Le diamant de la vouivre
LA BAGUE ANTIQUE, par S. Henry Berlhoud, 2 Vol. in-8. LES SOUFFRANCES ET LES AMBITIONS DE GABRIEL
RUSCONNETZ, par S. Henry Berlhoud, 2 vol.in-8. LA COUPE DE CORAIL , par madame Mélanie Waldor , 2 vol. UN LION AUX BAINS DE VICHY, par Touchard-Lafosse , 2 vol. ANDALOUSIA, par Lottin de Laval, 2 vol. in-8. HÉLÈNE DE POITIERS, par Touchard-Lafosse, 2 vol. in-8. LE REMOULEUR, Romanhistorique, parTouchard-Lafosse,2 v.in-8. LES COMTES DE MONTGOMMERY, par Lottin de Laval, 2 v. in-8. LE CABARET DE RAMPONEAU, par Amédée de Bast, 2 v. in-8. CONSUELO, par madame George Sand, 7 vol. in-8. LES TROIS ARISTOCRATIES, par Touchard-Lafosse, 2 v. in-8. LA REINE DES VOLEURS, par Jules David, 2 vol. in-8. UNE CONSPIRATION D'OPÉRA, par Touchard-Lafosse,2 v.in-8. L'ÉCHELLE DE SOIE, par Hippolyle Lucas, 2 vol. in-8. BERTHE FREMICOURT, par S. Henry Berlhoud, 2 vol. in-8. LE GRENADIER DE L'ILE D'ELBE, par Barginet de Grenoble,
deuxième édition, 2 vol. io-8.
FLEUR-D'ÉPÉE, par A. de Kermainguy, 2 vol in-8. ANDRÉ LE VENDÉEN, par madame Mélanie Waldor, 2 vol. in-8.
Lagny. — . Imprimerie de Giroux et Vialat.
mm DE MONTAIGU.
Deux heures s'étaient écoulées depuis l'instant où la voix de Klinkanno, chantant sa chanson bressanne, s'était éteinte peu-à-peu au fond du vallon d'Ilay. Les sentinelles avancées, qu'on avait échelonnées le long de la route et sur les coteaux voisins , étaient toutes rentrées ; les chaînes des ponts-levis avaient frémi en soulevant leur lourde masse; les portes avaient été
fermées, et les clefs remises au maître; tout enfin dans le château de l'Aigle était rentré dans l'ordre. Au bruit, au mouvement qui avait régné là pendant, cette journée, avait succédé toîit-à-coup le silence le plus complet.
Retiré au fond de ses appartements , le sire de Montaigu avait renvoyé tout son monde, et était resté seul avec un valet, qui, debout près de lui , semblait attendre ses ordres.
La chambre, dans laquelle il se trouvait alors , était une grande salle , à laquelle on arrivait depuis le perron , par un corridor , sur lequel donnaient les portes des autres appartements. Elle était circulaire, et ses murailles supportaient une voûte en forme de coupole assez élevée , sur laquelle avaient été peintes des fresques, grossières il est vrai, mais qui passaient pour être fort précieuses , en raison de leur ancienneté. En face de la porte était une fenêtre garnie de volets extérieurs épais
et solides, et qui s'ouvraient de plain-pied sur la terrasse , par laquelle on allait à la tour de l'Aiguille.
A droite en entrant , était une large cheminée , au manteau de laquelle était suspendue une glace de Venise d'un pied carré , enfermée dans un cadre noir de bois d', bène , aux angles duquel des incrustations de cuivre dessinaient les armes et les chiffres du seigneur de céant. C'était pour le temps un objet de luxe des plus rares. Sur le marbre s'étalaient à chaque angle, brillants et polis deux énormes vases de porcelaine , montés sur des pieds de cuivre; et au milieu se montrait orgueilleuse etfière, une coupe de bronze, sur les parois extérieures de laquelle avaient été gravées les armes de la maison de Vaudray , qui , à défaut de descendants mâles s'était fondue dans celle desMontaigu. Cette coupe, qui contenait plus
d'une pinte de Ain, avait ap[jartenu au dernier des Vaudray , qui la \idait d'un Irait.
