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CHAPITRE XIV

Les Funérailles du Diable

Le diable sous le Directoire et le Consulat. — Le premier consul et le chiromancien Moreau. — La cartomancienne Lenormand. — L'impératrice Joséphine et la sibylle de la rue de Tournon. — Lo roi des enfers tireur de cartes. — L'oomancie et le marc de café.

— La baronne de Erudner. — Ses extases étaient-elles diaboliques?— Curieuse aventure du diable en Picardie. — Mimi, Zozo et Crapoulet. — Les démonographes Fiard et Berbiguier. — Une lettre du diable. — Le magnétisme attribué au diable. — Les somnambules possédées et obsédées. — Le spiritisme et les tablci tournantes. — Les miroirs magiques de M. Dupotet. — M. Home et M. Allan-Kardec. — Les esprits frappeurs. — Folies du spiritisme. — L'invasion du surnaturel. — Fourberies des médiums.

— Le Pere Delaport»*, démonographe. — M. Victorien Sardou et ses espiègleries spirites. — Mort du diable. — A bas les monstres!

Je te salue, ô dix-neuvième siècle, je te souhaite la bienvenue avec amour, avec enthousiasme et ravissement ! Tu viens au monde à la suite de la plus grande des révolutions humaines. Les drapeaux de la victoire te servent de langes, et autour de ton berceau se pres-

sent lesjiers vétérans de Jeinmapes et de Valmy, les savants qui ont accompagné le grand capitaine en Orient et déchiré les voiles de l'ancienne civilisation égyptienne, ainsi que les rares survivants de la Convention.

Grands hommes, héros et martyrs qui fûtes nos pères dans la liberté et dans la gloire, répandez toutes les lumières de votre puissante raison, tout l'enthousiasme de vos cœurs si droits, si généreux sur le siècle qui vient de naître , et dont la mission providentielle doit régénérer Tdumanité î

Dans quelques années, il n'y aura plus de dislances, l'homme voyagera comme l'oiseau vole ; plus heureux que le Prométhée de la fable, nous ravirons au ciel le feu sacré, le feu mystérieux, et l'électricité se fera la servante docile de la pensée.

Plus de frontières ! plus de peuples parqués dans des limites tracées par le despotisme ; les fils de la terre ne formeront qu'une seule et môme famille; le commerce commencera cette transformation, l'instinct de la fraternité la terminera.

Je te salue, ô mon siècle, avec le noble orgueil que doivent inspirer les grandes qualités, les belles actions d'un père qui nous est cher. Les deux âges qui t'ont précédé portent au front les diadèmes étincelanls de la littérature, des beaux-arts, de la philosophie. À toi, la

science, à toi les grandes découvertes utiles à tous, les merveilles de l'industrie.

A toi les chemin* de fer; à toi la télégraphie électrique ; à toi les fêtes de l'agriculture comme au temps de Triptolème et de la blonde Cérès ; à toi l'instruction ■ vulgarisée, le bien-être rendu plus facile et plus durable.

A toi enfin, l'honneur d'écraser les supcrsti Lions, sans autre massue que la raison et le libre examen !

Or, le dix-neuvième siècle n'a pas encore tout à fait accompli les deux tiers de sa durée, et déjà presque toutes ces grandes choses se trouvent réalisées ; mais n'oublions pas que nous sommes en 1803, et gardonsnous d'imiter les prophètes, devins et sorciers dont nous avons dévoilé l'effronterie.

En 18L»0, la France était, à proprement parler, un camp, de même qu'en 1792, au moment des enrôlements volontaires; la société se trouvait dominée par la force armée, et pourtant le mysticisme, l'illuminisme, la sorcellerie et la cartomancie trouvèrent le moyen et le moment opportun pour reparaître au milieu des soldats de la République et des courtisanes du défunt Directoire.

Le premier consul et les quelques vieux nobles qui s'étaient ralliés à sa fortune avaient beaucoup conservé

des préjugés, des abus de l'ancien régime ; d'ailleurs, le vainqueur d'Arcole et de Lodi se regardait luimême comme l'homme du destin. On assure qu'une dame magnétisée lui avait prédit le succès de son ex- . pédition d'Egypte, prédiction qui se trouva jusqu'à un certain point justiûée par l'événement; on ajoute même qu'il consultait très souvent le célèbre chiromancien Moreau (1), qui se vanta plus tard de lui avoir prédit ses malheurs.

C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre en faveur à la nouvelle cour des Tuileries le comte de Puységur, le propagateur si zélé et si intelligent du magnétisme, et môme la fameuse cartomancienne Marie-Anne Lenormand.

Ce fut l'impératrice Joséphine qui commença l'étrange fortune de la pylhonisse normande ; née à la Martinique, Joséphine Beauharnais avait l'imagination très vive et était extrêmement crédule, comme le sont presque toutes les créoles. D'après une tradition très répandue, une vieille négresse de la Martinique lui prédit dans son enfance, en lui regardant la main, qu'elle arriverait à une grande fortune et au rang suprême; ce souvenir demeura , dil-on, si profondément gravé dans sa mémoire, qu'en devenant impératrice des Fran-

(1) Le chiromancien Moreau exerça, à Paris, jusqu'en 1825, année de sa mort.

çais, elle se sentit prise d'une sorte de passion pour tout ce qui se rapprochait de la sorcellerie et de la divination.

Il y avait alors à Paris, rue de Tournon, n°5, une tireuse de cartes qui jouissait déjà de quelque célébrité dans les quartiers de la rive gauche.

