‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · LE FANTOME BLANC · texte numérisé non relu

LE FANTOME BLANC

— Dors 1 dors! pauvre enfant! dors sous les yeux de ta mère, de ta mère qui t'a tant pleurée 1 Depuis dix-huit ans, je t'attendais ; depuis dix-huit ans je demandais à Dieu un miracle qui me rendit ma fille; il a eu enfin pilié de moi ; qu'il soit béni ! Dors ! dors ! chère enfant ; laisse-moi me mirer dans tes traits ; laisse-moi réchaulfer mon cœur engourdi et épuisé au

souffle de ton haleine î J'ai tant pleuré ! j'ai tant souffert ! Ma raison souvent a été trop faible pour supporter le poids de mes pensées; alors j'ai été folle! Si tu savais tout ce qu'il y a eu en moi de douleur et de désespoir ! J'ai accusé Dieu ! j'ai appelé sur moi la malédiction du ciel ! j'ai blasphémé! oui, mon enfant , j'ai blasphémé ! Mais le Seigneur, qui sans doute me réservait cette récompense, a souri de ma colère, et s'est montré sourd à ma voix. Merci! à vous, mon Dieu ! qui m'avez rendu ma fille. Désormais plus de séparation ! n'est-ce pas? nous ne nous quitterons plus? Car mon geôlier, mon bourreau ne sait pas mon bonheur. Ébloui par l'éclat du diamant de la Vouivre, il n'a pas vu, sous les plis de mon voile, ma fille évanouie. Lorsque l'obscurité nous a tout à coup ensevelies, j'ai pu lui déro ber mon trésor ; et quand il est venu, dans ma tour, me demander compte de la part que j'a-

vais prise aux événements de la nuit, il m'a trouvée seule; ma fille, cachée sur la plateforme , a échappé à ses regards. Oh î c'est qu'il me l'aurait enlevée, l'infâme! il n'aurait pas voulu me laisser cette unique consolation. Il est parti enfin, il a quitté ce château, et depuis vingt-quatre heures rien n'est venu trouhler mon bonheur. Je suis seule avec ma fille 1 Oh ! faites qu'il en soit toujours ainsi. Regardez-la, mon Dieu 1 comme elle est belle ! vous ne voudrez pas nous séparer encore. Oh !

j'en mourrais! Dors! dors en paix, pauvre

enfant! Ta mère veille et prie pour toi.

Puis celle, que nous continuerons de nommer le Fantôme blanc, s'agenouilla près du lit, sur lequel dormait Pâquerette, et murmura une prière. ■

La nuit commençait à envelopper l'espace. Les rayons du soleil éclairaient déjà d'autres mondes j et c'est à peine si un léger crépus-

cule se répandait dans l'unique chambre de la tour de l'Aiguille, à travers les épais barreaux qui garnissaient la feiiêtre. Le Fantôme blanc était immobile et silencieux, soumis à son unique préoccupation.

Mais alors, du silence qui l'entourait, sortit tout à coup un murmure sourd, lointain, semblable à ces bruits étranges quLcourent dans l'air à l'approche d'un orage; c'était quelque chose de \ague, de confus, capable de troubler l'âme et de faire trembler. Il n'y avait là peutêtre qu'un pressentiment, mais dans la situalion où se trouvait cette femme, son imaginalion avait trop d'aliments à dévorer, pour qu'un rien ne grandit pas à ses yeux dans la proportion de ses idées nouvelles, dont le cours ne demandait qu'un but, qu'un port où elle put aborder.

Elle se leva el demeura debout devant le lit, regardant autour d'elle avec terreur, et faisant

à sa fille endormie un rempart de son corps, comme si un danger la menaçait.

Celte femme était encore belle, malgré les ravages qu'avaient exercés sur elle tant d'années de souffrances. Elle était grande, élancée; elle avait dans la démarche quelque chose de majestueux, et dans les moindres mouvements certains restes de cette distinction qui caractérise les gens des hautes classes. Sur ce visage blafard, osseux, sur ces traits contractés par la réflexion passait de temps à autre un éclair de douceur. Au fond de ces yeux ternes et qui semblaient s'être usés dans les larmes, on voyait encore quelques étincelles de ce feu dont l'âme est le foyer, centre de chaleur et de vie intellectuelle, qui chez elle ne s'était pas entièrement refroidi. Ses cheveux d'un blanc argenté, triste résultat d'un affreux malheur, inondaient ses épaules, semblables à un voile d'innocence, et faisaient ressortir bien mieux

le jais ôe ses sourcils noirs fortement arqués. L'aspect de cette femme était pénible et imposant tout à ia fois. Le passé en avait fait un martyr, le présent la trouvait résignée, et jusque-là l'avenir ne lui avait rien laissé, pas même l'espérance.

