‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

— La sorcière ! dit-il ,

— Oui ! c'est encore moi ! répondit-elle.

— Que \iens-tu faire ici ?

— Eh ! vous devriez savoir que j'arrive toujours au bon moment. Ecoutez.

Elle lui dit quelques mots bas à l'oreille.

— C'est le ciel qui t'envoye , femme , s'écria le colonel.

Et s' adressant au curé et au capitaine :

— Attendez-moi , ajouta-t-il , et ne bougez pas jusqu'à mon retour. Je vous annoncerai mon arrivée.

Puis il partit, entraînant avec lui la sorcière.

Pendant ce temps , les deux prisonnières de la tour de l'Aiguille, qui avaient entendu l'exécution suivre de près la menace , écoutaient avec la plus vive anxiété tout ce qui se passait autour d''elles.

Cédant à un mouvement de terreur , lorsque

la voix du comte avait frappé son oreille , la mère de Pâquerette s'était écriée :

— 0 mon Dieu ! protège-nous ! s'il le faut , je lui dirai tout à lui ; peut-être alors son cœur de bronze sera-t-il ému ! Mais elle ! elle! Oh! qu'elle ignore toujours

— Que dites-vous donc , ma mère? demanda Pâquerette , pour qui ces paroles étaient inintelligibles.

— Rien! rien! mon enfant! rien! iMais ne reste pas ici; il y a danger pour toi. Viens! viens !

En parlant ainsi , elle ouvrit une petite porte, à côté de son lit; et, entraînant sa fille, elle lui fit monter un escalier tournant qui conduisait à la plate-forme de la tour. Là , elle la força de se tenir couchée non pas dans la crainte qu'on ne l'aperçut , puisqu'il faisait nuit, mais pour qu'elle fût à l'abri des balles qui sifflaient sur leurs tètes, et venaient s'aplatir contre le

mur ; puis elle redescendit attendre le résultat du combat.

Un instant après, la chambre fut subitement éclairée, et le comte parut devant elle, une lampe à la main.

L'arrivée de cet homme , son aspect lugubre, la firent trembler malgré elle. Il était d'une pâleur livide; les muscles de son visage violemment contractés , annonçaient à l'intérieur une crise terrible. Il était sombre comme l'ange du mal.

En entrant il promena autour de la chambre un regard fauve; puis sans dire un mot, il alla poser la lampe sur la cheminée.

La prisonnière avait observé tous ses mouvements, mais sans avoir l'air d'y prendre garde. Debout près delà fenêtre, elle était immobile et attendait. Cependant que son âme était loin d'être calme ! Si en présence des événements qui se passaient au dehors, elle

pouvait craindre pour elle quelque danger, la pensée de sa fille doublait ses alarmes; l'arrivée du comte ne pouvait qu'être un présage de malheur.

Comme elle, le sire de l'Aigle était immobile. L'œil fixé vers la terre, et sa moustache, froissée dans sa main , il méditait. La prisonnière de son côté ne paraissait pas devoir prendre le rôle actif dans cette scène , de sorte qu'il y eut entre eux une minute de silence, qui , hélas ! fut pour la mère de Pâquerette un siècle d'angoisses. Enfin , ne pouvant plus maîtriser ses terreurs , elle s'écria avec une sorte d'épouvante :

— Mais que voulez-vous donc de moi ?

Le comte releva la tête, et passant sa main sur son visage , comme pour arracher de son cerveau une pensée qui l'obssédait, il parut prendre une violente résolution. Puis, donnant à sa physionomie une expression sardonique ,

il dit en fixant sur sa victime un regard sanglant:

— Femme ! tu me hais bien , n'est-ce pas?

— Non ! répondit-elle , en levant les yeux au ciel ; je vous pardonne !

— Tu me pardonnes ?

— Oui ! Dans la solitude et l'isolement , l'âme s'élève vers Dieu , et puise à cette source féconde la force et le courage. J'ai longtemps souffert, j'ai longtemps pleuré; mais le ciel a eu enfm pitié de moi. Il m'a envoyé un rayon de sa grâce , qui a jeté sur mon trisle passé un voile à travers lequel je ne cherche plus à distinguer les objets. Esclave du serment que j'ai fait au Seigneur de ne plus murmurer, de ne plus me plaindre , je n'ai en moi que des pensées d'indulgence pour tous les maux dont on m'a abreuvée. Voilà pourquoi je vous pardonne à vous que je devrais maudire.

Singulièrement surpris d'un tel langage , le comte reprit après un instant d'attente :

— Tu t'amendes donc enfin? toi, fière et hautaine jusqu'à ce jour; toi, dont rien n'avait pu briser l'énergie; tu redeviens femme, tu trembles ! A mon tour de remercier le ciel de cet heureux changement. ,

— Le ciel ! dis-tu ! malheureux ! ne prononce pas ce mot , ne blasphème pas ! Le ciel est en courroux , il t'a condamne !

— Moi aussi , continua le comte sans s'émouvoir, je me suis amendé; car si tu me pardonnes, je veux mériter ton pardon. Pendant tes longues heures de solitude et d'isolement, ton âme s'est élevée vers le ciel, n'est-cejpas? SoitI mais ton cœur n'est-il pas resté sur la terre? et au milieu de les ferventes prières, un nom n'a-t-il jamais été prononcé ? Eh bien ! que dirais-tu si, après vingt- cinq années d'absence et de séparation, je voks réunissais enfin.

— Je tremble de t'écouter î

— Non ! non ! rassure-toi I tu le reverras

celui que tu as tant aimé; celui pour qui tu m'as si honteusement chassé. 11 t'nimait tant , ce noble sire Arthur de Binans ! et toi, tu avais pour lui tant d'amour ! une passion comme celle-là doit survivre à tout.

— Tu m'épouvantes.

— Une union entre la fière Blanche de Mirôbel et le baron de Binans était chose trop naturelle pour que j'aye pu songer à m'y opposer ; seulement j'ai voulu vous soumettre tous deux à une longue épreuve. J'attendais pour vous réunir une occasion favorable; le moment est enfin venu; remercie-moi.

— Oh ! tais-toi ! tais-toi 1 c'est l'enfer qui parle par ta bouche.

— Eh 1 quoi ! quand je mets le comble à tous vos vœux, tu m'accuses encore!

— Tu me fais peur î car je' devine là quelqu'horrible secret.

— Oui ! s'écria enfin le comte avec rage, un

secret ! le secret de ma haine et de raa vengeance. Pendant qu'enfermée dans cette tour, tu me maudissais et tu appelais sur moi la malédiction du ciel, ton amant, enfoui dans un cachot de ce château, me maudissait à son tour; et moi, placé ainsi entre vous deux, je me repaissais chaque jour de vos tortures.

— Il était ici ! dit-elle avec un ton où se révélaient à la fois une crainte et un doute.

