‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · YOUS · texte numérisé non relu

YOUS

— Que t'importe? Est-il vrai qu'il soit prisonnier? Est-il vrai qu'il ait été conduit au château de Clairvaux ?

— Yoici ce qui s'est passé : vous aviez donné

l'ordre de me retenir prisonnière au Val; mais comme je voulais venir ici surveiller votre expédition et que je savais le secret du souterrain, j'ai gardé le silence. Vous n'étiez pas à la cascade ronde que déjà j'étais libre; je pensai d'abord qu'il me serait peut-être facile de pénétrer dans le château de l'Aigle à la faveur du mouvement causé par la perception de la dîme, mais c'eût été une folie, et d'ailleurs je rêvais alors un autre moyen : bien souvent j'avais surpris Lespinassou et Brunet yentrer par une petite poterne de fer ignorée de tous, et bien souvent j'avais pensé à m'emparer de la clef. Je savais que des Gris avaient été vus aux environs de Clairvaux, je résolus d'y aller. Après avoir erré tout le jour dans la campagne sans rencontrer personne, je traversais à la tombée de la nuit le bois de Charésier pour venir prendre la grande route à Uxelles, lorsque j'entendis derrière moi des pas nombreux ; je me blottis

derrière un sapin et bientôt j'aperçus à peu de distance de moi le capitaine Brunet suivi d'une douzaine de Gris qui entraînaient le curé prisonnier. Après avoir bien écouté dans toutes les directions : — Ils ont perdu nos traces, dit Brunet. Vous allez conduire le prisonnier au fond de la gorge qui traverse la rivière du lac, sous Clairvaux ; vous remonterez la rive droite et vous rencontrerez un homme auquel vous le remettrez sur le mot de passe. Moi je vais aller rendre compte au maître du succès de cette journée. — Or, je savais que le maître n'était autre que le sire de l'Aigle.

— Le masque noir, n'est-ce pas ? s'écria le capitaine.

— Oui ! le masque noir; et pour venir ici, il n'y avait pas deux chemins. Je pris donc les devants, pendant qu'ils garrottaient le curé, pour rendre toute résistance de sa part impossible. A cinq cents pas de l'endroit où je

les avais laissés, le sentier est coupé par un ravin étroit, au fond duquel un torrent se précipite avec fracas, et qu'on a couvert d'un énorme tronc d'arhre en guise de pont ; je me mis aussitôt en devoir déminer une des assises de ce pont, et attachant une corde à Tune de ses extrémités, j'allai me cacher un peu plus bas dans un buisson et j'attendis. La nuit n'était pas encore noire, je pouvais distinguer ce qui se passait au-dessus de moi. Bientôt je vis Brunet s'avancer tranquillement et mettre le pied sur le pont, je tirai la corde de toutes mes forces ; et l'arbre, se précipitant dans le gouffre, l'entraîna dans sa chute. Je descendis alors, et après avoir cherché un instant, je découvris au milieu des rochers son cadavre mutilé: je le fouillai aussitôt, et, après m'étre emparée delà clef qui devait m'ouvrir le château de l'Aigle, je partis en toute hâte, bâtissant dans ma tète une histoire qui devait expli-

quer au comte ma présence chez lui, et peutêtre me gagner sa confiance.

— Et tu es certaine , ajouta le capitaine, que le curé a été conduit au château de Clairvaux.

-— Du moins je ne doute pas qu'il n'ait été confié à la garde du sire de Beauffremont.

— Eh bien ! avant la fin de la nuit, le sire de Beauffremont m'en aura rendu compte.

— Non pas, capitaine, croyez-moi, ne vous exposez pas encore inutilement. Le curé est pour eux une trop riche capture. Leur intérêt n'est pas de le sacrifier ici où sa mort aurait trop peu de retentissement. Ils veulent s'en faire un trophée aux yeux de la France , et j'ai tout lieu de croire qu'il sera conduit au Pays Bas. La lettre dont je suis chargée en est la preuve.

— Mais cette lettre est entre nos mains une arme inutile.

