RÉUNION
— Que vois-je! dit le capitaine en arrivant près du sire de Binans, nous ne sommes pas seuls 1
— Ne fallait-il pas, lui répondit une voix, que quelqu'un vînt ici vous recevoir et vous empêcher de rouler comme une boule jusqu'au bas de la vallée,
— Qui es-tu donc, demanda-t-il, car l'obs-
curité l'empêchait de distinguer les traits de la personne qui lui parlait.
— Vous ne reconnaissez donc pas ma voix?
— La sorcière !
— Oui, la sorcière qu'on voulait retenir prisonnière à la grotte du Val.
— Mais cette voix que j'ai entendue tout à l'heure, cette voix qui semblait sortir de dessous terre et qui m'a crié : La Cuzon ! la Cuzon ! la Cuzon ! c'était donc la tienne?
— Pourquoi oubliez-vous les renseignements qu'on vous donne?
— Femme! répondit le capitaine en lui tendant la main, pardonne-moi mes injustes soupçons, tu es notre Providence !
Ils se turent quelques instants pour écouter ce qui se passait dans le château, mais tout y était calme et silencieux 5 la tour de l'Aiguille seule faisait entendre un léger murmure.
— Partons ! dit enfin le capitaine.
— Et Pâquerette ! demandèrent à la fois la sorcière et le sire de Binans.
— J'ai été obligé de l'abandonner; mais rassurez-vous, désormais elle ne court aucun danger. Partons ! partons I
Puis s'adressant à la sorcière :
— Toi, qui es venue jusqu'ici , lui dit-il, marche devant et conduis-nous par le chemin le plus sûr.
— Le chemin le plus sûr! mais d'abord vous savez aussi bien que moi qu'il n'y en a pas. Ce que nous avons de mieux à faire, je crois, est de longer le rocher jusqu'à la route.
— Soit! nous te suivons !
Le talus , au sommet duquel ils étaient alors, et qui s'élève depuis le fond de la vallée jusqu'à la base du rocher, offre une pente excessivement rapide; et comme ce n'est qu'un vaste amas de sable, de gravier et de pierres, il est très difficile de se maintenir sur sa sur-
face mouvante : à chaque instant le pied glisse sur un caillou qui roule, ou s'enfonce dans le sable qui s'affaisse sous sa pression ; puis, si alors on perd l'équilibre, on risque d'êlre lancé sur ce plan incliné, où la main chercherait en vain un point d'appui et au bas duquel on trouverait une mort certaine.
Le capitaine, qui connaissait le danger, mais qui avait le pied solide et de l'habitude, se mit à la droite du sire de Binans, de sorXe que le vieillard pouvait s'appuyer d'un côté sur son épaule et de l'autre au rocher.
— Marchons avec précaution, murmura la sorcière, si on nous entendait du château
Mais alors il s'éleva un vent violent qui vint s'engouffrer avec grand fracas dans cette gorge et leur rendit toute sécurité.
— Le ciel se déclare pour nous, lui répondit le capitaine, marche I marche!
Un quart d'heure après, ils étaient sur la route, hors de tout danger.
Alors le capitaine fit sortir de ses lèvres un sifflement doux et prolongé, qui fut à l'iastant même répété de distance en distance et enveloppa bientôt le château de l'Aigle en entier. Des ombres, qui semblaient sortir de dessous terre, parurent de tous côtés et vinrent se ranger autour d'eux, tantôt s''élançant d'un bond du haut d'un rocher sur lequel elles avaient été aperçues, tantôt rasant la terre et se glissant comme une vapeur vers le centre qui les ralliait.
Après quelques minutes d'attente :
— Sommes-nous au complet? demanda tout bas le capitaine.
— Non, capitaine, répondit une voix, Klinkanno et le lieutenant Pille-Muguet sont allés se poster sur la grande roche avec... vous sa-
vez, votre nouvel ami. C'est de l'autre côté; mais ils sont prévenus.
— Les voilà! dit une autre voix.
Le capitaine courut au-devant d'eux, et s'adressant à Albéric :
— Vous allez, lui dit-il, prendre seul le commandement de ces hommes. Courez à la grotte du Val annoncer mon arrivée, je garde avec moi Klinkanno et Pille-Muguet; avant une heure nous vous rejoindrons.
— Et Pâquerette? demanda Albéric dont les regards la cherchaient de tous côtés.
— Je vous parlerai d'elle au Val. Allez! allez! la sorcière va vous suivre.
— Non pas ! répondit celle-ci qui s'était approchée, je ne dois pas vous quitter, capitaine, nous avons à causer ensemble.
— Mais tu ne peux venir avec nous?
— Voulez-vous que je vous serve de guide ? Et elle lui dit quelques mois bas à l'oreille.
— Comment sais-tu cela? demanda* t-il.
— Ne suis-je pas sorcière ?
Après un instant de silence, il ajouta :
— Allez I Albéric. A l'entrée du bois, faites allumer des torches et veillez à ce qu'il n'arrive pas d'accident.
La bande s'ébranla et disparut bientôt.
11 revint près du sire de Binans.
— Partons, lui dit-il tout bas, venez revoir vos amis et retrouver ceux que vous croyez avoir perdus.
— Capitaine, répondit le sire de Binans en lui prenant la main ; à vous toutes les joies et tous les bonheurs! à vous tous les trésors que la justice de Dieu peut donner à un mortel !
— Ma tâche est loin d'être finie pourtant : Pâquerette est toujours prisonnière, et avec elle. .. oh ! je les sauverai ! Et le curé ? quel est son sort aujourd'hui? Mais partons, allons au