Née à Alençon , en 1772 , Marie-Anne Lenormand vint à Paris dès l'âge de quatorze ans, et exerça pendant quelque temps le métier de demoiselle de comptoir chez des restaurateurs et des limonadiers; dans ses moments de loisir elle étudia les ouvrages de Gall, qui étaient alors dans toute leur vogue, et cette lecture exalta son imagination , d'ailleurs très prédisposée à l'hallucination ; elle entreprit même le voyage de Londres, où elle eut plusieurs entretiens avec le célèbre créateur du système phrénologique.

A son retour à Paris, elle se mit à tirer les cartes; suffisamment spirituelle et douée de quelque beauté, la jeune sibylle gagna, en très peu de temps, assez d'argent pour s'installer avec une sorte de luxe. Très habile à exploiter la crédulité publique et ne reculant devant aucun des moyens qui lui semblaient bons pour arriver à son but , elle prit le costume oriental et se donna des airs de prophétesse, tout comme Débora la juive et les prêtresses enragées d'Apollon Delphien ; elle donnait ainsi à ses oracles une grande solennité

dont s'étonnaient toutes les personnes qui venaient la consulter.

On disait bien tout bas que la jeune sibylle de la rue de Tour non avait fait un pacte avec le diable, niais on ne l'en consultait pas moins, et cette croyance augmentait même son prestige.

Admise aux confidences les plus secrètes et presque dans l'intimité de l'impératrice Joséphine, elle vit s'accroître d'une manière prodigieuse et sa clientèle et sa fortune ; elle écrivit ses prophéties, et ouvrit pour les débiter une boutique de librairie, où elle vendit ses ouvrages aux personnes qui venaient la consulter. Dans son cénacle moitié satanique, moitié commercial, affluèrent bientôt toutes les célébrités militaires, politiques et littéraires des premières années de ce siècle. Le cartomancien Etheila (i) lui-même fut presque oublié; mademoiselle Lenormand exerça sans rivale et sans partage l'empire des tarots. '

On a donné le nom de cartes tarotées aux cartes égyptiennes, italiennes et allemandes; le jeu se compose de soixante-dix-huit cartes, avec lesquelles on dit la bonne aventure d'une manière plus étendue que par nos cartes ordinaires.

Il y a dans le jeu vingt-deux tarots proprement dits ;

(1) Auteur de nombreux traités de Cartomancie.

dans les cartes italiennes, les tarots sont: les éléments, l'Évangile, la mort, le jugement dernier, la prison, le feu, Judas Iscariote, etc.

Dans les cartes allemandes, les tarots sont : le fou, le magicien, l'ours, le loup, la licorne, etc. Il y a ensuite cinquante-six cartes, savoir : quatre fois, quatre dames, quatre cavaliers, quatre valets, dix cartes depuis l'as jusqu'au dix , pour les bâtons ou trèfles ; dix pour les épées ou piques ; dix pour les coupes ou carreaux ; dix pour les pièces d'argent ou cœurs.

11 serait trop long, et d'ailleurs parfaitement inutile, de détailler ici l'explication de toutes ces cartes ; elles donnent, dit-on, infiniment plus d'oracles que les jeux ordinaires.

Quels oracles! Dieu du ciel ! Quels oracles! ô stupidité! ô faiblesse humaines!

Et voilà pourtant à quels moyens infimes et indignes de sa grandeur passée, le diable se trouve réduit par son obstination à rester sur celte terre et à vouloir tromper les hommes qui ne croient plus, ou du moins ne croiront bientôt plus ni à Satan ni à l'enfer.

Le démonographe M. Lecanu, dont nous avons déjà cité quelques passages, se demande si l'habileté de mademoiselle Lenormund faisait tout son art, ou si Satan la secondait parfois.

« Nous ne saurions résoudre cette question , ajoute-

« 1— il ; mais nous avons vu de telles expériences de caret tomancie qu'il ne nous est pas possible d'exclure « l'intervention directe de Satan dans quelques cira constances; lui seul peut saisir et coordonner l'ensem- « ble de détails inconnus des consultants et du cartoa mancien, et en déduire avec justesse les conséquence ces probables ou nécessaires. »

Eh bien! n'en déplaise à M. Lecanu, docteur en théologie, membre de plusieurs sociétés savantes et auteur d'un ouvrage où nous avons trouvé d'excellents documents, et môme une très grande modération , nous lui dirons qu'ayant assisté aussi à plusieurs expériences de cartomancie, même chez mademoiselle Lenormand, nous n'avons pas trouvé vestige de manifestations sataniques, mais seulement la prestidigitation et le charlatanisme poussés à leur plus tnut degré. La sibylle exhalait une forte odeur de parfums ; quant au roussi infernal qui trahit , dit-on , les accointances avec le diable, l'odorat le plus fin, le plus exercé, n'aurait pu en saisir une parcelle.

Et pourtant mademoiselle Lenormand était inspirée, soutenue par deux diables , malheureusement trop répandus.

Le premier s'appelle Bêtise humaine.

Le second porte le nom de Crédulité.

Là est tout le secret de la magie, de la sorcellerie,

de la divination, de la cartomancie, du magnétisme, du spiritisme, des tables tournantes, desesprits qui frappent comme des bûcherons avec leurs cognées.

D'ailleurs, mademoiselle Lenormand avait plus dune flèche dans son carquois sibyllin; ainsi, elle avait étudié avec fruit la physiognomonie de Lavaler et le système « de Gall; lorsqu'une personne se présentait à ses consultations , son œil perçant, audacieux jusqu'à l'impudence, appréciait la physionomie et savait y découvrir quelquefois les blessures morales, les passions, les douleurs, et elle avait à sa disposition des càlineries félines pour consoler les affligés, réconforter les faibles.