— Quoique celle lellie soil incompréhen-

slble pour vous , je vous réponds moi , de vous en donner l'explication. Laissez-moi faire!

En ce moment ils entraient dans le bois , et la difficulté de la marche mit fin pour le moment à la conversation.

Après avoir suivi pendant quelque temps un sentier frayé, qui surtout la nuit eut été impraticable pour tant d'autres que pour nos voyageurs, qui sansdouteen avaientl'habitude, ils prirent à gauche et pénétrèrent dans la forêt.

Le bois était excessivement épais, etl'obscu rite trop profonde pour qu'ils pussent s'orienter; leur instinct seul pouvait les conduire; aussi eurent-ils des peines inouïes; et cène fut pas sans laisser quelques lambeaux de leurs vêtements aux ronces, et quelques gouttes de leur sang aux branches des arbres, qu'ils purent arriver au terme de leur course; souvent même ils crurent ôlre éyaiés , et des haltes de-

\inrent nécessaires pour chercher à reconnaître l'endroit où ils étaient; alors un arbre, un fossé ou une clairière leur indiquait la route. Ils étaient depuis une heure au moins dans la forêt, Klinkanno marchait devant, avec la sorcière, et derrière eux Pille-Muguet et îe capitaine qui tous deux guidaient le sire de Binans. Enlin la sorcière s'écria :

— Nous y voici !

Ces paroles produisirent alors le même effet que le mot : terre ! crié du haut du grand mât par la vigie , à des matelots qui depuis six mois sont sous voile.

Le capitaine s'approcha aussitôt , et faisant le tour d'un énorme buisson , devant lequel la sorcière s'était arrêtée:

— Oui! répondit-il, c'est bien cela.

Puiss'adressant à son trompette :

— Allons ! ajouta-t-il , passe le premier, et hâtons-nous !

Klinkanno obéil; et, écartant les branches qui se croisaient en tout sens devant lui , il pratiqua une ouverture assez large , dans laquelle il se glissa, et disparut. Il fut bientôt suivi de tous ses compagnons de voyage , et le buisson , reprenant sa forme première, ne conserva plus aucune trace de leur passage.

Alors ils purent se convaincre qu'ils ne s'étaient pas trompés , et qu'ils se trouvaient bien à l'entrée du souterrain qui devait les conduire à la grotte du Val. Une atmosphère humide pénétra tout à coup dans leur poitrine ; quelque chose de froid, de vague les frappa au visage, pendant que leurs pas, leurs simples mouvements allaient résonner au loin , et se perdaient comme un murmure dans la profondeur de la caverne.

Klinkanno brûla une amorce , et s'étant par ce moyen procuré du feu , il le communiqua à cinq branches de sapin qu'il avait eu soin de

ramasser, chemin faisant; chacun d'eux en prit une et la petite caravane se mit en marche.

L'entrée du souterrain , d'abord fort étroite , puisqu'un buisson suffisait à la masquer, s'agrandissait tout à coup, et formait une sorte de corridor étroit, mais assez élevé, dans lequel deux personnes pouvaient facilement marcher de front, et qui suivait pendant deux cents pas environ, une pente insensible, à l'extrémité de laquelle on arrivait dans une vaste chambre, dont la voûte, s'élevant tout à coup, se perdait à une si grande hauteur que la lumière des cinq torches ne pouvait l'atteindre.

Une promenade dans ces labyrinthes naturels, sous ces voûtes mystérieuses, creusées par la main de Dieu , sortes de canaux qui servent presque toujours à vider le trop-plein ■ des immenses réservoirs que la nature alimente sans cesse dans le flanc des montagnes , a quel- <jue chose de triste, de lugubre, d'imposant.

Sans parler des dangers d'un éboulemenl, qui, en fermant les issues derrière le curieux imprudent, le laisserait en présence d'une lente et horrible agonie, il y a là quelque chose qui serre le cœur et donne à penser.

