avons pas à les venger des mensonge s des dévots et des démonomancs ; elles se sont de tout temps vengées, et elles se vengent encore par des bienfaits.

Pendant les dernières années du dix-huitième siècle, et surtout dans la période des bacchanales du Directoire, le parti dévot et ullramontain, qui s'était tenu caché lorsque grondait la tourmente révolutionnaire, quitta lentement, prudemment les retraites qu'il avait choisies, et reparut sous toutes sortes de noms et de

masques. Les jésuites chassés, proscrits par Louis XV,

s'appelèrent paccanaristes, du nom d'un maçon tyrolien qui voulut bien leur servir de bouc émissaire dans les salons do Barras, où s'étalaient la corruption et la débauche. On parla de rétablir la religion et les mœurs. Le général Bonaparte, vainqueur des Autrichiens, signataire du traité de Campo-Formio , se montra disnosé à favoriser la restauration de l'ancien culte des qu'il eut été nommé premier consul. Les émigrés, en rentrant à petit bruit, tramèrent une conspiration ultramontainc, et on signa le Concordat renouvelé de l'acte conclu entre François I er et Léon X.

Le dix-neuvième siècle commence au milieu de nuages de poudre et au bruit des canons qui grondent d'une extrémité de l'Europe à l'autre.

Le diable humilié, écrasé par la révolution, applaudit au retour des marquis de Carabas et à laréinslallation des moines, dont l'intervention lui a toujours été indispensable. Le siècle qui vient de finir lui a été si funeste, qu'il doit se hâter de réparer ses désastres, car les années de son trop long règne sont comptées, bien comptées. Ce que n'ont pu faire la critique religieuse et d'un autre côté les encyclopédistes, la discussion libre et n'ayant plus à craindre les fureurs de l'intolérance saura l'accomplir. Le diable et l'enfer, sa sombre demeure, doivent tomber du même coup, sous la pression de* 1789.

Miis avant de sceller le tombeau du grand tentateur, nous devons apprécier ses dernières manifestations, le s mmambulisme et le spiritisme, et relater les quelques faits auxquels il est supposé prendre par dans les cénacles des hallucinés, qui renouvellent sous nos yeux les pratiques, momeries, fantasmagories du paganisme et du moyen âge.

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