‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

elle ouvre une petite .porte de fer que tu découvriras facilement au milieu des broussailles dans le fossé du château, qui borde la route à cent pas du mamelon. Tu l'ouvriras , et tu auras bien soin de la refermer sur toi. Puis tu suivras un souterrain fort étroit à l'extrémité duquel tu trouveras un escalier que tu monteras ; et arrivée au-dessus tu attendras en silence. Tu seras alors derrière une porte secrète qui donne dans la chambre du comte, et qui est masquée par le portrait en pied du dernier des Yaudray. Il viendra l'ouvrir luimême.

— Et quand il eut achevé , ajouta la sorcière, il fut pris de convulsions terribles qui ne cessèrent que lorsqu'il eût rendu le dernier soupir. Alors, je me suis mise en route et me voici !

Pendant cette conlérence, le comte avait fixé sur la vieille un regard perçant , qui cher*

chait à lire dans le fond de sa pensée. Mais elle avait parlé avec tant de naturel que. le doute n'était guère possible , et d'ailleurs la clef n'était-elle pas une preuve suffisante de la véracité de son récit.

Le sire de Montaigu garda longtemps le silence; mais il était facile de voir que si un instant il avait douté de la sincérité de la sorcière, elle avait fini par le convaincre. Quant à elle, elle fixait sur lui ses petits yeus gris , et le considérait avec une expression de physionomie singulière.

Pâquerette de son côté ne savait trop que penser. Devai.-elle ou non interpréter en sa faveur l'apparition bien inattendue de cette femme , donï la présence renversait tous les projets du comte. Toutefois elle espérait que ce contre-temps retarderait le moment du départ, et cette pensée fut pour elle non pas seulement une consolation, mais une sorte de victoire*

si du moins l'expression de son visage était bien alors le miroir de ce qui se passait dans son âme, car il respirait un air de contentement et de triomphe qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler.

— Je suis prête à partir, dit-elle enfin.

Le comte jeta sur elle un regard courroucé. Mais sans y prendre garde elle ajouta en désignant la vieille :

— Esl-ce là ma compagne de voyage?

Le sire de l'Aigle garda le silence. Ce fut la sorcière qui répondit pour lui :

— Je serai fière, belle demoiselle, de vous tenir compagnie, dit-elle. N'ayez pas peur de moi. Malgré mes haillons, ma misère, et ma réputation^ je ne suis pas aussi méchante que j'en ai l'air et qu'on le dit. On se trompe quelquefois sur le compte de ceux qu'on ne connaît pas. L'enveloppe du diamant est brute; et sans son

parfum qui la trahit , la violette resterait enfouie sous les ronces.

En parlant ainsi , elle fixait sur Pâquerette un regard perçant qui la troubla et la fit rêver. Quant au sire de l'Aigle, il s'approcha d'elle , et lui dit d'une voix tremblante de colère.

— Écoute! La mort du capitaine Brunet est un obstacle à ton départ ; car quel que soit le dévoûment de cette femme, je ne puis pas te confier à elle , il te serait trop facile de lui échapper. Me voilà donc forcé de te garder ici jusqu'à nouvel ordre. Mais songes-y bien : si jamais on apprenait que tu es renfermée au château de l'Aigle; si jamais le capitaine Prost, sur qui tu comptes sans doute, était assez audacieux pour chercher à t'arracher d'ici!.. Jeté le jure, tu n'aurais que le temps de faire une courte prière.

— J'espère en Dieu , répondit-elle.

— Et maintenant, conlinui le comte, on va te reconduire à l'apiarlement que je t'ai donné pour prison.

Puis s'adressant à la vieille :

— Quant à toi, lui dit-il, tu vas rester ici. Cette nuit même, j'aurai sans doute besoin de toi pour une mission importante.

— Je suis à vos ordres , monseigneur.

Le comte fit un signe à son valet. Celui-ci ouvrit la porte de la terrasse ^ et sortit suivi do Pâquerette , qui pourtant ne s'éloigna pas sans jeter un dernier regard sur la sorcière.

On n'a pas oublié, sans doute, queKlinkanno et son père étaient sortis du château , après avoir laissé dans la cour de la citerne deux voitures de foin , qu'ils devaient venir décharger le lendemain matin. Or, lorsque tout fut calme dans la demeure du sire de l'Aigle ; lorsque majordome et valets se furent retirés , et que les lumières qui éclaraient leurs apparie-

ments se furent éteintes; il se fit un certain mouvement dans une des voitures. Une main sortit de l'intérieur , écartant avec précaution les brins d'herbe, et livra passage à une tête, qui après avoir jeté un regard inquiet autour de la cour , se fit bientôt suivre de sou corps , et un homme se glissa jusqu'à terre.

