‹ Le diamant de la vouivre (volume 3)Chapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

— Voilà l'histoire de ma captivité, capitaine. J'ignore quel avenir m''est réservé ; mais du moins je suis bien heureux aujourd'hui, puisque le ciel a permis qu'un homme, qu'un ami, pût descendre dans mon cachot et vînt ni*y serrer la main.

Le capitaine avait écoulé cette confidence avec le religieux silence de l'étonnement, de la pitié et de la préoccupation. Celte rencontre au fond d'une citerne avec un homme qui était enfoui depuis vingt ans sous les voûtes de ce château mystérieux ; cette longue et horrible misère dont le tableau venait d'être déroulé devant lui; et plus que tout cela, une certaine coïncidence qui semblait rattacher la vie d'un prisonnier à d'autres événemenls, et en faire un tout qui gravitait sans cesse autour d'un point unique: Antide de Monlaigu ! Il y avait là de quoi mettre aux abois le cerveau le plus solide, l'intelligence la plus développée. Le ca-

pitaine Prost subissait alors tous les embarras d'esprit qui assiègent l'homme, lorsque, près de résoudre un problème, une nouvelle difficulté l'arrête ; ou lorsque, se voyant sur les traces d'une découverte qu'il cherche depuis longtemps, un des principaux éléments vient à lui manquer et bouleverse tout son travail.

Il garda encore le silence longtemps après que le prisonnier eût fini de parler : la tète appuyée dans ses mains, il se pressait le front comme dans un étau, cherchant par cette contraction nerveuse à faire jaillir de son cerveau la lumière qui devait éclairer la route qu'il devait suivre désormais. Efforts inutiles! sa pensée était comme enfermée dans un cercle dont elle ne pouvait sortir.

L'inconnu , surpris de ne pas recevoir de réponse aux aveux qu'il venait de faire , et ne pouvant pas, à cause de l'obscurité dans laquelle ils étaient plongés , lire sur le visage de

son hôle loulcs les réflexions qui se heurtaient dans son esprit , se décida à reprendre le premier la parole et à provoquer une explication. — Me serais-je trompé? dit-il, et ne seriez- \ous pas celui que j'ai nommé tout à l'heure? Un instant avant votre arrivée ici , des voix se sont fiiit entendre dans la chambre du sire de l'Aigle. La sienne d'abord, puis celle d'une jeune fille, nièce du curé Marquis, et quiest comme moi prisonnière dans cechâteau; ensuite une vieille femme, qui se dit sorcière est entrée et a causé une grande surprise. La voix de cette femme m'a singulièrement frappé ; malgré le ravage des ans , il m'a semblé un moment la reconnaître , mais je ne puis dire où je l'ai déjà entendue ; c'est sans doute une nouvelle illusion. Pâquerette a pronocé le nom du capitaine Prost , et m'a fait comprendre que s'il le voulait bien , il pourrait la délivrer. Vous m'avez dit que vous veniez ici pour sauver une

jeune fille; ma supposition était donc raisonnable. Voyons ! parlez ! et si je me suis trompé , que je sache au moins le nom de celui à qui je viens de confier tous mes secrets.

Le capitaine releva la tête , et parut sortir comme d'un songe; ou plutôt son attitude fut celle de l'homme qui , après avoir longtemps cherché bien loin de lui une solution à une question qui l'embarrasse , finit par se demander s'il ne la trouverait pas à ses côtés.

— Non! dit-il d'un ton résolu, non! vous ne vous êtes point trompé , je suis bien le capitaine Prost; je suis bien celui en qui Pâquerette espère; mais en venant ici, je ne savais pas que j'aurais deux malheureux à secourir au lieu d'un.

— Merci! capitaine, merci! s'écria l'inconnu.

— Oh ! vous sortirez d'ici , je vous le jure ; il le faut ! Votre lugubre histoire a avec d'autres

événements tant de rapport , que , sans parler de l'intérêt personnel que tout homme doit à son semblable, votre liberté nous est nécessaire. Il faut donc que vous soyez libre, et cela cette nuit-méme.

— Cette nuit! dans quelques heures! oh! mon Dieu ! mon Dieu ! faites que ce ne soit pas un rêve !

— Avant tout, j'ai une question à vous adresser; sans doute jai déjà deviné d'avance; mais ce serait pour lui un si grand bonheur que je n'ose pas m'arréler à cette pensée.

— Pourqui donc?

— Vous le saurez plus tard, pour le moment je vous demande votre nom ; que je sache au moins qui vous êtes.

— Qui je suis! Eh ! quoi ! vous me le demandez ! vous ne m'avez pas encore reconnu , à tout ce que je vous ai dit ! Vous n'avez donc jamais entendu raconter ma lamentable his-

toire ! Mon vieil ami Yarroz n'a donc jamais eu occasion de vous parler de moi ! 11 ne peut pas m'avoir oublié pourtant! Il y a vingt-cinq ans j'aimais une belle et noble demoiselle dont l'amour était tout mon bonheur, et à laquelle j'allais être uni. Encore quelques jours, et deux familles voyaient tous leurs vœux exaucés, lorsqu'au milieu d'une chasse, Blanche fut enlevée.

— Blanche de Mirebel !

— Vous le savez , n'est-ce pas ? Oui, Blanche de Mirebel , enlevée par une troupe d'hommes masqués , et morte sans doute après de longues souffrances. Cinq ans plus tard , mon château fut envahi , saccagé , pillé , brûlé ; tous mes gens furent égorgés sans pitié, et moi-même emmené prisonnier et jeté dans ce cachot.