— Ici ! comme toi, en mon pouvoir ! Ah ! vous m'aviez méprisé; et fiers de mon humiliation, vous pensiez me railler impunément et vous réjouir de ma honte en vivant heureux, ivres de vos caresses ; et mon nom eut été prononcé par vous avec insulte entre deux baisers; et j'aurais su tout cela; et j'aurais souffert cet excès d'opprobre ?

— Il était ici ! dit-elle encore.

— Non, non, la fière Blanche avec ses dédains, et le noble Arthur avec sa haine de fa-

mille ne pouvaient pas se jouer ainsi du sire de^ l'Aigle. J'ai dû chercher une vengeance digne de moi.

— Il était ici !

— Mais toute chose doit avoir un terme. Bientôt les deux fiancés vont se revoir : ton époux, si longtemps pleuré, va enfin t'être rendu. Par mes ordres on vient de descendre dans son cachot; dans un instant il sera ici.

Puis il se prit à rire d'une joie féroce.

— Achève! murmura la malheureuse au comble delà terreur; dis! où s'arrêtera cette horrible vengeance?

— Quand il sera là, devant moi, continuat-il, les membres liés et un bâillon sur la bouche, dans l'impuissance de parler et de faire un mouvement, alors je lui dirai : Baron de Binansîje te rends ton bien. A toi désormais l'amour et toutes ses joies, s'ils peuvent te plaire encore.

— Horreur !

— Mais ce qu'il faut que tu saches, baron Arthur, c'est que cette femme que je tenais ici prisonnière, un jour je lui ai dit, moi aussi, des paroles d'amour ; je lui ai avoué que je l'aimais. Moi ! l'aimer ! oh ! oh ! oh ! C'est que ce jour-là, je célébrais l'anniversaire de la ruine de ton château ; il y avait un an que tu étais aussi mon prisonnier. Or, ce jour-là, le vin pétillant de l'Étoile et le rude vin de Château- Châlon avaient coulé à grands flots sur ma table; de nombreuses libations en ton honneur m'avaient rendu l'âme sensible et le cœur tendre. Alors je demandai à cette femme de mettre le comble à ma félicité. Elle a reçu mes baisers, elle s'est évanouie dans mes bras de plaisir et de bonheur, du moins je l'ai cru dans le moment, et moins dun an plus tard, elle m'a donné une héritière ; et maintenant, je ne veux plus prolonger ton attente. La voilà ! elle

est à toi ! Seulement je te l'avais prise jeune et belle, je te la rends vieille et usée; elle était innocente et pure, je te la rends flétrie et déshonorée.

— Mais c'est horrible ! murmura la pauvre femme, altérée par le hideux tableau qu'on venait de dérouler devant elle.

— Oui! Vest-ce pas? reprit-il avec éclat, c'est digne de moi, digne de ma haine. Oui ! je lui dirai tout cela ; puis après je vous enfermerai ici tous deux, et avant de quitter mon château pour jamais, 'je mettrai le feu à cette tour qui deviendra votre tombeau. Ensuite, j'irai sur la roche, qui nous domine, assister à votre agonie. Je veux que les flammes, en s'élevant vers moi, m'apportent votre dernière malédiction, avec votre dernier baiser.

Chancelante, anéantie, la malheureuse s'était appuyée contre le mur et avait baissé la tête comme pour se soumettre d'avance au ju-

gement qu'elle venait d'entendre. Mais les dernières paroles du comte la réveillèrent; elle pensa à sa fille, et se redressant de toute la hauteur de sa taille, elle s'écria avec énergie :

— C'est impossible ! c'est impossible !

Il ne lui répondit que par un éclat de rire. Cet homme, au cœur de hyène, aux appétits de tigre, jouissait par avance du repas sanglant qu'il allait faire.

— C'est impossible ! répéta-t-elle , car je ne suis pas seule dans cette tour!

— Qu'entends-je ?

— Non : je ne suis pas seule ici ! et tu respecteras

— Qui donc, interrompit violemment le sire de l'Aigle, qui donc a osé pénétrer jusqu'à toi ?

— Qui?

— Mais parle ! parle donc 1

En ce moment le valet Tavori du comte se précipita dans la chambre en criant :

— Monseigneur ! le cachot est vide, le prisonnier a disparu.

— Que dis-tu là ?

— Merci ! mon Dieu ! s'écria la mère de Pâquerette. Merci à vous qui l'avez sauvé.

— Alors, tu payeras pour lui, hurla le comte avec rage.

Et se jetant sur elle, il la saisit par le bras et lui dit en la secouant violemment :

— Mais qui jdonc? qui donc est ici avec toi?

— Ta fille ! répondit une voix grave derrière lui.

Il se retourna et recula involontairement à la vue du sire de Binans qui venait de paraître sur le seuil avec Albéric. La prisonnière s'élança au devant d'eux et vint se mettre sous leur protection,;

— Où est Paqueretle , lui ^demanda tout bas sire Arthur.

— Sur la plate-forme.

— L'a-t-il vue? .

— Non, il ignore encore

— Qui es-tu donc? demanda le comte, tout interdit de cette brusque apparition.

— <}ui je suis? répondit le baron de Binans. Vingt années de captivité au fond d'un cachot humide et fangeux, m'ont donc bien changé, que tu ne me reconnaisses pas.

— - Arthur de Binans ! s'écria le comte.

Et il tira son épée ; mais Albéric, prompt comme l'éclair, se précipita sur lui et le désarma.

— Pas de violence ! continua le baron. L'heure de la juslice a sonné. La mesure de tes forfaits est comblée à cette heure. L'enfer, qui jusqu'à ce jour, s'était déclaré pour toi, l'a-

bandonne aujourd'hui ; tu as lassé Satan luimême.

— Livre -moi passage, cria le sire de l'Aigle.

— C'est le ciel qui m'envoye! répondit le baron en s'avançant lentement vers lui. Tu as passé par tous les degrés du crime : le rapt, le \iol, la trahison et l'assassinat. Ilya vingt-cinq ans, tu as enlevé cette femme, à laquelle six ans plus tard, tu as imposé ton hideux amour à la suite d'une orgie, et moins d'un an après, un enfant est né dans cette tour, et a été confié par toi à un homme que tu as amené ici les yeux bandés et le poignard sur la gorge. Cet homme, tu l'as assassiné il y a cinq jours sur la place Louis XI à Saint-Claude, dans la crainte d'une révélation ; mais il était oncle du capitaine Prost, et avant de marcher à l'échafaud, il avait confié à son neveu une cassolette d'or, que la malheureuse mère lui avait re-

mise, à ton insu, pendant cette nuil fatale, et à laquelle était attaché le mystère de la naissance de sa fille adoplive.

— Mais elle est morte!

— Elle est vivante ! elle est ici, dans ce château, dans cette tour, près de sa mère. C'est Pâquerette enfin !

— Pâquerette!

— Pâquerette, que lu as fait enlever, et que tu retiens prisonnière, est ta fille.