Une fois sorti de sa prison , cet homme commença par rajuster ses vêtements passablement froissés*, et après s'être assuré que ses armes étaient en bon état , que ses pistolets n'avaient pas perdu leurs amorces, et que sa dague et sa rapière jouaient bien dans leur fourreau, il se mit en devoir de faire l'examen des lieux.

D'abord il parut assez étonné de voir de la lumière dans la chambre du comte; un instant il resta indécis, et eut l'air de se demander s'il attendrait que le maître de céans se fut livré au repos; puis se ravisant bientôt, il prit brusquement son parti, et se dirigea sans hésiter

vers une petite porte, dont il a été déjà parlé, et qui donnait dans le bâtiment des femmes, mais dont l'usage avait été abandonné depuis longtemps.

Le but de notre homme était sans doute d'ouvrir cette porte , dont les planches pourries etmal jointes, semblaientne pas devoir résister. Il chercha donc à l'ébranler en faisant le moins de bruit possible; mais la serrure qu'il ne pouvait atteindre puisqu'elle était en dedans, résista à tous ses efforts; et il fut enfin obligé de renoncer à s'ouvrir cette issue.

"Vivement contrarié de ce contre-temps , il frappa du pied avec colère , et se mit à mesurer de l'œil la muraille, comme pour l'interroger, et lui demander un moyen de la franchir. Mais elle resta muette pour lui; sa façade ne lui montra que quelques ouvertures fort étroites, garnies de barreaux, et qui éclairaient l'escalier intérieur.

Il revint alors au milieu de la cour, et s'appuyant sur le bord du mur circulaire qui garnissait l'ouverture de la citerne, il paraissait fort embarrassé, lorsque ses regardsse portèrent sur le petit escalier qui montait à la terrasse. D'un bond il en franchit les degrés, et arriva à la grille, dont la porte fermée lui barra le passage. Mais cette porte, quelque solide qu'elle fut, était à claire-voie; et la serrure n'était cachée par rien, il eut bientôt, à l'aide de sa dague, poussé le pêne et fait crier les gonds; puis il franchit la terrasse, à l'extrémité de laquelle il trouva une seconde grille dont la porte était toute grande ouverte. Il passa outre et arriva enfin au bâtiment des femmes.

A la vue d'une lumière qui brillait à la fenêli'e principale de ce corps de logis, notre homme s'arrêta comme pour reprendre haleine; ou plutôt on eut dit qu'il éprouvait alors un certain mouvement d'hésitation , car il porta la

main à sa poitrine, et s'appuya contre le mur d'enceinte. Du reste celle inaction fut de courte durée. L'entrée du bâtiment était restée ouverte; il la franchit, et après avoir suivi une sorte de corridor fort court, il monta des degrés qui se trouvèrent devant lui.

Mais là , une nouvelle difficulté vint ralentir son ardeur. Le sommet de l'escalier était éclairé par une lumière qui sans doute sortait de la chambre vers laquelle il se dirigeait, et dont la porte était restée ouverte. Il fallut alors redoubler de précautions. Semblable à un serpent qui le soir , aperçoit un rossignol chantant joyeusement au milieu d'un massif, et qui se glisse de branche en branche , de feuille en feuille, jusqu'à sa victime, notre homme, retenant d'une main son épée, dont le moindre choc pouvait trahir sa présence, et s'appuyant de l'autre à la muraille, continua son ascension avec une extrême pr-udence , s'arrètant quel-

qucfois pour écouter, et avançant ensuite, encourage par le silence qui l'entourail.

Enfin, la lumière, augmentant toujours à mesure qu'il approchait, l'éclaira tout entier, et il put plonger un regard avide dans l'intérieur de l'appartement.

Cette chambre était non-seulement déserte, mais encore presque nue , quoique pourtant elle conservât quelques traces d'une récente habitation. Un lit de bois grossier était disposé de façon à faire croire que celui qui occupait cette pièce allait se mettre au lit , lorsque sans doute on était venu le déranger; quelques tisons fumaient encore dans le foyer; et une bible toute grande ouverte, étalait ses pages jaunies a la lumière d'une lampe placée sur une table , près de la cheminée , et à côté de de laquelle se dressait boiteux et vermoulu un escabeau de bois, dont l'aspect seul attestait d'un long et antique usage.

