‹ Le diamant de la vouivre (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

si loin; allons-y, nous remonterons la riNJère de 1 autre coté.

Cet avis prévalut, et ils s'élançèrenl tous en courant vers le pont.

Le colonel avait reçu une balle dans les reins, et cette blessure lui causait des douleurs horribles. Néanmoins, il parvint à en triompher un peu, et il demanda à partir sur-le-champ; mais le capitaine s'y opposa.

— Non, dit-il, on nous poursuit encore; quelques-uns de ces Fâcheux viennent à nous à la nage. Ils sont peu nombreux, si j'en juge au bruit qu'ils font dans l'eau : deux ou trois au plus : attendons-les!

Ils se blottirent tous trois derrière un buisson, et lorsqu'ils virent paraître les trois bandits, ils se précipitèrent sur eux sans hésiter. Le colonel, malgré sa souffrance, avait détaché sa hache de sa ceinture ; il fendit la tète à l'un d'eux. Le capitaine en étendit un autre raide

mort d'un coup de pistolet, pendant que Klinkanno abattait le troisième d un coup de sabre.

— Et maintenant, dit le capitaine , hâtonsnous. Colonel, appuyez-vous sur Klinkanno; moi, je reprends mon fardeau.

Ils se mirent alors à gravir le talus, couvert de bois, qui s'élevait jusqu'à la base du rocher; et, après des difficultés inouïes, conséquences de la blessure qu'avait reçue Varroz , ils arrivèrent enfin à la grotte , dans laquelle il s'installèrent sans bruit.

Les Fâcheux ne tardèrent pas à retrouver les cadavres des trois imprudents qui avaient payé si cher leur témérité. Malheureusement, celui qui avait eu affaire à Klinkanno , quoique mortellement blessé, respirait encore. Il recouvra la parole pour quelques instants, et raconta ce qui s'était passé. Et certes il n'y avait rien là de bien rassurant pour les autres, qui jusques-

là n'avaient cru poursuivre que des paysans timides, dont ils devaient avoir bon marché.

Enfin le chef lui demanda s'il les avait reconnus.

— Pas précisément, répondit le malheureux d'une voix éteinte. Il y en a deux de taille ordinaire , dont je n'ai pas pu voir les visages. Le troisième, je n'ai pas eu le temps , il est vrai, de bien distinguer ses traits , mais il est énorme de grandeur ; c'est un colosse. Je ne sais pas pourquoi j'ai cetle idée-là , mais je parierais que c'est le colonel Yarroz.

— Yarroz ! dis-tu, Yarroz ! c'est impossible !

que ferait-il ici , à cette heure , sans escorte?

— C'est au contraire très possible , répliqua le moribond ; car Yarroz a sa grotte près d'ici.

— 11 se pourrait!

— Il a raison, dit un des Gris; on me l'a montrée, il n'y a pas bien longlemps. La groUe

à VaiToz est là, devant nous, sous le Champ- Sarrazin.

— S'il en est ainsi, s'écria le chef des Gris, si Varroz est ici , son élève le capitaine Prost n'est pas loin ; et peut-être le curé Marquis estil avec eux. Quelle bonne aubaine pour nous si nous pouvions les prendre tous les trois. Et pourquoi pas? ils sont troisdis-tu 5 nous, nous sommes trente au moins ; trois contre trente, ils sont à nous. Venez ! venez !

Et il les entraîna dans la direction de la grotte.

En entrant dans la caverne , le colonel se laissa tomber de fatigue et d'épuisement. Le sang sortait à grands flots de sa blessure , et malgré tous ses elïbrts , malgré les compresses de linge que le capitaine accumulait sur la plaie , il ne pouvait pas parvenir à arrêter l'hémorrhagie.

L'entrée de la grotte à Varroz est basse et

étroite , et oll're une pente de quelques pieds avant d'arriver au centre de celte cavité souterraine qui n'est du reste qu'une chambre assez vaste , au fond de laquelle se trouve une sorte de couloir de peu de longueur , qui conduit à une seconde chambre circulaire sans issue.

Ainsi donc, il n'y a la aucun moyen d'évasion , aucune retraite possible en cas de surprise pour celui qui y est enfermé. A cette époque c'était pis encore qu'aujourd'hui j il n'y avait pas le moindre sentier frayé qui y conduisît. Seulement Yarroz et ses amis , qui avaient l'habitude d'y aller, savaient qu'en passant à droite ou à gauche de tel ou tel arbre, et gi'impant sur tel ou tel morceau de roc , ils diminuaient les difiicultés de Tascension.

Agenouillé devant son maître, Prosts'eHorçait de calmer ses souffrances, et cherchait à

arrêter les progrès du mal. Il murmurait sans cesse en pensant au curé :

— Les perdrai-je donc tous les deux !

