II. 2f
Toutes les cloches de la cathédrale de Dole sonnaient à grande volée. La ville avait pris un air de fête; toutes les boutiques étaient fermées, et les habitants endimanchés parcouraient les rues en poussant des cris de joie. Il était dix heures du matin.
Ce n'était pourtant pas ni un jour de fête, ni un dimanche.
A dix minutes de la ville, siir une hauteur, du côté de Lons-le-Saulnier, une foule compacte, qu'augmentaient sans cesse de nombreux arri\ants, attendait en causant bruyanunent.
— C'est pour dix lieures, disait l'un, ils ne doivent pas tarder beaucoup.
-- Ils ne seront pas ici avant onze heures, disait un autre, puisqu'ils ont passé la nuit au Deschaux.
— Eh ! non ! c'est à Parcey qu'ils ont couché.
— C'est au Deschaux !
— Non ! encore une fois, à Parcey ! c'est le valet de chambre de M. le président Boivin ({ui me l'a dit.
Us allaient peut-être en venir aux nuins, lorsqu'un hourra général les mit tous d'accord en terminant la discussion. On venait d'apercevoir sur la route, à peu de distance, un nuage de poussière.
Bientôt le galop d'un cheval se fit entendre, et presque au même instant parut, courant ventre à terre, un des montagnards de la cavalerie du colonel Varroz. Il fut accueilli par ces mots : La Cuzon! la Cuzon! répétés par mille voix; et il passa comme un éclair au milieu de la foule, en se dirigeant vers la ville.
— Pour le coup le cortège n'est pas loin, dit un des curieux.
En effet, moins d'un quart-d'heure après, une nuée de paysans couvrit la route au loin :
— Les voilà ! les voilà ! cria-t-on de toute part.
Et la foule, impatiente, courut à leur rencontre.
C'était bien un cortège qui s'avançait. Une douzaine de Montagnards marchaient les premiers. A vingt pas plus loin, venait Pille-Muguetà la tête d'un corps de cinq cents honiiiies,
cldorrière eux le capitaine Prost elKlinkanno, tous deux à cheval. Ensuite se traînait péniblcmen'. .une voiture à quatre roues, attelée de six bœufs, et dont les brancards supportaient une cage de bois, dans laquelle un homme était assis, lié, garrotté, bâillonné, dans l'impossibilité de faire un mouvement; il avait les épaules et la tête nues. Après celte voiture, venait encore un corps de cinq cents hommes ; puis, à vingt pas derrière, une cinquantaine de montagnards à cheval fermaient la maiche. Et devant, derrière, partout, une multitude de paysans allaient, venaient, couraient, en poussant de grands cris.
L'homme qui était enfermé dans la cage, était méconnaissable. Couvert de boue et d'immondices de la tête aux pieds, l'œil sanglant, le visage inondé de crachats, qu'on lui avait lancés à la face , dans une immobilité complète, sous laquelle on distinguait à peine un
reste de vie : qu'il y avait loin de cet abaissement au brillant éclat que le sire Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle, avait jeté dans le monde.
C'est ainsi qu'il était parti des montagnes pour venir à Dole, où le bourreau l'attendait ; c'est ainsi qu'il voyageait depuis deux jours. Quelle torture pour lui ! Exposé sans cesse aux regards de la multitude, il avait entendu bourdonner autour de lui tout ce que la rage populaire peut inventer de plus insultant. Il avait vu ceux qui, naguère, eussent tremblés devant lui , venir lui cracher au visage, lui jeter de la boue à la face et le railler ensuite. A chaque nouveau village qu'il traversait, c'était le même supplice à subir ; et même le second jour , son supplice , n'eut plus de trêve, car il eut sans cesse autour de lui un peuple furieux qui s'était recruté chemin
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faisant et ne voulait plus le quitter qu'au pied de Féchafaud.
Le capitaine Prost avait voulu donner là une grande leçon !
Quant à lui, il nourrissait trop de regrets amers pour pouvoir jouir complètement de son triomphe. La foule criait sans cesse sur son passage : Vive le capitaine Prost ! La Cuzon ! la Guzon! Mais tous ces témoignages de vive sympathie parvenaient à peine à l'arracher à ses tristes réflexions. Le curé Marquis et le colonel \ arroz n'étaient plus à ses côtés î
En arrivant à Dôle, le cortège se dirigea vers l'hôtel du Parlement. Les Montagnards entourèrent la voiture pour en éloigner la multitude ; et le prisonnier arraché de sa cage, fut traîné devant ses juges. Aussitôt la foule se dispersa, mais pour se réunir sur un autre point.
Au nord-est de la ville était une place assez vaste, attenante aux remparts. Une heure environ après l'arrivée du sire de l'Aigle, toute la population de Dôle, à laquelle s'étaient joints tous ceux qui avaient suivi le cortège, se pressait aux alentours de celte place, au milieu de laquelle on avait dressé un échafaud et une potence , car on ignorait encore quel genre de supplice subirait le patient. Ces appareils de mort étaient gardés par les montagnards, qui s'étaient rangés tout autour, et qui, comme le public, attendaient.
Enfin, un murmure lointain, sortant de la rue des Arènes , annonça que le jugement était rendu et que la sentence allait être exécutée.
Bientôt, en effet, les rangs des Montagnards s'ouvrirent et le capitaine Prost parut, suivi de tous les membres du Parlement couverts de leurs longues robes noires, garnies d'her-
mine. Il avait demandé avec instance et obtenu que le Parlement assistai en corps à cette exécution. Il voulait qu'elle se fit avec toute la solennité possible , afin d'effrayer davantage ceux qui seraient tentés de suivre l'exemple du sire de l'Aigle. Deriière les juges venait le patient escorté du bourreau et de ses aides, et entouré d'une double haie de Montagnards.
ïl se lit un grand silence.
Alors le greifier en chef, déployant un parchemin, lut à haute voix :
tt Cejourd'Imi ** novembre de l'an de grâce ^1658. Nous, siégeant au Parlement de Dole, en vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés par sa majesté catholique Philippe IV, roi d'Espagne.
« Au nom de| Dieu et de la Franche- Comté :
« Considérant que le sire Antide de Mon-
laiî^u, seigneui' de l'Aigle, comte du grand bailliage d'Aval en la province de Franclie- Comté, a trahi les serments qu'il avait faits à son roi et à son pays.
(( Considérant, qu'il a conspiré la ruine de la Comté en s'alliant à ses ennemis, et en vendant à la France les chefs de la montagne.
« Attendu que tous ces crimes sont bien prouvés.
<r Déclarons le sire Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle, traître et félon. Ordonnons qu'il soit mis à mort et que son corps soit brûlé, pour ses cendres être jetées au vent. Mais faisant droit à la demande du capitaine Prost, laissons ce dernier libre de choisir le genre de supplice que devra subir ledit Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle.
u Fait et signé en l'hôtel du Parlement à Dole.
€ Pour les membres du Parlement siégeant en séance.
« Le président,