‹ Le diamant de la vouivre (volume 3)Chapitre 1 sur 13 · L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉOITEUR · texte numérisé non relu

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉOITEUR

^«ifuhevr du Cabinat de leoCure, CoUeclion universelle des meilleurs romans modernes, ]5oo volumes ia~i2. Prix : looo fr.

Rue Saint- Jacques, 38.

mm. m mmm.

Deux heures s'étaient écoulées depuis l'instant où la voix de Klinkanno, chantant sa chanson bressanne, s'était éteinte peu-à-peu aufond du vallon d'Ilay. Les sentinelles avancées, qu'on avait échelonnées le long de la route et sur les coteaux voisins, étaient toutes rentrées; les chaînes des ponts-levis avaient frémi en soulevant leur lourde masse; les portes avaient été

fermées, et les clefs remises au maître; tout enfin dans le château de l'Aigle était rentré dans Tordre. Au bruit, au mouvement qui avait régné là pondant celte- journée, avait succédé tout-à-coup le silence le plus complet.

Retiré au fond do ses a|)|)artcments , le sire de Montaigu a\ait renvoyé tout son monde, et était resté seul avec un valet, qui, debout près de lui , semblait attendre ses ordres.

La chambre, dans laquelle il se trouvait alors , éluit une grande salle , à laquelle on arrivait depuis le perron, par un corridor, sur lequel donnaient les portes des autres appartements. Elle était circulaire, et ses murailles supportaient une voûte en forme de coupole assez élevée, sur laquelle avaient été peintes des fresques, grossières il est vrai, mais qui passaient pour être fort précieuses , en raison de leur ancienneté. Kn face de la porte était une fenêtre garnie de volets extérieuis épais

et solides, et qui s'ouvraient de plain-pied sur la terrasse , par laquelle on allait à la tour de TAiguille.

A droite en entrant , était une large cheminée , au manteau de laquelle était suspendue une glace de Venise d'un pied carré, enfermée dans un cadre noir de bois d'Jbène, aux angles duquel des incrustations de cuivre dessinaient les armes et les chiffres du seigneur de céant. C'était pour le temps un objet de luxe des plus rares. Sur le marbre s'étalaient à chaque angle, brillants et polis deux énormes vases de porcelaine , montés sur des pieds de cuivre; et au milieu se montrait orgueilleuse etfière, une coupe de bronze, sur les parois extérieures de laquelle avaient été gravées les armes de la maison de Vaudray , qui , à défaut de descendants mâles s'était fondue dans celle des Montaigu. Cette coupe, qui contenait oins

(l'une pinte de vin, avait appartenu au dernier des Vaudray , qui la vidait d'un Irait.

Outre la fenêtre, ou plutôt la porte vitrée , fjui s'ouvrait sur la terrasse, il y en avait quatre autres : deux de cha(jue coté de la cheminée; elles avaient vue sur la cour de la citerne; et deux à gauche, qui donnaient sur la grande cour de la caserne ; de sorte que , sans se déranger , le niaître pouvait surveiller tout ce qui se passait chez lui. Entre les deux fenêtres à gauche , une horloge grossière, ornéede son aiguille unique, et surmontée de son timbre circulaire qui la couvrait comme une cloche , était accrochée au mur à six pieds du sol , et laissait pendre son long balancier, et ses deux poids suspendus à des cordes. Les murailles, jus(ju'au commencement de la coupole , étaient tendues de vastes tapisseries, représentant pour la plupart des sujets tirés de l'histoire sainte; elles étaient toutes à découvert , excepté de chaque coté de

la porte d'entrée, où l'on voyait deux portraits en pied , dont l'un représentait le dernier des Yaudray, et l'autre, le premier des Montaigu.

Le milieu de la chambre était occupé par une grande table ronde de bois de chêne sculpté, près de laquelle le sire de l'Aigle était assis dans un vaste fauteuil , les yeux fixés sur le foyer, conservant une immobilité complète.

Après quelques instants de silence ou plutôt de méditation, il se leva tout-à-coup comme s'il venait de prendre un parti, et dit à son valet :

— Va chercher cette femme»

Le valet ouvrit la porte de la terrasse , et sortit.