Outre la fenêtre, ou plutôt la porte vitrée, fjui s'ouvrait sur la terrasse, il y en avait quatre autres : deux de chaque côté de la cheminée; elles avaient vue sur la cour de la citerne; et deux à gauche, qui donnaient sur la grande cour de la caserne ; de sorte que , sans se déranger, le maître pouvait surveiller tout ce qui se passait chez lui. Entre les deux fenêtres à gauche , une horloge grossière, ornée de son aiguille unique, et surmontée de son timbre circulaire qui la couvrait comme une cloche , était accrochée au mur à six pieds du sol , et laissait pendre son long balancier, et ses deux poids suspendus à des cordes. Les murailles, jus(ju'au commencement de la coupole , étaient tendues de vastes tapisseries , représentant pour la plupart des sujets tirés de l'histoire sainte; elles étaient tontes l\ découvert , excepté de chaque côté de
la porte d'entrée, où l'on voyait deux portraits en pied , dont l'un représentait le dernier des Yaudray, et l'autre, le premier des Montaigu.
Le milieu de la chambre était occupé par une grande table ronde de bois de chêne sculpté, près de laquelle le sire de l'Aigle était assis dans un vaste fauteuil , les yeux fixés sur le foyer, conservant une immobilité complète.
Après quelques instants de silence ou plutôt de méditation, il se leva tout-à-coup comme s'il venait de prendre un parti, et dit à son valet :
— Va chercher cette femme.
Le valet ouvrit la porte de la terrasse , et sortit.
En l'attendant, le sire de l'Aigle se mit à se promener autour de la chambre, les mains croisées derrière le dos et la tête baissée; il paraissait en proie à une vive préoccupation.
Un instant après, Pâquerette parut, suivie
du valet, qui referma avec soin la porte. Elle était d'une pâleur externe, et ses yeux rouges et gonflés , indiquaient assez la profonde douleur que lui causait sa captivité.
Le comte ne l'entendit pas entrer; il était revenu près de la cheminée, et ses yeux s'étaient fixés à terre.
— Me voilà , dit-elle enfin; que voulez-vous de moi?
11 se retourna vivement; et après l'avoir considérée quelque temps , comme s'il eut voulu essayer sur elle l'influence de son regard :
— Approche , lui dit-il.
Elle s'avança gravement, la tète haute, le sourcil contracté ; et sa lèvre crispée donnait à sa physionomie une expression d'ironie méprisante qui ne laissa pas que de faire sur son ennemi une singulière impression. Il se contenta de lui dire : '
— Il te tarde de sortir d'ici, n'est ce pas?
— Non , Monseigneur, car je sais bien que, si jamais je suis rendue à la liberté, ce bonheur ne me viendra pas de vous. Une fois libre vous ne doutez pas que je n'aille à la grotte du Val dire à ceux qui m'y attendent le lieu où j'ai été renfermée, et le nom de celui qui m'a retenue prisonnière. Aussi je n'espère rien de vous, j'attends avec résignation !
— Attendre! dès lors arme-toi décourage, car tu attendras long-temps, sans doute.
— Que m'importe! Lorsque tant de nobles cœurs se dévouent pour la sainte cause, une pauvro femme ne doit-elle pas être fière de lui faire le sacrifice de sa liberté, de sa vie.
— Pauvre folle ! murmura le comte.
— Folle, dites-vous. Oui, ils sont bien fous, ceux (!ui vous regardent comme leur providence 5 ceux qui , pleins de confiance en vos promesses, en votre loyauté, s'abandonnent en aveugles aux pièges que vous leur tendez.
— Ainsi , reprit le comte , tu as dit adieu à ceux qui t'aiment , et qui te pleurent sans doute en ce moment.
— Je suis résignée!
— Tu n'as pas de regrets? Ton cœur ne saigne pas à la seule pensée d'une séparation qui peut être éternelle ?
— J'aurai du courage.
— Songes-y bien ! C'est peut-être pour toujours ?
— Pour toujours! répéta-t-elle en souriant.
Puis, levant les yeux au ciel, et changeant de Ion, elle ajouta :
— Oui ! et comuie jo vv<us dis : peut-être.
— Espères-tu donc tromper ma vigilance?