— Sire Arthur de Binans, s'écria le capitaine , vous serez vengé î

— Oui , que je sois libre un jour, une heu-

rc! que je puisse demander comple à mon bourreau de la mort de mon fds.

— Votre nis!

— Mon fils qu'ils ont assassiné sans doute , ou qui est mort dans l'incendie avec Jérôme Marcelin , mon vieux serviteur , que j'avais chargé de veiller toujours sur lui. Que je puisse voir face à face le sire de l'Aigle , l'épée à la main, et je mourrai content !

— Votre fils! murmura le capitaine; et un aveu fut sur le point de lui échapper ; mais il le retint sur ses lèvres. Les émotions de cette nuit avaient été trop fortes 5 une pareille révélation eut été capable de bouleverser toutes les idées du vieillard.

— Oui ! reprit le capitaine, vous allez sortir d'ici; vous allez être libre; et demain, le sire de l'Aigle recevra une visite à laquelle il ne s'attend guère.

— Ohl voyez-vous, capitaine, je n'ose pas y

croire. Penser que dans quelques heures je pourrais être hors de ce château, en plain air ! penser que je verrais le ciel, les étoiles ; et demain nos belles campagnes, nos forêts noires et profondes ! Penser que je pourrais encore relever les ruines de mon vieux manoir, et presser dans mes bras mes anciens amis, qui m'ont cru mort pendant vingt ans! Votre main! capitaine-, donnez-moi votre main! Que je m'assure que je suis bien éveillé! Oh! libre! libre!...

— Oui ! libre ! Je vous ai fait le serment; et ce serment je le tiendrai, ou je mourrai s'il le faut! Mais, songeons d'abord à sortir de ce cachot.

— Et comment en sortir?

— Comme j'y suis entré; au moyen d'une échelle que Pâquerette va nous tendre tout à l'heure.

— Mais, pourquoi etes-vous descendu dans celte citerne?

■ — Parce qu'au moment où nous traversions la cour, pour gagner le chemin de ronde et aller descendre par les rochers qui bordent la route, un son de cor s'est fait entendre. Nous avons

craint d'être découverts, et vous savez le

reste-

— Un son de cor! répéta le sire de Binans? Attendez ! hier, le sire de TAigle a eu au milieu de la nuit une longue conférence avec un homme que vous devez connaître; et quand ils se sont séparés, cet homme lui a dit : A demain ! à la même heure, et avec même signal. Attendez !

Il alla à l'autre extrémité du cachot, et après avoir écouté un instant, il revint près du capitaine :

— Ils sont ensemble, lui dit-il en lui prenant la main ; nous ne pouvons songer à sortir tant

que cet homme sera au château 5 venez, suivezmoi ! ce qu'ils disent est de la plus haute gravité pour vous.

Il conduisit le capitaine à l'endroit où il avait l'habitude de se mettre pour entendre ce qui se passait chez le sire de l'Aigle ; ils appuyèrent chacun, contre la muraille, une oreille attentive et écoutèrent en silence!

lA ÏODIVRl.

Lorsque le sire de 4'Aigle entendit le signal qui lui annonçait Tarrivée du nocturne visiteur qu'il attendait sans doute , il courut au portrait du sire de Vaudray, qui masquait la porte secrète par laquelle la sorcière était entrée , et s'adressant à elle tout en poussant le bouton et fîusant tourner le tableau :

— Quelqu'un \a venir, lui dit-il, et comme

il est inutile que tu assistes à notre conversation , assieds-toi là sur une des marches de cet escalier , et attends avec patience ; je ne te laisserai pas longtemps à cette place. Avant une heure je t'appellerai sans doute pour te confier une mission qui demande du zèle et de l'adresse.

— Ne m'oubliez pas ici.

— Sois tranquille.

— Heureusement , murmura-t-elle tout bas, pendant que le comte remettait le tableau en place, heureusement! j'ai conservé la clef de la petite porte de fer. S'il m'oubliait je pourrais toujours sortir.

Elle réfléchit même quelques instants si elle ne profiterait pas de la facilité qu'elle avait de s'échapper du château; mais elle pensa à la mission qu'on devait lui confier , et cette raison l'emporta. Elle résolut d'attendre.

Quand il fut seul avec son valet, qui depuis

longtemps était rentré, après avoir reconduit Pâquerette à son appartement-, le comte lui fit signe de le suivre , et sortit pour aller à la rencontre de son nouvel hôte.

L'aspect du château n'avait pas changé, malgré le signal ; les sentinelles continuaient leur paisible promenade; le son du cor n'avait arraché à leur sommeil ni valets ni écuyers; sans doute des ordres avaient été donnés en conséquence; aussi l'esplanade étaitelle complètement déserte et silencieuse quand le comte la traversa pour aller ouvrir lui-même la porte principale et lever le pont-levis.

Un cavalier entra', suivi d'une douzaine d'hommes qui lui servaient d'escorte. Après avoir mis pied à terre et abandonné son cheval à quelqu'un de sa suite , il salua sans mot dire le sire de l'Aigle , qui , avec un mutisme égal , le guida vers l'intérieur du château , pendant que l'escorte se dirigeait

vers la cour de la citerne , sous la coiuluiie du valet.

Lorsque le sire de l'Aigle, après avoir soigneusement fermé la porte de sa chambre , se trouva seul chez lui avec le nouveau venu , il se hâta de lui présenter un fauteuil ; et le saluant avec une déférence extrême :

— Salut au sir de Guébriant ! lui dit-il.

— Salut au gouverneur du Comté de Bourgogne, répondit le colonel Suédois.