En examinant cela de la place où il était, notre homme semblait ne pas vouloir croire à l'évidence. L'espèce d'inquiétude qui jusqu'a- , lors était restée peinte sur ses traits , fit place alors à un désappointement tel qu'il fut pris d'une sorte de tremblement nerveux, comme si la colère, qui commençait à lui monter au cerveau , était plus forte que sa volonté.

— Rien ! se dit-il , en laissant tomber le long de son corps ses poings serrés ; rien ! Seraisje arrivé trop tard?

Il regarda encore autour de lui comme pour bien s'assurer que sa première inspiration ne l'avait pas induit en erreur, et il se dit encore :

— Rien ! Rien ! Oh ! si on m'a trompé !

Car en ce moment il obéissait à un instinct qui lui disait de chercher au moins un indice, une trace qui put attester à ses yeux le passage de la personne qu'il cherchait , et il ne voyait

rien , rien qui fut capable de fixer sa pensée.

Depuis un instant il était là, immobile, se perdant en conjectures, ne sachant que faire, où aller, lorsqu'il crut entendre du bruit audehors. Il revint aussitôt «ur l'escalier , et se baissant pour écouter, il distingua bientôt des pas qui s'approchaient. Il n'y avait alors pour lui que deux partis à prendre : attendre bravement , ou se cacher. Mais il parait que la ruse avait dans son plan de conduite une part plus grande que l'audace, car il regarda autour de lui, et trouvant une porte en face de la chambre qu'il venait de quitter, il la poussa, et disparut.

Un instant après , il put entendre quelqu'un monter Tescalier , et une clef crier dans une serrure , et lui annoncer par là qu'il était prisonnier dans ce bâtiment.

Pâquerette, car c'était elle, qui reconduite par le valet du comte., rentrait dans son appartement, ne fit que traverser la chambre, et

courut se mettre à la fenêtre, où déjà elle était restée toute la soirée, plongeant avec avidité son regard dans Tobscurité, et prêtant l'oreille au moindre bruit , au moindre souffle. C'est que la voix de Klinkanno était arrivée jusqu^à elle dans cette soirée; c'est que la ballade avait percé les murs de sa retraite ; c'est que ces paroles lui avaient dit de veiller; c'est que, quelque vague que fut ce signal , il avait été pour elle un chant de victoire ; aussi elle attendait, bien certaine de ne pas attendre en vain. Qu'on juge donc de son désespoir , lorsqu'on vint l'arracher à sa prison , qui lui était devenue chère depuis un instant ! Et plus tard combien elle dut soufTrir, lorsqu'on lui parla de voyage, de quitter le château! Sa lutte avec le comte, son refus de s'éloigner, sa résistance opiniâtre, et enfin la joie qu'elle laissa éclater, malgré elle, à la vue de la sorcière; tout cela était l'œuvre de la ballade , de cette chanson ,

qui sous une forme naïve et grossière, lui avait fait entendre les mots : secours et liberté.

Ne pouvant arriver à la cour de la citerne , d'où la voix était partie, elle s'était dit ; puisque je ne puis pas aller à eux , ils viendront à moi. Et elle n'avait pas quitté sa fenêtre , dont lavue, bien que dominée à gauche par la tour de l'Aiguille, plongeait néanmoins jusqu'au fond du vallon d'Ilay. C'était de là, peut-être qu'un nouveau signal lui arriverait. Du reste , de quelque côté qu'il vint, elle était préparée.

Elle n'attendit pas long-temps. Dès que l'homme qui l'avait reconduite, se fut éloigné, dès que le silence se fut rétabli , le mot : Pâquerette , prononcé à voix basse vint frapper son oreille. Elle se retourna aussitôt, et, apercevant sur le seuil de la porte le mystérieux visiteur , qui s'était introduit chez elle, sa physionomie rayonna d'une joie, qui semblait dire : Enfin ! je ne me suis pas trompée. Mais

elle resia muette. Elle se contenla seulement d'approcher un doigt de ses lèvres; puis, se penchant en dehors de la fenêtre , elle écouta encore un instant; ensuite, convaincue qu'ils étaient bien seuls, elle courut se jeter dans les bras du nouveau venu , en lui disant bien bas :

— Mon frère ! Mon sauveur !

-" Oui ! Ton frère, répondit celui-ci, en la pressant sur son coeur , mais ton sauveur î pas encore ! il faut sortir d'ici î

— - Oh ! Nous en sortirons !

— Je l'espère bien , puisque j'y suis venu j mais, ma lâche est difficile.

— Rien n'est diflicile pour le capitaine Prost, s'écria Pâquerette.

