‹ Le diamant de la vouivre (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

— Et vous Albéric, n'entendez-vous pas une voix secrète vous crier un nom?

— Mon

Le capitaine lui coupa la parole :

— Allons ! Allons ! reprit-il avec force , plus de gêne , plus de contrainte. Colonel ! et vous , Albéric! embrassez l'un votre ancien ami , l'autre votre père.

— Mon père ! s'écria Albéric.

— Sire Arthur de Binans ! embrassez votre fils.

— Mon fds! s'écria le vieillard.

Il voulut se lever, mais il n'en eut pas la force; Varroz et Albéric se précipitèrent à ses genoux.

Longtemps le silence de la grotte ne fut troublé que par les sanglots des deux vieillards et du jeune homme, qui tous trois se tenaient étroitement embrassés.

Pour tous trois, quelle révélalion !

Le colonel retrouvait là un frère que depuis \ingt ans il pleurait, qu''il avait juré de venger; 'et ce serment, qu'il n'avait pu tenir jusqu'alors, puisque la cause nationale le lui avait défendu, il ne l'avait jamais oublié. La veille encore, il avait osé le premier donner raison à la sorcière, accusant le comtede Montaigu; et son émotion, sa joie en retrouvant le fils de son ancien ami prouvaient assez qu'il avait bonne et fidèle mémoire. Aussi quel dut être son transport en entendant le capitaine prononcer ces mots : sire Arthur de Binans! C'était pour lui la réalisation d'un rêve; et comme il était d'une nature excessivement expansive, sa surprise, son bonheur s'exhalaient en cris, en sanglots; il était comme fou !

Albéric naturellement plus froid, et sur qui l'éducation avait exercé son empire; Albéric, dont le voyage en Comté avait un but saint et sacré, qui l'avait fait longtemps réfléchir, ne

dut voir là qu'un ordre de la Providence, qui venait au-devant de ses vœux. Le vieux serviteur de sa famille, Jérôme Marcelin, qui l'avait arrachéà la fureur des assassinset aux flammes qui consumaient le château de ses pères, avait eu soin de lui jeter dans l'âme ces principes religieux sans lesquels l'homme ne peut aspirer au premier rang parmi les créatures. La façon dont on appréciait la religion à la cour de France, où sous le prétexte du zèle, elle ne servait qu'à aider à l'ambition, s'appuyant sur le fanatisme, si le vieux franc-comtois en avait été révolté, du moins, il avait su séparer l'ivraie du bon grain, et méprisant les sottes pratiques et les ignobles calculs des zélés du jour, il avait mis l'évangile entre les mains de son élève, et le lui avait donné seul pour règle de conduite. Imbu dès son enfance de ces admirables maximes du Christ, Albéric en avait plus tard recueilli les fruits, et la sévérité de

son guide Tavait rendu fort contre toutes les atteintes des misères de ce monde. Retrouver son père mort ou vivant avait été pour lui une mission à laqu'elle il était bien décidé à sacrifier sa vie; cette pensée unique, incessante, lui avait causé bien des larmes, bien des heures d'insomnie; aussi lorsqu'il apprit que l'homme qu'il avait devant les yeux était celui qu'il cherchait, l'élan de son cœur l'avait jeté dans les bras du vieillard; mais reportant aussitôt à Dieu ce bonheur inespéré , il était tombé à genoux et avait dit :

— Mon père , bénissez votre fils I Le sire de Binans que ces paroles avaient ému jusqu'au fond de l'âme, étendit les mains sur la tête d' Albéric , en levant les yeux au ciel, et sa bouche murmura une prière.

Comment peindre ce qui se passait alors dans son cœur? Ce fils que pendant vingt ans il avait pleuré dans la solitude d'un cachot; ce

fils sur la naissance duquel il avait jadis compté pour perpétuer une noble et antique race; ce fils qui avait été longtemps son unique espoir, sa seule consolation ; ce fils enfin qu'il croyait mort , et dont la perte eut empoisonné sa vie devenue libre désormais ; ce fils , il le retrouvait, et cela le jour même de sa délivrance! Pour lui en ce moment , ses vingt années de captivité n'étaient plus qu'un rêve!

Tout cela pourtant était l'ouvrage du capitaine Prost. Sans doute le hasard était pour beaucoup dans sa rencontre au fond de la citerne avec le sire de Binans; mais sans sa visite audacieuse au château de l'Aigle, il est probable que le malheureux prisonnier eût terminé là sa misérable carrière. Aussi avec quelle fierté il les regardait ! comme il était heureux de celte réunion ! Debout au milieu de la grotte , les bras croisés sur sa poitrine , il les considérait avec un sentiment d'orgueil

bien excusable du reste; leur bonheur était sa récompense.