— Ma fille!

— Tu doutes encore, n'est-ce pas? Oui, en effet, qui pourrait croire que cette enfant au regard si doux, au sourire si pur, au visage si rempli de candeur et de modestie, est la fille d'Anlide de Monlaigu, seigneur de l'Aigle, le traître, le lâche, l'assassin, l'infâme !

— Ma fille! ma fille ! répétait le comte.

Mais ce n'était plus l'homme menaçant et

furieux qui, un instant auparavant, ivre de sa u. as

haine, neiêvait que vengeance. Bizarre caprice du cœur humain ! Son âme était une fange infecte où tous les crimes, tous les forfaits, toutes les horreurs avaient croUpi pendant de longues années, et y avaient pullulé comme les serpents dans un marais. Son cœur était comme un fumier, que des millions d'insectes hideux ont choisi pour asile et qu'ils rongent sans cesse; et pourtant une perle était restée intacte au fond de cette boue et n'attendait qu'un peu d'air pour reprendre tout son éclat,

A celle révélation soudaine, un souvenir s'était réveillé en lui et l'avait troublé. Si jadis, dominé par sa haine pour une femme, il avait condamné son enfant; depuis, ses entrailles de père s'étaient soulevées quelquefois ; mais habitué qu'il était à étouffer dès leu r naissance ces révoltes du remords, il avait éteint en lui tous les cris de sa conscience. A cette heure solennelle, où la Providence, déchirant enfin le

voile qui le couvrait, le montrait à nu à ceux qu'il avait trahis, sa pauvre nature s'offrit à lui tout entière. Il sentit le doigt de Dieu pénétrer dans les abîmes de son cœur, et y toucher cette (ibre de paternité que l'homme ne peut jamais engourdir tout à fait. Puis, déroulant par la pensée devant ses yeux, le tableau de sa vie, il eut peur! Peur de sa lille peut-être! car à l'heure même où il la retrouvait, le rôle infâme qu'il avait joué dans le monde était connu de tous.

Il s'était appuyé contre la cheminée; et là, tremblant, accablé il répétait ces mots : Ma fille ! ma fille 1 avec un accent triste et douloureux. Et il baissait la tête, comme s'il attendait le coup dont Dieu allait le frapper pour le punir d'avoir profané le sentiment le plus saint.

Le sire de Bin ans s'aperçut sans doute de ce brusque changement, car il reprit d'un ton solennel :

— Oui ! la lille! mais rassure-loi ! il ne faut pas que les rêves dorés de celle enfani soient troublés par de hideux souvenirs. Il ne faut pas qu'elle ait à rougir, même devant ceux qui l'aiment, de crimes qui ne sont pas les siens. Aux yeux de tous elle sera toujours la fille de Jacques Prosl; nous seuls nous nous souviendrons qu'elle a un autre père, mais ce secret nous le garderons fidèlemenl. Quand à elle,

. elle ne saura jamais quel est l'homme qui lui a donné naissance; elle aurait trop de honte d'une semblable origine.

— Ma fille! ma fille ! dil-il encore d'un ton presque larmoyant, car plus il laissait ses idées suivre leur nouveau cours, et plus l'aliendrissement le gagnait.

— Ta fille! non! elle n'a plus d'autre père que celui qui l'a adoptée, il y a dix-huiCans, et dont elle conservera le nom, jusqu'au jour où

elle réchangera contre celui de baronne de Binans.

A ces mots, le comte releva vivement la tête, et son regard étincela de fureur.

— Que dis-tu là? s'écria-t-iL

— Que Pâquerette aime mon fils...

— Ton fils !

— Mon fils que voici, mon fils que lu croyais mort sans doute, et qui fut sauvé du massacre par le dévouement de Jérôme Marcelin, mon vieux serviteur.

Le sire de l'Aigle voulut parler, mais il fut comme suffoqué par la rage qui lui serrait le cœur.

— Pâquerette aime mon fils, continua sire Arthur, elle en est aimée, et dans quelques jours un prétreles unira.

— C'est impossible ! s'écria le comte; le sang des Montaigu se révollerait au contact de celui des Binans.

— Le sang des Binans purifiera dans les veines de Pâquerette le sang des Montaigu; et par ce mariage le nom de Binans vivra, et le château de mes pères renaîtra de ses cendres.

— Non ! non ! jamais ! ma fille! où est-elle! qu'on me la rende! quelle meure plutôt.

Puis, regardant autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.

— Mais qui êtes- vous? ajouta-t-il, que voulez-vous de moi ?.. Eh quoi ! vous avez osé pénétrer dans mon manoir? vous venez ici m'imposer des conditions; m'insulter jusque dans ma demeure? A. moi, mes fidèles ! venez ! accourez tous! qu'on les pende à la grande tour ! venez ! venez !

Un accès de fureur et de rage s'était emparé de lui, il était comme fou !

— Le ciel t'a condamné, s'écria le sire de Binans, en le saisissant violemment par le bras,

cl en le forçant de tomber à genoux. Kepensloi ! et écoute ! écoute !

Une vive fusillade venait de se faire entendre. Le comte, un instant dominé par la puissance de sire Arthur, se dégagea bientôt, et voulut s'élancer au dehors, mais quatre montagnards parurent à la porte, et se précipitèrent sur lui.

— Toute résistance est inutile, s'écria le baron, dans un instant ce château nous appartiendra. Si je le laisse la vie, c'est que j'ai promis de le prendre vivant. D'autres décideront de ton sort.

Aussitôt les montagnards le garrottèrent, et rétendirent sur le plancher, dans l'impossibilité de faire un mouvement. Albéric, guidé par la mère de Pâquerette, moilla sur la plateforme retrouver sa fiancée. Alors le sire de Binans appuya son pied sur la poitrine du comte, et attendit !

Pendant que ces choses se passaient dans la

tour de TAiguille , l'allilude des comballants avait longtemps été la même. Après le dépai l du colonel Varroz, les montagnards, profitant de l'obscurité, élaient restés immobiles et silencieux , rendant ainsi incertains les coups de leurs ennemis, qui finirent même par ne plus tirer au hasard sur des hommes qu'ils ne voyaient pas, qp''ils n'entendaient pas et qui semblaient s'être tout à coup évaporés. Cette immobilité, ce silence eurent alors des conséquences, auxquelles le curé et le capitaine étaient loin de s'attendre. Lç courage des montagnards ne connaissait pas d'obstacles. Intrépides à l'attaque, ils savaient aussi se retirer devant un ennemi plus fort et attendre une occasion de prendre leur revanche. Rien ne pouvait les abattre, ni les fatigues, ni les privations, ni les dangers; pas même ces dangers terribles, situations suprêmes où la mort semble èlre inévitable. Pleins de confiance en

leur chef, ils se jetaient tête baissée au milieu du péril, et en général dans ces coups de main qui exigeaient de la rapidité et de l'audace, il était rare que le premier élan ne fut pas couronné de succès.

