A SATAN
Roi des anges déchus, toi qu'on appelle tour à tour Lucifer, c'est-à-dire porte-lumière, Satan , prince des ténèbres et de la révolution, diable , c'est-à-dire précipité du ciel dans les enfers ;
Archange si longtemps fier de ta beauté presque divine et délégué du Tout-Puissant ;
Chef des légions célestes et commandant des milices souterraines ;
Rayon dont la splendeur brillait auprès du trône de l'Éternel ; clarté funeste et terrible comme les lueurs souterraines des volcans ;
Type de la perfection céleste et de la laideur ;
Vaincu, terrassé, enfermé dans la profondeur des abîmes, et toujours triomphant après ta défaite ;
Hideuse caricature de Dieu, dont la superstition t'a fait le rival souvent heureux ;
Sphynx beaucoup plus redoutable que celui de Thèbes, me voici devant toi ; donne-moi le sens de l'énigme des éternels supplices.
J'ai franchi le seuil formidable de l'enfer , ton sombre empire, tout seul, sans autre guide que le flambeau de la raison; comme Dante, le Gibelin, je n'ai point trouvé Virgile pour me conduire dans les régions désolées des flammes inextinguibles.
Viens doncl je t'appelle, je t'invoque, ô Satan, dont la puissance et la fiôre audace semblent défier la colère de l'Éternel.
Dis-moi comment s'engagea et comment se termina la grande bataille que tu livras dans les plaines du ciel aux anges qui restèrent fidèles à Dieu,
Dis-moi comment tu roulas pendant neuf jours et neuf nuits dans l'espace, terrassé, broyé , foudroyé.
Dis-moi comment tu fus plongé dans des cachots enflammés, cachots creusés au fond des entrailles de la terre.
Dis-moi surtout comment vaincu, enchaîné, brûlé, torturé par des supplices sans fin, tu sortis des prisons enflammées, avec la fierté d'un triomphateur suivi de légions de diables plus nombreuses que toutes les armées des rois de la terre.
Dis-moi comment, jaloux de la suprématie de l'homme
que Dieu venait de créer à son image, tu séduisis Ève
la première femme sous les apparences jusqu'à ce jour mystérieuses du serpent.
Dis-moi si tu ne fus pas l'aïeul du Prométhée de la mythologie grecque, et si, comme l'audacieux fils de Junon, lu ne voulus pas ravir à Dieu le feu sacré, ou plutôt sonder des mystères qu'on voulait garder impénétrables.
S'il en était ainsi, je t'aimerais, Satan !
Je t'aimerais, parce que tu serais le bienfaiteur de la race humaine en lui révélant la force et les droits de la raison.
Je t'aimerais, parce que tu serais l'éternel symbole de l'intelligence écrasée par la violence de l'autorité : le type du révolutionnaire marchant, malgré tous les périls et tous les obstacles, à la conquête de la liberté !
Mais il y a dans ta physionomie triste et railleuse, majestueuse et grossièrement vulgaire, de sombres reflets qui semblent m'indiquer que tu n'es que le symbole du mal.
Voici ton bilan d'après les théologiens et les docteurs.
Adam et Ève sont sortis du paradis terrestre, l'un parce qu'il a, par faiblesse, partagé la faute de sa jeune compagne, l'autre séduite et indignement trompée par tes artifices.
La terre se peuple ; les tribus d'abord peu nombreuses sont obligées de se disperser et les premiers
hommes tentent vainement d'élever la tour de Babel. Satan, prince des ténèbres, ne fus-tu pas l'architecte de ce monument des premiers hommes qui voulaient laisser un souvenir de leur commune origine?
Les religions s'établissent, pures dès leur origine : ici, c'est le soleil qu'on adore comme père de la lumière et de la fécondité ; là, c'est un être créateur qui reçoit les prémices de tous les fruits de la terre.
Mais bientôt l'amour du merveilleux et du mensonge crée des fables, invente des cérémonies : les hommes adorent tout excepté Dieu; ils évoquent les mauvais esprits, à qui ils attribuent tous les maux ; ils consacrent même les vices les plus odieux, les plus abjects.