Le silence , qui y règne , n'est pas le silence de la nuit, le silence de la nature qui sommeille, silence de convention au milieu du quel la vie murmure sans cesse ; c'est un silence glacial, un calme plat, image de la mort. La chauve-souris, oiseau sinistre qui habite ces sombres retraites, et qu'on trouve à chaque pas suspendue par deux pattes à une pointe de rocher, fuit à Taspect des lumières qui viennent profaner ses domaines, et ses cris vont se perdre dans le lointain comme autant de malédictions. On n'entend que son vol, et quelquefois aussi le frémissement du reptile, qui glisse entre deux pierres , et va se cacher dans <iuelquc trou , épouvanté de l'audace du

mortel assez hardi pour arriver jusqu'à lui. C'est une solitude mate, uniforme, qui sépare riiomme du reste de la terre , qui le séquestre au milieu des siens. A deux pas de lui c'est la \ie, la vie du monde avec toutes ses jouissances et ses misères; là, il est comme dans un tombeau.

Mais non ! Et si ces impressions sont les premières qui frappent la pensée, leur sécheresse fait bientôt place à l'admiration. La nature n'est pas une marâtre qui abandonne ses enfants. Le grand architecte qui a bâti le monde a sans cesse un œil tourné vers son œuvre , et son regard pénètre les secrets les plus intimes de la création.

Quoi de plus beau que ces innombrables stalactites, formées parla filtration des eaux, dont les gouttes coulant une à une laissent sur leur passage une partie de leur essence , que les savants ont nommée carbonate de chaux , et

prennent mille figures capricieuses, mille contours bizarres, morceaux d'architecture , de sculpture impossibles à imiter, dentelles merveilleuses, qui jettent un éclat éblouissant, et brillent des couleurs de l'arc-en-ciel ! Quelle plus fidèle image de la grandeur , que ces voûtes immenses dont l'œil ne peut sonder la hauteur ! Et où trouvera-t-on rien qui exprime mieux la misère que ces passages étroits, dans lesquels on est obligé de marcher en rampant!

La nature est un vaste livre dans lequel l'homme doit lire sans cesse ; et si dans ce livre se trouvent quelques pages obscures, qu'il n'oublie jamais que cette obscurité cache toujours une grande révélation.

Mais nos voyageurs étaient trop préoccupés des événements qui se passaient au-dehors, pour faire de semblables réflexions, ils avaient hâte d'arriver.

Pour sortir de la chambre, dans laquelle nous

lesavons laissés, ils furent obligésdese niellre presque à plat-ventre, et de se glisser sous un rocher qui ne s'élevait qu'à deux pieds du sol, dans un espace de dix à douze pas ; après quoi ils purent se tenir debout, et bientôt ils arrivèrent, sans rencontrer de nouveaux obstacles, jusqu'à une ouverture, espèce de cheminée dans laquelleils se glissèrent. Un fois là, ils passèrent sur un tronc d'arbre ^i avait été jeté en guise de pont sur le lit d'une rivière souterraine , qui prenait sa source à droite dans les entrailles de la montagne, et allait se perdre à gauche à travers les rochers. Dans les crues d'eau, ce pont était devenu nécessaire pour rétablir les communications.

A partir de ce moment les difficultés cessèrent. Ils traversèrent encore deux vastes salles dont les parois couvertes d'une couche épaisse de carbonate de chaux , brillaient comme des murs de diamants ; et il arrivèrent

enfin dans une dernière chambre où une porte de fer leur rappela qu'ils étaient encore de ce monde, elles avertit qu'ils arrivaient au terme de leur voyage.

— Silence! dit tout bas le capitaine au sire deBinans; soyez encore pendant un instant maître de vos émotions, je vous en prie.

Puis il alla frapper à la porte, qui s'ouvrait du côté opposé par un énorme verrou. Le verrou cria aussitôt, et le colonel Varroz parut en compagnie d'Albéric.