Elle n'en pratiquait pas moins la chiromancie ou divination par l'inspection des linéaments de la main ; l'oomancie ou divination par l'inspection des blancs d'œuf ; la divination par l'eau , le chant et le cri du coq, et même par l'inspection du marc de café ; naturellement très rusée , elle avait acquis une sorte d'intuition par le long exercice de son métier de devineresse.

En effet, de 1804 à 1830, elle reçut dans son cénacle les émigrés et les anciens jacobins, les bonapartistes et les royalistes ; à l'époque désastreuse de l'invasion , elle fut, dit-on, visitée par l'empereur Alexandre, et elle compta plus tard parmi ses relations le fameux Rostopehine, l'incendiaire de Moscou; presque tous les

rois et princes de l'Europe se firent tirer les cartes par la sorcière de la rue de Tour non, qui préleva sur la crédulité publique de quoi se constituer près de 30,000 fr. de rentes. La Fontaine a dit dans une de ses fables que Dieu a soin des siens. Il paraît que le diable ne se montre pas trop mauvais envers ses fidèles ; la fortune de mademoiselle Lenormand suffirait pour le prouver. La devineresse n'est morte qu'en 1843, laissant un brillant héritage. Depuis 1830, elle était tombée dans une sorte d'oubli, probablement parce qu'elle avait vieilli, ou peut-être parce que messire Satanas avait cessé de la couvrir de ses ailes de chauve-souris.

0 stupidité! ô ignorance! Et nous avons encore des tireuses de cartes , des chiromanciens qui , marchant sur les traces de leur opulente devancière, exploitent la noblesse du faubourg Saint-Germain, la bourgeoisie financière, les militaires, môme les plus hauts fonctionnaires ! c'est à rougir de ces étranges faiblesses de nos concitoyens qui, d'ailleurs, ne croient plus au diable!

A l'époque de la grande splendeur de mademoiselle Lenorm-md, et surtout en 1814 et 1815, il y avait à Paris une blonde et pâle fille du Nord qui voulut jouer le rôle de Velléda, et obtint un brillant succès, car les souverains alliés fréquentèrent son hôtel avec une sorte d'enthousiasme; on eût dit qu'ils allaient consulter la pythonisse de Delphes.

C'était la baronne de Krudner, née à Riga, en 1768 ; les Mémoires du commencement de ce siècle disent qu'elle avait de l'esprit , des talents variés , une beauté idéale et une fortune princière. La beauté, dit Lamartine, est pour la femme une royauté donnée par la nature : la baronne de Krudner fut donc souveraine à une époque où madame Récarnier n'avait encore rien perdu de ses charmes incomparables, et, sa fortune aidant, elle compta bientôt les adorateurs par milliers.

L'encens des cassolettes la rendit folle de vanité ; elle se crut inspirée, elle prit le langage, les allures d'une prophétesse. Elle tombait dans des cxt'jses voluptueuses, pendant lesquelles elle prophétisait et dogmatisait, avec beaucoup de grâce, disent les uns, avec une véhémence satanique, disent les autres; mais nous croyons que celte blonde Débora n'avait fait aucun pacte avec l'enfer. En effet, elle essaya de créer une nouvelle religion, et nous savons que le diable est l'ennemi acharné de tous les cultes : catholiques et protestants sont exposés à sa méchanceté. Ne l'avons-nous pas montré en guerre avcvc Luther et en querelle très vive avec Ignace de Loyola?

Pendant la première Restauration, il se passa toutefois quelques a\cntures où le diable joua un rôle fort piteux.

Ainsi, en 1816, le bourg de Teilly, à trois lieues d'Amiens, donna le scandaleux spectacle d'une possession digne du quinzième siècle. Une jeune fille se trouvait enceinte ; elle imagina, pour couvrir cet accident, de publier qu'elle était possédée de trois démons, qui s'appelaient Mimi, Zozo et Crapoulet. <( Ce dernier, dit Collin de Plancy, pouvait, à la rigueur, être pour quelque chose dans l'affaire, car c'était un bon drille des environs, qui passait pour un habile engrosseur de nymphes. »

La jeune fille allait dans les rues, à quatre pattes, tantôt en avant, tantôt en arrière ; quelquefois elle marchait sur les mains, les pieds en l'air, au risque de mettre les passants dans la confidence de sa position.

— Mimi, disait-elle, me pousse en avant, et Zozo m'entraîne en arrière.

Le malin Crapoulet s'amusait à lui tenir les jambes en l'air;

Un vieux jésuite, un des plus habiles limiers de l'ultramontanisme, qui sont toujours à la piste des bonnes aventures, un jésuite sachant découvrir les diables au flair aussi bien qu'un chien courant la piste d'un lièvre, s'empara de la possédée et l'exorcisa à grands coups de goupillon.

Mimi sortit sans la moindre résistance et sans bruit ;

il était complaisant, ou peut-être avait-il l'eau en horreur.

Zozo tint bon contre l'oppression , et il fallut presque l'inonder pour le contraindre à fuir; il sortit enfin et cassa une vitre de l'église en s'échappant par les toits.

« Quant à Crapoulet, ajoute Collin de Plancy, ce fut en vain qu'on le poursuivit le goupillon dans les reins, il ne voulut pas en démordre, et finit par prendre position dans le pudendum de la demoiselle, laissant les environs de la place a la discrétion de l'exorciste (i). »

Voilà une retraite qu'un démonomane compare à celle des Dix-Mille. *

On ne parlait à Amiens que de cette aventure, quand l'autorité crut devoir arrêter ce scandale ; un honnête homme de Teilly apprit enfin que la prétendue possédée était enceinte, et il lui fit obtenir un billet d'hôpital (2).