Ce fut le colonel Varroz qui le premier rompit le silence :

— Est-ce possible? s'écria-t-il, est-ce bien toi? Oui! oui! je reconnais ces traits que la douleur et la souffrance ont flétris sans doute, mais sous lesquels je devine encore celui que pendant \ingt ans j'ai tant pleuré. Et tu étais enfermé au château de l'Aigle ! Et moi qui suis allé vingt fois au château de l'Aigle, je n'y ai pas deviné ta présence ! La voix de l'amitié ne m'a pas crié que tu étais là, près de moi! Et je n'ai pas poignardé cet infâme !

Il se leva , et tordant d'une main sa blanche et rude moustache , pendant que de l'autre il tourmentait la poignée de sa dague, il conti' nua avec force :

— Comte de Montaigu ! la punition sera terrible » je te le jure. Je veux que ton supplice

épouvante les populations , et que le récit de tes tortures porté de bouche en bouche jusqu'à la cour de France, apprenne à nos ennemis comment nous nous vengeons des traîtres. Pendant que le colonel parlait , le sire de Binans entoura de ses deux bras la tête de son fils, et Albéric sentit des larmes brûlantes lui inonder le visage.

— Mon fils ! disait le vieillard en sanglotant , mon fils !

Et toute sa pensée se réunissait dans ces seuls mots.

— Mon père, répondit enfin Albéric, remercions Dieu qui a eu pitié de nous l

— Mais comment te retrouvé-je? Comment leur as-tu échappé? Comment es-tu encore vivant?

Ce fut le moment des explications.

Albéric raconta comment il avait été miraculeusement sauvé, comment il était parti

pour la France , puis le dévoùment de son second père, de Jérôme Marcelin, qui ne l'avait quitté qu'à la mort.

— Sois béni, vieux serviteur, s'écria le sire de Binans, puisses-tu trouver dans le ciel ta récompense.

Ce fut ensuite le tour du capitaine, qui n'omit aucune des particularités de son expédition au château de l'Aigle. Dans son récit deux choses provoquèrent de longues discussions , et de terribles menaces. D'abord la trahison organisée par la France, que le patriotisme des montagnards forçait d'avoir recours à cet ignoble moyen ; et ensuite le fantôme blanc de la tour de l'Aiguille , qui venait jeter un nouveau jour sur la lugubre histoire , à laquelle ils étaient tous plus ou moins intéressés.

Pour initier le sire de Binans à tous ces secrets, il fallut lui raconter tout ce qui con-

cernait Pâquerette, sa naissance, comment elle avait été confiée à Jacques Prost , qui l'avait fait passer pour sa fille , et qui avait toujours conservé précieusement la mystérieuse cassolette.

— Plus de cloute, dit le capitaine en finissant , c'est bien au château de l'Aigle que mon oncle a été conduit ; l'homme masqué qui est venu le chercher dans sa maison à Longchaumoisfest bien le même qui Ta assassiné il y a trois jours sur la place Louis XI à Saint-Claude ; il avait trop d'intérêt à le faire disparaître. Mais le fantôme blanc, cette femme, quelle est-elle? Le masque noir serait-il donc le père de Pâquerette? et cette malheureuse enfant serait-elle le fruit d'un crime?

— Quelle que soit sa naissance, capitaine, lui répondit Aibéric, mon nom la purifiera en lavant toutes les taches. Pour moi , je ne veux voir en elle que Pâquerette , la fille de Jacques Prost,

votre cousine à vous , et que clans quelques jours vous saluerez baronne de Binans.

Cette entrevue avait duré longtemps, et il faisait grand jour quand , tirant à sa fin , elle allait changer de nature. Tous les personnages , réunis à la grotte du Val , rendus plus calmes par les explications qu'ils »s'étaient données mutuellement, après s'être réjouis de leur réunion inespérée, commençaient à pen-, ser aux absents. ^^

Klinkanno parut à l'entrée de la terrasse, au haut de l'escalier :

— Capitaine, dit-il, un ^les hommes qui ont accompagné la sorcière à Clairvaux, arrive à l'instant.

— Qu'il vienne! qu'il vienne !

Klinkanno fit un signe , et un montagnard se montra à côté de lui.

— Eh! bien! lui demanda le capitaine en

allant vivement à lui. Quelles nouvelles in'apportes-tu ?

