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d'épée. Mais ce n'est pas pour parler de cela que je suis venu.
Il alla écouter encore à la fenêtre et sur l'escalier , afin de s'assurer que personne ne songeait à les surprendre, puis il revint prés de la jeune fille , et la faisant asseoir sur ses genoux , car il n'avait qu'un siège à sa disposition :
— Il est donc vrai, lui dit-il, tu as été enlevée par les Fâcheux, et conduite ici ?
— Oui , répondit-elle; du moins telle a toujours été ma pensée , car je ne me souviens pas de ce qui s'est passé depuis le moment où lu es venu m'arraclier aux flammes de Saint-Claude , jusqu'à celui où je me suis reveillée dans cette chambre , et où j'ai compris enfin que j'étais prisonnière du sire de l'Aigle.
— Prisonnière du sire de l'Aigle ! répéta le capitaine. Mais cet homme est donc un traître?
— Le plus lâche de tous les traîtres.
— Infamie! s'écria le capitaine. Mais quel est son but? Que veut-il?
— Je l'ignore.
— Sans doute il a reçu des propositions de la France. Oh! Malheur! malheur à lui! Mais plus tard nous nous occuperons de cet homme . Pour le moment ne songeons qu'à quitter ce château, et le plus promptement possible,
— Oui, mais comment? Les ponts-levis sont baissés, les portes fermées, et des sentinelles veillent sur les murailles,
— C'est difficile et surtout dangereux, je le sais, répondit le capitaine. Pourtant voici mon projet : A l'extrémité du chemin de ronde , du côté de la route, la muraille n'est pas fort élevée; et au pied du mur en dehors, le rocher présente une petite plate-forme, sur laquelle on peut s'établir un instant. Une fois là on est sauvé, car la roche offre des aspérités, dont on peut se servir comme d'une échelle. L'impor-
tant pour nous c'est d'arriver jusqu'au mur d'enceinte sans être découverts ; et je l'espère d'autant mieux que la nuit est noire.
— Et pour descendre, comment faire? demanda Pâquerette.
— Regarde I lui répondit le capitaine.
Il ouvrit son pourpoint, et laissa voir une corde roulée autour de son corps. Puis il ajouta :
— Ce qui me contrarie pour le moment , c'est que le comte veille encore. J'ai vu tout à l'heure de la lumière aux fenêtres de son appartement.
— Oui : j'en vîe:ns! Il m'avait envoyé chercher ; et sans un miracle , tu ne m'eusses pas trouvée ici. Il voulait me faire quitter ce château, il voulait m'envoyer je ne sais où, mais loin, bien loin d'ici; sous la conduite d'un homme , qui heureusement n'est point venu.
— Cet homme, qui est-il?
— Le capitaine Brunet ; il a été tué aujourd'hui près de Clairvaux.
— Comment sais-tu cela?
— Par une \icille femme qu'il a envoyée à sa place près du sire de l'Aigle.
— Une \ieille femme ! répétale capitaine, à f|ui un souvenir revenait involontairement à la pensée. Son nom ?
— Elle se dit sorcière, et se nomme Pierrette, je crois.
— Pierrette! C'est impossible; je l'ai laissée ce matin à la grotte du Yal avec Tordre de la garder prisonnière jusqu'à mon retour.
— Elle est en ce moment auprès du comte.
— Ici, murmura le capitaine : comment at-elle pu quitter le Val? que vient-elle faire au château de l'Aigle? la nuit? est-ce pour nous servir? ou par trahison!
— Un instant, répondit Pâquerette, j'ai cru qu'elle appartenait au comte ; mais il ne la
connaissait pas , il ne Tavait même jamais vue. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle m'a continuellement regardée d'une façon singulière, et que ses paroles avaient un sens caché que je ne pouvais comprendre,
— Mais, s'écria le capitaine, c'est elle qui nous a dit : Pâquerette est au château de l'Aigle.
— Elle?
— Oui I elle! elle-même! Quelle est cette femme? D'où vient-elle? Quel est son but en se dévouant pour nous? Car je ne puis croire qu'elle veuille nou6 trahir. Déjà elle a sauvé la vie à Albéric.
— Albéric?
— Oui , Albéric qui a été blessé en voulant te défendre, et qui serait mort sans elle.
— Voilà donc pourquoi, s'écria Pâquerette, en qui la reconnaissance soulevait tous les
doutes, voilà donc pourquoi un instinct secret m'attirait vers elle, et me la faisait aimer.