La grotte du Val, que l'on connaît déjà, avait trois issues qui donnaient dans trois cavernes , occupées, l'une par le capitaine, l'autre par le colonel, et la troisième par le curé. Celle dans laquelle nos voyageurs venaient d'entrer était la chambre du capitaine , si l'on peut nommer ainsi une cavité de huit à dix pieds carrés , n'ayant pour tout meuble que des armes , un bahut , et une planche éle-

vée sur deux blocs de bois , et garnie d'une paillasse de feuilles sèches, et d'une peau d'ours en guise de couverture.

— Tu reviens sans elle, dit Varroz en embrassant son élève. Dieu l'a sans doute voulu ainsi ! qu'il soit béni pourtant , puisqu'il te ramène sain et sauf.

— Il ne s'agit pas de moi , répondit le capitaine; venez ! venez! il faut qu'avant la fin du jour nous ayons pris un parti !

Et pendant que Klinkanno fermait la porte, il les entraîna dans la grotte.

— Quel est donc cet homme? demanda tout bas le colonel , en désignant le sire de Binans, dont sans doute Albéric lui avait déjà parlé.

— Tout à l'heure vous le saurez!

Puis le faisant asseoir un peu à l'écart, il lui dit encore :

— Un peu de patience ! 'monseigneur , un peu de patience !

Klinkanno et Pille-Muguet se disposaient à sortir; ils n'étaient pas dans l'usage d'assister aux conférences de leurs chefs :

— Restez , leur dit le capitaine; il faut que demain tous les officiers qui commandent les corps dispersés dans le pays , sachent ce qui se passe au château de l'Aigle, vous irez tous deux les avertir.

Puis s' adressant à Varroz :

— Eh bien î reprit-il , la sorcière avait dit vrai : le comte de Montaigu est vendu à la France/

— Vous voyez , s'écria Albéric , ma haine n'avait pas menti.

— Et ma vengeance l'avait deviné , ajouta Varroz.

— Pardonnez-moi de l'avoir défendu contre vos pressentiments, leur répondit le capitaine;

H. il

mais pouvais-je croire à tant d'infamie ! Pour le moment, je ne vous dirai pas tout ce que j'aidécouvert au château de l'Aigle, c'esitellement horrible, cela paraît tellement devoir être impossible, que la raison se refuse à y ajouter foi. 11 y a une heure à peine que tout ce lugubre chaoss'estdébrouillé devant moi, et j'en suisencore tellement épouvante que je n'ose pas regarder en arrière! J'ai peur d'être obligé de me rendre à l'évidence ; je voudrais pouvoir m'assurera moi-même que ça a été de ma part un moment d'erreur, une vision! Que dis-je! les faits ne sont-ils pas là pour me convaincre! N'étais-je pas cette nuit au château de l'Aigle !

— On me verra un jour sur la tour de l'Aiguille une torche à la main, s'écria la sorcière.

— Et moi avec ma hache , répondit Yarroz.

— Et moi avec mon poignard, murmura Albéric.

— Oui , nous y serons tous , reprit le capitaine; et quand nous aurons passé par là, le voyageur cherchera vainement une trace de ce manoir. Mais laissons de côté pour le moment Anlide de Montaigu et ses crimes. Pâquerette est toujours au château de i'Aigle, et notre père à tous, le curé, a disparu.

— Il y a deux heures seulement, répondit Yarroz , un de nos hommes est arrivé ici en toute hâte pour me prévenir de ce malheur; et je t'attendais !

— Vous savez sans doute où il a été conduit?

— Non!

— Eh bien I s'il faut en croire cette femme; et nous devons la croire, puisque jusqu'ici toutes ses prédictions se sont accomplies....

— Où est-il ?

— A Clairvaux.

— Ehl quoi! le sirede Beauffremont?

— Comme le sire de l'Aigle, vendu!

— Infamie !

— Oui , infamie 1 mais plus encore infamie sur nous , si nous laissons d'aussi grands forfaits impunis!

— A Clairvaux ! s'écria le colonel en s'élançant hors de la grotte. ^

— Attendez! lui dit vivement la sorcière. Qu'allez-vous faire? à Clairvaux , dites-vous? Qui vous assure que le curé Marquis y soit encore? Qui vous assure même qu'il y ait jamais été?