— Oui! C'est ce que tout le monde dit, répondit le capitaine. Et pourtant que faut-il pour détruire toute cette belle réputation? Rien ! Moins que rien ! Une balle ou un coup

(Vépée. Mais ce n'est pas pour parler de cela que je suis venu.

Il alla écouter encore à la fenêtre et sur l'escalier , afin de s'assurer que personne ne songeait à les surprendre, puis il revint près de la jeune fille , et la faisant asseoir sur ses genoux , car il n'avait qu'un siège à sa disposition :

— Il est donc vrai, lui dit-il, tu as été enlevée par les Fâcheux, et conduite ici ?

— Oui , répondit-elle; du moins telle a toujours été ma pensée , car je ne me souviens pas de ce qui s'est passé depuis le moment où tu es venu m'arracher aux flammes de Saint-Claude , jusqu'à celui où je me suis reveillée dans cette chambre , et où j'ai compris enfin que j'étais prisonnière du sire de l'Aigle.

— Prisonnière du sire de l'Aigle ! répéta le capitaine. Mais cet homme est donc un traître?

— Le plus lâche de tous les traîtres.

— Infamie ! s'écria le capitaine. Mais quel est son but? Que veut-il?

— Je l'ignore.

— Sans cloute il a reçu des propositions de la France. Oh! Malheur! malheur à lui! Mais plus tard nous nous occuperons de cet homme . Pour le moment ne songeons qu'à quitter ce château, et le plus promptement possible.

— Oui, mais comment? Les ponts-levis sont baissés, les portes fermées, et des sentinelles veillent sur les murailles.

— C'est difficile et surtout dangereux , je le sais, répondit le capitaine. Pourtant voici mon projet : A l'extrémité du chemin de ronde, du côté de la route, la muraille n'est pas fort élevée; et au pied du mur en dehors, le rocher présente une petite plate-forme, sur laquelle on peut s'établir un instant. Une fois là on est sauvé, car la roche offre des aspérités, dont on peut se servir comme d'une échelle. L'impor-

tant pour nous c'est d'arriver jusqu'au mur d'enceinte sans être découverts ; et je l'espère d'autant mieux que la nuit est noire.

— Et pour descendre, comment faire? demanda Pâquerette. ^

— Regarde l lui répondit le capitaine.

Il ouvrit son pourpoint, et laissa voir une corde roulée autour de son corps. Puis il ajouta :

— Ce qui me contrarie pour le moment , c'est que le comte veille encore. J'ai vu tout à l'heure de la lumière aux fenêtres de son appartement.

— Oui : j'en viens ! Il m'avait envoyé chercher ; et sans un miracle , tu ne m'eusses pas trouvée ici. Il voulait me faire quitter ce château, il voulait m'envoyer je ne sais où, mais loin, bien loin d'ici; sous la conduite d'un homme , qui heureusement n'est point venu.

— Cet homme , qui est-il ?

— Le capitaine Brunet ; il a été tué aujourd'hui près de Clairvaux.

— Comment sais-tu cela?

— Par une \ieille femme qu'il a envoyée à sa place près du sire de l'Aigle.

— Une vieille femme ! répétale capitaine, à qui un souvenir revenait involontairement à la pensée. Son nom ?

— Elle se dit sorcière, et se nomme Pierrette, je crois.

— Pierrette! C'est impossible; je l'ai laissée ce matin à la grotte du Val avec l'ordre de la garder prisonnière jusqu'à mon retour.

— Elle est en ce moment auprès du comte.

— Ici, murmura le capitaine : comment at-elle pu quitter le Val? que vient-elle faire au château de l'Aigle? la nuit? est-ce pour nous servir? ou par trahison!

— Un instant, répondit Pâquerette, j'ai cru qu'elle appartenait au comte ; mais il ne la

connaissait pas , il ne l'avait même jamais vue. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle m'a continuellement regardée d'une façon singulière, et que ses paroles avaient un sens caché que je ne pouvais comprendre.

— Mais, s'écria le capitaine, c'est elle qui nous a dit : Pâquerette est au château de l'Aigle.

— Elle?

— Oui I elle ! elle-même ! Quelle est cette femme? D'où vient-elle? Quel est son but en se dévouant pour nous? Car je ne puis croire qu'elle veuille nous trahir. Déjà elle a sauvé la vie à Albéric.

— Albéric?

— Oui , Albéric qui a été blessé en voulant le défendre, et qui serait mort sans elle.

— Voilà donc pourquoi, s'écria Pâquerette, en qui la reconnaissance soulevait tous les

doutes, voilà donc pourquoi un instinct secret m'attirait vers elle, et me la faisait aimer.