Ceux qui conservent le culte du Tout-Puissant l'en -
tourent de démons qui sont les ministres de ses vengeances ; on l'apaise par des sacrifices et on croit gagner ses bonnes grâces en ensanglantant ses autels. Agamemnon, Idoménée, Jephté lui immolent leurs propres enfants.
Le sang des victimes humaines coule à flots sous les couteaux de leurs prêtres.
0 Satan, d'après les anciennes écritures, tu fus le père de toutes les superstitions, de la magie, de la divination, tu donnas naissance à la hideuse mythologie de l'Inde, rajeunie pluS tard et couronnée de fleurs par les poètes de la Grèce.
Banni du ciel, tu voulus précipiter toutes les créatures humaines dans tes prisons brûlantes, et la raison humaine abdiqua en faveur des extravagances les plus ridicules,
Réjouis-toi, Satan, car tu vas dominer sur toute la terre, tu auras des prêtres et des autels comme le divin créateur : tu posséderas les corps et les âmes, et ton souffle infernal inspirera des prophètes et des sibylles.
Le peuple de Dieu lui-même t'adore sous les apparences du veau d'or.
Les nations les plus civilisées divinisent les passions, les vices, et leur rendent un culte immonde. Les prêtres, toujours attentifs et habiles à exploiter les superstitions les plus monstrueuses, les plus ridicules, deviennent tes auxiliaires pour le pervertissement et l'abrutissement de l'humanité.
Ils t'adbrent sous les noms de Jupiter l'adultère, de Mercure le voleur, de Mars l'exterminateur, de Vénus l'impudique.
Jouis de ton triomphe, ô f>atan ; assis sur le trône resplendissant de l'idolâtrie, tu peux jeter un regard de défl à l'Étemel, ton vainqueur, et lui dire :
« — C'est moi seul que les hommes adorenL »
Mais une étoile a lui aux extrémités de l'Orient, et les rois Mages viennent reconnaître le Sauveur du genre humain dans l'étable de Bethléem.
Tu as frémi de rage au fond de tes noirs abîmes, car tu sais que les prophéties vont s'accomplir, et que les autels des faux dieux vont être renversés.
Toi qui es Jupiter sur la terre et Pluton dans le Tartare, divinité multiple de l'Athènes de Pénclès et de la Rome de César, te soumettras-tu à la fatalité sans
résistance, ou bien livreras-tu bataille à Dieu, comme aux premiers jours de la création?
Tu t'élances du fond de l'enfer, et armé de tous les artifices de ta nature autrefois céleste, tu entres en lutte avec le Fils de l'Homme dont la parole annonce la régénération universelle par l'amour et la liberté.
Tu emportes le docteur Nazaréen sur tes noires ailes et le plaçant sur une des plus hautes montagnes, tu lui montres les nations et les splendeurs de l'univers en lui disant :
« — Adore-moi et tout cela t'appartiendra.... »
Tes tentations sont impuissantes, et le Christ accomplit sa mission, qui se termine par le supplice du Calvaire. Satan, n'étais-tu pas Judas le traître? ne donnas-tu pas de perfides conseils à Caïphe et à Pilate, les juges d'iniquité ?
Cette fois, ta défaite est irréparable ; les disciples du Christ se dispersent sur la terre, et vont annoncer partout la foi nouvelle , la loi d'amour, d'égalité et de fraternité.
Jupiter Capitolin tremble au milieu des nuages d'encens ; Vesta, elle-même, voit s'éteindre la flamme sa-
crée, et le dieu Janus disparaît dans les forêts du Latium.
La croix, instrument de supplice, devient le glorieux drapeau de la religion nouvelle. 0 Satan, rentre dans les ténèbres, car toute résistance serait inutile.
— Je céderais au Tout-Puissant ! t'écries-tu avec audace... non, non... je lutterai encore, je lutterai toujours !
Tu t'incarnes en Néron, en Domitien, et les chrétiens sont livrés aux bêtes féroces du cirque.
Le triomphe de la croix devient plus éclatant , plus universel : alors tu entres dans le cœur et dans la pensée de Julien l'Apostat ; tu opposes doctrine à doctrine, la philosophie païenne aux dogmes de l'Évangile.
Les Galiléens l'emportent toujours , et dans ton désespoir tu deviens Atlila.