— Mais , observa le capitaine , ne m'as-tu pas dit....

— A vous! non pas, messire, votre mémoire vous sert mal ; au sire de l'Aigle , c'est différent! Oui! je lui ai dit que le curé avait été conduit au château de Clairvaux j mais si j'ai parlé ainsi, c'est que je savais bien que le comte aurait des instructions à donner à son complice; j'espérais alors devenir son messager , et par ce moyen parvenir à connaître po-

si livement l'asile de celui que nous pleurons. Car, malgré les paroles du capitaine Brunet, quoique je sois bien certaine que le* curé a été remis entre les mains d'une des créatures du sire de Beauffre.mont , rien ne prouve que le cliâleau de Clairvaux lui ait été donné pour prison. II est même probable qu'il n'ont pas commis l'imprudence de conserver prés d'eux une preuve aussi accablante de leur trahison. Non! non! ils ne sont pas hommes à agir ainsi à la légère; croyez-moi! le curé a été conduit dans un lieu sûr, bien secret, connu d'eux seuls, et où ceux qui le gardent attendent leurs ordres.

— Elle a raison sans doute, murmura le capitaine.

— Que faire? dit le colonel en se frappant le front.

— Ceci me regarde, continua la sorcière. J'ai là une lettre et une bague qui ne peuvent manquer de me mettre sur les traces de ce

mystère; aussi les porteiai-je fidèlement à leur adresse. La lettre doit nécessairement contenir quelque chose qui me concerne, et comme je ne suis pas trop maladroite, il est probable que je saurai en profiter , à moins pourtant qu'on n'ait songé à se débarrasser de ma pauvre carcasse ! Mais je ne le pense pas. Ma peau vaut-elle un nouveau crime? Aussi je crois n'avoir rien à redouter personnellement.

— Que comptes-tu faire ? lui demanda le capitaine.

— Mon projet est des plus simples , et je crois qu'il est le seul réunissant toutes les chances possibles de succès : aller de suite remettre tout cela au sire de Beauffremont, observer ce qui se passe chez lui , et vous en prévenir. Mais comme mes vieil les jambes auraient

• bien de la peine à faire plusieurs fois le trajet d'ici à Clairvaux, et qu'il se peut que j'y trouve.

sinon une prison, du moins une halte forcée; vous me donnerez quelques uns de vos hommes, qui devront m'accompagner et m'obéir.

— Et Pâquerette, murmura Albéric.

— Pâquerette ! répondit le capitaine, nous devons avant tout nous occuper du curé. Du reste , rassurez-vous , tout à l'heure je vous parlerai d'elle. Je ne l'oublie pas.

Puis , s'adressant de nouveau à la sorcière :

— Dans un instant, lui dit-il, tu vas sortir d'ici ; et cette fois tu ne quitteras pas la grotte du Yal en fugitive. Tu partiras , forte des pouvoirs que nous t'aurons confiés, accompagnée d'une escorte qui devra t'obéir en aveugle, et chargée d'une mission dont le résultat nous laissera dans une cruelle attente. Tu réussiras, j'en suis certain. Depuis deux jours, lu as fait tant de choses, que je ne doute pas un seul instant du succès. Mais au moment de nous

— Ifi8 —

séparer , lorsque tu peux être victime de ton dévouement pour nous, ne souléveras-tu pas un coin de ce voile impénétrable , derrière lequel tu restes cachée? Réponds, femme ! la reconnaissance que nous te devons me donne le droit de t'adresser cette question: parle! qui es-tu?

— Qui je suis I Une pauvre mendiante, qui, il y a deux jours encore, errait sur le grand chemin, sans asile et sans ressources, et à laquelle vous avez tendu la main.

— C'est là la femme qui a sauvé Albéric, parce qu'elle le savait ami du capitaine Prost, et que les soldats du capitaine Prost l'avaient sauvée elle-même quelques heures auparavant. Mais la femme qui a tendu un piège au capitaine Brunet ; qui, pour nous servir, a pénétré dans le château de l'Aigle; la femme que j'ai trouvée en bas de l'égoùt ; la femme

qui , pour nous ou pour notre cause, s'expose à de nouveaux dangers ; cette femme , quelle est-elle?