— Tu as raison, répondit le capitaine, comme toi, je ne doute plus ; comme toi, j'ai foi en cette femme; et si elle est ici, c'est qu'elle savait que je devais venir, et que sans doute elle veut veiller sur nous. Mais je ne puis me défendre d'une pensée : c'est que cette femme a un secret, secret qu'elle nous révélera peutêtre un jour, et qui pourra éclaircir plus d'un mystère.

— Un mystère , répéta Pâquerette en baissant la voix. Mais ici, dans ce château, tout est mystère. La nuit j'ai cru entendre sortir de dessous terre des cris, des plaintes, des sanglots qui ébranlaient les murailles jusque dans leurs fondements. Et lejour il semble que dans la tour de l'Aiguille une voix douce et plaintive chante douloureusement, et ne se tait que lorsque le fantôme blanc parait sur la plate-forme.

— Le fantôme blanc ! Tu l'as vu ?

— Hier, pendant toute la journée, il n'a cessé de se montrer , et on eut dit qu'il avait toujours les yeux fixés de mon côté. Le soir, il avait disparu , et je m'étais mise à ma fenêtre , où je pleurais en regardant la vallée, lorsque je l'ai aperçu se promenant gravement à travers les arbres de la terrasse. Tout à coup il courut à la seconde grille , qu'il ébranla comme s'il voulait l'ouvrir, en fixant sur moi ses yeux sanglants. Alors j'eus peur, et je me sauvai au fond de ma chambre.

— Ce n'est donc point un conte , murmura le capitaine, et ce fantôme blanc que j'ai cru voir moi aussi quelquefois, et qui effraye tant les paysans, est un être humain qui vit et qui pense.

Il garda un instant le silence après cette réflexion, puis il ajouta :

— Comte ! un jour je reviendrai dans ton

château, et je le fouillerai si bien, que je découvrirai tous ces secrets, où le crime doit avoir sa part.

Il se lut de nouveau ; et sans doute en ce moment le souvenir de tous les événements, qui depuis trois jours s'étaient succédé avec tant de rapidité, se présentait à sa mémoire; mais il s'arracha bien vite à cette préoccupation.

— Pâquerette , dit-il , nous n'avons pas de temps à perdre ; tâchons d'abord de sortir de ce corps de logis et d'arriver jusqu'au chemin de ronde.

—Le valet du comte, en s'éloignant, a fermé la porte et la grille.

— Je le sais ; mais on peut , sans passer par là, arriver à la cour de la citerne. As-tu visité celte partie du château qu'on t'a donnée pour prison?

— Oui!

— N'y a-t-il pas au bas des escaliers une petite porte?

— Oui , et j'ai même remarqué qu'elle n'était fermée que par un ressort.

— En ce cas conduis-moi.

Pâquerette prit la lampe, et descendit, suivie du capitaine. Arrivée au bas de la première rampe, elle s'arrêta un instant pour écouter ; puis comme tout était calme et silencieux, elle prit à gauche, et continua à descendre, jusqu'à ce qu'elle se trouvât en face d'une petite porte, devant laquelle elle s'arrêta.

— Nous y voici, dit-elle. Et en même temps elle tira le ressort, et la porte céda sous cette pression.

— Pas encore, reprit vivement le capitaine en l'arrêtant. D'abord soufflons la lampe, et puis assurons-nous au moins que personne ne peut nous voir ou nous surprendre.

Il éteignit la lumière, et passant la tête à

travers la porte entrouverte, il fit l'examen de la cour. Autant qu'il put en juger malgré l'obscurité, elle était complètement déserte; seulement l'appartement du comte était toujours éclairé.

— Viens, dit-il à Pâquerette; et surtout ne faisons pas de bruit ; glissons-nous comme des ombres. Il ne s'agit pas ici de bravoure et d'audace, il ne faut que de la prudence.

11 passa le premier, Pâquerette le suivit ; mais elle avait à peine franchi le seuil de la porte qu'un coup de vent la ferma.

— Maladroite! murmura le capitaine, voilà notre retraite coupée ; en cas d'alarme nous n'avons plus de refuge.

Il chercha à la rouvrir, mais inutilement.

— Au fait, ajouta-t-il, c'est le ciel qui l'a voulu. Allons 1 allons ! le vin est tiré il faut le boire. En avant.

Us traversèrent la cour sans encombre, et

arrivèrent sous la voûte. Le capitaine s'arrêta.