Tout à coup il fut distrait de cette occupation par le bruit que faisait dans le fourré la marche de plusieurs personnes.

— Ils nous cherchent , dit-il tout bas à Klinkanno en s'approchant de l'entrée , oh ! s'ils nous découvrent , je leur vendrai cher ma vie.

Il arma ses pistolets et attendit !

Le bruit se rapprocha peu à peu , il distingua parfaitement des pas ; et bientôt même il put entendre com'me des chuchottements , des paroles prononcées à voix basse. Enfin , il lui sembla que les feuilles sèches qui jonchaient le sol étaient froissées immédiatement sous lui par un corps qui rampait. En effet, il avait à peine fait cette remarque qu'à la lueur du crépuscule, qui déjà annonçait le

jour naissant , il aperçut deux tôles à Tenlrée de la grotte. II lâcha ses deux coups de pistolets, et deux hommes roulèrent dans le bois en ne poirssant qu'un cri.

— Klinkanno, dit-ii ensuite, charge vivevement ces armes et donne-moi les tiennes.

Mais Klinkanno n'eut pas le temps d'exécuter cet ordre. Les Gris furieux arrivaient en poussant de grands cris; il s'empara aussitôt des pistolets du colonel, et vint se placer à côté du capitaine.

Quatre coups de feu mirent encore quatre hommes hors de combat. De leur côté les Fâcheux ripostèrent; njais dans la position où ils se trouvaient c'était peine perdu. Placés trop bas, ils tiraient trop haut et leurs balles allaient s'aplatir inutilement contre la voûte. Alors ils montèrent à l'assaut, et se ruèrent en masse à l'entrée de la caverne. Seuls contre trente les deux champions mirent l'épée à la main, et ils

fauchèrent devant eux avec tant d'habileté et de sang-froid que les Gris finirent par se lasser, et se mirent pour un instant hors de leurs atteintes, se demandant avec stupéfaction si cette grotte ne renfermait pas une armée tout en^ tière.

Le colonel, muet et inutile témoin de cette scène, se tordait de rage sur la terre, où il était cloué par sa blessure.

Quelques minutes après la retraite momentanée des Fâcheux, une voix se fit entendre dans le bois :

— Rends-toi, Varroz ! dit-elle.

— Non! de paV tous les diables! je ne me rendrai pas, leur cria-t-il.

— Rends-toi !

— Non ! non !

Le capitaine s'attendait à un nouvel assaut, mais il attendit vainement; les Gris sans doute se consultaient avant de le tenter^

La sitiialion des assiégés n'en était pas moins critique. Les ennemis ne lâcheraient pas faci lement une proie dont il avaient la certitude de se rendre maîtres. Après un insiant de repos, il reviendraient plus furieux que jamais, et leur nombre étant loin d'être épuisé, devait finir par lasser et les forces et le courage du capitaine et de Klinkanno.

Malgré le brouillard qui déjà lui obcurcissait la vue, le colonel comprit tout le danger que couraient ses défenseurs; ils étaient perdus sans ressource! Alors cédant à l'empire de sa croyance favorite, il éleva les mains vers le ciel en s'écriant :

— Vouivre ! toi que j'ai toujours adorée avec ferveur! toi qui as toujours élé pour moi un culte, une idole! Laisseras-tu le capitaine mourir ici? As-tu oublié que Jean-Claude est Ion enfant? qu'il a été baptisé par moi avec l'eau qui coule de tes rochers? Vouivre 1 tu dois

toujours le proléger, veiller sur lui ! Vouivrel sauve mon fils, le tien! sauve-le! sauve-le!

— Rends-toi! Varroz, cria encore la voix dans le bois.

— Non ! de par touts les diables, je ne me rendrai pas.

— En avant donc! et pas de quartiers.

Les Gris revinrent à la charge avec fureur.

Reçus bravement par le capitaine et Klinkanno qui avaient eu le temps de recharger leurs armes, et qui comme la première fois mirent répéeà la main, ils ne songeaient pas cependant à céder le terrain; cette fois ils paraissaient bien décidés à eu iinir..Le coiobal devint terrible de la part des Fâcheux, qui mutilés, sanglants, se cramponnaient à l'entrée de la grotte sans vouloir lâche prise, et de la part des assiégés, dont la vie était en jeu.

Et pendant ce temps le colonel dont la voix s'éteignait peu à peu, et qui sentait la mort

pénétrer lentement au dedans de lui par sa blessure, disait toujours :

— Vouivre ! Vouivre ! sauve-le ! un miracle ! un miracle!

Un miracle seul en effet pouvait alors les sauver. Le capitaine et Klinkanno ne devaient plus tenir longtemps contre des ennemis sans cesse renaissants; la lutte avait été trop longue ; leurs forces commençaient à s'épuiser.