— Non! mais la Providence <^st grande; et le capitaine Prost ne m'oubliera pas!
— Le capilaine Prost saura-t-il jamais où tu es!
— La Vouivre ne peut-elle pas le conduire au château de l'Aigle!
— La Vouivre, répéta le comte en pâlissant, pendant que son valet qui n'avait pas quitté la chambre , se signait en entendant prononcer ce nom.
Il garda un instant le silence; les dernières paroles de Pâquerette avaient jeté dans son âme un trouble involontaire.
— Tu as raison! reprit-il enfin d'une voix sourde! Oui 1 Le nom qui est sorti de tes lèvres me décide. Tu vas partir, quitter ce château, et cela , cette nuit même.
— Quitter ce château ! Où voulez-vous donc m'envoyer?
— Loin d'ici! Loin du pays! Dans un lieu où le capitaine Prost n'ira pas te chercher, où la Youivre ne pourrait pas le conduire.
— Mais quel est ce lieu?
— Tu le sauras dans un moment.
— O mon Dieu ! murniura-l-elle tout bas , protège-moi!
■ — Femme! continua le comte, Dieu m'est témoin que je n'ai jamais ordonné l'enlèvement dont tu as été victime. Ceux qui t'ont conduite ici m'ont mis , je l'avoue , dans un grand embarras. Tu as pénétré mes secrets , donc tu es à moi désormais. Ta mort serait peut-être nécessaire à ma sûreté; mais je préfère te garder comme otage. Jepuis un jour en avoir besoin. Néanmoins par prudence je te fais quitter le pays. Je serai plus tranquille sur ton compte là où je t'envoye que dans ce manoir.
— Soit ! Puisque vous ordonnez , il faut bien que j'obéisse. Seulement je vous prierai de relarder mon départ.
— Tu partiras à l'instant même , réi)ondit le comte froidement; celui qui doit te conduire et veiller sur toi , est prêt, il t'attend !
[ — Que vous importe , que je parte un jour plus tôt ou un jour plus tard?
— Que t'importe à toi-même ?
— Cest impossible! dit-elle tout bas.
Puis, élevant la voix et s'adressant au comte
d'un ton plus doux :
— Monseigneur î ajouta-t-elle , je vous en supplie, accordez-moi seulement cette nuit.
Pour toute réponse, il haussa les épaules. — ^Eh bien ! reprit-elle fièrement, je ne partirai pas.
— Tu ne partiras pas, répéta le comte avec ironie. Mais tu oublies donc que tu es ici en mon pouvoir; que je suis maître de ta vie. Quand j'ordonne, ajouta-t-il avec force, on obéit toujours. L'homme à qui je vais te confier est ici; songe que lu n'as plus qu'à le suivre; je le veux.
Il alla au portrait du sire de Vaudray qui était à gauche de la porte d'entrée, du côté de
la cour de la caserne, il poussa un des doux de cuivre qui fixaient le tableau à la muraille, et ce tableau, tournant aussitôt sur lui-même, livra passage à une vieille femme, qui entra résolument.
A cette vue Pâquerette poussa un cri de surprise, et le sire de l'Aigle recula, comme épouvanté.
— Que vois-je! s*écria-t-il.
— Ce n'est pas moi que vous attendiez , n'est-ce pas, monseigneur? répondit-elle en ricanant.
— Qui es-tu donc , toi qui ose ainsi pénétrer dans mon manoir?
— Qui je suis ! Yous ne me réconnaissez pas?
Et en disant ces mots, elle le regarda en dessous , et elle fut même prise d'un léger frisson, comme si elle eut craint que Pexamen qu'elle provoquait, n'eut un résultat.
— Je ne t'ai jamais vue, reprit le comle.
— Ça m'étonne! car dans le pays, il n'est personne qui ne connaisse la \ieine Pierrette, la sorcière , comme ils m'appellent.
— Mais, folle et imprudente! s'écria le sire de l'Aigle, as-tu bien réfléchi aux dangers que lu cours en venant ici chercher à pénétrer mes secrets.
— Vos secrets ! Ehî que voulez-vous que j'en fasse? Si vous me voyez dans voire manoir , ne faut-il pas qu'un motif m'y conduise?