— Avant d'aller plus loin, dit-il, prenons nos précautions. Il n'y a pas de sentinelles dans le chemin de ronde, je le sais ; mais il peut y en avoir une à l'endroit où nous voulons descendre. Dans ce cas, mon poignard m'en aura bien vite débarrassé; mais comme il faut que l'escalade se fasse lestement, je vais l'attacher ma corde à la ceinture. Si nous étions surpris, j'aurais toujours le temps de te faire glisser au bas du mur, quant à moije me défendrais d'abord, et puis je ne tarderais pas à être secouru.

Mais il avait à peine défait deux agrafes de son pourpoint, qu'un son de cor retentit à l'entrée principale du château.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria-t-il.

— Ah ! je me souviens, répondit Pâquerette. Déjà la nuit dernière j'ai entendu ce signal, et un instant après il s'est fait dans cette cour

un grand mouvement. On y a amené des chevaux. Nous ne pouvons avancer sans risquer d'être découverts, ni rester ici.

— Mais que faire? Où nous cacher? à présent que la porte du logis des femmes est fermée.

En disant ces mots, le capitaine était revenu dans la cour, en proie à la plus vive agitation, allant, venant, cherchant, et répétant toujours :

— Que faire? que faire?

Enfin, désespéré, ne sachant que devenir, il s'était appujé contre la margelle de la citerne, lorsque ses regards se portèrent vers l'ouverture.

— Qu'est-ce que cela? dit-il.

— C'est la citerne, reprit Pâquerette.

— La citerne!... Est-elle profonde?

— Deux ou trois pieds d'eau au plus, dit-on. 11 venait d'apercevoir une échelle dressée

contre une des voitures de foin qui l'avaient amené. Il courut la prendre et la faisant glisser jusqu'au fond du puits :

— Voilà ma cachette toute trouvée , dit-il. Pour rester quelques heures les jambes dans l'eau , je n'en mourrai pas. Dès que je serai au fond , tu retireras l'échelle , et lu la remettras à sa place ; puis quand ce damné visiteur sera parti , tu viendras me la tendre ; je sortirai , et nous partirons.

— Et moi , où aller? demanda Pâquerette.

— Sur la terrasse ; la grille de ce côté est ouverte. Tu sais qu'entre les arbres qui ombragent celte terrasse il y a des haies de buis , cache-toi derrière une de ces haies , et de là observe , écoute, et viens dès que tu jugeras le moment favorable.

En disant ces mots il se mit à descendre ; mais arrivé au niveau de l'eau, il eut la pensée d'étendre les bras afin de s'assurer s'il ne trou-.

verait pas un endroit plus commode que la vase pour se poser. En effet , le rocher faisait une saillie qui présentait une place assez large pour qu'on pût s'y tenir assis ou couché : il s'y installa , et disant à Pâquerette d'enlever l'échelle , il la vit bientôt s'élever et disparaître , et il demeura seul.

LA CIIEME.

En ce momenl le capitaine Prost était fort peu rassuré sur les suites de son expédition au château de l'Aigle. Sans parler du danger que courait Pâquerette , et ce danger était grand ,' car son geôlier n'hésiterait pas à la sacrifier à sa sûreté , dans le cas où il viendrait à savoir que la cause de sa disparition était connue ; sans parler de la responsabilité immense qu'il

avait prise sur lui en se séparant de sa bande et en venant ainsi seul se jeter dans les griffes du lion ; ce qui se passait au château était de nature à le préoccuper plus gravement encore, car il y avait dans la conduite du comte un ample sujet de réflexions , qui toutes pouvaient se résumer en ces quelques mots :

La trahison s'est donc glissée parmi nous.

Quoi de plus affreux , en effet, que le dou(e lorsqu'il ne peut se fixer sur rien ! On doute de tout ; de ses amis , de son entourage , de ceux à qui on a eu jusqu'alors le plus de confiance. Jusque-là tout ce qui portait un nom franc-comtois s'en était toujours montré digne , et pas un des rameaux de cet arbre ne s'était détaché du tronc , ou n'en avait été arraché par le vent de la faveur étrangère. Sur quoi compter désormais ? La noblesse qui jusqu'alors avait soutenu avec tant de courage la population , abandonnait elle la cause qui

avait déjà coiilé tant do sang et de sacrifices? ou bien un seul membre de ce grand corps national s'était-il gangrené? Et dans ce cas même un exemple ne seraii-il pas fatal? D'auires seigneurs ne seraient-ils pas tenlé d'imiter le sire de l'Aigle ! Les bourgeois et les paysans, pauvres, ruinés, misérables, pourraient-ils se soustraire à cette influence secrète qui avait pénétré jusqu'au cœur des montagnes! Antide de Montaigu était-il seul vendu? et puisqu'on était parvenu à corrompre cet liomme, qui pourtant avait donné tant de preuves de dévoùment , la corruption n'avait-elle donc pas pu descendre plus bas , et se glisser même jusqu'au scinde la bande des partisans montagnards?

Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau du capitaine Prost, depuis le moment où, retrouvant sa cousine, il avait eu la certitude que la sorcière n'avait pas menti. Une

fois installé dans la citerne, il était là trop seul , trop isolé pour ne pas laisser son imagination errer dans la voie nouvelle que les événements lui avaient ouverte. D'ailleurs » le silence, l'obscurité, la fraîcheur de l'eau, Tattente surtout avec ses impatiences et ses angoisses; tout cela était bien dénaturée faire penser.

Cette citerne , ouvrage de première nécessitédans un château comme celui-ci, perché au sommet d'une montagne à pic, avait été creusée dans le rocher, et occupait tout l'espace compris sous le sol de la cour. Elle était peu profonde, mais 1res spacieuse, et l'eau du ciel qui seule l'alimentait, pouvait s'y étaler à son aise et y déposer son limon, pour s'offrir ensuite pure, fraîche et limpide à l'œil de celui qui venait y puiser.

Le capitaine Prosl était là bien en sûreté; il n'était pas humainement possible de supposer

qu'on pourrait venir l'y surprendre. Sauf les graves préoccupations qui l'agitaient, il était donc parfaitement rassuré quant au présent ; mais il était écrit qu'il ne ferait pas un pas dans ce château sans qu'un nouvel événement vint lui demander une nouvelle dépense de force, de sang-froid, de courage.

Cinq minutes s'étaient à peine écoulées depuis le moment où Pâquerette avait retiré l'échelle. L'eau , d'abord assez violemment agitée, avait ondulé quelques instants, puis elle avait repris son niveau, et les échos de la voûte avaient cessé de répéter le frémissement des vagues qui s'étaient calmées peu-àpeu. Le plus profond silence régnait autour du capitaine.

Alors il lui sembla entendre derrière le rocher auquel il était adossé , comme le souffle haletant d'une respiration pénible. D'abord il y fit peu attention, mais bientôt ce furent

comme des gémissemenls, des plaintes douloureuses ; et cette fois le doute n'était pas possible, il y avait certainement près de lui un être vivant qui souffrait, et dont les sanglots eussent vaineiriont lente d'arriver au dehors, à travers la voûte de granit qui le couvrait. Ou bien ce qu'il entendait alors était-il l'œuvre de quelques-unes de ces puissances mystérieuses dont le paysan dotait le château de l'Aigle, et qui en faisaient un pied-à-terre de Satan ?

Quelle situation! Immobile, le col tendu, l'oreille en embuscade, il écoutait, il attendait! L'obscurité, le silence, l'humidité qui régnait dans cette cavité souterraine, les gouttes d'eau qui suintaient une à une, et tombaient froides et glacées tantôt sur lui, tantôt à ses côtés sur la pierre , tantôt sur la nappe d'eau , dont elles troublaient la surface; ces gouttes d'eau, dont le bruit monotone et

régulier ennuie et fatigue , surtout lorsque l'imagination est frappée, et qu'elle a besoin de surexcitation! puis l'impossibilité de fuir, de s'arracher à un contact qu'on redoute , la nécessité de rester en place , d'attendre ! c'était là , même pour un homme brave et de sang-froid une épreuve terrible; et le cœur du capitaine devait battre violemment.

Aux gémissements et aux plaintes , succéda bientôt un bruit plus distinct , mais d'une autre nature. On eut dit qu'un corps se mouvait et glissait dans les entrailles de la terre.

— Qu'est-ce que cela? se dit le capitaine qui se rappelait alors les paroles de Pâquerette, elle aussi a cru entendre la nuit des bruits souterrains qui l'ont effrayée. Les récits mystérieux qu'on fait dans le pays sur ce châieau seraient-ils vrais? ou bien le sire de l'Aigle aurait-il quelque intérêt à encourager la superstition dans ses croyances ?

Le bruit continua et parut même se rapprocher. Mais il révéla alors une certitude qui ne laissait plus aucun doute : Quelqu'un était là, et ce quelqu'un s'approchait, le capitaine entendait'des pas qui criaient sur le. sable, et une main qui froissait le rocher en s'appuyant sur sa surface humide. Mais ce qui dût l'émouvoir encore davantage, c'est qu'il lui semblait que tout cela se passait prés de lui , à ses côtés; il lui semblait qu'il n'était séparé de son mystérieux voisin que par une gaze qui ne l'empê' chait pas d'entendre , et qui sans doute lui eut permis de voir sans l'obscurité profonde qui régnait autour de lui.