— Quand nous sommes arrivés sous Clairvaux au bord de la rivière, répor dit-il , la sorcière nous a fait cacher touS les quatre dans le petit bois qui est à gauche du chemin; et, après nous avoir dit de l'attendre, elle est allée toute seule au château.

— Après? après?

— Au bout d'une heure elle est revenue , et elle m'a dit Attendez! que je me rappelle bien J'ai répété sa phi'ase aumoins

vingt fois en route, pour ne pas l'oublier......

Ah ! voilà : Cours à la grotte du Val, et dis au capitaine Prost de se trouver aujourd'hui vers midi dans le bois de Saint-Maur, au-dessus du vallon de Vernantois ; qu'il amène avec lui du monde, cinq cents hommes au moins; et là, qu'il attende, je lui enverrai quelqu'un, ou j'irai moi-même lui dire ce que j'aurai appris

jusques-là. Va, ne perds pas de temps; je garde avec moi tes camarades, ils me serviront de courriers. Là-dessus , je suis parti , et me voilà.

Ce message était bien vague ; et le capitaine, qui s'attendait à toute autre chose , ne parut pas très charmé de ce qu'il venait d'entendre. Après un instant de réflexion, il ajouta :

— Elle ne t'a pas dit autre chose?

— Pendant que nous étions dans le bois, nous avons vu passer le sire de l'Aigle , qui allait probablement rendre visite au sire de Beauff remont. Ceci me rappelle que la sorcière m'a dit encore : Le capitaine ne doit rien tenter sur le château de l'Aigle, pour le moment du moins. D'abord le maître n'y est pas, et il vaut mieux trouver l'oiseau dans le nid; et puis j'ai pour lui faire cette recommandalion d'autres motifs que je lui expliquerai plus tard.

— D'autres motifs, répéta le capitaine; quelle peut être sa pensée ?

— Quelle qu'elle soit, lui dit vivement le colonel , il faut lui obéir. La première partie de ce message est on ne peut plus obscure, c'est vrai; mais nous en aurons sans doute l'explication au rendez-vous qu'elle nous donne. Quant à la seconde, eh bien! attendons, puisqu'elle le veut; mais tenons-nous sur nos gardes, et surveillons l'ennemi de près.

— Soit, répondit le capitaine en se décidant tout à coup ; vous avez raison ; nous devons avoir pleine et entière confiance en cette femme. Klinkanno! combien avons-nous de monde ici? quinze cents hommes, n'est-ce pas?

— Oui! capitaine!

— Que deux cents partent à l'instant par divers chemins, et divisés en petites bandes,

comme nous avons coutume de faire en pareil cas. Qu'y a-t-il à la Franée?

— Cent cinquante hommes environ.

— Que Pille-Muguet s'y rende de suite, et qu'il les conduise lui-même. Au Pont-de-la Pille, sous le champ Sarrazin , qu'avonsnous?

— Cent hommes au plus.

— Eh bien ! vas-y toi-même. Il faut que tout ce monde soit à midi au rendez-vous que nous donne la sorcière. Il est à peine huit heures, vous avez le temps. Moi, je prendrai une escorte de cinquante hommes , et faites en sorte que je ne sois pas le premier arrivé. Renouvelle encore mes recommandations ordinaires: qu'on évite les grands chemins, les villages ; en un mot , qu'on agisse avec la plus extrême prudence. Va, et que mes ordres soient promptement exécutés.

Klinkanno s'éloigna aussitôt»

— Quant à vous , colonel , continua le capitaine en s'adressant à Varroz, votre présence serait inutile là-bas, et elle peut être nécessaire ici. Je pense que vous ferez bien de rester au Val avec le sire de Binans qui doit avoir besoin de quelques jours de repos. Albéric seul m'accompagnera.

— Merci ! capitaine , répondit celui-ci.

— Va donc! ajouta Varroz, et puisses-lu réussir !

— Capitaine, lui dit à son tour le sire de Binans , j'ai contracté envers vous une dette, que je ne pourrai jamais acquitter. Voulezvous être pour moi le frère d'Albéric?

— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, Monseigneur, mais la Providence ; néanmoins, merci !

En disant ces mots, il allait sortir, quand le colonel l'arrêta :

— Enfant, lui dit-il, tu pars encore, que ma bénédiction t'accompagne.

Puis étendant sur lui sa large main , et levant les yeux aux ciel :

— -Vouivre ! ajou(a-t-il, veille sur lui et sauve-le de tout danger 1

Le capitaine s'inclina et sortit, suivi d'Albéric.

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