En l'attendant, le sire de l'Aigle se mit à se promener autour de la chambre, les mains croisées derrière le dos et la tète baissée; il paraissait en proie à une vive préoccupation.

Un instant après, Pâquerette parut, suivie

(In valet , qui referma avec soin la porte. Elle était d'une j)àleur exlènie, et ses yeux rouges et gontlés, indiquaient assez la profonde douleur (|ue lui causait sa captivité.

Le comte ne Tentendit pas entrer; il était re\enu près de la cheminée, et ses yeux s'étaient fixés à terre.

— Me voilà , dit-elle enlin; que voulez-vous dô-nioi?

11 se retourna vivement; et après l'avoir considérée quelque temps , comme s'il eut voulu essayer sur elle l'influence de son regard :

— Approche^ lui dit-il.

Elle s'avança gravement, la tête haute, le sourcil contracté ; et sa lèvre crispée donnait à sa physionomie une expression d'ironie méprisante ([ui ne laissa pas que de faire sur son ennemi une singulière impression. Il se contenta de lui dire :

— Il te larde de sortir d'ici, n est ce pas?

— Non , Monseigneur, car je sais bien que, si jamais je suis rendue à la liberté, ce bonheur ne me viendra pas de vous. Une fois libre vous ne douiez pas que je n'aille à la grotte du Val dire à ceux qui m'y attendent le lieu où j'ai été renfermée, et le nom de celui qui m'a retenue prisonnière. Aussi je n'espère rien de \ous, j'attends avec résignation !

— Attendre! dès lors arme-toi décourage, car tu attendras long-temps , sans doute.

-r- Que m'importe! Lorsque tant de nobles cœurs se dévouent pour la sainte cause , une pauvre femme ne doit-elle pas être fière de lui faire le sacrifice de sa liberté, de sa vie.

— Pauvre folle ! murmura le comte.

— Folle, dites-vous. Oui, ils sont bien fous, ceux qui vous regardent comme leur providence ; ceux qui , pleins de confiance en vos promesses, en votre loyauté, s'abandonnent en aveugles aux pièges que vous leur tendez.

— Ainsi , reprit le comte , tu as dit adieu à ceux qui t'aiment , et qui te pleurent sans doute en ce moment.

— Je suis résignée!

— Tu n'as pas de regrets? Ton cœur ne saigne pas à la seule pensée d'une séparation qui peut être éternelle?

— J'aurai du courage.

— Songes-y bien ! C'est peut-être pour toujours?

— Pour toujours! répéta-t-elle en souriant.

Puis, levant les yeux au ciel, et changeant de ton, elle ajouta :

— Oui ! et coumie je vous dis : peut-être.

— Espères-tu donc tromper ma vigilance?

-^ Non! mais la Providence est grande; et le capitaine Prost ne m'oubliera pas!

— Le capitaine Prost saura-t-il jamais où tu es!

— La Vouivre ne peut-elle pas le conduire au château de l'Aigle!

— La Vouivre, répéta le comte en pâlissant, pendant que son valet qui n'avait pas quitté la chambre , se signait en entendant prononcer ce nom.

Il garda un instant le silence; les dernières paroles de Pâquerette avaient jeté dans son âme un trouble involontaire.

— Tu as raison ! reprit-il enfin d'une voix sourde ! Oui ! Le nom qui est sorti de tes lèvres me décide. Tu vas partir, quitter ce château, et cela , cette nuit même.

— Quitter ce château ! Où voulez-vous donc lïi'envoyer?

— Loin d'ici î Loin du pays! Dans un lieu où le capitaine Prost n'ira pas te chercher, où la Vouivre ne pourrait paè le conduire,

— Mais quel est ce lieu?

— Tu le sauras dans un moment.

— 0 mon Dieu ! murniura-l-elle tout bas , prolège-nioi!

— Femme! continua le comte, Dieu m'est témoin que je n'ai jamais ordonné renlévement dont tu as été victime. Ceux qui t'ont conduite ici m'ont mis, je l'avoue, dans un grand embarras. Tu as pénétré mes secrets , donc tu es à moi désormais. Ta mort serait peut-être nécessaire à ma sûreté; mais je préfère te garder conjme otage. Jepuis un jour en avoir besoin. Néanmoins par prudence je te fais quitter le pays. Je serai plus tranquille sur ton compte là où je t'envoye que dans ce manoir.