Mais depuis l'instant où ses entrailles de mère avaient répondu à ces mots : voilà ta liile. Oh! alors tout avait changé pour elle; et si la nature n'avait pas pu réparer ses pertes, si le corps soumis à la fatale loi de la destruction n'avait pas pu reprendre sa forme primitive, l'âme du moins était sortie de son engourdissement et avait recommencé une nouvelle vie.

Soumise à cette puissance d'action que le hasard avait jeté en elle, elle avait désormais un but, elle n'était plus seule, elle avait un amour. Aussi, depuis vingt-quatre heures que cette révélation l'avait ress'uscilée, avec quelle ferveur, avec quelle religion elle adorait son

idole ! sa fille ! C'était pour elle le monde, la nature, Dieu! c'était tout!

Mais à côté de ce fanatisme, que d'inquiétudes, que de tourments l'attendaient! Pendant toute une journée elle avait savouré son bonheur sans réflexions. Tout entière à ce ravissement qui l'enivrait, elle n'avait pas même eu une pensée pour la crainte. Sa fille venait de s'endormir dans ses bras ; elle avait prié, et le calme de son âme lui avait fait croire que .Dieu l'avait entendue ; puis tout à coup elle s'était comme réveillée et la réalité de son affreuse position s'était présentée à elle.

N'était-ce, comme nous l'avons dit, qu'un pressentiment? ses instincts seuls s'étaient-ils émus ? ou bien ce qui se passait au dehors avait-il réellement agi sur ses sens? Elle écoutait, elle attendait ^t par avance elle tremblait.

Son anxiété du reste ne fut pas de Ion-

gue durée. A ce bruit vague, sourd, confus, qui l'avait tant effrayée, succéda bientôt un silence profond, plus effrayant encore peutêtre ; et une trompette retentit dans les airs, allant frapper les échos de la montagne qui se répondirent de loin en loin.

Pâquerette, réveillée ainsi brusquement, s'élança d'un bond hors du lit en s' écriant avec une sorte d'effroi :

— Où suis-je? où suis-je?

— - Près de moi ! près de ta mère !

— Oh! pardon!.... pardon!.... Je rêvais sans doute.

— Non, non ! pauvre enfant ! ce n'était pas un songe. Mais, silence! silence!

Alors une voix forte, puissante, se fit entendre et prononça distinctement ces mots :

— A toi y Antide de Afmtaigu^ seigneur de l'Aigle, le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Vatroz et le capitaine Jean-Claude Prost, —

Antide de Montaigu ^ comte et seigneur de l' Aigle j tu as vendu la Comté à la Finance; tu as voulu la ruine de ton pays en conspirant contre ses défenseurs. En attendant que le Parlement te juge et te condamne, nous te déclarons, au nom, de toute la province, traître et félon, nous ordonnons que ton château soit rasé et que tu sois appréhendé au corps, si faire se peut, pour être conduit à Dole oit le bourreau t'attend. — Signé : le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Varroz, le capitaine Jean-Claude Prost, chefs du Haut-Jura.

— Qu'est-ce que cela? murmura la mère de Pâquerette, dont le \isage se colora soudain, et dont les yeux prirent tout à coup une teinte d'énergie extraordinaire.

— Ce sonteux ! s'écria celle-ci, ils viennent nous délivrer.

— Nous délivrer!

Et la pauvre femme fut sur le point de dé-

faillir à la seule pensée de délivrance et de liberté.

Mais à l'instant même -son attention fut de nouveau captivée.

A la voix qui avait parlé au nom des chefs delà montagne, une autre voix répondit, et les prisonniers purent reconnaître celle du comte.

— A vous, dit-il ^ qui prenez le titre de chefs de la montagne, moi, Antide de Monlaigu, je réponds : j'accepte votre défi et je vous attends.