Tu inondes l'Europe occidentale des sauvages légions du nord ; toute trace de civilisation disparaît sous ce torrent dévastateur et bourbeux.
Cependant le christianisme reste seul debout au milieu des ruines de la grandeur romaine ; plusieurs générations de pontifes martyrs répandent les douces
lueurs de -l'Évangile dans le ténébreux chaos du moyen âge.
Que feras-tu, Satan? as-tu encore à ta disposition quelques ruses, quelques stratagèmes?
Ton infernal génie te suggère des plans où se révèle ton habileté diabolique.
Les superstitions païennes sont mortes et bien mortes... tu fais naître les superstitions chrétiennes.
On ne croit plus aux dieux lares, aux bons ou aux mauvais génies.. . mais on va croire aux diables ou aux diablesses, aux sortilèges, aux possessions sataniques, au sabbat des sorciers et des sorcières, aux loups-garous, aux lutins, c'est toute une mythologie nouvelle, moitié hideuse, moitié ridicule ; c'est le dogme de la peur qui a pour couronnement l'enfer avec son appareil de supplices emprunté au Tartare païen.
Tu as atteint le but, roi des anges déchus ; te voilà de nouveau triomphant dans la sombre nuit du moyen âge, et le christianisme, qui devait t'anéantir, te fournit mille moyens de propager ton empire.
Hâte-toi de jouir de ta victoire qui sera la dernière.
Diplomate profond autant que raffiné, c'est à Rome
que tu concentres tes moyens d'action. Pendant plusieurs siècles, les papes, vicaires du Christ , ont été presque tous des saints, et la ville des Césars, où trôna si longtemps l'idolâtrie la plus effrénée, purifiée par le sang des apôtres, devient la Jérusalem de la foi chrétienne.
Réveille-toi, Satan, ou c'en est fait à tout jamais de tes fascinations infernales; mais je te vois déjà à l'œuvre.
De même que tu parvins à séduire Ève, la première femme, en lui persuadant de cueillir le fruit défendu, de môme tu séduis le vicaire du Christ en lui suggérant la pensée de prendre les attributs des vanités royales.
Et les successeurs de tant de saints qui n'avaient eu d'autre sceptre que le roseau du divin Maître, d'autre diadème que la couronne du martyre... les papes prennent le manteau césarien, ceignent leur front superbe d'une triple couronne, et s'entourent de courtisans qui les saluent du nom de pontife-roi.
Des somptueux palais de la papauté, l'orgueil et les désirs des grandeurs humaines s'infiltrent dans tous
les sanctuaires ; prêtres et moines font peser sur le pauvre les chaînes de la servitude, et les suzerains de l'Eglise sont aussi arrogants, aussi impitoyables que les princes, les comtes et barons couverts de fer et enivrés de sang.
Le monde t'appartient de nouveau; tu peux aller souiller les vierges jusqu'au pied des autels , pervertir les lévites et braver le Christ jusqu'au sein des tabernacles.
Des prêtres, secondés par la crédulité stupide, entretiennent dans les intelligences avilies les superstitions les plus grossières.
Ils te font si puissant, si redoutable , que le saint nom du Christ semble s'amoindrir devant le tien.
Le monde chrétien est livré aux caprices de l'enfer, et la terreur superstitieuse tend à effacer de tous les cœurs la loi d'amour de l'Évangile.
Rome est redevenue une ville d'iniquités; la courtisane Marosie dispose de l'héritage de saint Pierre, et on a le scandale de la papesse Jeanne.
Puis César Borgia monte sur le trône pontifical, et
avec lui revivent tous les désordres de l'ancienne cour des Césars.
Sortez donc des abîmes, diables et diablesses, fantômes, spectres, monstres, sylphes, farfadets... Satan, votre souverain, vous appelle... Pour vous tous, voici le moment de la grande curée. Le monde vous est livré par le fanatisme, et l'enfer redevient le rival du ciel.
Il y a des guerres sanglantes, des assassinats politiques et religieux ; toute idée de justice et de tolérance s'est effacée, et une nuit plus sombre, plus affreuse que les ténèbres des abîmes sataniques se répand sur toute l'Europe....
Cependant le diable, dans sa toute-puissance, a rencontré des ennemis d'autant plus dangereux qu'ils le combattent par le ridicule.