— Soit! Puisque vous ordonnez, il faut bien que j'obéisse. Seulement je vous prierai de retarder mon départ.

— Tu partiras à l'instant môme, répondit le comte froidement; celui qui doit te conduire et veiller sur toi , est prêt, il l'attend !

' — Que vous importe , que je parte un jour plus tôt ou un jour plus tard ?

— Que t'importe à toi-même ?

— Cest impossible! dit-elle tout bas.

Puis, élevant la voix et s'adressantau comte

d'un ton plus doux :

— Monseigneur! ajouta-t-elle , je vous en

supplie, accordez-moi seulement celte nuit. /'V^'^ "-ï \ Pour toute réponse, il haussa les épaules, w/^ ltr\ — Eh bien ! reprit-elle fièrement, je ne par-

i >f /c / — Tu ne partiras pas , répéta le comte avec ^ .•jjronie. Mais tu oublies donc que tues ici en mon pouvoir; que je suis maître de ta vie. Quand j'ordonne, ajouta-t-il avec force, on obéit toujours. L'homme à qui je vais te confier est ici; songe que tu n'as plus qu'à le suivre; je le veux.

Il alla au portrait du sire de Yaudray qui était à gauche de la porte d'entrée, du côté de

la cour do la caserne, il poussa un des doux de cuivre qui (ixaienl le tableau à la muraille, et ce tableau, tournant aussitôt sur lui-même» livra passage à une vieille femme, qui entra résolument.

A cette vue Pâquerette poussa un cri de surprise, et le sire de l'Aigle recula, comme épouvanté.

— Que \ois-jeî s'écria-t-il.

— Ce n'est pas moi que vous attendiez , n'est-ce pas, monseigneur? répondit-elle en ricanant.

— Qui es-tu donc, toi qui ose ainsi pénétrer dans mon manoir?

— Qui je suis 1 Vous ne me reconnaissez pas?

Et en disant ces mots, elleleregardaen dessous , et elle fut même prise d'un léger frisson, comme si elle eut craint que Texaraen qu'elle provoquait, n'eut un résultat.

-—Je ne t'ai jamais vue, reprit le comte.

— Ça m'étonne! car dans le pays, il n'est personne qui ne connaisse la \ieille Pierrette, la sorcière, comme ils m'appellent.

— Mais, folle et imprudente! s'écria le sire de l'Aigle, as-tu bien réfléchi aux dangers que tu cours en venant ici chercher à pénétrer mes secrets.

— Vos secrets ! Eh! que voulez-vous que j'en fasse? Si vous me voyez dans votre manoir , ne faut-il pas qu'un motif m'y conduise?

— Oui ! Mais pour y entrer ne faut-il pas aussi qu'une confidence t'ait été faite !

— Bien répondu , monseigneur ; mais vous remarquerez que si vous m'aviez laissé parler depuis que je suis ici , vous sauriez déjà ce qui m'amène.

— Eh ! bien! voyons! parle!

— Vous attendiez le capitaine des Fâcheux , reprit la vieille; non pas Lespinassou, puis-

qu'il a clé lue Taulrc joui' à Sainl-Claudo par Jean-Claude Prost, mais Biunet, qui l'avait remplacé, et avait pris seul le commandement de la bande.

— Comment sais tu cela?

— Je pourrais vous rappeler que je suis sorcière; mais j'aime mieux vous donner une autre raison.

— Parle ! parle !

— Et d'abord, continua- l-elle en lui montrant une clef, reconnaissez- vous cet objet?

— Cette clef! C'est moi-même qui l'ai donnée hier au capitaine Brunet.