En entendant le sire de Guébriant lui donner le litre de gouverneur du Comté de Bourgogne, il ne put réprimer un mouvementde secrète joie, et il répéta, en articulant chaque s^'liabc :

— Gouverneur du Comté de Bourgogne, colonel?

— Je me suis peut-être mal exprimé, répondit Guébriant ; j'ai voulu dire gouverneur

(lu grand bailliage d'Aval , c'est-à-dire de tout le pays compris entre DôIe , Salins , Nozeroy, Saint-Claude et Lons-le-Saulnier.

— Ainsi , ajouta le comte après un moment de silence, comme s'il eût craint de presser trop vivement son interlocuteur , ainsi son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu

— Ecoutez-moi, comte, interrompit Guébriant. Avant d'aller plus loin, récapitulons un peu ce qui s'est passé depuis que des négociations sont entamées entre nous :

— La France veut la Franche-Comté , reprit celui-ci : et si elfe la veut bien , elle l'aura. Cependant, je dois l'avouer, nous étions loin de nous attendre à la résistance des populations , résistance que je ne crains pas de nommer héroïque , résistance qui depuis deux ans ensanglante lepays et a souvent rendu tous nos efforts inutiles. Pour en finir avec cette lutte

acliarnée, qui menace de décimer les populations, et de rendre à l'état sauvage vos montagnes , nous avons pensé à mettre dans nos intérêts quelques-uns des seigneurs influents de celle province, en leur faisant comprendre qu'ils auraient le double mérite de mettre fin à la guerre, et de donner à leurs vassaux des garanties pour Tavenir. Dans le Jura, c'est sur vous que nous avons jeté les yeux; vous avez répondue noire attente, et nous vous en reremercions; une récompense vous est due, et vous l'aurez; mais pour cela il faut que vous exécutiez vos engagements comme nous exécuterons les nôtres.

— Je suis prêt, colonel. Si son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu m'a réellement conféré le titre que vous me donniez tout-à-rheure, je le répète : je suis prêt ! Remettez-moi l'acte signé de son sceau , qui me

nomme à ce poste éminenl, et avant huit jours le Jura appartiendra à la France.

— Comte de Montaigu, répondit Guébriant, dans toutes nos relations, vous avez toujours mis une déiiance dont je ne me plains pas personnellement , mais qui , je dois vous le dire , a produit une fâcheuse impression au quartiergénéral de l'armée française.

— Pourquoi donc, colonel, serais-jeplus confiant que le Cardinal ou que le Général , qui commande son armée? Pourquoi me refuse-t-on toujours cet acte, qui au surplus ne peut compromettre que moi? Pourquoi enfin ne me donne-t-on pas la preuve de cet accord unanime qui doit en un seul jour faire de la Comté une province française ?

— Pourquoi? je vais vous le dire , et je vous jure que ce que vous allez entendre est vrai en tous points; Besançon n'a pas encore capitulé ; mais nous n'aurons besoin ni d'une capi-

lulation ni d'un assaut , pour nous en rendre maîtres; nous avons dans la ville des amis qui nous en ouvriionl les portes, (juand ils scTont certains que nous pourrons nous y maintenir. Pareille; chose arrivera à Dôle ; Dole qui , il y a deux ans, a forcé le prince de Condé à une retraite peu honorable, verra enfin le drapeau des Lys flotter sur le clocher de sa cathédrale. Les montagnes du côté de Monlbéliard jusqu'à Ornans et Morteau, sans être tout-à-fait conquises , sont tellement frappées de stupeur (ju'unc simple promenade suffirait pour les réduire ; et d'ailleurs là aussi nous avons des amis. Mais tous ceux cjui sont pour nous , ont les yeux fixés de ce côté; parce qu'ici seulement la résistance est sérieuse ; ce n'est pas qu'ailleurs les idées d'indépendance sont moins fortes; mais ils n'ont pas les mêmes moyens de défense ; il n'ont pas surtout d(\s chefs comme les vôtres. La difficulté est

ioi -

donc tout entière ici, dans le pays compris entre Pontarlier et Saint-Claude. Tant que nous ne serons pas maîtres de cette partie des montagnes, les avantages que nous pourrons gagner dans la plaine seront nuls, parce que, tant que le vainqueur peut être inquiété dans sa conquête, il n'en est pas maître. Ceux que nous avons gagnés à notre cause n'attendent que ce moment pour agir. Une fois que le Jura, proprement dit, sera en notre pouvoir., Dole et Besançon sont à nous, et avec ces deux villes la province entière. Or, par vous, nous pouvons en finir d'un seul coup; le voulez-vous enfin?

— Encore une fois, je suis prêt, colonel!

— Vous êtes prêt, répéta Guébriant en a'animant; mais des hommes comme le colonel Varroz, le curé Marquis, et le capitaine Prost, est-il donc si facile de s'en rendre maître ? car, il faut bien l'avouer , ces trois hommes tien-

nent en leurs mains les destinées de la Franche-Comté, pour le hjoment du moins. Ces trois hommes! trinilé infernale avec laquelle la lutte est impossible ! cecapitaine Prost surtout! On le trouve partout, on le rencontre à chaque pas. Rien ne l'arrête, rien ne le fatigue. Qui eut jamais pensé, par exemple, qu'il oserait pénétrer l'autre jour à Saint-Claude , dans une \ille prise d'assaut , occupée par tout un corps d'armée? non-seulement lui , mais sa bande tout entière. Ce sont de ces faits inouïs , qui , répétés de bouche en bouche , font de cet homme une puissance. La superstition ^lle-mème n'a- t-elle pas encore enchéri sur sa réputation? Mais si jamais il tombait en notre pouvoir, il faudrait promener sa tète de village en village, pour prouver aux populations qu'il est bien mort, sans cela elles ne le croiraient pas. Voilà l'homme que nous combattons sans pouvoir jamais le vaincre. Depuis six mois que vous

êtes des nôtres , vous avez eu vingt occasions de vous emparer de sa personne, puisqu'il a pleine et entière confiance en vous, et toujours vous les avez laissé échapper, toujours il est sorti de ce château !