Si les brûleurs de sorciers et sorcières qui prétendaient avoir assisté au sabbat avaient traité ainsi les démoniaques, les religieuses hystériques, on ne se serait pas déshonoré par des jugements iniques; un des plus odieux fut celui qui conduisit Urbain

(1) Dictionnaire infernal, édition de 1826, t. IV, p. 307.

(2) Garinet, Histoire de la magie en France.

Grandier au bûcher. Si les protestants n'avaient pas fait cause commune avec les catholiques dans leur guerre stupide contre l'influence satanique, depuis longtemps le diable n'existerait plus.

Nous mentionnerons ici deux démonographes de la Restauration.

Le premier, l'abbé Fiard , publia un gros livre intitulé : La France trompée par les magiciens et les démonolâtres du dix-huitième siècle. C'est un recueil d'extravagances et d'inepties. L'auteur soutient que Cagliostro, Mesmer, Saint-G.lles , étaient des sorciers ; Robertson, Olivier, figurent sur la môme liste , et il ajoute que tous les philosophes sont des démons ou des spectres incarnés.

L'abbé Fiard aurait dû être enfermé à Charenton.

L'autre visionnaire, Berbiguier, publia, en 1821, trois volumes intitulés : les Farfadets ou tous les dùnons ne sont pas de Vautre monde.

Ces trois volumes sont en quelque sorte les Mémoires de Fauteur, que le diable ne quitte pas plus que son ombre.

Encore un fou qu'on eut le bon esprit de ne pas brûler.

Et pourtant il publia dans son ouvrage une correspondance infernale, datée du comité infernal et invisible.

Voici un échantillon de ce style épistoïaire :

« A M. Berbiguier,

« Abomination de la détestation, tremblement de terre, « déluge, tempête, vent, comète, planète, océan, flux, « reflux, génie, sylphe, faune, satyre, Sylvain, dryade et « hamadryade.

¥ Le mandataire du grand génie du bien et du mal, « a'iié de Belzébuth et de l'enfer, compagnon d'armes « d'Astaroth, triomphateur et séducteur d'Éve, auteur du « péché origine] et ministre du zodiaque, a droit de pos- « séder, de piquer, de purger, d'exciter la nature im- « puissante, de rôtir, empoisonner le très humble et très « patient vassal Berbiguier, pour avoir séduit la Mançot, « avoir convoité la Vandeval, et avoir maudit la très hoo norable et indissoluble Société magique. En foi de quoi u nous avons fait apposer les armes de la Société.

« Fait au soleil, en face de la lune, le 5,818» jour, et « la 5819" heure de la nuit.

« Le présent pouvoir aura son effet sur son ami Coco. « (C'était l'écureuil de Berbiguier.)

« Par Son Excellence le secrétaire,

« pixciiicui, pinchi. »

« P. S. — Dans huit jours, tu seras en ma puissance ; « malheur à toi si tu fais paraître ton ouvrage. »

Berbiguier ne se laissa pas effrayer par cette sommation; il publia son livre, où il maltraita fort tous ses ennemis.

Berbiguier était un fou en gaieté, un farceur ou un des compères de la grande Congrégation.

Les libéraux de la Chambre des députés, les écrivains qui combattaient les jésuites redevenus toutpuissants, furent assimilés au diable ; Déranger, Paul- Louis Courier, affiliés à Belzébuth; le comte de Montlosier,M. Dupi.i aîné, alors avocat des feuilles libérales, serviteurs d'Astaroth; Lafay e lté, Casimir Périer, Benjamin Constant, émissaires de Léviathan.

Qu'on nous pardonne ces réminiscences de notre jeunesse; nous n'avons d'autre but que de démontrer par des faits avec quelle ténacité le parti ultramontain a exploité la croyance au diable pendant la première et la seconde Restauration. La nombreuse légion de missionnaires qui parcourut la France, de 1821 à 1825 se livra, à propos du diable et de l'enfer, à des extravagances dont on aurait pu rire, si elles ne s'étaient terminées par des actes d'intolérance presque dignes de Tlnquisition espagnole.

Tout cela n'empêcha pas les jésuites de tomber sous le poids de l'exécration publique , et Charles X luimôme signa l'ordonnance de proscription. Les ultra montains, les congréganistes n'osèrent pas dire que le descendant de saint Louis était possédé du diable, mais peut-être le pensaient-ils tout bas.

La Révolution de 1830 porta à toutes les superstitions en général un de ces coups terribles dont on se relève difficilement; le diable en eut sa bonne part, et

cela devait être, puisque, ayant toujours fait cause commune avec le fanatisme, ou du moins ayant été son Croquemitaine complaisant, il ne peut subsister qu'à ses côtés. D'ailleurs, les hommes politiques de la nouvelle révolulion et la littérature romantique, alors dans le brillant épanouissement de sa jeunesse, traitèrent très irrévérencieusement messire Satanas et ses légions de diables ; on les mit en scène sur tous les théâtres, dans les romans, et on jura par les cornes du diable, comme on jurait autrefois par Hercule, Castor et Pollux. I

Ainsi que ncus l'avons déjà dit, la philosophie avait détruit, en les ridiculisant, les croyances sataniques et tout l'attirail de l'enfer. Cependant le diable , mortellement blessé, et, ce qui est pire, conspué, bafoué, a voulu tenter, de nos jours, de reconquérir une partie de sa puissance ; il s'est fait modeste cette fois, bien que certains prédicateurs, surtout des jeunes, continuent à lui faire une grande renommée dans leurs harangues ultramontaines.