— Une enfant des montagnes.

— Mais il en est une troisième , qui est venue nous crier ici avec une rage concentrée : Pâquerette est au château de l'Aigle , et son geôlier est un traître. Celle-là, quelle estelle?

— Qui elle est? murmura-t-elle d'un air triste.

— Oui ! continua le capitaine en s'animant, quelle est la femme qu'on verra un jour sur la tour de l'Aiguille, une torche à la main?

— Quelle est cette femme! s'écria-t-elle en relevant vivement la tête , et en se mettant à l'unisson du capitaine. Quelle est cette femme !

Elle fit comme un violent effort pour re-

tenir son secret prêt à lui échapper ; puis elle ajouta tout bas :

— Pauvre femme qui a tout perdu.

Ces paroles , prononcées avec un accent qui révélait un profond désespoir , firent sur ceux qui les entendirent une impression telle que personne n'osa répondre. La franchise avec laquelle le capitaine lui avait parlé; l'insistance tout affectueuse qu'il avait mise à lui demander un secret qu'elle semblait ne pas devoir taire plus longtemps ; la certitude où elle devait être d'avoir enfin trouvé des amis , après un long isolement; tout cela venait échouer , non pas contre un sot entêtement, mais contre une pensée unique, sorte de maladie qui lui avait miné l'âme, mais qui exigeait sans doute pour sa guérison un autre remède que de fades consolations. Tous gardèrent le silence, les yeux fixés sur cette vivante énigme, el attendant qu'un mot vint leur

donner le lil de ce labyrinthe, dans lequel ils se perdaient.

— Oui! pauvre femme! qui atout perdu, répéta-t-elle encore sourdement.

Puis, levant les yeux au ciel et prenant un air inspiré :

— Mais l'heure de la vengeance sonnera , s'écria-t-elle. Allons ÎKlinkanno! Pille-Muguet, venez me désigner une escorte ; en passant par le sentier de la forêt qui domine le Val-dessus, je puis être à Clairvaux à la pointe du jour. Yenez ! venez !

Et tendant au capitaine sa main décharnée, qu'une violente émotion rendait humide et tremblante, elle ajouta :

— J'avais tout perdu , mais un espoir est entré dans mon cœur; quand je serai vengée, vous saurez le nom de la sorcière. Adieu !

En disant ces mots , elle sortit suivie de Klinkanno et de Pille-Muguet.

Ce départ précipité , ces dernières paroles , et surtout le ton avec lequel elles avaient été prononcées, laissèi^ent le capitaine, le colonel et Albéric dans une sorte de désappointement qu'ils n'eurent pas un seul instant la pensée de regarder comme une injure, mais qui les plongea de nouveau dans cette incertitude, de laquelle ils avaient espéré sortir. Le capitaine interrogea des yeux ses deux amis, et après un long silence , il finit par répéter encore ce que déjà il avait dit si souvent :

— Quelle peut être cette femme ?

— Cette femme, répondit une voix derrière eux , a un but vers lequel elle marche , sans que rien puisse la faire dévier de la ligne qu'elle s'est tracée; sachons donc respecter son secret , et contentons-nous pour le moment de la remercier et de la bénir.

La grotte n'était alors éclairée que par la lueur vacillante d'une torche qu'on avarit plan-

tée dans un creux du rocher. Le sire de Binans, assis dans un angle obscur avait presque été oublié.

— Vous avez raison, lui dit le capitaine; votre délivrance est le premier pas vers une grande réhabilitation et la punition d'un grand crime. Nous ne nous arrêterons pas en si beau chemin. Mais laissons de côté le but et les moyens, et commençons par soulever le voile qui couvrait depuis tant d'années ce tissu d'iniquités.