— Tu es raison, répondit le capitaine, comme toi, je ne doute plus ; comme toi, j'ai foi en cette femme; et si elle est ici, c'est qu'elle savait que je devais venir, et que sans doute elle veut veiller sur nous. Mais je ne puis me défendre d'une pensée : c'est que cette femme a un secret, secret qu'elle nous révélera peutêtre un jour, et qui pourra éclaircir plus d'un mystère.
— Un mystère , répéta Pâquerette en baissant la voix. Mais ici, dans ce château, tout est mystère. La nuit j'ai cru entendre sortir de dessous terre des cris, des plaintes, des sanglots qui ébranlaient les murailles jusque dans leurs fondements. Et Icjour il semble que dans la tour de l'Aiguille une voix douce et plaintive chante douloureusement, et ne se tait que lorsque le fantôme blanc paraît sur la plate-forme.
— Le fantôme blanc ! Tu Tas vu?
— Hier, pendant toute la journée, il n'a cessé de se montrer , et on eut dit qu'il avait toujours les yeux fixés de mon côté. Le soir, il avait disparu , et je m'étais mise à ma fenêtre , où je pleurais en regardant la vallée, lorsque je l'ai aperçu se promenant gravement à travers les arbres de la terrasse. Tout à coup il courut à la seconde grille , qu'il ébranla comme s'il voulait l'ouvrir, en fixant sur moi ses yeux sanglants. Alors j'eus peur , et je me sauvai au fond de ma chambre.
— Ce n'est donc point un conte , murmura le capitaine, et ce fantôme blanc que j'ai cru voir moi aussi quelquefois, et qui effraye tant les paysans, est un être humain qui vit et qui pense.
Il garda un instant le silence après cette réflexion, puis il ajouta :
— Comte ! un jour je reviendrai dans ton
château, et je le fouillerai si bien, que je découvrirai tous ces secrets, où le crime doit avoir sa part.
Il se tut de nouveau ; et sans doute en ce moment le souvenir de tous les événements, qui depuis trois jours s'étaient succédé avec tant de rapidité , se présentait à sa mémoire 5 mais il s'arracha bien vite à cette préoccupation.
— Pâquerette , dit-il , nous n'avons pas de temps à perdre ; tâchons d'abord de sortir de ce corps de logis et d'arriver jusqu'au chemin de ronde.
—Le valet du comte, en s'éloignant, a fermé la porte et la grille.
— Je le sais ; mais on peut , sans passer par là, arriver à la cour de la citerne. As-lu visité cette partie du château qu'on t'a donnée pour prison ?
— Oui!
— N'y a-t-îl pas au bas des escaliers une petite porte?
— Oui 5 et j'ai même remarqué qu'elle n'était fermée que par un ressort.
— En ce cas conduis-moi.
Pâquerette prit la lampe, et descendit, suivie du capitaine. Arrivée au bas de la première rampe, elle s'arrêta un instant pour écouter; puis comme tout était calme et silencieux, elle prit à gauche, et continua à descendre, jusqu'à ce qu'elle se trouvât en face d'une petite porte, devant laquelle elle s'arrêta.
— Nous y voici, dit-elle. Et en même temps elle tira le ressort', et la porte céda sous cette pression.
— Pas encore, reprit vivement le capitaine en l'arrêtant. D'abord soufflons la lampe, et puis assurons-nous au moins que personne ne peut nous voir ou nous surprendre.
Il éteignit la lumière, et passant la tête à
travers la porte enlr'ouverte, il fit l*examen de la cour. Autant qu'il put en juger malgré Tobscurité, elle était complètement déserte; seulement l'appartement du comte était toujours éclairé,
— Viens, dit-il à Pâquerette; et surtout ne faisons pas de bruit ; glissons-nous comme des ombres. Il ne s'agit pas ici de bravoure et d'audace, il ne faut que de la prudence.
11 passa le premier, Pâquerette le suivit ; mais elle avait à peine franchi le seuil de la porte qu'un coup de vent la ferma.
— Maladroite! murmura le capitaine, voilà notre retraite coupée ; en cas d'alarme nous n'avons plus de refuge.
H chercha à la rouvrir, mais inutilement.
— Au fait, ajouta-t-il, c'est le ciel qui l'a voulu. Allons 1 allons ! le vin est tiré il faut le boire. En avant.
Us traversèrent la cour sans encombre, et
arrivèrent sous la voûte. Le capitaine s'arrêta.