Ici, au contraire, ils s'étaient vus arrêtés dès leur début et forcés à l'inaction. Ce contretemps ne produisit pas d'abord sur eux une impression fâcheuse ; ils n'avaient pas reçu l'ordre de battre en retraite, donc tout n'était pas désespéré. Mais ils se trouvaient alors au château de l'Aigle! au château de l'Aigle, centre de mystères diaboliques, de sorcelleries infernales, qui, racontés à la veillée, avaient plus d'une fois troublé leur sommeil ! Au milieu de ce silence, qui avait tout à coup succédé au fracas de la bataille, leurs cerveaux ne purent se défendre d'une certaine impression, conséquence de leurs souvenirs. Leur imagination surexcitée et par le danger, et par

l'inquiétude, une fois lancée dans cette voie, fit des progrès si rapides, qu'en un instant, une secrète terreur s'empara de tous les cœurs.

En pareil cas, l'homme, dont l'esprit se noyé dans une folle superstition, cherche à se rattacher à quelque idée terrestre, dont la puissance peut conjurer, à ses yeux, l'influence supposée de Satan. Les montagnards avaient au milieu d'eux un talisman qui, en plein jour, eut suffît pour les rassurer complètement; mais la nuit était si noire qu'à peine ils pouvaient distinguer les objets à quelques pas, et son obscurité ne contribuait pas peu à ce malaise général.

Alors un murmure gronda sourdement de tous côtés, et un mot, porté de bouche en bouche, fit bientôt le tour de l'esplanade. Chacun se disait :

— La robe rouge ! la robe rouge! où est la robe rouge?

Et chacun se demandait avec une sorte d'angoisse, si la robe rouge avait perdu sa vertu, et si le curé Marquis était encore vivant.

Le capitaine, comprenant aussitôt le danger d'une pareille croyance, si rien ne venait la contredire, s'empressa de passer dans les rangs, pour rassurer ses hommes et ranimer leur courage. Mais des paroles peuvent-elles lutter contre l'entêtement de la superstition? On lui répondait :

— La robe rouge! la robe rouge! Nous

voulons voir le curé ! nous voulons voir la

robe rouge !

11 n'y avait pas à hésiter ! attendre, c'était augmenter la défiance et donner raison à la crainte.

— Que faire ? demanda le capitaine au curé.

— Puisqu'ils veulent me voir, ils nie verront, répondit celui-ci après avoir réttëchi quelques instants. Yarroz tarde trop longtemps à reparaître ; il faut en finir. D'ailleurs la frayeur de nos hommes tournera à notre profit. Autant ils sont timides et tremblants à présent qu'ils me croient mort, autant quand ils m'auront vu, ils deviendront fous, ivres. Fais allumer des torches?

— Comment?

— Tu n'as pas l'intention, je pense, d'attendre le jour.

— Non! mais

— Fais donc ce que je dis.

— Mais vous allez devenir un point de mire pour l'ennemi !

— Qu'importe ! — Et d'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, ne suis-je pas invulnérable.

Il se plaça au milieu de l'esplanade, ayant à ses côtés le capitaine et Kiinkanno, puis six

hommes se rangèrent autour d'eux et allumè- 1 ent des torches.

A la vue de la robe rouge les montagnards poussèrent un hourra, leur crainte s'évanouit et la réaction, opérant en sens inverse, leur donna une exaltation extraordinaire.

Une décharge épouvantable partit au même instant des remparts. Alors le curé brandit sa hache «n leur criant :

— Qu'on éteigne les torches! En avant!

Saint-Claude et la Cuzon !

— Saint-Claude et la Cuzon ! répétèrent les montagnards.

Et ils se précipitèrent dans le fossé pour tenter l'escalade, pendant que le curé chancelait, et tombait dans les bras du capitaine. Une balle lui avait traversé la poitrine.

— Mon père ! mon père ! qu'avez-vous donc, s'écria celui-ci.

— Silence! silence! répondit Marquis avec

effort , qu'ils ne t'entendent pas. Je buis blessé !

— Blessé!

— Blessée mort!.... Mais avant de mourir,

je Écoute! les montagnards croient à la

robe rouge laisse-les croire.... qu'ils ne

sachent pas que le curé n'est plus

— C'est impossible! murmurait le capitaine en pleurant, c'est impossible 1 vous ne pouvez pas mourir!....

— Écoute : continua Marquis d'une voix

faible Tu m'enterreras dans le champ

Sarrazin, au-dessus de la grotte de Varroz

Il faut que le secret de la robe rouge meure

avec moi garde-le bien garde bien le

secret de la robe rouge

Il lit quelques violents efforts, comme s'il luttait contre la mort qui l'envahissait -, puis il ajouta encore :

Adieu 1

Et il expira !

En présence de cetit.

laine demeura quelques muiv genoux devant ce cadavre; son œil seséc» oublia presque qu'il était de ce monde. To sa douleur s'était concentrée au cœur; douleu» sourde, mais bien plus cruelle que celle qui peut trouver une issue et se répandre au dehors. Il se leva enfin, et faisant un violent ef- ' foi''^ P^"^ ^'-''^ maître de lui, il dit à Klinkano :

'f u î a."^ entendu 5 il faut que le secret de

la robe rouge soiî fidèlement gardé. Charge-le donc sur tes '.épaules eî va le porter là, en face du château, au pied des rochers qui servent de retraite à la Youivre. Ne le quiUe pas; quand tout sera terminé ici, je te rejoind:^ai.

Sanâ répondre un seul mot, KUnkanno obéit et disparut bientôt; pendant que le capitaine

en

seras \engé î .ectrisés par la vue de , qui était venue si à pro- ^ei un dôrïiCHli à leurs superstitieuses reurs , et comme honteux de leur hésitation u'un instant, s^Haient élancés sur l'ennemi. Mais les Gris les reçurent vigoureusement. Réunis dans des limites assez étroites , n'ayant plus, corn me dans le premier assaut, une aussi grande étendue de remparts a défendre, ils pouvaient agir efficacement; leur petit nombre, n'étant pas dès lors dans la nécessité de se déployer , présentait une masse compacte, capable de résister longtemps, si même elle îie triomphait pas de la valeur des assailla ils.

Le combat devlni itnible. Si ia position des assiégés était meilleure , les assiégeants

nvaient pour eux une bravoure à toute épreuve, et un premier échec à renger. Aussi y eut-il (Je part et d'autre une opiniâtreté d'attaque et de résistance , qui fit bien des vides dans les rangs des deux partis.

Les Montagnards avaient tout contre eux. Tout leur manquait, jusqu'à cette émulation qui double les moyens. Cependant ils étaient trop habitués à vaincre pour qu'une difficulté, quelque grande qu'elle fut, put les décourager; au contraire, la résistance des Gris était plutôt faite pour augmenter leur ardeur. Mais que peut l'homme contre l'impossibilité ? Chassés d'une position presqu'au moment où ils venaient de s'y établir , ils allaient plus loin faire une nouvelle tentative , et là, ils subissaient le même sort. C'était partout et toujours une lutte acharnée, dont l'issue demeurait incertaine, et dont le capitaine Jui-

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môme malgré sa bravoure , ne pouvait triompher.