Sa Lan s'est réfugié dans les ténébreuses régions du mysticisme, du spiritisme ; il a procréé et mis au monde, ou plutôt renouvelé des anciens, le magnétisme, le spiritisme, les tables* tournantes, etc. , etc* Ce sera probablement le dernier tour de force de ce grand et illustre charlatan, qui tient depuis des milliers d'an-

nées l'humanité groupée autour de ses tréteaux. Ce suprême effort pour raviver les superstitions et la crédulité a si peu réussi, que le roi des enfers doit se résigner à prendre un congé qui sera cette fois définitif.

On ne doit pas s'attendre h trouver ici l'histoire, môme abrégée , du magnétisme; nous aurions deux écueils à redouter, si nous écrivions ses faits et gestes en remontant aux baquets de Mesmer ; le premier nous exposerait à des redites; le second, à blesser de nombreux amis, dont nous devons épargner les faiblesses intellectuelles.

Les évoques, les théologiens ont classé le magnétisme parmi les pratiques infernales, et pourtant il n'y a dans cette science, basée sur des phénomènes physiques, rien de surnaturel , et on peut tout expliquer, de même que dans les opérations relatives à la chimie et à l'électricité,

Cependant, il est juste d'ajouter que les magnétiseurs de noire temps, dénaturant, avilissant en quelque sorte les principes et théories de Mesmer, de Deleuze, de M. de Puységur, sont tombés dans des excès qui les ont conduits au charlatanisme, à l'exploitation mercantile. Nous avons vu , et nous voyons encore des sujets dits lucides, même ex/ra-lucides, dont les merveilles sont proclamées à la quatrième

page des journaux parmi les annonces du rob analeptique, de la lievalescibre et de Robert-Houdin, c'est à sourire de pitié ; toutefois l'historien de Satan , M. l'abbé Lccanu, n'est pas de notre avis; au lieu de voir dans le magnétisme l'effet de causes naturelles, bien qu'elles soient encore peu connues, il croit à l'action constante du diable dans ses opérations. Voici ce que nous lisons à la page 411 de sa Monographie du roi des enfers :

« Fadaises, dites-vous, perfidie d'un magnétisé qui « s'amuse à vos dépens et feint de voir quelque chose, « lorsqu'il ne voit rien du tout!

«De grâce, n'allez pas si vite; et si ce magnétisé a voit le personnage que vous lui indiquez, qu'il n'a « jamais pu connaître, et s'il vous le dépeint tel que « vous l'avez connu vous-même sur la terre, avec ses « infirmités, sa claudication, par exemple, ou son bou- « ton sur la joue; s'il s'entretient avec lui et que ce perce sonnage lui réponde dans les termes spéciaux et les « formules qui lui étaient usuelles de son vivant ; s'il le « charge de vous révéler un secret qui se trouve vérifié «à l'instant même, que direz-vous? Direz-vous que « e magnétisé n'a rien vu et s'est moqué de vous? »

Très certainement, monsieur le docteur en théologie ; nous sommes de l'avis de Boileau , qui a dit :

Chassez le naturel , il revient au galop.

« Ce n'est pas lui qui s'est moqué de vous, continue « le savant docteur; c'est Satan, en vous donnant des « illusions pour des règles de foi et des motifs d'espé- « rance ; rapprochez ces visions bizarres de celles de « Swedenborg, puis voyez ce que devient le dogme « évangélique, rapprochez le tout des croyances païen- « nés sur le noir Turtare et les Champs-Élysées ; et à « ces rapprochements, si vous ne reconnaissez pas un « système uniforme d'illusions, l'œuvre de Satan, c'est « que vous vous obstinerez contre votre propre raison.))

En niant l'immixtion du diable dans les doctrines et principes du magnétisme, nous ne faisons qu'obéir à notre raison, qui nous dit que le diable ne saurait participer aux nouvelles sciences dites occultes , puisqu'il n'existe pas et qu'il n'a jamais existé. Nous ne saurions ajouter la moindre foi à tout ce qui a été dit et écrit depuis vingt ans sur la nouvelle forme de possession démoniaque, sur les extases factices de certaines dames qui ont trouvé renommée et lucre à jouer le rôle d'inspirées.

Nous considérons comme songes creux les discussions des casuistes et théologiens modernes sur les miroirs magnétiques de M. Dupotet ; ces miroirs, réputés œuvre satanique, ces miroirs, qui ne sont qu'un perfectionnement des globes d'acier poli dont se servaient les anciens prestidigitateurs et vendeurs d'oracles, peuvent dénoter chez l'inventeur une étude profonde des phc-

nomènes de l'optique; mais encore une fois, le diable doit être ici mis hors de cause. C'est- de l'hypnotisme, et voilà tout le secret.

M. Dupotet n'en a pas moins rendu de très grands services aux sciences physiques ; il a fait comme les alchimistes du moyen âge, dont les longues recherches sur la pierre philosophale nous ont valu les premières découvertes de la chimie.

Pour ce qui concerne les magnétiseurs vulgaires , nous n'avons rien à en dire ; le diable est trop grand seigneur pour s'occuper de ces exploiteurs de la crédulité publique. Les somnambules plus ou moins lucides qui leur servent de pythonisses sont parfois d'habiles commères qui ont juste assez d'intelligence et d'aplomb pour en imposer aux imbéciles qui consultent encore les oracles borgnes. Si de semblables abus devaient durer longtemps, nous dirions au diable :

— Rends nous le marc de café de mademoiselle Lenormand, et surtout l'alectryomancie, car nous préférons le chant du coq aux soupirs et aux cauchemars simulés des somnambules.

Enfin , nous voici arrivé à la dernière manifestation de Satan (toujours d'après les théologiens et les casuistes), au spiritisme et aux tnblcs tournantes.