— Avant d'aller plus loin, dit-il^ prenons nos précautions. Il n'y a pas de sentinelles dans le chemin de ronde, je le sais; mais il peut y en avoir une à l'endroit où nous voulons descendre. Dans ce cas, mon poignard m'en aura bien vite débarrassé ; mais comme il faut que l'escalade se fasse lestement, je vais Rattacher ma corde à la ceinture. Si nous étions surpris, j'aurais toujours le temps de te faire glisser au bas du mur, quant à moije me défendrais d'abord, et puis je ne tarderais pas à être secouru.
Mais il avait à peine défait deux agrafes de son pourpoint, qu'un son de cor retentit à l'entrée principale du château.
— Qu'est-ce que cela ? s'écria-t-il.
— Ah ! je me souviens, répondit Pâquerette. Déjà la nuit dernière j'ai entendu ce signal, et un instant après il s'est fait dans cette cour
un grand mouvement. On y a amené des chevaux. Nous ne pouvons avancer sans risquer d'être découverts, ni rester ici.
— Mais que faire? Où nous cacher? à présent que la porte du logis des femmes est fermée.
En disant ces mots, le capitaine était revenu dans la cour, en proie à la plus vive agitation, allant, venant, cherchant, et répétant toujours :
— Que faire? que faire?
Enfin, désespéré, ne sachant que devenir, il s'était appujé contre la margelle de la citerne, lorsque ses regards se portèrent vers l'ouverture.
— Qu est-ce que cela? dit-il.
— C'est la citerne, reprit Pâquerette.
— La citerne ! . . . Est-elle profonde ?
— Deux ou trois pieds d'eau au plus, dit-on. Il venait d'apercevoir une échelle dressée
contre une des voitures de foin qui Tavaienl amené. Il courut la prendre et la faisant glisser jusqu'au fond du puits :
— Voilà ma cachette toute trouvée , dit-il. Pour rester quelques heures les jambes dans l'eau , je n'en mourrai pas. Dès que je serai au fond , tu retireras l'échelle , et tu la remettras à sa place ; puis quand ce damné visiteur sera parti , tu viendras me la tendre ; je sortirai , et nous partirons.
— Et moi , où aller? demanda Pâquerette.
— Sur la terrasse ; la grille de ce côté est ouverte. Tu sais qu'entre les arbres qui ombragent cette terrasse il y a des haies de buis , cache-toi derrière une de ces haies , et de là observe , écoute, et viens dès que tu jugeras le moment favorable.
En disant ces mots il se mit à descendre ; mais arrivé au niveau de l'eau, il eut la pensée d'étendre les bras afin de s'assurer s'il ne trou-
verait pas un endroit plus commode que la vase pour se poser. En effet , le rocher faisait une saillie qui présentait une place assez large pour qu'on pût s'y tenir assis ou couché : il s'y installa , et disant à Pâquerette d'enlever l'échelle , il la vit bientôt s'élever et disparaître , et il demeura seul.
lA CIIEME.
En ce moment le capitaine Prost était fort peu rassuré sur les suites de son expédition au château de r Aigle. Sans parler du danger que courait Pâquerette , et ce danger était grand , car son geôlier n'hésiterait pas à la sacrifier à sa sûreté , dans le cas où il viendrait à savoir que la cause de sa disparition était connue ; sans parler de la responsabilité immense qu'il
avait prise sur lui en se séparant de sa bande et en venant ainsi seul se jeter dans les griffes du lion ; ce qui se passait au château était de nature à le préoccuper plus gravement encore, car il y avait dans la conduite du comte un ample sujet de réflexions , qui toutes pouvaient se résumer en ces qucl(|ues mots :
La trahison s'est donc glissée parmi nous.
Quoi de plus affreux, en effet, que le doule lorsqu'il ne peut se fixer sur rien ! On doute de tout; de ses amis , de son entourage , de ceux à qui on a eu jusqu'alors le plus de confiance. Jusque-là tout ce qui portait un nom franc-comtois s'en était toujours montré digne , et pas un des rameaux de cet arbre ne s'était détaché du tronc , ou n'en avait été arraché par le vent de la faveur étrangère. Sur quoi compter désormais ? La noblesse qui jusqu'alors avait soutenu avec tant de courage la population , abandonnait-elle la cause qui
avait déjà coûté tant de sang et de sacrifices? on bien un seul membre de ce grand corps national s'était-il gangrené? Et dans ce cas même un exemple ne serait-il pas fatal? D'autres seigneurs ne seraient-ils pas tenlé d'imiter le sire de l'Aigle ! Les bourgeois et les paysans, pauvres, ruinés, misérables, pourraient-ils se soustraire à cette influence secrète qui avait pénétré jusqu'au^ cœur des montagnes! Antide de Montaigu était-il seul vendu? et puisqu'on était parvenu à corrompre cet homme, qui pourtant avait donné tant de preuves de dévoument , la corruption n'avait-elle donc pas pu descendre plus bas , et se glisser même jusqu'au sein de la bande des partisans montagnards?
Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau du capitaine Prost, depuis le moment où , retrouvant sa cousine, il avait eu la certitude que la sorcière n'avait pas menti. Une
fois installé dans ia citerne, il élait là trop seul , trop isolé pour ne pas laisser son imagination errer dans la voie nouvelle que les événements lui avaient ouverte. D'ailleurs , le silence, l'obscurité, la fraîcheur de l'eau, 1 attente surtout avec ses impatiences et ses angoisses; tout cela était bien de nature à faire penser.
Celte citerne , ouvrage de première nécessitédans un château comme celui-ci, perché au sommet d'une montagne à pic, avait été creusée dans le rocher, et occupait tout l'espace compris sous le sol de la cour. Elle était peu profonde, mais 1res spacieuse, et Teau du ciel qui seule Talimentait, pouvait s'y étaler à son aise et y déposer son limon , pour s'offrir ensuite pure, fraîche et limpide à Toeil de celui qui venait y puiser.
Le capitaine Prost était là bien en sûreté; il n'était pas humainement possible de supposer
qu'on pourrait \enir l'y surprendre. Sauf les graves préoccupations qui l'agitaient, il était donc parfaitement rassuré quant au présent ; mais il était écrit qu'il ne ferait pas un pas dans ce château sans qu'un nouvel événement vint lui demander une nouvelle dépense de force, de sang-froid, de courage.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées depuis h moment où Pâquerette avait retiré l*échelle. L'eau , d'abord assez violemment agitée, avait ondulé quelques instants, puis elle avait repris son niveau, et les échos de la voûte avaient cessé de répéter le frémissement des vagues qui s'étaient calmées peu-àpeu. Le plus profond silence régnait autour du capitaine.
Alors il lui sembla entendre derrière le rocher auquel il était adossé , comme le souffle haletant d'une respiration pénible. D'abord il y fit peu attention, mais bientôt ce furent
comme des gémissements, des plaintes douloureuses ; et cette fois le doute n'était pas possible, il y avait certainement près de lui un être vivant qui souffrait, et dont les sanglots eussent vainement tenté d'arriver au dehors, à travers la voûte de granit qui le couvrait. Ou bien ce qu'il entendait alors était-il l'œuvre de quelques-unes de ces puissances mystérieuses dont le paysan dotait le château de l'Aigle, et qui en faisaient un pied-à-terrè de Satan ? "
Quelle situation! Immobile, le col tendu, l'oreille en embuscade , il écoutait , il attendait 1 L'obscurité, le silence, l'humidité qui régnait dan? cette cavité souterraine, les gouttes d'eau qui suintaient une à une, et tombaient froides et glacées tantôt sur lui, tantôt à ses côtés sur la pierre , tantôt sur la nappe d'eau , dont elles troublaient la surface; ces gouttes d'eau, dont le bruit monotone et
régulier ennuie et fatigue, surtout lorsque l'imagination est frappée, et qu'elle a besoin de surexcitation ! puis l'impossibilité de fuir, de s'arracher à un contact qu'on redoute , la nécessité de rester en place , d'attendre ! c'était là , même pour un homme brave et de sang-froid une épreuve terrible; et le cœur du capitaine devait battre violemment.
Aux gémissements et aux plaintes , succéda bientôt un bruit plus distinct , mais d'une autre nature. On eut dit qu'un corps vSe mouvait et glissait dans les entrailles de la terre.
— Qu'est-ce que cela? se dit le capitaine qui se rappelait alo'rs les paroles de Pâquerette, elle aussi a cru entendre la nuit des bruits souterrains qui l'ont effrayée. Les récits mystérieux qu'on fait dans le pays sur ce châieau seraient-ils vrais? ou bien le sire de l'Aigle aurait-il quelque intérêt à encourager la suoerstition dans ses croyances ?
Le bruit continua et païut même se rapprocher. Mais il révéla alors une certitude qui ne laissait; plus aucun doute : Quelqu'un était là, et ce quelqu'un s'approchait, le capitaine entendait des pas qui criaient sur le sable, et une niain qui froissait le rocher en s'appu^ant sur sa surface humide. Mais ce qui dût l'émou- \oir encore davantage, c'est qu'il lui semblait que tout cela se passait près de lui , à ses côtés; il lui semblait qu'il n'était séparé de son mystérieux voisin que par une gaze qui ne l'empê» chait pas (rentcndre , et qui sans doute lui eut permis de voir sans l'obscurité profonde qui régnait autour de lui.