— A merveille ! Sachez donc que ce soir à la tombée de la nuit, je venais d'entrer dans le bois de Charésier au-dessus de Clair vaux. Tout-à-coup , j'entends à peu de distance de moi , un grand bruit d'armes; cl du milieu du fouri'é, dans lequel j'étais tachée , je vois un homme, qui se déballait suus les étieinles

d'une \inglaine de Gris. Je n'ai pu distinguer ni son visage ni son costume. Après une lutte très courte, cet homme fut sans doute garrotté, car, la moitié de ces Fâcheux se sépara de l'autre et prit la route de Clairvaux. Il était temps, car au môme instant, une multitude de paysans sortit du bois , et se mit à charger vigoureusement ceux qui restaient. Ils voulurent d'abord résister ; mais bientôt écrasés par le nombre , ils prirent la fuite ; et furent poursuivis de divers côtés.

— Continue! continuel lui dit le comte, qui semblait prendre à ce récit le plus vif intérêt.

— Quand vainqueurs et vaincus eurent disparu, reprit la sorcière, je sortis de ma cachette, et je me dirigeais déjà vers une caverne que je connais , et où je me proposais de passer la nuit, lorsque des plaintes et des soupirs étouffés frappèrent mon oreille. Je m'avançai de ce côté, malgré i incertitude d'un

(langer possible, mais en prenant les plus grandes précautions; et au bout de quelques pas, je trouvai un bomme étendu au pied d'un sapin, à moitié mort ; une balle lui avait traversé la poitrine.

— Et cet bomme? demanda vivement le comte.

— Attendez! Au bruit que je fis en approchant, il ouvrit les yeux : — Qui es-tu? me dit-il. — Une pauvre femme qui vient vous offrir son secours. — C'est inutile î Puis après m.'avoir examinée un instant : Je te reconnais, reprit-il, tu es la vieille Pierrette? — Hélas! oui, messire! — Femme! continua-t-il , lu es bien misérable. Repoussée par les Gris aussi bien que par les Cuanais, tu n'as d'amis nulle part. Sans cesse menacée, chassée, persécutée, lu es en exécration dans le pays. — Vous dites vrai , Messire , répondis-je encore. — Eh bien! veux-tu qu'un seigneur

puissant et riche te prenne sous sa protection et pourvoie à tous tes besoins? — Si je le veux! m'écriai-je, mais c'est le rêve de toute ma ^ie. — Oui ! oui ! ajouta-t-il après un silence, je puis me fier à toi, car ton intérêt est mis en jeu. Ecoute donc : Tu vas aller au château de l'Aigle, et tu diras au sire de Montaigu que moi, le capitaine Brunet....

— C'était donc lui?

— Lui-même I — Tu diras au sire de Montaigu que j'ai exécuté ses ordres autant que possi^ ble. Et n'oublie pas de lui reporter ces paroles telles que tu vas les entendre : Le Père et le Fils nous ont échappé, mais le Saint-Esprit est tombé en notre pouvoir, et il est maintenant au château de Clairvaux,

— Il serait possible! s'écria le comte.

— Voilà ce qu'il m'a dit; et moi je lui ai répondu : Mais comment arriver jusqu'au sire de l'Aigle ? — Prends cette clef, a-t-il ajouté ;

elle ouvre une petite porte de fer que tu découvriras facilement au milieu des broussailles dans le fossé du château, qui borde la route à cent pas du mamelon. Tu ^'ouvriras , et tu auras bien soin de la refermer sur toi. Puis tu suivras un souterrain fort étroit à l'extrémité duquel tu trouveras un escalier que tu monteras; et arrivée au-dessus tu attendras en silence. Tu seras alors derrière une porte secrète qui donne dans la chambre du comte, et qui est masquée par le portrait en pied du dernier des Vaudray. Il viendra t'ouvrir luimême.

— Et quand il eut achevé , ajouta la sorcière, il fut pris de convulsions terribles qui ne cessèrent que lorsqu'il eût rendu le dernier soupir. Alors, je me suis mise en route et me voici !

Pendant cette conlérence, le comte avait iixé sur la vieille un regard perçant , qui cher-

chait à lire clans le fond de sa pensée. Mais elle avait parlé avec tant de naturel que le doute n était guère possible , et d'ailleurs la clef n'étail-elle pas une preuve suffisante de la véracité de son récit.

Le sire de Montaigu garda longtemps le silence; mais il était facile de voir que si un instant il avait douté de la sincérité de la sorcière, elle avait fini par le convaincre. Quant à elle, elle fixait sur lui ses petits yeus gris , et le considérait avec une expression de physionomie singulière.