Des artistes peintres, sculpteurs , simples tailleurs de pierre, commencent avec le pinceau, le ciseau, la truelle, l'œuvre que doit terminer plus tard Voltaire aidé de la phalange immortelle des encyclopédistes.
Ces artistes dont les noms sont restés inconnus, mais dont les chefs-d'œuvre burlesques semblent s'éterniser sur les portiques de nos cathédrales, ont déclaré au diable une guerre à mort.
Satan, tu dois succomber; ils t'ont déjà dépouillé de ton diadème qu'ils remplacent par les cornes d'un bouc.
Ta face de séraphin, rendue plus virile par les traces de la foudre, devient grimaçante, grotesque; l'archange disparaît, et nous ne trouvons plus qu'un satyre.
Ils te couvrent d'un poil hérissé , ils t'affublent d'une queue de singe, et te gratifient de deux pieds fourchus.
0 archange foudroyé, souverain si longtemps redouté des enfers, te voilà cloué au poteau de la risée publique»
Vainement, dans une lutte suprême, parodiant les anciennes orgies de BacchuS, tu inventes le sabbat où Vont s'ébaudir sorciers et nécromanciens.
Vainement tu peuples la terre de millions de fantô-
mes, de spectres et d'apparitions qui terrifient les imaginations maladives.
Vainement les ambitieux, les inquisiteurs se servent de toi comme d'un épouvantail.
Génie du mal, horrible personnification des supplices sans fin, tu vas rentrer dans l'éternelle nuit qui fut ton berceau.
Car voici un rayon céleste qui resplendit à tous les horizons de notre vieille Europe; c'est l'aurore des temps nouveaux qui nous annonce le radieux soleil de la Renaissance.
Réjouissez- vous, peuples de l'Occident, Jean Huss est mort brûlé sur son bûcher de Prague; Savonarolle, Armand de Brescia, ont été immolés comme hérétiques; mais Campanella a décrit la cité du soleil, et voici Martin Luther qui frappe de sa terrible cognée aux portes du Vatican.
Ouvrez-vous toutes grandes, portes de fer de l'intolérance et des superstitions du moyen âge.
Ouvrez- vous devant la raison qui vient avec son divin flambeau sonder vos mystères les plus impénétrables !
Satan, tu vivras encore quelques siècles, et ton prestige fantasmagorique sera soutenu par les ignorants et les crédules. Les grands hommes, les savants, les mathématiciens, les artistes, les bateleurs mêmes, passeront pour sorciers et magiciens ; le* hérésies et les schismes en produiront des milliers, et la papauté traitera d'amis du diable, tous ceux qui oseront combattre sa suprématie et son infaillibilité.
Mais les jours de tes grands triomphes sont finis à tout jamais, roi séculaire des abîmes; tu n'as plus, pour maintenir ton empire qui s'écroule , que des légions ridicules de femmes hystériques et folles qui prétendent aller au sabbat sur des manches de balais ; des sorciers stupides, de prétendus loups-garous.
On voit encore des sorciers et un grand nombre de charlatans sur la fin du règne de Louis XIV ; on en brûle même quelques-uns sous Louis XV.
Mais la philosophie les attaque avec l'arme terrible de l'ironie, et les terreurs infernales deviennent des chimères.
Vainement, diable décrépit et caduc, tu te fais marchand d'orviétan avec Cagliostro dont tu prépares les fioles et les philtres, avec les physiciens et médecins charlatans, avec les Martinistes allemands qui prétendent t'évoquer à l'aide de grimoires, avec la Mère- Dieu et Suzanne Labrousse, qui tentent de faire revivre les fantasmagories des sorcières du moyen âge. '
Satan, tu ne fus et tu n'es qu'un mot cabalistique.
Tu n'es plus qu'un épouvantait pour terrifier les sots , et les superstitieux.
L'enfer, ton sombre empire, fera désormais partie des lugubres légendes de la fable.
Au nom de la raison, les abîmes de feu vont disparaître ; les murailles des cachots des damnés s'écrouleront.
De ces vieilles doctrines bâties sur la terreur et l'abrutissement, il ne restera plus rien que ton nom, ô Sa-