— Oui ! Mais pour y entrer ne faut-il pas aussi qu'une confidence l'ait été faite !
— Bien répondu , monseigneur 5 mais vous remarquerez que si vous m'aviez laissé parler depuis que je suis ici , vous sauriez déjà ce qui m'amène.
— Eh 1 bien! voyons! parle!
— Vous attendiez le capitaine des Fâcheux , reprit la vieille; non pas Lespinassou, puis-
qu'il a clé lue Tautre jour à Sainl-CIaucIe par Jean-Claude Prost, mais Brunet, qui l'avait remplacé, et avait pris seul le commandement de la bande.
— Comment sais tu cela?
— Je pourrais vous rappeler que je suis sorcière; mais j'aime mieux vous donner une autre raison.
— Parle ! parle !
— Et d'abord , continua- t-elle en lui montrant une clef, reconnaissez- vous cet objet?
— Cette clef! C'est moi-même qui l'ai donnée hier au capitaine Brunet.
— A merveille ! Sachez donc que ce soir à la tombée de la nuit, je venais d'entrer dans le bois de Charésier au-dessus de Clairvaux. Tout-à-coup , j'entends à peu de distance de moi , un grand bruit d'armes; ei du milieu du fourré, dans lequel j'étais cachée , je vois un homme, qui se déballait sous les étreintes
d'une vingtaine de Gris. Je n'ai pu distinguer ni son visage ni son costume. Après une lutte très courte, cet homme fut sans doute garrotté, car , la moitié de ces Fâcheux se sépara de l'autre et prit la route de Clairvaux. Il était temps, car au même instant, une multitude de paysans sortit du bois , et se mil à charger vigoureusement ceux qui restaient. Ils voulurent d'abord résister ; mais bientôt écrasés par le nombre , ils prirent la fuite ; et furent poursuivis de divers côtés.
— Continue! continuel lui dit le comte, qui semblait prendre à ce récit le plus vif intérêt.
— Quand vainqueurs et vaincus eurent disparu, reprit la sorcière, je sortis de ma cachette, et je me dirigeais déjà vers une caverne que je connais , et où je me proposais de passer la nuit, lorsque des plaintes et des soupirs étouffés frappèrent mon oreille. Je m'avançaf de ce côté, malgré Tincertitude d'un
danger possible, mais en prenant les plus grandes précautions ; et au bout de quelques pas, je trouvai un homme étendu au pied d'un sapin, à moitié mort ; une balle lui avait traversé la poitrine.
— Et cet homme? demanda vivement le comte.
— Attendez î Au bruit que je fis en approchant, il ouvrit les yeux : — Qui es-tu? me dit-il. — Une pauvre femme qui vient vous offrir son secours. — C'est inutile ! Puis après m'avoir examinée un instant : Je te reconnais, reprit-il, tu es la vieille Pierrette? — Hélas! oui, messire! — Femme! continua-t-il , tu es bien misérable. Repoussée par les Gris aussi bien que par les Cuanais, tu n'as d'amis nulle part. Sans cesse menacée, chassée, persécutée, lu es en exécration dans le pays. — Vous dites vrai , Messire , répondis-je encore. — Eh bien! veux-tu qu'un seigneur
puissant et riche te prenne sous sa protection et pourvoie à tous tes besoins? — Si je le veux! m'écriai-je, mais c'est le rêve de toute ma vie. — Oui ! oui ! ajouta-t-il après un silence, je puis me fier à toi, car ton intérêt est mis en jeu. Ecoule donc : Tu vas aller au château de l'Aigle, et tu diras au sire de Montaigu que moi, le capitaine Brunet,...
— C'était donc lui ?
— Lui-même I — Tu diras au sire de Montaigu quej'ai exécuté ses ordres autant que possi^ ble. Et n'oublie pas de lui reporter ces paroles telles que tu vas les entendre : Le Père et le Fils nous ont échappé, mais le Saint-Esprit est tombé en notre pouvoir, et il est maintenant au château de Glairvaux,
— Il serait possible! s'écria le comte.
— Voilà ce qu'il m'a dit; et moi je lui ai répondu : Mais comment arriver jusqu'au sire de l'Aigle ? — Prends cette clef, a-t-il ajouté ;