Pâquerette de son côté ne savait trop que penser. Devaiw-ellé ou non interpréter en sa faveur l'apparition bien inattendue de cette femme , dont la présence renversait tous les projets du comte. Toutefois elle espérait que ce contre-temps retarderait le moment du départ, et cette pensée fut pour elle non pas seulement une consolation , mais une sorte de victoire «

si du moins l'expression de son visage était bien alors le miroir de ce qui se passait dans son âme, car il respirait un air de contentement et de triomphe qu'elle ne cherchait môme pas à dissimuler.

— Je suis prêle à partir, dit-elle enfin.

Le comte jeta sur elle un regard courroucé. Mais sans y prendre garde elle ajouta en désignant la vieille :

— Est-ce là ma compagne de voyage?

Le sire de l'Aigle garda le silence. Ce fut la sorcière qui répondit pour lui :

— Je serai fière, belle demoiselle, de vous tenir compagnie, dit-elle. N'ayez pas peur de moi. Malgré mes haillons, ma misère, et ma réputation, je ne suis pas aussi méchante que j'en ai l'air et qu'on le dit. On se trompe quelquefois sur le compte de ceux qu'on ne connaît pas. L'enveloppe du diamant est brute; et sans son

parfum qui la trahit , la violette resterait enfouie sous les ronces.

En parlant ainsi , elle fixait sur Pâquerette un regard perçant qui la troubla et la fit rêver. Quant au sire de l'Aigle, il s'approcha d'elle , el lui dit d'une voix tremblante de colère.

— Écoule! La mort du capitaine Brunet est un obstacle à ton départ; car quel que soil le dévoûment de cette femme, je ne puis pas te confier à elle, il te serait trop facile de lui échapper. Me voilà donc forcé de te garder ici jusqu'à nouvel ordre. Mais songes-y bien : si jamais on apprenail que tu es renfermée au château de l'Aigle; si jamais le capitaine Prost, sur qui tu comptes sans doute, était assez audacieux pour chercher à t'arracher d'ici!.. Jeté le jure, tu n'aurais que le temps de faire une courte prière.

— J'espère en Dieu, répondit-elle.

— Et maintenant, conlînu:\ le comte, on va te reconduire à rappartemenl que je t'ai donné pour prisop.

Puis s'adressant à la vieille :

— Quant à toi, lui dit-il, tu vas rester ici. Cette nuit même, j'aurai sans doute besoin de toi pour une mission importante.

— Je suis à vos ordres , monseigneur.

Le comte fit un signe à son valet. Celui-ci ouvrit la porte de la terrasse, et sortit suivi do Pâquerette , qui pourtant ne s'éloigna pas sans jeter un dernier regard sur la sorcière.

On n'a pas oublié, sans doute, queKlinkanno et son père étaient sortis du château , après avoir laissé dans la cour de la citerne deux voitures de foin , qu'ils devaient venir décharger le lendemain matin. Or, lorsque tout fut calme dans la demeure du sire de l'Aigle; lorsque majordome et valets se furent retirés, et que les lumières (jui éclaraient leurs apparie-

nients se furent éteintes; il se fit un certain mouvement dans une des voitures. Une main sortit de l'intérieur , écartant avec précaution les brins d'herbe, et livra passage à une tête, qui après avoir jeté un regard inquiet autour de la cour , se fit bientôt suivre de son corps , et un homme se glissa jusqu'à terre.

Une fois sorti de sa prison , cet homme commença par rajuster ses vêtements passablement froissés; et après s'être assuré que ses armes étaient en bon état , que ses pistolets n'avaient pas perdu leurs amorces, et que sa dague et sa rapière jouaient bien dans leur fourreau, il se mit en devoir de faire l'examen des lieux.

D'abord il parut assez étonné de voir de la lumière dans la chambre du comte; un instant il resta indécis, et eut l'air de se demander s'il attendrait que le maître de céans se fut livré au repos; puis se ravisant bientôt, il prit brusquement son parti, et se dirigea sans hésiter

vers une petite porte, dont il a été déjà parlé, et qui donnait dans le bâtiment des femmes, mais dont l'usage avait été abandonné depuis longtemps.