Les Gris, qui sans doute s'en aperçurent, redoublèrent de vigueur.

— Vouivre 1 Youivre ! criait toujours le colonel.

Alors le capitaine, voyant que tout était perdu, et ne voulant pas tomber vivant entre les mains de ces bandits, allait s'élancer pour se faire tuer sur place; lorsqu'un cri perçant retentit dans les entrailles de la montagne. Au même instant un bloc de rocber énorme se détacha du sommet, tomba à l'entrée de la grotte,

et écrasant les Gris, les entraîna dans sa course en roulant avec un fracas épouvantable jusqu'au bord de la rivière. Puis une voix bien connue se fit entendre :

— La Cuzon ! la Cuzon ! la Cuzon !

— Merci ! Merci ! Merci î s'écria le colonel en se soulevant péniblement, et en ouvrant un œil éteint. Regarde ! fils ! regarde ! là ! vois-tu son diamant qui t'invite à le suivre. Va! fils! \a ! ce diamant te guidera, comme la colonne lumineuse guida jadis les Hébreux dans le désert. Va I tu es sauvé! merci Vouivre ! merci !

11 prononça encore le mot Merci î mais d'une voix si faible que Prost épouvanté courut à lui! Hélas ! il ne trouva plus qu'un cadavre, le colonel Varroz était mort!

Soulevant alors le corps du curé marquis, pendant que Klinkanno se chargeait de celui du colonel, il regarda a droite, et aperçut au loin dans l'obscurité le diamant de la Youivre.

Mais son éclat n'était plus celui qui l'avait ébloui si souvent, il était comme décoloré. INéanmoins il s'inclina avec respect, prononça trois fois'le mot : Merci ! et marcha à sa rencontre.

La montagne s'était ent'ronver/e, et un passage assez large s'était tout à r/oup formé. A mesure qu'il avançait, il lui semblait que la roche s'écartait devant lui. Le diamant de la Youivre montaiien s'éloignant toujours; et le souterrain, suivant cette direction, offrait une pente assez rapide. Enlin Téclat du diamant disparut pour faire place à la lumière du jour; et bientôt les deux voyageurs se trouvèrent en plein air, ayant sur leurs tètes le ciel, et sous leurs pieds le Ghamp-Sarrazin. La Youivre les avait conduits au terme de leur voyage. (6)

Alors le capitaine entendit la voix de son guide qui divSait :

— La Guzon ! la Guzon ! la Guzon !

li leva les yeux et Taperçut qui planait sur lui. Mais ses ail^s étaient pâles, sombres; et son diamant ne jetait plus qu'une faible lueur. Elle dit une de'^nière fois!

— La Guzon ! la Cuzon ! la Cuzon !

Mais d'une voix si faible et si triste que le capitaine ne put retenir une larme. Il entendit encore comme un frémissement, puis il ne vit plus rien, elle s'était évanouie.

Le diamant de la Vouivre s'était éteint avec les dernières lueurs de l'incendie qui avait détruit le château de l'Aigle auquel sa destinée était attachée. Elle avait pu vivre encore pen-

dant le resie de cette nuit fatale ; mais les premiers rayons du soleil levant lui portèrent le dernier coup.

Le capitaine resta un instant immobile, le front courbé sous le poids de cet arrêt du ciel. Puis, rappelé au sentiment de lui-même par la

vue des deux cadavres qui gisaient à terre devant lui , il dit à Klinkanno :

— Creusons une fosse !

Ils se mirent tous deux à gratter avec leurs poignards le sol du champ sarrasin , et rendirent enfin à la terre la dépouille mortelle cni curé Marquis et du colonel Varroz , de ces deux vieux amis , qui ne devaient plus se quitter.

Pendant celte opération qui avait duré longtemps , lecapitaine n'avait pas prononcé un seul mot. Quand il eut remplit son pieux devoir, il s'agenouilla sur le tertre mouvant qui recouvrait ceux qui lui étaient si chers , et s'écria^ en levant les yeux vers le ciel :

— Christ I fils de Dieu ! de la Trinité qui règne au ciel , c'est toi qui t'es sacrifié , toi qui es descendu sur la terre , et qui es mort pour sauver les hommes. Dieu le père et le Saint-Esprit sont restés là-haut. De là Trinité qui dé-

fendait la Comté moi seul, le fils, je reste ici bas ; le Père et le Saint-Esprit viennent de monter au ciel. Christ ! ma mission dans ce monde n'est pas terminée ! Je me mets sons ta sauvegarde! Donne-moi l'intelligence de Marquis et la force de Yarroz ! Le pays en aura peut-être besoin un jour. Christ ! je t'implore. Christ! entends-moi !

Puis il se jeta la face contre terre , et pleura longtemps.

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