— Colonel 1 répondit d'une voix forte le sire de l'Aigle qui avait écouté cette sortie sans en paraître ému: Il y a six mois qu'on me fait des promesses; tant (|u'elles ne seront pas réalisées, je ne suis engagé en rien. Au fait, pourquoi donc toutes ces hésitations de la part du Cardinal ou de ses agents. Quelque valet de cour songerait-il à venir usurper mes droits, et aurait-on le projet de donner à un autre la récompense qui m'est due ?

— Une telle pensée est une offense.

— C'est possible! mais j'ai dû jusqu'à présent me tenir sur mes gardes. Oui! j'ai eu souvent en mon pouvoir les trois hommes en qui la montagne a mis tout son espoir. Oui ! je sais

bien (jnedu jouroii ils auront disparu, les bandes se disperseront, la terreur s'emparera des esprits et la démoralisation fera le reste. Mais si je vous eusse livré ces hommes dès le principe, quelles eussent été mes garanties contre vous? Je suis franc, colonel, vous le voyez. J'ai du laisser la guerre suivre toutes ses phases , et attendre qu'il vous plaise d'accepter mes conditions. Aujourd'hui vous ne pouvez plus tenir la campagne , vos troupes sont épuisées, et rhiver approche; vous voulez en (inir. Soit ! je suis à vos ordres.

— Yous êtes fort, comte, répondit Guébriant , parce que noire succès dépend de vous, parce que vous savez que, dès que la résistance aura cessé ici, non-seulement elle ne renaîtra pas ailleurs , mais que nous serons maîtres partout. Vous profitez de votre position! Au reste, je ne puis pas vous en faire un crime.

Mais vous avez mal jugé les intentions de la cour de France.

— La cour de France! s'écria le comte. Eh bien ! jepoussseraila franchise jusqu'au bout. Je veux bien que la Franche-Comté devienne province française, parce que dans ce cas mon intérêt est mis enjeu; mais ce que je refuserai toujours, c'est un maître qui fasse de ce pa} s un royaume à part.

— Comte de Montaigu !

— Je dis royaume , pour vous faire sentir la portée de mes paroles.

— Comte de Montaigu î répéta encore Guébriant, dont le visage s'était soudainement coloré.

— Vous m'avez compris , continua tranquillement lesire de l'Aigle, tant mieux! La France veut la Comté , me disiez-vous tout à l'heure ; oui ! je le sais , et c'est pour cela que je n'ai jamais ajouté foi à ses prétendus scrupules.

D'autres ambitions pourraient bien vouloir lutter avec elle. Le duc de Saxe-VVeymar, votre maître, aujourd'hui allié du Cardinal, pourrait bien, une fois la conquête achevée, cesser d'être son ami. Ses projets sont connus depuis longtemps ; il n'a jamais caché ses intentions sur le Jura. Or, vous êtes son premier aide-decamp, et vous êtes le seul avec qui j'aie été mis en rapports. Je ne vous accuse pas personnellement, mais je puis bien soupçonner que des ordres secrets vous aient été donnés.

— Mais, c'est soupçonner notre loyauté!

— Ce mot, colonel, est rayé du livre des diplomates. Du reste, je vous le répète, que le duc de Saxe-Weymar rêve tout ce qu'il voudra, peu m'importe 1 Je ne veux voir en vous que l'agent de la cour de France. Hier, en me quittant, vous m'avez prorais de m'apporter aujourd'hui une solution; l'avez-vous enlin? car je suis las d'attendre. Je veux bien croire en-

core que personne personne, enlendez-

vous, n'a cherché à éloigner i'instant où nous devons tenir nos engagements réciproques, vis-à-vis la cour de France, la cour de Friance seulement; et le Cardinal vis-à-vis de moi. Mais le meilleur moyen de me convaincre, c'est de m'en donner une preuve.

Le sire de Guébriant paraissait depuis un instant fort peu satisfait de la tournure que prenait la conversation. Peu habitué, sans doute à la discussion, il avait l'air de craindre une défaite ; ou peut-être n'avait-il pas de bonnes raisons à donner au comte qui paraissait si sûr de son fait. 11' jugea donc prudent de ne pas le suivre sur ce terrain, et entrouvrant son pourpoint, il en tira un papier qu'il lui présenta en lui disant :

— Vous voulez une preuve? la voici !

Le comte prit le papier et le parcourut avec avidité. C'était une lettre adressée par le duc

de Saxe-Weyniar au sire de Guébriant. Au milieu de sa lecture, le sire de l'Aigle s'écria :

— Eh! quoi! son Eiiiincuce

— Coiiliiiuez, inlerrompil Guébriant.

Il continua en silence, et quand il eut fini :

— Celte lettre, dit-il, m'en annonce une autre

— Du Cardinal! la voici ; et pour obéir aux instructions que vous venez de lire, je vous la remets.

Elle passa dans les mains du comte , (jui ne se fit pas prier pour l'ouvrir.