Le but de notre homme était sans doute d'ouvrir cette j)orte , dont les planches pourries etmal jointes, semblaient ne pas devoir résister. Il chercha donc à l'ébranler en faisant le moins de bruit possible; mais la serrure qu'il ne pouvait atteindre puisqu'elle était en dedans, résista à tous ses efforts; et il fut enfin obligé de renoncer à s'ouvrir cette issue.

Vivement contrarié de ce contre-temps, il frappa du pied avec colère , et se mita mesurer de l'œil la muraille, comme pour l'interroger, et lui demander un moyen de la franchir. Mais elle resta muette pour lui; sa façade ne lui montra que quelques ouvertures fort étroites, garnies de barreaux, et qui éclairaient l'escalier intérieur.

Il revint alors au milieu de la cour, et s'appuyant sur le bord du mur circulaire qui garnissait Touverture de la citerne , il paraissait fort embarrassé, lorsque sesregardsse portèrent sur le petit escalier qui montait à la terrasse. D'un bond il en franchit les degrés, et arriva à la grille, dont la porte fermée lui barra le passage. Mais cette porte, quelque solide qu'elle fut, était à claire-voie; et la serrure n'était cachée par rien, il eut bientôt, à l'aide de sa dague, poussé le pêne et fait crier les gonds; puis il franchit la terrasse, à l'extrémité de laquelle il trouva une seconde grille dont la porte était toute grande ouverte. Il passa outre et arriva enlin au bâtiment des femmes.

A la vue d'une lumière qui brillait à la fenêtre principale de ce corps de logis, notre homme s'arrêta comme pour reprendre haleine ; ou plutôt on eut dit qu'il éprouvait alors un certain mouvement d'hésitation , car il porta la

main à sa poitrine , et s'appuya contre le mur d'enceinte. Du reste celle inaction fut de courte durée. L'entrée du bâtiment était restée ouverte; il la fran( hit, et après avoir suivi une sorte de corridor fort court, il monta des degrés qui se trouvèrent devant lui.

Mais là , une nouvelle difficulté vint ralentir son ardeur. Le sommet de l'escalier était éclairé par une lumière qui sans doute sortait de la chambre vers laquelle il se dirigeait, et dont la porte était restée ouverte. Il fallut alors redoubler de précautions. Semblable à un serpent qui le soir, aperçoit un rossignol chantant joyeusement au milieu d'un massif, et(jui se glisse de branche en branche , de feuille en feuille, jusqu'à sa >ictime, notie homme, retenant d'une main son épée, dont le moindre choc pouvait trahir sa présence, et s'appuyant de l'autre à la muraille, continua son ascension avec une extrême prudence , s'arrétant quel-

quefois pour écouter, et avançant ensuite, encouragé par le silence qui l'entourait.

Enfin, la lumière, augmentant toujours à mesure qu'il approchait, l'éclaira tout entier, et il put plonger un regard a\ide dans Tintérieur de l'appartement.

Cette chambre était non-seulement déserte, mais encore presque nue, quoique pourtant elle conservât quelques traces d'une récente habitation. Un lit de bois grossier était disposé de façon à faire croire que celui qui occupait cette pièce allait se mettre au lit , lorsque sans doule on était venu le déranger; quelques tisons fumaient encore dans le foyer ; et une bible toute grande ouverte, étalait ses pages jaunies à la lumière d'une lampe placée sur une table , près de la cheminée, et à côté de de laquelle se dressait boiteux et vermoulu un escabeau de bois, dont l'aspect seul attestait d'un long et antique usage.

En examinant cela de la place où ii était, notre homme semblait ne pas vouloir croire à l'évidence. L'espèce d'inquiétude qui jusqu'alors était restée peinte sur ses traits, fit place alors à un désappointement tel qu'il fut pris d'une sorte de tremblement nerveux, comme si la colère, qui commençait à lui monter au cerveau , était plus forte que sa volonté,

— Rien ! se dit-il , en laissant tomber le long de son coips ses poings serrés; rien! Seraisje arrivé trop tard?

Il regarda encore autour de lui comme pour bien s'assurer que sa première inspiration ne l'avait pas induit en erreur, et il se dit encore :

— Rien! Rien ! Oh ! si on m'a trompé!