Il y eut alors parmi les Montagnards un moment de doute ^ et la démoralisation allait peut-être suivre de près ; mais Dieu veillait sur eux. Ces mots : Saint-Claude et la Cuzon, partis de l'intérieur même du château , vinrent rassurer leurs cœurs prêts à faillir; et changer la face des choses.

— C'est le colonel Varroz, s'écria le capitaine, allons, enfants! courons le rejoindre.

Pris entre deux feux, les Gris ne pouvaient plus tenir. La même raison , qui d'abord leur avait donné l'avantage, l'obscurité, leur cachant le nombre des nouveaux venus, et changeant leur surprise en frayeur , porta le trou ble dans leurs rangs. En un instant ils se dé-^-vç bandèrent, fuyant de toutes parts, se jetant dans les fossés, escaladant les remparls, glissant le long des rochers ; chacun enfin cher-

chant son salut dans une prompte évasion, ils laissèrent le château au pouvoir de l'ennemi.

En quittant l'esplanade, le colonel et la sorcière s'étaient rendus sur la route, où ils avaient trouvé Albéric et son père fort inquiets et fort ennuyés de leur inaction.

On n'a pas oublié ni la manière dont la vieille Pierrette s'était introduite dans le château de l'Aigle deux jours auparavant , ni la surprise qu'avait causée sa brusque apparition, ni laeonfiance qu'elle avait su inspirer au comte. Or la clef qui lui avait serVi à pénétrer ainsi jusqu'à la chambre d'Antide de Monlaigu , cette clef qui ouvrait une petite porte de fta* située au pied des rochers, et masquée par des broussailles; elle l'avait conservée précieusement , et elle était venue l'offrir aux montagnards.

Le colonel avait compris bien vite le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Guidé

par la sorcière , el suivi d'Albéric et de son père, derrière lesquels marchaient les hommes de réserve , il était entré dans le souterrain; et lorqu'arrivé derrière le tableau qui masquait la porte secrète, il se fut bien assuré que la chambre du comte était bien déserte , il n'avait pas hésité un seul instant à la briser.

Une fois là, Albéric et son père avaient couru à la tour de l'Aiguille et y étaient entrés au moment où le valet du comte venait d'annoncer à son maître l'évasion de son prisonnier. De son côté le colonel s'était empressé d'introduire son monde. Mais cette opération avait pris du temps. Le souterrain était tellement étroit que les hommes ne pouvaient passer que un à un ; aussi avait-il été obligé d'attendre qu'ils fussent assez nombreux , avant de s'élancer hors du bâtiment et de pousser son cri de guerre.

Le colonel rejoignit le capitaine au bas du

perron , et lui raconta en peu de mots ce qui venait de se passer.

— A la tour de l'Aiguille, s'écria celui-ci.

— Inutile de tant se presser, répondit Varroz, on vient de m'annoncer que Pâquerette et sa mère étaient en sûreté, et que le comte est à nous. Attendons!

— Attendons !.... Quoi?

— INous ne sommes que deux ici , et nous devrions être trois.

Le capitaine détourna la tête pour essuyer une larme.

— Qu'as-tu donc^ fils, demanda Varroz

d'une voix altérée; tu ne me réponds pas!

ta main tremble!.... Le curé? où est-il?....

Parle? Mais parle donc!

— Silence! père plus bas! plus bas!

Tout à l'heure encore il me disait : garde bien le secret de la robe rouge.

— Mais où est-il ? où est-il ?

— Il est mort 1

— Mort! répéta lecolonel d'une voix sourde.

Il chancela, et il serait tombé peut-être, si le capitaine ne s'était empressé de le soutenir.

La douleur, les larmes d'un vieillard sont quelque chose d'affreusement triste à voir ; aussi le capitaine Prost ne put-il pas retenir ses sanglots; et pendant quelques minutes ces deux hommes qui venaient de remporter une victoire, pleurèrent comme des enfants. Mais enfin le capitaine , à l'oreille de qui bourdonnaient sans cesse les dernières paroles du curé, se rendit maître de sa violente émotion.

— Allons, colonel, du courage ! il jie faut pas que les montagnards se doutent de la perlo que nous venons de faire. Le curé nous ordonne de garder son secret; il faut lui obéir.

— Tu as raison, répondit Varroz en essuyant sa moustache humide de larmes, il faut lui

obéir, nous le pleurerons quand nous serons seuls. Viens ! viens !

Et s'eflforçant de rester calme, il l'entraîna vers la tour deJ'Aiguille.

En entiantdans la chambre où nous avons laissé le sire de Binans, ils le trouvèrent dans la même position : debout, appuyé sur son épée, un pied posé sur la poitrine du comte et écoutant, sans diie un mot, les hurlements de rage de son prisonnier.

Le colonel ordonna à un Montagnard de le bâillonner, pendant qu'un autre montait sur la plate-forme prier ceux qui s'y tenaient de descendre.

Alors le sire de Binans s'adressant à Antide de Montaigu :

— Tu vas voir pour la dernière fois, lui ditil, la femme que tu as torturée si longtemps, et qui désormais vivra en paix, heureuse du bonheur de son enfant. Pour la dernière fois

aussi tu vas voir ta fille, la fille que tu regrettes, ta fille qui ne saura jamais que tu es son père..

Il faisait des efforts inouïs mais inutiles pour briser les liens qui lui étreignaient les membres.

Pâquerette parut bientôt en compagnie de sa mère et d'Albéric. Le sire de Binans alla prendre la main du jeune homme et celle de la jeune fille, et les unissant, il leur dit :

— Albéric de Binans, et vous Pâquerette, fille de Jacques Prost et cousine du capitaine, vous êtes fiancés à cette heure. Dans quelques jours, Dieu recevra vos serments.

— Yivat! vivat! crièrent à la fois tous les Montagnards présents.

— A genoux! continua le sire de Binans; et vous, femme, bénissez-les.

Tout le monde tomba à genoux, excepté Blanche de Mirebel. Alors l'heureuse mère, étendant ses mains sur la tète d'Albéric et de

Paquerelte, dit d'une voix au fond de laquelle se révélait une ineffable félicité :

— Soyez bénis, enfants, soyez bénis par moi qui ai tant souffert; la bénédiction du malheur sera votre sauve-garde. Soyez bénis aussi, vous tous qui m'entendez, car leur bonheur est votre ouvrage.

Le comte écumait, le sang lui sortait par les yeux.

Albéric et Pâquerette se précipitèrent dans les bras de leur mère; tous les Montagnards se levèrent en silence, pendant que le sire de Binans, qui ne pouvait maîtriser l'émotion qui legagnuit, essuyait furtivement une larme qui s'égarait sur sa joue.