Nous avons cité dans la première partie de ce livre un passage de Tertullien où il est fait mention des ta-

bles tournantes, de l'évocation des esprits, et, par conséquent, du spiritisme. N'en déplaise à nos modernes faiseurs de prodiges , ils n'ont rien inventé, ils ne sont que plagiaires dans toute l'acception du mot, et toute responsabilité de Satan doit être écartée, en bonne justice. Notre savant confrère en démonographie, M. l'abbé Lecanu, est encore en ceci d'un avis contraire.

« Le diable, dit-il , ne trouvait pas un bénéfice suffi- « sant dans les communications parle magnétisme, car « il ne devait pas les porter plus loin. Dès 18i6, il avait « posé les bases d'un autre moyen plus expéditif, plus «étendu, qui devait conduire à la d;mse des tables, « puis aux communications spirites dont on s'occupe u beaucoup maintenant ; celui de conversations parle « moyen de coups frappés en nombre convenu et sui- « vant des méthodes déterminées. »

Et un docteur en théologie, un de nos antiquaires les plus estimés, a pu écrire ces lignes sans rire ! ! !

Nous allons tâcher de l'imiter, dans la mesure de nos moyens.

Et d'abord les premières mnnifestations du spiritisme n'ont pas eu lieu en Amérique, comme on le croit généralement; Paris aura été le triple berceau des jésuites, de la société de Saint-Vincent de Paul et des esprits frappeurs.

En effet, nous lisons dans les journaux de l'année

1845, qu'au mois de février une maison de la rue des Grès fut presque démolie par des projectiles volumineux, lancés à toute heure du jour et de la nuit. Les portes et fenêtres furent enfoncées , et tout se trouva brisé à l'intérieur. Vainement on demanda l'assistance de la police et de la garnison ; ni sergents de ville, ni militaires, ne purent découvrir le point de départ des projectiles, qu'on eût dit lancés par des catapultes. Les plus habiles agents de la police ne furent pas plus heureux, et le siège continua avec le môme acharnement.

Un négociant occupait cette maison ; effrayé de ce vacarme incessant, ruiné par les dégâts que causaient les projectiles, il se retira avec d'autant plus d'empressement que le public croyait à une invasion du diable.

Un fait à peu près semblable s'est produit, il y a très peu de temps, à Poitiers. Nous lisons dans le Journal de la Vienne, du 18 février 1861 :

« Nous en revenons toujours à la rue Saint-Paul, sang pouvoir pénétrer le mystère infernal.

« Quand nous interrogeons une personne qui se promène d'un air préoccupé devant la maison de mademoiselle d'O..., elle nous répond invariablement : Pour ma part, je n'ai rien entendu ; mais un tel m'a dit que les détonations étaient très fortes. Ce qui ne laisse pas d'être très embarrassant pour la solution du problème.

« Il est certain cependant que les esprits possèdent quelques pièces d'artillerie et môme d'assez fort calibre, car les bruits qui en résultent ont une certaine violence

et ressemblent, dit-on, à ceux que produiraient de petites bombes.

« Mais d'où viennent-ils ? Impossible jusqu'à ce jour de déterminer leur direction. Ils ne proviennent pas du sous-sol, attendu que des coups de pistolet tirés dans les caves ne s'entendent pas au premier.

« C'est donc dans les régions supérieures qu'il faut s'efforcer de les saisir, et cependant tous les procédés indiqués par la science ou l'expérience pour atteindre ce résultat sont demeurés impuissants,

« Il faudrait alors en conclure que les esprits peuvent Impunément tirer leur poudre aux moineaux et troubler le repos des citoyens sans qu'il soit possible de les atteindre? Cette solution serait, trop rigoureuse; on peut, en effet, par certains procédés, ou en vertu de quelques accidents de terrain, produire des effets qui surprennent au premier abord, mais dont on s'étonne plus tird de n'avoir point compris le mécanisme élémentaire. Ce sont toujours les choses les plus simples qui échappent à l'appréciation de l'homme.

« Il est donc fortement à croire que, si ces tirailleurs de l'autre monde ont en ce moment les rieurs de leur côté, ils sont loin d'être insaisissables. Les mystificateurs peuvent en être persuadés : les mystifiés auront leur tour. »

Ceci prouve jusqu'à l'évidence que, dans toutes les histoires d'esprits frappeurs , de tables tournantes , il n'y a que charlatanisme ou crédulité, dupeurs et dupés, prestidigitateurs et compères.

Quelques mots maintenant sur le spiritisme, évidemment renouvelé des anciens.

Les journaux des États-Unis annoncèrent, en 4846, que deux jeunes filles de Rochester, les demoiselles Fox, étaient assaillies par des esprits frappeurs; au lieu de se laisser effrayer, ces deux demoiselles se mirent en communication avec leurs taquineurs invisibles, leur demandèrent ce qu'ils voulaient, et convinrent avec eux de certaines méthodes à l'aide desquelles il deviendrait facile de les comprendre ; des amis et des compères s'en mêlèrent, car en Amérique toutes les excentricités obtiennent un éclatant succès; il y eut quelques conversations, puis le miracle cessa tout à coup, au grand désespoir des demoiselles Fox et de leurs admirateurs.

On se mit en prières, on conjura les esprits de frap- per sur des meubles désignés, on toucha ces meubles, qui se mirent à sauter, à bondir comme de jeunes chevreaux. Pour les meubles rebelles à la rotation , on se mit à douze, à vingt, et on emporta la place d'assaut.

Les tables tournantes se trouvèrent ainsi inaugurées par deux petites filles.

Leur découverte fit tant de bruit que les savants cherchèrent à l'expliquer parles lois physiques; allons donc! Les tables et les guéridons jouèrent des tours pendables aux académiciens, et pour les réduire au silence, elles se mirent à répondre par écrit. Une de ces tables, beaucoup plus avancée que les meubles vul-

gaires, répondit qu'un crayon écrirait tout seul, pourvu qu'on le touchât.