Les pas s'étaient arrêtés. Le capitaine senlit comme la présence d'un corps humain qui le touchait presque et 1 enveloppait dans cette atmosphère de chaleur que tout être vivant rayonne autour de lui; et une voix se fit entendre !

— Qui est là? dit-elle.

li se garda bien de répondre, seulement il respira plus librement: la certitude d'avoir affaire à un être humain calma toutes ses alarmes.

— Qui est là? répéta la voix.

Pour toute réponse, il porta silencieusement la main à son poignard.

— Qui vient ici troubler la solitude de mon cachot? continua la voix.

— Un cachot ! murmura le capitaine, et il lâcha bon poignard.

— Le sommeil ne m'est-il donc plus permis? Yeul-on m'enlever encore les quelques heures de repos que le ciel m'envoie?

— Un prisonnier 1 pensa le capitaine , quel mystère !

— Si tu es envoyé par mon bourreau , si le sire de l'Aigle t'a chargé de m'assassiner ,

voyons, achève Ion œuvre; il y a asèez longtemps que je demande la mort.

Le capitaine ne savait quel parti prendre. Cet homme était sans doute une victime du sire de l'Aigle, et comme tel il avait toutes ses sympathies. Mais devait-il se jeter à sa tète, et s'exposer à manquer le but de son expédition en voulant le sauver? Pâquerette ne devait-elle pas seule l'occuper en ce moment?

Il y eut un instant de silence. L'inconnu écoutait, et attendait; quant au capitaine il se taisait; la surprise, l'influence des émotions précédentes , tout en lui n'était qu'hésitation et inquiétude.

Enfin le prisonnier éprouva^sans doute alors ce que lecapitainc avait déjà éprouvé ; c'est-àdire la présence d'un être vivant près de lui.

— Mais il y a ici quelqu'un , dit-il.

Et au même instant le capitaine sentit une main s'appuyer sur son bras.

A ce contact imprévu, il fit un mouvement pour s'éloigner , mais la main le serra fortement , et la voix lui dit :

— Qui étes-vous? Que voulez-vous?

Alors il se fit un certain mouvement au-dessus de leurs têtes j des chevaux entraient dans la cour de la citerne; conduits par des homme d'armes , dont les épées traînaient à terre.

— Silence! dit le capitaine.

— Parlez! conlinua la voix, qui étes-vous ?

— Peut-être votre sauveur, répondit le capitaine.

— Mon sauveur !

— Oui! votre sauveur! mais parlons bas; que personne ne nous entende; qu'on ne soupçonne pas ma présence ici ; je suis descendu dans cette citerne pour m'y cacher quelques instants.

— Qui étes-vous donc? demanda la voix.

— Qui je suis ! peut-être vous le dirai-je tout à l'heure; mais attendons que le silence soit rétabli dans la cour.

— Non ! reprit la voix, ne restons pas là.

— Mais où aller?

— Dans ma prison.

— Où est-elle ?

— Par ici! étendez le bras! tenez, sentezvous cette ouverture creusée dans le roc? elle communique à mon cachot.

Le capitaine pénétra dans l'ouverture, et, guidé par l'inconnu, il fit environ cinq ou six pas dans une sorte de corridor percé dans l'épaisseur du rocher.

— Nous voici chez moi, dit le prisonnier; tenez, asseyez-vous là, vous serez mieux et vo<is aurez moins froid que dans la citerne.

Il conduisit son hôte dans un coin du cachot, le fit asseoir sur une botte de paille, el se plaça à ses côtés.

— "Vous êtes prisonnier dans^ce château ? lui demanda le capitaine.

— Prisonnier depuis vingt ans !

— Depuis \ingt ans! s'écria le capitaine. Et il prononça ces mots avec un ton au fond

duquel se révélait un violent effort de sa pensée, qui cherchait à coordonner plusieurs événements entre eux.

— Oui, répéta l'inconnu, prisonnier depuis vingt ans ! depuis vingt ans enfoui dans ce cachot! Si vous saviez tout ce que j'ai souffert ! L'homme qu'on retient captif, presque toujours on le séquestre, on l'isole du monde, on lui donne la vie de la brute; obligé de vivre de lui-même, bientôt son cerveau épuisé ne peut plus suffire à alimenter sa pensée, alors il devient fou, ou il s'abrutit; Tisolement le tue, non pas de corps peut-être mais d'esprit ; son corps vit toujours, sa bouche dévore les grossiers aliments qu'on lui jette, son estomac (es

Page 1