Alors te capitaine, qu'une autre pensée occupait, prit la parole :

— Le moment de l'expiation est venu, ditij, allez! femmes, allez ! et remerciez Dieu du miracle qui i:ous a sauvées. Albéric, prenez une

escorte, quoique toute espèce de danger ait disparu, je l'espère, et conduisez-les au Val. Vous nous y attendrez.

Pâquerette et sa mère se mirent en devoir de sortir; mais arivée sur le seuil, Blanche ne put s'empêcher de jeter un dernier coup-d'œil autour de cette chambre, qu'elle n'avait pas quittée depuis vingt-cinq ans. Son regard même tomba avec une sorte de pitié sur son bourreau, qui sans doute allait expier bien cruellemont tous ses crimes. Puis elle murmura un adieu, et s'éloigna.

Presque au même instant un Montagnard parut à la porte :

— Capitaine, dit-il, vos ordres sont exécutés, tout est prêt.

Sur un signe de lui, quatre hommes s'emparèrent du comte, le débarrassèrent de ses liens, afin qu'il put se mouvoir et marcher, et le poussèrent dehors.

Une minute après, le château était désert, et tous les Montagnards étaient rangés sur les hauteurs voisines. Le capitaine, le colonel et le sire de Binans s'étaient placés sur la grande roche à droite^ ayant devant eux Antide de Montaigu, toujours bâilloné et bien gardé.

Alors une odeur de fumée, sinistre précurseur d'un désastre, se répandit de toute part. Bientôt la fumée elle-même s'étendit comme un épais brouillard sur le château; et enfin quelques jets de flamme percèrent peu à peu l'oscurité.

Des cris de joie, répétés au loin par les échos de la montagne, accueillirent ses premières lueurs. Le comte poussa des gémissesements étouffés.

— Antide de Montaigu, lui dit gravement sire Arthur, par toi le château de Binans a été réduit en cendres. Il en sera fait ainsi de ton manoir.

Jl voulut se précipiter clans l'abîuie qui s'ouvrait béant devant lui, et chercher ainsi à échapper par le suicide à cet excès d'ignominie; mais les hommes qui le surveillaient le retinrent, et le forcèrent de rester en place.

La flamme d'abord timide, s'enhardit bientôt. Dominant la fumée qui l'élouffait, et grandissant à mesure qu'elle dévorait, elle Unit par envahir tous les bâtiments, qui en quelques instants devinrent un vaste brasier, éclairant au loin les vallées, et disant aux populations étonnées d'un tel spectacle : Là s'accomplit un grand acte de justice et de vengeance.

Mais au milieu de cette fournaise ardente, la tour de l'Aiguille seule restait obscure et silencieuse. Le sire de l'Aigle s'en aperçut et il ne put réprimer un mouvement de joie. Hélas! l'espoir qu'il avait conçu fut de courte durée. H venait à peine de faire cette remar-

que, que la sorcière parut sur la plaie-forme, ayant à la main une torche allumée.

Donnant à sa voix assez de force pour qu'elle put dominer le bruit de l'incendie , elle s'écria avec une sorte de délire :

— J'avais juré qu'on me verrait un jour sur la tour de l'Aiguille, une torche à la main. Mort à toi, Anlide de Montaigu ! Périsse à jamais ton nom', et jusqu'au souvenir de Ion passage sur cette terre !

Puis elle disparut, et une minute après la tour fut emhrasée.

— Anlide de Montaigu ! s'écria le sire de Binans , tu as entendu celle femme. Oui ! périsse à jamais ta mémoire. Cette tour, qu'en toute autre circonstance on laisserait debout pour perpétuer un nom et un souvenir , cette tour disparaîtra comme le reste; tout sera nivelé , et demain on cherchera la place où s'élevait la château de l'Aigle.

Ce fjue. souffrait alors ce malheureux dans son orgueil est impossible à exprimer. II eut préféré mille morts à une pareille agonie.

Tout à coup les rangs des montagnards , qui se pressaient autour d'eux, s'ouvrirent , et livrèrent passage à la sorcière.

— C'est encore moi, dit-elle, moi, qui viens remplir la dernière scène de la comédie que je joue depuis si longtemps.

— La sorcière 1 la sorcière! murmurèrent tous les assistants.

— Il n'y plus ici de sorcière . s'écria-telle ; à présent que l'œuvre est accomplie, la vieille Pierrette peut déchirer le voile, elle peut parler.

— Monseigneur ! continua-t-elle en s'adressant au sire de Binans, il y a vingt ans, un homme et une femme , que vous aviez comblés de vos bontés , se jurèrent eh secret de se dévouer pour votre famille. L'homme se chargea

de votre fils ; la femme se mit à votre recherclie. Jérôme Marcelin vous a rendu Albéric, et la vieille Pierrette Marcelin a quelque peu contribué à votre délivrance. Monseigneur! nous avons tenu parole.

— Est-ce possible!.... Jérôme Marcelin, distu! Eh quoi! tu serais....

— Sa femme? Oui ! Monseigneur ! ancienne dame d'atours de la baronne Blanche de Mirebel; et depuis.... sorcière! Dieu n'a pas voulu me laisser la joie de revoir Jérôme dans ce monde , mais je le retrouverai dans l'autre.

— Femme ! femme ! s'écria le sire de Binans les larmes aux yeux, en lui tendant la main, sois bénie ! sois bénie !

Mais alors leur attention fut dirigée ailleurs.

La tour de l'Aiguille venait de s'écrouler avec un fracas épouvantable. Ses débris , roulant sur la pente de la montagne , étaient allés au loin joncher le fond de la vallée. En se bri-

sant , ses murailles avaient laissé à découvert un foyer ai dent , du centre duquel des nuages d'étincelles s'élevaient jusqu'aux nues.

Alors il purent voir un serpent ailé aux ailes étincelantes, à la tête lumineuse, tourbillonner au-dessus des flammes qui dévoraient le château de l'Aigle, en poussant des cris de détresse. C'était la Vouivre! tous les Montagnards, le sire de Binanset même le sire de l'Aigle tombèrent à genoux.

Par son vol rapide et désordonné, par les cris et les plaintes douloureuses dont elle faisait retentir les airs , on eut dit qu'elle voulait s'opposer à cet acte de destruction. Tantôt elle plongeait jusqu'au sein des flammes, tantôt elle s'élevait à une hauteur prodigieuse, pour redescendre ensuite et recommencer sa course aérienne toujours dans le même cercle.

Longtemps elle passa et repassa ainsi sur

le château, et longtemps tous ies assistants, subjugués, la suivirent du regard.

Pourtant peu à peu son vol cessa d'être aussi rapide et ses cris d'être aussi perçants. A mesure que le feu diminuait, on eut dit que ses forces diminuaient dans la même proportion. Et même vint un instant où ses ailes ne s'agitèrent plus que faiblemcn(, et où sa voix perdit toute son âcreté.