— Vous le voyez , continua Guébriant , son Eminence accepte toutes vos conditions; cette lettre est un engagmentqui, je l'espère, va vous rassurer.

— Ouil colonel, et j'irai, j'irai moi-même le remercier, et lui renouveler encore l'assurance de mon dévouement. Oh ! j'avoue que j'étais loin de m'attendra à la nouvelle <[ue

cette lettre m'annonce! Du reste, je n'irai pas seul , et je me ferai précéder d'un cadeau qui prouvera ma sincérité.

— Que voulez-vous dire?

— Que Tun des trois hommes, dont la mort nous est nécessaire, à présent que nous sommes d'accord , est déjà en notre pouvoir.

— Le capitaine Prost?

•— Non.

— Le colonel Varroz?

— Non ! le curé Marquis !

— ïl est ici?

— Non! arrêté hier soir, il a été conduit au château de Clairvaux , et remis entre les mains du comte de Beauffremont, qui le garde jusqu'à nouvel ordre. Le comte de Beaufremont, qui aujourd'hui fait cause commune avec nous, n'est pas, comme vous le savez, ambitieux de pouvoir. Il s'ennuie dans nos montagnes. Tout son désir est de pouvoir être

admis à la cour de France, d'y avoir un grade dans l'armée , et une bonne pension ; aussi nous nous sommes entendus à merveille. Mais je reviens à l'imporlanle capture que j'ai faite. Pensez-vous qu'un pareil cadeau soit bien reçu?

— Et les deux autres , où sont-ils?

— A la grotte du Val, sans doute.

— A la grotte du Val! répéta Guébriant, mais est-il donc impossible de pénétrer dans ce repaire , d'où ils nous bravent impunément?

— Vous l'avez dit, colonel, c'est impossible ! il faudrait pour cela être plus qu'un

demi-dieu -, il faudrait être un capitaine Prost, car nous devons lui rendre cette justice : qu'il ne connaît ni danger ni obstacle. La grotte du Val est imprenable ; toute tentative serait une folie.

— Mais , ne pourrail-on pas les bloquer

— Ui —

dans celte retraite , les envelopper et les forcer à se rendre , en les prenant par la famine.

— Vous avez donc oublié , répondit le comte, ce que je vous ai dit de l'organisation de celte bande. Le capitaine a sous ses ordres environ trois mille hommes; et le colonel Varroz cinq cents cavaliers , qui du reste ont comme leur chefriiabitudede se battre à pied aussi bien qu'à cheval; mais jamais ils ne sont tous réunis, si ce n'est dans les grandes occasions , où ils savent d'avance qu'une action décisive doit avoir lieu. Le capitaine et le colonel ont des lieutenants qui commandent des corps dispersés dans le pays, et auxquels ils assignent des rendez-vous, tantôt dans un endroit tantôt dans un autre , afin de pouvoir leur donner leurs ordres , et leur indiquer un nouveau rendez-vous pour le lendemain et les jours suivants. De cette façon il y a accord unanime,

et la volonté du cliei' préside à tout. Je ne vous parlerai pas de leur manière de faire la guerre, de ces surprises continuelles, de celte audace quand ils sont en force, et de cett<3 prudence quand ils peuvent craindre une défaite. Ils ont en outre des lieux de refuge en cas d'échec; mais ce sont des sites tellement inaccessibles, que toute poursuite devient impossible. Et puis ils changent souvent de retraites. La grotte du Val est en ce moment leur quartier-général; c'est là qu'est la plus grande partie de leurs armes , de leurs munitions, mais, sans parler des diflicultés insurmontables qu'on aurait à vaincre pour s'en rendre maître, qui vous dit que vous trouveriez l'ennemi dans la place. On prétend qu'il existe des souterrains qui aboutissent à des issues secrètes , creusées au milieu des bois , et par lesquelles ils pourraient fuir à Tabri de tout danger. Ces souterrains ne sont, dit-on, con-

nus que des chefs, qui poussent la précaution et la défianca jusqu'à bander les yeux à ceux des leurs, auxquels ils sont quelquefois, par nécessité, obligés de faire prendre ces chemins mystérieux. Et la cavalerie, où se tient-elle? le sait-on? Les chevaux paissent dans les bois, et couchent avec leurs maîtres à la belle étoile quand il fait beau , ou dans des fermes où on leur donne asile, quand le temps est mauvais. Ils sont débandés, dispersés; puis un beau jour, au moment où on ô'y attend le moins, on est tout étonné de trouver, à l'entrée d'une gorge, toute une armée, à laquelle il ne manque rien, pas même sa cavalerie. Jamais vous ne pourriez établir un cordon autour de cette enceinte. Vos troupes seraient harcelées sans relâche, jusqu'à ce qu'elles aient quitté la place. Les milices des villes et des villages , quoique braves , on en viendrait peut-être à bout; mais les partisans montagnards ! songer à les réduire par la force est un rêve.

Guébriant l'avait écoulé sans rinterrompre» et sans doute les raisons que le comte venait de mettre en avant avaient eu son approbation, car il continua sa pensée en disant:

— Oui! et c'est la tète qu'il faut couper. Le corps cessera de vivre, quand la tête aura vécu.

— La ruse, continua le sire de l'Aigle, est aujourd'hui notre unique ressource, et grâce à moi 5 elle nous mènera au but vers lequel nous marchons.

— A l'œuvre donc! s'écria Guébriant en se levant.

— A Tœuvre! répéta le comte, et pour commencer, expédions à son adresse Fàme qui fait vivre cette tête , l'intelligence de la trinité que nous poursuivons , celui que nous nommons le Saint-Esprit, le curé Marquis enlin !