Les pas s'étaient arrêtés. Le capitaine sentit comme la présence d'un corps humain qui le louchait presque et l enveloppait dans cette atmosphère de chaleur que tout être vivant rayonne autour de lui; et une voi\ se fil entendre !
— Qui est là? dit-elle.
Il se garda bien de répondre, seulement il respira plus librement; la certitude d'avoir affaire à un être humain calma toutes ses alarmes.
— Qui est là? répéta la voix.
Pour toute réponse, il porta silencieusement la main à son poignard.
— Qui vient ici troubler la solitude de mon cachot ? continua la voix.
— Un cachot ! murmura le capitaine, et il lâcha son poignard.
— Le sommeil 'ne m'est-il donc plus permis? Veut-on m'enlever encore les quelques heures de repos que le ciel m'envoie?
— Un prisonnier 1 pensa le capitaine , quel mystère !
— Si tu es envoyé par mon bourreau , si le sire de l'Aigle t'a chargé de m'assassiner ,
voyons, achève Ion œuvre; il y a asSez longtemps que je demande la mort.
Le capitaine ne savait quel parti prendre. Cet homme était sans doute une victime du sire de l'Aigle, et comme tel il avait toutes ses sympatliies. Mais devait-il se jeter à sa tète, et s'exposer à manquer le but de son expédition en voulant le sauver? Pâquerette ne devait-elle pas seule l'occuper en ce moment?
Il y eut un instant de silence. L'inconnu écoutait, et attendait; ({uant au capitaine il se taisait; la surprise, l'influence des émotions précédentes , tout en lui n'était qu'hésitation et inquiétude.
Enfin le prisonnier éprouva'sans doute alors ce que le capitaine avait déjà éprouvé ; c'esl-àdire la présence d'un être vivant près de lui.
— Mais il y a ici quelqu'un , dit-il.
Et au même instant le capitaine sentit une main s'appuyer sur son bras.
A ce contact imprévu , il fit un mouvement pour s'éloigner , mais la main le serra fortement , et la voix lui dit :
— Qui êtes-vous? Que voulez- vous?
Alors il se fit un certain mouvement au-dessus de leurs tètes; des chevaux entraient dans la cour de la citerne; conduits par des homme d'armes j dont les épées traînaient à terre.
— Silence! dit le capitaine.
— Parlez! conlinua la voix, qui ètes-vous ?
— Peut-être votre sauveur , répondit le capitaine.
— Mon sauveur !
— Oui! votre sauveur! mais parlons bas; que personne ne nous entende; qu'on ne soupçonne p^s ma présence ici ; je suis descendu dans cette citerne pour m'y cacher quelques instants.
— Qui êtes-vous donc? demanda la voix.
— Qui je suis ! peut-être vous le dirai-je tout à l'heure; mais attendons que le silence soit rétabli dans la cour.
— Non ! reprit la voix, ne restons pas là.
— Mais où aller?
— Dans ma prison.
— Où est-elle ?
— Par ici! étendez le brasi tenez, sentezvous cette ouverture creusée dans le roc? elle communique à mon cachot.
Le capitaine pénétra dans l'ouverture, et, guidé par l'inconnu, il fit environ cinq ou six pas dans une sorte de corridor percé dans l'épaisseur du rocher.
— Nous voici chez moi, dit le prisonnier 5 tenez, asseyez-vous là, vous serez mieux et vous aurez moins froid que dans la citerne.
Il conduisit son hôte dans un coin du cachot, le fit asseoir sur une botte de paille, et se plaça à ses côtés.
— Vous êtes prisonnier dans ce château ? lui demanda le capitaine.
— Prisonnier depuis vingt ans !
— Depuis vingt ans! s'écria le capitaine. Et il prononça ces mots avec un ton au fond
duquel se révélait un violent effort de sa pensée, qui cherchait à coordonner plusieurs événements entre eux.
— Oui, répéta l'inconnu, prisonnier depuis vingt ans ! depuis vingt ans enfoui dans ce cachot! Si vous saviez tout ce que j'ai souffert ! L'homme qu'on retient captif, presque toujours on le séquestre, on l'isole du monde, on lui donne la vie de la- brute; obligé de vivre de lui-même, bientôt son cerveau épuisé ne peut plus suffire à alimenter sa pensée, alors il devient fou, ou il s'abrutit; l'isolement le tue, non pas de corps peut-être mais d'esprit ; son corps vit toujours, sa bouche dévore les grossiers aliments qu'on lui jette, son estomac les