Un an s'était à peine écoulé, et les tables tournantes opéraient merveilles sur merveilles; elles révélèrent les moyens d'évoquer les fantômes; les esprits, consultés sur les questions religieuses et politiques, répondirent :

« Tout est à refaire, en religion, en morale, en po- « litique ; le monde est à remettre au moule. »

Pas trop mal dit pour des esprits frappeurs.

Le 6 juillet 1856, un meeting de tous les spirites d'Amérique se tint à Cléveland.

Nous avions en France des spirites en 1852, et Paris . raffola des tables tournantes, comme il avait raffolé de Mesmer et de Cagliostro. Des hommes distingués, des membres de nos assemblées , devinrent spirites avec une sorte de rage , et les tables tournantes levèrent les pieds , dansèrent des polkas, dans les provinces aussi bien que dans la capitale.

Cependant la curiosité suscitée par les esprits frappeurs commençait à décliner, et Paris inconstant, capricieux comme une jolie femme, allait renoncer aux bals des guéridons, aux évocations, lorsque l'Amérique nous envoya une cargaison de médiums dont le plus fameuxestsans contredit M. Douglas Home, qu'on pourrait surnommer le Mahomet des médiums ou évocateurs

privilégiés. Alors commença la publication de la Revue s;>irite, M miteur des esprits frappeurs, des tables tournantes, des médiums, des évocations et autres folies mises en vogue pour l'amusement des oisifs et pour donner des émotions aux cerveaux faibles, impressionnables, le tout renouvelé des contes débités sous le nom de Jamblique, de Raymond Lulle et de Corneille Agrippa.

Les médiums sont la dernière manifestation du spiritisme, et, bien que ces fantasmagories portent déjà les premières empreintes du ridicule, la religion des médiums, moitié païenne, moitié chrétienne, compte encore de nombreux fanatiques ; il y a aussi des contradicteurs.

M. d-j Gasparin, le grand tourneur de tables, a tenté d'expliquer le tournoiement par l'influence du fluide nerveux.

D'après M. Chevreuil, membre de l'Institut, le mouvement des tables s'opère par disposition ou tendance au mouvement des personnes qui imposent les mains.

MM. Babinet, aus-i de l'Institut , et Faradey, de la Société royale de Londres, se sont ralliés à ce système.

M. Flint, professeur de clinique médicale à l'Université de Bufïulo , s'est beaucoup plus rapproché, selon nous, de la vérité. D'après ce docteur, le bruit se pro-

duisait sous la robe des demoiselles Fox , à la jointure du genou, par une contraction musculaire qui fait glisser l'extrémité du fémur sur le tibia, et retomber la rotule ; telle serait la cause du tournoiement des tables.

M. Figuier, dans son Histoire du Merveilleux, lui donne pour cause l'hypnotisme, et nous sommes de son avis.

M. le màrquis de Mirville, le plus accrédité des démonographes contemporains, résout la question à sa manière, en supposant que les esprits sont servis par des fluides; mais comment une substance spirituelle peut-elle agir sur la substance matérielle du fluide ? M. le marquis de Mirville a oublié de le dire et de l'expliquer.

Voilà pour les savants.

Quant aux évêques et théologiens , ils ont déclaré, de prime abord, que la présence de Satan se manifestait dans ces manœuvres et prétendues révélations. C'est faire beaucoup trop d'honneur au diable en lui attribuant tout ce qui se fait de nouveau, de curieux, de bizarre sur cette terre ; 1 homme se trouve ainsi réduit à l'état de simple machine diabolique.

Le père Delaporte, membre de la Société de Miséricorde, vient de publier à Paris un tout petit livre dans lequel il fait le procès du diable, comme s'il existait réellement, et pose les questions suivantes :

Le diable a-t-il des cornes et des pieds de bouc? Le diable est-il prophète ?

Le diable est-il médecin ?

Nous lui répondrons :

Le diable n'a ni cornes, ni pieds de bouc, pour une bonne raison ; il n'a jamais existé que comme personnification symbolique du mal.

Le diable ne saurait , d'ailleurs , Être prophète , car Dieu, en laissant cette précieuse faculté à son irréconciliable ennemi, aurait desservi les intérêts de l'humanité.

Il n'est pas médecin , grâce au ciel, car il nous empoisonnerait tous, afin de nous traîner plus vite dans l'enfer.

Sur plusieurs points, le père Delaporte se montre assez accommodant pour les personnes qui croient pouvoir faire parler les tables, pourvu qu'elles ne sacrifient pas leur foi.

Mais , s'il vous plaît , révérend Père , quel rapport peut-il exister entre la foi et des tables qui tournent par des procédés à la Bosco, à la Robert-Houdin? Ceci n'est pas sérieux ni digne d'un théologien. De plus, vous déclarez solennellement que vous croyez au diable, et cette croyance nous donne la juste mesure de votre logique ; prendre un vilain symbole emprunté à l'ancienne cabale juive pour une réalité, c'est rester au

:UJ8 LE DIABLE

niveau ténébreux et dans la plus grossière des erreurs du moyen âge.

Nous le déplorons d'autant plus qu'il y a dans votre opuscule des velléités de tolérance qu'on trouve rare- . ment chez les théologiens, et des aperçus fort curieux.

Un dernier mot sur les spirites, les esprits frappeurs et les tables tournantes.