En parlant ainsi, il prit dans un des tiroirs delà table une feuille de parchemin, et trem-

pant dans un encrier de bronze sculpté une plume de corbeau , il se mit à écrire.

— Que faites-vous donc? demanda Guébrianl.

— Cette lettre, répondit le comte, sera, avant deux heures , remise au sire de Beauffremont, et lui donnera les instructions nécessaires.

— Je vous comprends! Mais qui donc la portera ?

— Une personne sûre ; en tout cas, si elle tombait en des mains étrangères, elle ne révélerait pas de grands secrets.

— Comment?

— Lisez!

Guébriant prit la lettre , et après l'avoir parcourue :

— Ma foi, dit-il, avec un langage aussi clair, vous mettriez tout le monde dans Tembarras; etjevousavoue que moi-même •••.. il faudrait

être un devin pour y comprendre quelque chose !

— Ce sont des formules convenues entre nous. Quant aux chiffres disséminés dans la lettre avec une apparence de désordre, leur nature d'abord , et ensuite leur position dans certaines lignes et après un certain nombre de motSj^nous servent à exprimer les noms propres.

— C'est donc une langue à part ! Quand même il trouverait cette lettre, le curé Marquis lui-môme , tout fin qu'il est , aurait , je crois , bien de la peine à deviner le lieu où il sera conduit demain.

— Sans toutes ces précautions , répondit le comte en reprenant le parchemin , il n'y aurait pas de sûreté pour nous.

Il le ploya, y apposa son sceau ; et allant ouvrir le tableau mouvant, il appela la sor-^ cière :

— Femme, lui dit-il, tout à l'heure, tu m'as offert d'entrer à mon service, et moi je t'ai promis pour l'avenir un abri contre la misère. Acceptes-tu?

— A vous pour la vie, monseigneur! Dieu vous rendra un jour ce que vous faites aujourd'hui pour la pauvre mendiante.

— L'avenir me prouvera si ton dévouement est bien sincère. Pour commencer, tu vas porter cette lettre à Clairvaux, et tu la remettras loi-même au sir de BeaufPremont.

— Mais, pour arriver jusqu'à lui, comment faire? Croyez- vous que le pont-levis se baisse pour moi et que les sentinelles me laissent approcher ?

Le sire de l'Aigle tira une bague de son doigt, et la remettant à la sorcière :

— Prends! lui dit-il; en arrivant devant le château de Clairvaux, tu appelleras le gardien de la porte, il viendra sur la muraille

savoir qui demande à entrer; alors, tu lui montreras cet anneau, et aussitôt tu seras introduite.

— Vos ordres seront fidèlement exécutés, monseigneur.

— J'y compte! Et maintenant, suis-nous!

Il ouvrit la porte d'entrée, fit passer devant

lui le sire de Guébriant, puis la sorcière, et sortit enfin derrière eux. Au bas du perron, ils trouvèrent l'escorte du colonel qui l'atlendail; ils traversèrent tous en silence Tesplanade jusqu'au pont-levis, que le comte baissa avec l'aide de son domestique.

— A demain ! colonel, dit le comte.

— A demain ! répondit celui-ci.

Il prit à gauche et s'enfonça dans le val du Dombief pour aller gagner la route de Saint- Laurent à Champagnolles, pendant que la sorcière descendait dans le vallon d'IIay, et se dirigeait ^ur Clair>au\.

Lorsque le sire de l'Aigle, le sire de Guébriant et la sorcière eurent quitté la chambre du comte, le capitaine Prost et le prisonnier, qui étaient demeurés dans la même attitude, l'oreille collée à la muraille, se cherchèrent mutuellement la main dans l'obscurité, et cette étreinte futpour chacun d'eux plus significative que ne l'eussent été toutes les paroles.

En ce moment, l'eau de la citerne fut violemment agitée; un corps étranger plongea jusqu'au fond de la vase et s'y arrêta.

— C'est elle, dit le capitaine, c'est Pâquerette qui vient me tendre l'échelle. Tout est calme dans le château; partons!

— Partir ! murmura le prisonnier ; quitter ce cachot! Est-ce possible? Pardonnez-moi mon émotion ; mais quand je pense que depuis

vingt ans.

— Sire Arthur , interrompit le capitaine, le temps est trop précieux pour le perdre, en vai-

nés paroles. Tâchez de faire trêve pour le moment à vos émotions; une fois à la grotte du Val, vous serez libre dépenser et déparier lout à votre aise. Excusez ma franchise, mais vous devez comprendre qu'en ce moment je n'ai qu'un but : c'est de quitter le plus tôt possible le château de l'Aigle.

En parlant ainsi, il sortit du cachot.

Le hasard voulut que Pâquerette laissât tomber réchelle de leur côté, de sorte qu'ils n'eurent besoin ni de la chercher longtemps, ni d'entrer dans l'eau pour la trouver.

— Je monte le premier, dit le capitaine ; Pâquerette qui ne s'attend pas à vous voir, pourrait être effrayée de votre apparition 1 Suivezmoi.

Quand il fut au haut de réchelle, Pâquerette, qui avait entendu parler, ne put s'empêcher de lui dire :

— Tu n'es dono pas seul !

— Non ! je l'amène un compagnon de voyage!...

— Quel est-il?

— Tu le sauras plus tard.