Enfin elle poussa un dernier cri; et, Ausant un violent effort, elle s'éleva encore à une grande hauteur. Elle demeura là quelque instants immobile et silencieuse; puis, plongeant tout à coup dans l'obscurité avec une rapidité effrayante, elle disparut au milieu des rochers, qui lui servaient de retraite.

Les flammes venaient de s'éteindre; la dernière étincelle avait brillé; l'obscurité la plus complète avait remplacé l'immense clarté, qui pendant deux heures avait éclairé cette partie

de la montagne; il était minuit!

LAGROTTEA VARR0Z(5).

Une heure s'était écoulée depuis que l'incendie qui avait consumé le château de l'Aigle s'était éteint. Au pied des rochers habités par la Vouivre, deux hommes étaient agenouillés devant un cadavre , et pleuraient.

Le vieux colonel Varroz tenait dans sa main une main du curé Marquis et répétait d'une voix entrecoupée de sanglots :

— Mort! mon! C'est vous qui l'avez voulu! mon Dieu ! Je n'ai pas le droit de murmurer. Mais que ferai-je désormais dans le monde? Depuis tant d'années nous ne nous étions pas quittés ! j'espérais toujours que nous finirions ensemble. Mort ! il est mort! Et moi , il faut que je vive, que je vive seul, privé de son amitié! Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas destiné la balle qui l'a frappé? Mort! mort! il est mort!

Et le vieillard, cédant à sa douleur, courbait la tête et appuyait son front sur le front glacé de son ami.

Le chagrin du capitaine pour être moins expansif , n'en était pas moins violent. Immobile , le regard fixe, il ne laissait échapper aucune plainte, son œil ne trouvait pas dans ses cavités une larme à répandre, l'est que si s idées suivaient un autre cours , c'est qu'il sentait toute l'importance de la perte qu'il venait

de faire. Sans parler de l'affection toute filiale qui l'attachait au curé Marquis , et qui devait lui causer bien des regrets; le vide que laissait après elle cette mort si inattendue le jetait bien en dehors des affections de famille. Le curé était l'âme de la montagne; sans lui que deviendrait-elle , si une nouvelle invasion ramenait de nouvelles campagnes? Ces réflexions , quoique nées dans un cerveau aussi jeune, puisque le capitaine Prost n'avait que vingt ans, n'en produisaient pas moins sur lui une impression profonde ; et pour la première fois de sa vie , peut-être, il pensa ! Sa pensée avait là une mine féconde à exploiter , une mine si féconde qu'elle l'épouvantait; car il comprenait alors toute la responsabilité que la mort du curé assumait désormais sur sa tête.

Ils furent tous deux arrachés à leur douleur par l'arrivée de Klinkanno.

— Capitaine, dit-il, j'ai trouvé une charrette dans le moulin du Saut-Girard, elle nous attend sur la route. Nous pouvons partir.

Us se levèrent, et sur un signe du capitaine, Klinkanno chargea sur ses épaules le cadavre du curé. Alors le colonel , étendant une main sur la tête du capitaine, et élevant Tautre vers les rochers :

— Vouivre! s'écria-t-il, toi, notre bon génie, notre bienfaitrice! Le curé est mort! tu as donné asile dans tes domaines à sa dépouille mortelle. Quant à moi, je sens que je ne tarderai pas à le rejoindre. Veille toujours sur notre enfant , et , lorsqu'il sera seul dans ce monde , préserve-le de tout danger. Adieu ! "Vouivre! Adieu! Esprit tutélairede la montagne! Adieu!

Un instant après, ils étaient sur la route. Klinkanno déposa dans la charrette le cadavre du curé, et se chargea de la traîner jusqu'à sa des-

tination. Le colonel et le capitaine se placèrent de chaque côté, et ce triste et mince cortège se mit en marche pour le Champ-Sarrazin.

Derrière le-châleau de la Tour-du-Meix, à une grandelieued'OrgeletjUnpeuen amont du Pontde-la- Pile, l'Ain, qui coule là entre deux montagnes, fait un coude qui forme une presqu'île sur sa rive droite. Les traditions fort anciennes prétendent qu'à l'époque de leur invasion sous Charles-Martel les Sarrazins y avaient établi un camp. Ce qui donne quelque crédit à celte interprétation, c'est que d'abord cette presqu'île est par sa nature une véritable forteresse, bornée qu'elle est du côté delà vallée par des rochers à pic qui s'élèvent sur un talus boisé, lequel descend jusqu'au bord de la rivière. Et ensuite on trouve encore aujourd'hui des vestiges d'un reste de construction fort ancienne, qui la séparait du continent et en défendait sans doute l'accès de ce côté. Quoiqu'il en soit, le paysan

a toujours nommé ce lieu le Champ-Sarrazin, et ce nom s'est conservé jusqu'à nous.

Le Champ-Sarrazin fut longtemps un épouvantai! pour cette partie des montagnes. Sans cloute des siècles s'écoulèrent sans qu'aucun être humain osât franchir ses limites et pénétrer au milieu des broussailles qui le couvraient. C'était, disait-on, un pied-à-terre de Satan, le rendez-vous de tous les esprits malins, de tous les follets du pays. A l'époque dont il est ici question, la superstition avait trop de prosélytes pour que cette croyance ne fut pas accréditée ; et la terreur qu'inspirait ce lieu, sur lequel le diable lâchait chaque nuit ses bandes infernales, devait en faire un désert. C'est pour cela sans doute que le curé avait demandé à y être enterré-, il était bien certain d'avance qu'on n'irait pas chercher là le secret de la robe rouge.

Pour exécuter fidèlement les dernières vo-

lonlés du mourant, le capitaine ne \oulant pas donnera ses hommes le moindre soupçon, et craignant surtout le regard indiscret des paysans qu'il ne manquerait pas de rencontrer en chemin pendant le jour, résolut de proliler des heures de nuit qui lui restaient après l'exécution de la première partie de la sentence prononcée contre le sire de l'Aigle.

La distance qu'il avait à parcourir n'était pas fort longue, car il n'y a pas plus de trois lieues, dites de pays, des rochers de la Vouivre au champ Sarrazin, surtout en allant en droite ligne. Cependant le capitaine n'était ^'* pas sans inquiétude. Était-il effrayé de l'importance de sa mission? ou bien la nécessité où il se trouvait de voj'ager sans escorte, causait-elle ses alarmes? En tout cas, il n'avançait qu'avec les plus grandes précautions, prêtant Toreille au moindre bruit et ayant soin d'éviter les routes, les grands chemins, en un mot

tous les lieux où il pouvait craindre une rencontre.

Jusqu'au village de Tlioiria, leur voyage fut très heureux. Des Petites-Chietles ils allèrent, à travers champs, à Saint-Maurice, puis ils passèrent au-dessus de la vallée de la Franée, et longeant la côte sous Ghâtel-de-Joux , ils arrivèrent à Thoiria sans encombre.