Car en ce moment il obéissait à un instinct qui lui disait de chercher au moins un indice, une trace qui put attester à ses yeux le passage de la personne qu'il cherchait, et il ne voyait

rien , rien qui fut capable de fixer sa pensée. Depuis un instant il était là, immobile, se perdant en conjectures, ne sachant que faire, où aller, lorsqu'il crut entendre du bruit audehors. Il revint aussitôt sur Tescalier, et se baissant pour écouter, il distingua bientôt des pas qui s'approchaient. Il n'y aViait alors pour lui que deux partis à prendre : attendre bravement , ou se cacher. Mais il parait que la ruse avait dans son plan de conduite une part plus grande que l'audace, car il regarda autour de lui, et trouvant une porte en face de la chambre qu'il venait de quitter, il la poussa, et disparut. Un instant après , il put entendre quelqu'un monter Tescalier , et une clef crier dans une serrure, et lui annoncer par là qu'il était prisonnier dans ce bâtiment.

Pâquerette, car c'était elle, qui reconduite par le valet du comte , rentrait dans son appartement , ne fit que traverser la chambre , et

courut se mellre à la fenêtre, où déjà elle était restée toute la soirée, plongeant avec avidité son regard dans l'obscurité , et prêtant l'oreille au moindre bruit, au moindre souffle. C'est que la voix de Klinkanno était arrivée jusqu'à elle dans cette soirée; c'est que la ballade avait percé les murs de sa retraite ; c'est que ces paroles lui avaientdit de veiller -, c'est que, quelque vague que fut ce signal , il avait été pour elle un chant de victoire; aussi elle attendait, bien certaine de ne pas attendre en \ain. Qu'on juge donc de son désespoir , lorsqu'on vint l'arracher à sa prison , qui lui était devenue chère depuis un instant ! Et plus tard combien elle dut souffrir, lorsqu'on lui parla de voyage, de quitter le château! Sa lutte avec le comte , son refus de s'éloigner, sa résistance opiniâtre, et enfin la joie qu'elle laissa éclater, malgré elle, à la vue de la sorcière; tout cela était l'œuvre de la ballade , de cette chanson ,

qui sous une forme naïve et grossière, lui avait f^iit entendre les mots : secours et liberté.

Ne pouvant arriver à la cour de la citerne , d'où la \oix était partie, elle s'était dit : puisque je ne puis pas aller à eux , ils viendront à moi. Et elle n'avait pas quitté sa fenêtre , dont la vue, bien que dominée à gauche par la tour de l'Aiguille, plongeait néanmoins jusqu'au fond du vallon d'Ilay. C'était de là, peut-être qu'un nouveau signal lui arriverait. Du reste , de quelque côté qu'il vint, elle était préparée.

Elle n'attendit pas long-temps. Dès que l'homme qui l'avait reconduite, se fut éloigné, dès que le silence se-fut rétabli , le mot : Pâquerette y prononcé à voix basse vint frapper son oreille. Elle se retourna aussitôt, et, apercevant sur le seuil de la porte le mystérieux visiteur , qui s'était introduit chez elle, sa physionomie rayonna d'une joie, qui semblait dire : Enfin ! je ne me suis pas trompée. Mais

elle resia muette, Ell(3 se contenta seulement d'approcher un doigt de ses lèvres; puis, se penchant en dehors de la fenêtre, elle écouta encore un instant; ensuite, convaincue qu'ils étaient hien seuls, elle courut se jeter dans les bras du nouveau venu , en lui disant bien bas :

— Mon frère ! Mon sauveur !

— Oui! Ton frère, répondit celui-ci, en la pressant sur son cœur , mais ton sauveur ! pas encore! il faut sortir d'ici!

— Oh ! Nous en sortirons !

— Je l'espère bien , puisque j'y suis venu ; mais, ma tache est difficile.

— Rien n'est difficile pour le capitaine Prosl, s'écria Pâquerette.

— Oui! C'est ce que tout le monde dit, répondit le capitaine. Et pourtant que faut-il pour détruire toute cette belle réputation? Rien ! Moins que rien ! Une balle ou un coup

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