Un sifflement se fit entendre , suivi presqu'aussilôt de ces mots : Saint-Claude et la Cuzon! auxquels succéda un cri immense poussé par mille voix qui s'élevèrent jusqu'au ciel.

Semblables à ces loup? affamés qui voyagent par troupes dans les forêts du nord , et qui , flairant de loin une chaumière, y courent en

silence , l'enveloppent, l'entourent d'une form idabie rangée de gueules sanglantes et de dents aiguës; puis tout à coup poussent des hurlements horribles , se précipitent furieux contre la porte , contre la fenêtre , et enfin sur le toît, où ils s'accumulent en grand nombre afin d'écraser la toiture par leur poids et de pénétrer ainsi à l'intérieur; les montagnards s'étaient réunis autour du château de l'Aigle, rempants sur la terre pour ne pas laisser deviner leur approche , se tenant immobiles pour ne pas trahir leur présence , et attendant le signal de leur chefs.

Du reste le sire de l'Aigle avait été prévenu de leur arrivée. Il se trouvait encore au camp français , lorque la nouvelle de la prise de Bletterans s'y repandit. Il songeait alors à partir pour la montagne avant d'aller à Dijon, car il avait laissé au château de l'Aigle des trésors qu'il ne voulait pas abandonner, et des

traces vivantes de certains crimes, qu'il lui importait de faire disparaître. L'audacieux coup-de-main des montagnards ne fut pas de nature à le rassurer beaucoup. Il partit donc en toute hâte , accompagné de deux cents Fâcheux , qui Tavaient suivi au Pays-Bas.

Il ignorait alors si le secret du masque noir était connu ; mais la captivité du Cardinal pouvait lui faire craindre que, pour recouvrer sa liberté, son Eminence n'hésitât pas à le dénoncer. Mille raisons l'engageaient donc à quitter le pays le plus promptement possible, car dans cette dernière hypothèse le capitaine Prost ne larderait pas à le suivre avec toute sa bande.

Dès qu'il eut mis le pied dans son manoir, son premier soin fut de renvoyer parmi ses hommes d'armes tous ceux qu'il soupçonnait ne pas avoir pour lui une fidélité assez aveugle j il ne garda que sa maison qui lui était

toute dévouée ! et les deux cents Fâcheux qui l'avaient suivi. [Puis il distribua les posles, tira de son arsenal des armes et des munitions , et se prépara, en cas de surprise, à une défense énergique. Tout cela avait duré près d'une heure , et il se disposait à se rendre à la tour de l'Aiguille, lorque la voix, qui parlait au nom des chefs montagnards, se lit entendre.

De son côté le capitaine Prost n'avait pas perdu de temps. Après le départ du Cardinal, il se hâta d'envoyer Klinkanno à la grotte du Vai , avec ordre de prévenir le colonel Var-^ roz de tout ce qui se passait, et de lui dire de s© rendre de suite au Saut-Girard avec tout son monde.

En ce moment, il n'avait pas d'autre but que de délivrer Pâquerette et sa mère; le comte n'entrait pour rien dans ses projets; car il ignorait qu'il fût si près de lui ; néanmoins il

fit diligence, et il arriva bientôt au rendezvous.

En approchant du Saut-Girard, il ne fut pas peu surpris d'y trouver déjà ceux qu'il croyait avoir devancés, et devoir le colonel Varroz et le sire de Binans accourir à sa rencontre.

— Je vois que Klinkanno a fait diligence , leur dit-il.

— Oui ! répondit le colonel , mais il paraît que nous nous étions entendus sans nous le dire; au moment où ton envoyé arrivait à la grotte du Val, nous nous disposions à venir ici.

— Comment?

— Je venais d'apprendre qu'Antide de Montaigu avait traversé Clairvaux à la tombée de la nuit, et qu'il se rendait au château de l'Aigle.

— Il est ici! Et moi qui ne songeais qu'à délivrer Pâquerette et le Fantôme blanc !

— Oh ! nous avons un traître à punir et un château à brûler.