M. Home, le grand, l'incomparable docteur des médiums, ne s'est pas contenté de prêcher dans les deux hémisphères, où il a donné des séances qui ont dépassé les fantasmagories de Balsamo , ses pupilles et ses colombes ; M. Home vient de publier Y Histoire de sa vie surnaturelle (1). Ce livre, où un orgueil effréné trône à côté de l'exaltation incandescente, forme un étrange recueil de révélations sur les esprits, sur leur influence, sur leur puissance et leurs aptitudes particulières, sur l'évocation et les médiums.

M. Home, ainsi que le disent les initiés, est le Mahomet du spiritisme, et M. Allan Kardec est son séide. Allan Kardec ! Quel nom bien choisi pourle rôle et pour la circonstance ! il est à la fois cabalistique et démoniaque; aussi pensons-nous que c'est un pseudonyme.

Quoi qu'il en soit (nous respectons en ceci les rélicences), M. Allan Kardec a écrit aussi son évangile spiritiste, qui s'appelle le Livre des esprits, titre aussi

(1) :i« édit.,cliez E. Dentu, Palais-Royal.

SA CI'.ANDEl'R ET SA DÉCADENCE, 399

bien choisi que le nom de l'auteur ; le mystère et un peu de fantasmagorie siéent si bien aux grands initiateurs.

Nous n'avons pas à faire ici l'analyse ni la critique du Livre des esprits, car loin de nous l idée de vouloir blesser qui que ce soit, pratiquant envers les autres la tolérance que nous demandons pour nous. Ne croyant pas au diable , ni par conséquent au spiritisme, nous n'aurions pas l'impartialité nécessaire pour apprécier l'ouvrage de M. Allan Kardec, qui résume, selon nous, toutes les folies des esprits frappeurs.

M. Louis de Lainccl Ta rudement traité dans son pamphlet intitulé : les Diables démasqués.

M. de Laincel a beaucoup d'esprit, de la verve, mais il croit au diable.

Nous lisons à la page 100 de son pamphlet :

<( Les démonstrations du spiritisme sont permises par la Providence pour mettre à néant les sarcasmes du matérialisme et la logique des pédants.

« Le spectacle est assez curieux de voir des gens qui riaient de Satan et ne voyaient en lui qu'un héros d'Opéra, qui se moquaient de l'enfer, du purgatoire, du paradis, embrasser avec ferveur les doctrines spirites, et croire au merveilleux de M. Home. »

Oui, cela est curieux, et nous ajouterons fort triste. Comment, chez une nation qui a produit Montaigne, La Boétie, Rabelais, Malebranche, Pascal, Voltaire, Rous-

seau, d'Alembert et la phalange des encyclopédistes , qui a été régénérée par l'acte surhumain de 1789, et a été purifiée dans la fournaise de la révolution ; dans une ville qui est réputée capitale de la civilisation, il se trouve encore des hommes qui croient aux tables tournantes et aux évocations !

Des hommes qui croient évoquer à leur gré telles ou telles illustrations et les faire obéir comme des valets!

Des hommes et des femmes qui s'évertuent à faire tourner des guéridons, lorsque leurs tètes seules tournent à l'envers !

Des hommes qui nous parlent de planètes habitées par les esprits et en font des descriptions fantastiques !

M. Victorien Sardou, auteur de plusieurs vaudevilles à succès et enivré de sa célébrité théâtrale, n'a-t-il pas osé nous parler de relations nouées dans la planète Jupiter et de ses rapports intimes avec Mozart et Bernard de. Palissy !

M. Sardou, auteur dramatique, devrait voyager vers une autre planète, y découvrir Molière et lui dire, avec l'autorité du spiritisme sur les esprits : — Viens, immortel Pocquelin ! Dicte-moi une pièce que j'intitulerai le Tartuffe du dix -neuvième siècle.

Nous lui prédisons un autre succès que celui des Pattes de mouche et des Papillons noirs...

Spectacle curieux ! comme dit M. de Laincel...

Ce spectacle nous a navré, et nous avons écrit notre histoire de la Grandeur et de la Décadence du diable. C'est la triste et burlesque épopée des superstitions humaines, des mensonges, des exploiteurs du paganisme et du christianisme , depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. C'est la monographie du prince du mal... Qu'avons-nous dit? Le diable n'est-il pas aussi la personnification de la servitude qui veut s'affranchir, de l'intelligence qui veut voir et connaître, de ce mouvement instinctif, perpétuel qui pousse l'humanité vers un avenir meilleur, vers le progrès? Grand problème que nous n'essayerons pas de résoudre. Pourtant le fanatisme ignorant fait figurer parmi les œuvres sataniques toute tentative d'émancipation intellectuelle, morale, politique, et les grands hommes qui ont éclairé les siècles des lumières de leur génie sont classés parmi les suppôts du diable !

Satan, cette double personnification, si elle existait, ne serait-t-elle pas la négation de la justice, de la bonté de Dieu.

Mais tu n'es plus qu'un fantôme, un épouvantail dont l'obscurantisme s'est trop longtemps servi pour tenir sous sa domination les faibles, les crédules, les sots, les méchants, et leur faire payer tribut.

Allons, Satan, prince des ténèbres, et Satan-Lucifer, porte-lumière, le moment de ta chute est marqué

au cadran de l'éternité des peuples. Tu n'as plus d'autre soutien que le spiritisme qui se meurt sous la risée publique. Rentre dans la mythologie , ton seul domaine, et va prendre place à côté de Pluton, qui fut aussi roi des enfers.

La raison et le libre examen sonnent pour toi le glas funèbre, et ta hideuse personnalité ne polluera plus désormais la religion régénérée, la religion qui ne cherchera plus son point d'appui dans le fantastique et le surnaturel, mais dans les magnificences et les splendeurs des bienfaits de 1 Être Suprême.

Plus de fantômes !

A bas les monstres !

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