Il s'approcha de lui , et lui prenant la main :

— Monseigneur , lui dit-il ,

— Monseigneur ! répétèrent à la fois Varroz et Albéric au comble de l'étonnement.

— Vous avez bien souffert ; mais la Providence vous réservait une récompense proportionnée à vos douleurs, à vos tortures. Vous qui avez été fort contre l'adversité ; vous qui avez lutté contre la haine d'un homme; vous qu'un

espoir bien \ague a toujours soutenu; vous enfin que j'ai rencontré sain de corps el d'esprit av> fond d'un cachot , où je n'aurais dû trouver qu'un cadavre: pouvez-vous puiser encore dans votre âme assez de force pour supporter de violentes émotions? A vous qui avez tout perdu -.rang, fortune, famille, tout, jusqu'à votre nom , si on vous rendait tout cela : votre nom, votre fortune, votre rang, votre famille

— Ma famille !

— Tout, vous dis-je , même votre famille.

— Oh! parlez 1 parlez de grâce! s'écria le vieillard les larmes aux yeux.

— La joie tue comme la douleur.

— Capitaine ! Pitié ! Ayez pitié de moi.

Il tremblait ; sa poitrine était oppressée par les sanglots ; ce mot famille avait bouleversé tout son être; une sorte de faiblesse s'empara de lui , et il fut obligé de s'asseoir.

•— Pitié ! pitié 1 dit-il encore en tendant les bras vers le capitaine comme poqr l'implorer.

Yarroz et Albéric, muets à cette scène, étaient comme paralysés. Cloués à leur place , ils restaient immobiles comme deux statues; leurs cerveaux seuls étaient en travail.

Au son de cette voix , le colonel avait tressailli, comme le lion qui, se promenant fièrement dans le désert , entend tout à coup le cliquetis des anneaux du serpent à sonnettes, et s'arrête en frémissant. Son regard éperdu allait s'engloutir dans la demie obscurité où se perdaient les traits du nouveau venu. Un souvenir lointain venait l'assaillir; et tantôt m'accueillait comme une bienheureuse prophétie , tantôt il le repoussait avec la crainte d'une désillusion prochaine.

Albéric de son côté s'était d'abord senti gagné d'un doux attendrissement à la vue des larmes du vieillard; puis le mot famille l'avait

violemment frappé au cœur. L'émotion du colonel ne lui avait pas échappé, et il en avait ressenti le contre-coup. Suspendu aux lèvres du capitaine , il attendait !

— Oui ! la joie tue comme la douleur , répéta celui-ci; et puisque la douleur a trouvé en vous un adversaire qu'elle n'a pu vaincre , que la nouvelle ennemie contre laquelle vous allez lutter s'incline devant votre énergie.

— Qu'allez-vous m'apprendre ! murmura le sire de Binans.

Il revint près du colonel et d'Albéric :

— Quant à vous, leur dit-il, vous dont la vie n'a pas été un combat continuel contre vousmêmes, donnez-lui l'exemple, et sachez vous rendre maîtres des battements de votre cœur ; vous n'êtes pas comme lui épuisés de fatigue.

Ils le regardaient tous deux mais sans chercher à le comprendre; ils ne trouvaient pas une parole a lui répondre.

— Eh ! bien ! dit encore le capitaine au sire de Binans , êtes-vous prêt ? et puis-je enfin tirer le rideau ?

Il garda le silence. Comme Albéric et Varroz, il regardait, et attendait!

— De ces deux hommes, continua le capitaine, l'un vous esi déjà connu; et le temps n'a pas fait sur ses traits assez de ravages , pour que vous en ayez perdu tout souvenir.

— Varroz ! Varroz ! murmura le vieillard pendant que son regard se fixait sur Albéric.

— Et ce jeune homme? Ne vous sentez-vous pas ému en sa présence? Une voix secrète ne vous dit-elle rien pour lui !

— Serait-ce possible? mon Dieu !

— Et vous colonel, ces accents n'ont-ils rien reveillé en vous?

11 allait répondre, le capitaine ne lui en laissa pas le temps.-

Page 1