Une fois dans la cour, le sire de Binans ne put se défendre d'une violente émotion : le grand air qu'il respirait pour la première fois depuis vingt ans; la fraîcheur de la nuit, qui contrastait délicieusement avec la température monotone de la cavité souterraine dans laquelle il avait vécu ; la vue du ciel avec ses millions d'étoiles dont il avait presque oublié l'éclat; ce premier pas qu'il venait de faire vers la liberté; et plus encore que tout cela peut-être, la présence de Pâquerette et du capitaine, dont malgré l'obscurité il pouvait cependant distinguer les traits, car les traits d'un être humain étaient une nouveauté pour lui ; il ne pouvait maîtriser l'attendrissement qui le gagnait peu

à peu. Le capitaine, qui s'en aperçut, lui prit la main, et la lui pressant avec effusion :

— Allons! monseigneur, lui dit-il, du courage !

— Monseigneur! murmura Pâquerette.

— Songez, continua le capitaine, qu'au-delà de ces murailles, est la liberté, et avec elle la vengeance.

— Oui! la vengeance! répondit-il en rendant au capitaine son serrement de main; guidezmoi, je vous suis. Mais avant tout, retirons réchelle ; il est inutile qu'on s'aperçoive de ma fuite. Comme jamais l'homme qui m'apporte ma nourriture ne m'adresse la parole, le sire de l'Aigle pourra de longtemps encore ne pas se douter que son prisonnier lui est échappé.

— Il le saura peut-être plus tut que vous ne pensez , dit le capitaine en enlevant l'échelle et en la remettant à sa place*, mais hâtonsnous !

Il les entraîna sous la voûte qui conduisait au chemin de ronde. Là, il ouvrit son pourpoint, et déroulant la corde qui était roulée autour de son corps, il l'attacha à la ceinture du sire de Binans, en lui disant :

— Vous descendrez le premier, afin de recevoir Pâquerette dans vos bras lorsqu'elle descendra à son tour.

Après que cette opération fut terminée, il se mit en devoir de sortir de la voûte.

— La plus grande attention! leur dit-il encore; tâchons de faire le moins de bruit possible; le trajet n'est pas long, mais il n'est pas sans danger. Heureasement la lune s'est fait notre complice en nous privant de sa lumière.

Il fit quelques pas dans le chemin de ronde; et se retournant une dernière fois vers eux, il leur fit signe d'avancer.

Ils marchaient tous trois dans le plus profond silence; le capitaine, quelques pas en

avant, le col tendu, Toreille au guet, le regard tournant sans cesse dans un même cercle devant lui , et la main sur la garde de sa rapière, autant pour être prêt à la tirer en cas d'alarme, que pour Tempêcher de raisonner en se heurtant à ses jambes ou à ses autres armes. Derrière lui venait le sire de Binans, soutenant Pâquerette, que la confiance de son cousin avait peu rassurée, et que la crainte d'une surprise rendait bien tremblante. Pourtant, elle avançait toujours. A mesure qu'elle approchait du but, il lui semblait que le danger s'éloignait.

Déjà ils n'étaient plus qu'à quelques pas du perron, c'est-à-dire à la moitié de leur course ; encore un peu de patience, de courage, de prudence, et ils étaient sauvés, lorsque tout à coup un cri de : qui vive? vint retentir à leurs oreilles comme un cri de mort. Ils levèrent les yeux et aperçurent , presqu'en face du perron,

une sentinelle debout sur la muraille qui les séparait de l'esplanade. — Qui vive? dit encore la sentinelle. — Le capitaine mesurait d'un œil sanglant la hauteur du mur, et se demandait s'il ne pourrait pas arriver d'un bond au sommet et poignarder le malencontreux veilleur du nuit. Après cette minute de réflexion, il entendit encore la sentinelle crier pour la troisième fois iqui vive? et comme elle ne recevait pas de réponse, il la vit armer son arquebuse, les mettre en joue et faire feu.

Alors, ce fut un mouvement général ; ils entendirent ouvrir et fermer les portes dans l'intérieur des appartements; ils virent les remparts se couvrir de monde ; et le mot : alerte! alerte 1 répété de bouche en bouche, fit bientôt le tour du château, et vint les confirmer dans cette horrible pensée que toute tentative d'évasion était devenue impossible.

Heureusement aucun d'eux n'avait été

blessé. Seulement Paquerettte avait failli s'évanouir-, et le sire de Binans avait été obligé de lui appuyer la main sur la boucle, pour y enfermer un cri prêta s'en échapper.

— Mort et sang! murmura sourdement le capitaine, faudra-t-il donc mourir ici ! Oh ! en tout cas je lui vendrai cher ma vie !

Puis il réfléchit quelques instants, et il ajouta :

— Allons 1 allons î il n'y a pas à balancer ; rentrons dans la citerne, s'il en est temps encore. Pâquerette de son coté tâchera de gagner son appartement , et la nuit prochaine nous ferons une nouvelle tentative , peut-être sera-t-elle plus heureuse que celle-ci. Venez! venez 1

Ils les entraîna aussitôt dans la cour de la citerne, où l'alarme avait déjà été donnée, car ils purent voir les fenêtres 4^8 bâtiments

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éclairées par des lumières qui se croisaient dans tous les sens.

Il courut à l'échelle, et il allait s'en saisir, lorqu'une porte qui s'ouvrit en face d'eux, vomit une douzaine de valets, qui traversèrent la cour, et disparurent sous la voûte. Grâce à l'obscurité, les fugitifs n'avaient pas été aperçus.

— C'est impossible ! dit le capitaine avec un accent désespéré , nous n'aurions jamais le temps de descendre!