Le curé, le colonel et le capitaine se serrèrent la main en silence; puis immédiatement ils se concertèrent , et il fut décidé qu'une déclaration serait faite , et qu'aussitôt l'attaque commenceraii, dirigée par les trois chefs ordinaires des montagnards, pendant qu'Albéric et son père resteraient sur la route avec la réserve , et attendraient des ordres pour prendre part au combat. Plus de quinze cents hommes se trouvaient réunis à la fois dans le vallon d'ilay.

Une fois ce plan arrêté , la colonne se mit en mouvement, et s'avança en silence, rompant sur le flanc de la montagne, comme un serpent qui de loin couve sa proie du regarJ, et tremble qu'elle ne lui échappe au moindre bruit.

Quand, près d'arriver au sommet, elle se trouva en face des rochers qu'habitait |a Voui-

vre , chacun se découvrit, et passa en baissant la tête en signe de respect.

Le château de l'Aigle occupait , comme on l'a vu plus haut , un espace assez vaste. Sa défense exigeait donc une garnison nombreuse, et en ce moment le châtelain était loin d'avoir assez de monde. Imprenable da côté du vallon d'Uay , grâce au rocher à pic sur lequel elle était construite, cette forteresse n'était pas d'un accès impossible du côté du val de Dombief ; aussi ce fut par là que les montagnards dirigèrent leur attaque.

Tous leurs efforts se concentrèrent sur la porte principale, dont le pont-levis une fois baissé, leur livrait passage.

Pendant que deux bataillons, placés en face de chaque côté, faisaient un feu continuel au sommet des remparts, pour en écarter les assiégés , le colonel Varroz et le capitaine descendant dans le fossé , purent dresser des

échelles , et arriver au haut de la muraille. Là ils trouvèrent une résistance vigoureuse, mais soutenus par les leurs, qui les avaient suivis sans hésiter, ils parvinrent à élargir le cercle autour d'eux, et furent bientôt maîtres du dôme de la porte. Alors sans perdre de temps, ils se mirent tous deux à brisera coups de hache les énormes poutres auxquelles étaient attachées les chaînes du pont-levis.

Pendant ce temps le combat continuait.

Les montagnards se succédant sans cesse, arrivaient en foule sur les remparts, et en chassaient partout l'ennemi trop peu nombreux pour lutter. Un instant ils se crurent maîtres de la place en voyant le peu de résistance qu'on leur opposait , et déjà ils poussaient des cris de joie lorsqu'un renfort qui arriva tout à coup, vint rendre leur succès incertain.

Le combat recommença alors avec une nou-

\elle vigueur. Sans l'obscurité qui était alors complète , c'eut été un beau spectacle de voir toute cette bande semblable à une fourmilière, grimpant le long des murailles et pénétrant à l'intérieur , pendant que les deux chefs , perchés sur la porte, bravant une grêle de balles , travaillaient sans relâche la hache à la main.

Surpris d'abord par le retour imprévu des Fâcheux qui avaient commencé par fuir, les Francs-Comtois pourtant ne perdirent pas courage. Mais la lutte continuant à devenir acharnée , ils allaient déjà sinon lâcher pied , mais hésiter, lorsque le pont-levis tomba avec un grand fracas. Un cri de triomphe retentit aussitôt , et en un instant l'esplanade fut envahie.

Le sire de l'Aigle , qui comprit le danger , courut au nouveau chef des Gris :

— Capitaine, lui dh-il, faites sonner la retraite , enfermez-vous dans le château , tâchez de tenir bon encore pendant une heure. Peu

m'importe que les montagnards soient maîtres de l'esplanade , seulement faites en sorte qu'ils n'aillent pas plus loin. Avant une heure, je reviens et je vous emmène vous et tout votre monde par un souterrain à moi connu. Quand l'ennemi pénétrera dans la place, il n'y trouvera plus personne. Encore une fois tenez bon et attendez-moi.

Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Les assiégés se retirèrent en bon ordre, et le second pont-levis, jeté sur le fossé qui séparait l'esplanade du château , se leva derrière eux.

Arrêtés ainsi dans leur marche, les montagnards se consultèrent. Le capitaine voulait immédiatement recommencer l'attaque 5 mais le curé hésitait} il était avare de la vie de ses hommes.

Le colonel sentit alors une main se glisser dans la sienne. Il se retourna vivement et ne put retenir un cri de surprise :

Page 1