Alors le capitaine proposa de gagner la roule de Saint-Claude qui conduit au Pontde-la-Pile. Comme ils devaient nécessairement traverser la rivière, c'était plus commode: et comme il faisait encore nuit noire, cette proposition ne pouvait pas passer pour une ^imprudence. Le colonel ne fit pas d'objections et on se remit en route.

A un quart de lieue du Pont-de-la-Pile environ, alors que nos voyageurs se croyaient au port, Klinkanno, qui traînait la charrette, s'arrêta tout à coup.

— Capitaine, dil-il, u'eiUenclez-vous rien?

— Nonl

— Écoutez bien !

Un bruit sourd troublait au loin le silence de la nuit. Le capitaine se coucha à plat-ventre et appuya son oreille sur le sable de la route.

— Eh bien ! demanda Klinkanno , me suis-je trompé?

— - Tu as raison, s'écria le capitaine en se le\ant, en avant ! en avant ! il y a du monde derrière nous.

Ils prirent aussitôt le pas de "course et s'éloignèrent le plus vite possible.

Le son vague, sourd, lointain, qu'ils avaient entendu, se rapprocha bientôt, et malgré le bruit qu'ils faisaient eux-mêmes , ils purent quelques instants après, distinguer des pas précipités.

— On nous poursuit donc, murmura le

capitaine , pourtant il est impossible qu on sache qui nous sommes.

— Ce sont peut-être des Gris maraudeurs qui courent à l'aventure, répondit Klinkanno, il se peut bien qu'ils nous aient entendus.

— En ce cas, courons! courons!

Mais la charrette les embarrassait et par son roulement trahissait de plus en plus leur présence. Les pas qui les suivaient gagnaient sur eux de vitesse.

En arrivant au Pont-de-Ia-Pile, la route fait un coude au sommet de la montagne et suit une pente rapide. Nos voyageurs allaient s'engager sur le pont, lorsqu'un murmure confus de voix leur annonça l'approche de ceux qui les poursuivaient.

— Il n'y a pas à hésiter, dit tout bas le capitaine, nous sommes découverts. Cachonsnous dans le bois, ils perdront peut-être nos traces.

En parlant ainsi il saisit le cadavre du curé, le jeta sur son épaule, donna un coup de pied à la charrette qui alla se renverser au milieu du pont, et s'élançant du haut d'un rociier à sa droite, il disparut dans le bois qui tapissait la montagne, suivi de Klinkanno et du colonel.

Ils se tinrent un instant immobiles, et ne lardèrent pas à entendre et à voir passer audessus de leurs têtes ceux qui leur causaient une alarme aussi vive.

— Je ne me suis pas trompé, murmura Klinkanno, ce sont des Fâcheux ; j'ai reconnu à la lueur du ciel celui qui marchait le premier. Ils nous ont pris sans doute pour des paysans attardés, ou pour des marchands de bestiaux, et ils veulentnous dévaliser.

Arrivés au milieu du pont, les Gris s'arrêtèrent devant lacharrelle renversée, on eut dit qu'ils se consultaient ; puis ils passèrent outre en courant.

— Ne restons pas ici, dit alors le capitaine, tâchons de trouver un gué pour passer Teau, ou passons à la nage. De l'autre côté nous sommes sûrs de trouver un abri pour la nuit dans la caverne favorite du colonel. Là, d'ailleurs , nous serons presque au terme du voyage, puisque cette grotte est au bas du rocher sous le Champ-Sarrasin.

Klinkanno prit les devants. Écartant les branches avec précaution et glissant dans !e taillis, en faisant le moins de bruit possible, il fraya ainsi un chemin au capitaine, toujours charge de son précieux fardeau, et au colonel qui fermait la marche.

Cependant les Gris, toujours courant, étaient arrivés au haut de la côte opposée, et avaient été singulièrement surpris de ne rien voir, et surtout de ne rien entendre sur la route qui se déroulait devant eux. Ils revinrent aussitôt

sur leurs pas, et se mirenl à guetter et à écouter dans toutes les directions.

Soit que les fugitifs aient été trahis par le bruit qu'ils faisaient involontairement en s'éloignanl, soit instinct de la part de leurs ennemis, il.s ne tardèrent pas à se convaincre de cette vérité : qu'on était sur leurs traces, qu'ils avaient affaire à trop forte partie pour pouvoir songer à répondre à la force par la force, et que la fuite devenant de plus en plus difficile, ils ne voyaient pas pour eux de chance de salut.

Cependant le capitaine ne perdit pas son sang-froid. Ils étaient arrivés presque vis-à-vis la presqu'île que couronne le Champ-Sarrazin, et par conséquent en face de la grotte de Varroz, ou grotte « Varroz comme disait et comme dit encore le paysan. En cet endroit, il y avait un espace de cinquante pas environ tout à fait à découvert entre le bois et la rivière.

— jNoos n'avons pas deux partis à prendre,

dit le capitaine à ses compagnons. Vous les entendez, ils ne sont plus qu'à quelque pas de nous. Courons hardiment à la rivière, mettons-nous à la nage, une fois de l'autre côté, gravissons la côte sans regarder en arrière, et allons nous réfugier dans la grotte. Ici la rivière est large et profonde; peut-être ne pourront-ils pas ou n'oseront-ils pas nous suivre, Venez! venez !

Et sans plus attendre, il serra fortement le cadavre du curé qu'il n'avait pas quitté, et s'élança hors du bois. Klinkanno et le colonel le suivirent, et tous trois se précipitèrent dans l'eau et nagèrent vigoureusement vers la rive opposée.

Ce mouvement rapide attira bientôt tous les Gris au bord de la rivière; et ces mois: Les voilà! les voilà! furent répétés par eux avec de grands cris. Ils furent un instant incertains de cequ'ils devaient faire; et par manière cl'acquit;

ils déchargèrent au liasard leurs armes sur les fugitifs. Grâce à l'obscurité, les coups ne pouvaient pas être ajustés, aussi cette première décharge fut-elle sans effet. Une autre la suivit de près et n'eut pas un meilleur résultat; mais une troisième atteignit son but. Varroz laissa échapper un cri de douleur, et dit au capitaine :

— Ta main ! fils, ta main ! je suis blessé ! Le capitaine était déjà assez embarrassé du

cadavre qu'il poussait devant lui. Ce lut Klinkanno qui courut au secours du colonel. Mais heureusement ils touchaient au rivage.

Le cri poussé par Yarroz, avait été entendu des Fâcheux. Trois de ces bandits, plus hardis que les autres, se jetèrent dans l'eau et nagèrent vers l'autre bord. Leurs camarades allaient peut-être suivre leur exemples, lorsque leur chef leur dît:

— C'est inutile. Le Pont-de-ia Pile n'est pas

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