C'était dans ces terribles situations, c'était lorsqu'il en était réduit à de pareilles extrémités, que le capitaine avait le plus de sangfroid ; et pourtant en ce moment il semblait anéanti :

— Faudra-t-il donc donner ce signal ! murmura-t-il.

— Quel signal? demanda le sire de Binans.

I l — Un signal qu'on attend, qu'on espère; un signal qui nous amènerait bien vite des défenseurs ; mais je dois être avare de leur sang 5 et puis ici , dans celle cour, comment se défendre seul , contre tant de monde! Ils n'auraient jamais le temps d'arriver jusqu'à nous.

— La terrasse, murmura Pâquerette.

— La terrasse , répéta le capitaine en réfléchissant; oui, lu as raison; cette terrasse est assez étroite, plantée d'arbres qui masquent la vue et de haies vives derrière lesquelles on peut se cacher; et puis elle est entourée de grilles, dont on peut défendre l'approche. \ enezl

Ils montèrent aussitôt l'escalier et après avoir fermé derrière eux la portedela grille qui éiait restée entr'ouverte, ils allèrent s'accroupir à l'autre extrémité de la terrasse, contrôla porte de la tour de l'Aiguille.

— Ne bougeons pas, dit alors le capitaine; peut-être, las de recherches inutiles, finirontils par abandonner la partie , et alors tout n'est pas désespéré : si au contraire ils nous découvrent, alors je donnerai mon signal, et pendant que nous nous défendrons ici, on aura le temps de venir à notre aide. Attendons !

Le mouvement n'avait pas cessé dans l'intérieur du château. Le sire de l'Aigîe fut sur pied un des premiers, et courut au chemin de ronde pour savoir la cause de cette alarme extrordinaire. Quand il eût appris ce qui s'était passé, quand il eut interrogé la sentinelle, et qu'il se fut bien convaincu que des étrangers s'étaient introduits dans le château, il fit garder toutes les issues, et commanda lui-même les recherches.

Ce fut vers la cour de la citerne que naturellement se dirigèrent ses premiers pas. On II. 9

chercha, on fureta partout, on visita les écuries, les cuisines, les élablcs, et quand on eût bien sondé touts les coins de ces habitations toujours désertes pendant la nuit, on se décida à les abandonner et à aller ailleurs.

Mais pendant ce temps, quelles angoises pour les trois malheureux à côté desquels tout cela se passait, et qui pouvaient entendre les conversations et les menaces de ceux qui s'acharnaient à leur poursuite! Quelles tortures de la pensée, surtout pour le capitaine qui devait alors se regarder comme le seul protecteur du vieillard et de Tenfant, dont il s'était fait le gardien !

Enfin ils purent respirer plus à Taise; les pas en s'éloignant leur rendirent un peu d'espoir.

— Ils sont partis, murmura Pâquerette.

Le capitaine lui mit la main sur la bouche, et continua à prêter toute scTn attention à ce

qui se passait dans le château. La cour de la caserne, que la terrasse dominait comme celle de la citerne, avait eu sa part des investigations ; puis le silence s'y était rétabli, et les recherches, infructueuses sur ces deux points, avaient été dirigées ailleurs. Quelque temps encore le pas régulier des patrouilles qui se croisaient en tous sens , se fit entendre tantôt rapproché, tantôt lointain; puis le calme parut renaître. Comme la terrasse était entourée d'une grille , on n'avait sans doute pas jugé à propros de la visiter.

— Nous ne pouvons pas songer à nous évader cette nuit, dit bien bas le capitaine. Voici , je crois , le parti le plus sage : Vous allez descendre tous deux dans le cachot de la citerne; et moi je partirai seul ! Seul je risquerai moins d'être découvert, et je puis plus facilement me défendre ; d'ailleurs , une fois sur le rempart de l'autre côté, près de la route, je

suis sauvé. Demain , je viens avec toute ma bande rendre ma visite au sire de l'Aigle , qui , ne se doulant de rien , m'ouvre les portes de son château , je le fais prisonnier , et je vous délivre.

Puis sans attendre leur réponse , il se leva et s'approcha lout doucement de la grille, pour s'assurer que la cour était déserte ; mais il avait à peine fait trois pas, qu'une voix cria à coté de lui :

— Les voilà ! les voilà.

— Nous sommes découverts ! s'écria-t-il.

Et aussitôt une douzaine d'hommes gravirent l'escalier en courant et vinrent ébranler la porte de la giille.

Malgré l'obscurité , le capitaine crut distinguer entre les barreaux des canons d'arquebuse. Sans prendre le temps de réfléchir, il saisit ses pistolets et les déchargea sur les as-

saillants; deux cris se firent entendre et deux hommes roulèrent au bas des es ■?!•:.

Il faut renoncer à peindre l'effet que produisit dans le château cette double délonnation. En un moment la terrasse fut envelop[)ée et mille cris de mort retentirent.

— Allons! dit le capitaine, il n'y a plus à hésiter l mon signal ! c'est notre seule chance de salut.

Déjà il approchait de ses lèvres , sa main fermée, etil s'apprêtait à tirer de l'intervalle de deux doigts le son aigu et retentissant avec lequel il avait l'habitude de diriger les mouvements de sa bande, lorsque tout à coup ils furent tous trois inondés d'un fïot de lumière, qui enveloppait seule la tour de l'Aiguille, sans étendre plus loin sa clarté, et une voix leur cria:

— La Cuzon 1 la Cuzon ! la Cuzon !

— Le Vouivrel s'écria le capitaine en levant

les yeux vers le sommet de la tour , merci 1 merci ! merci !

Mais il avait à peine prononcé ces mots , qu'une autre voix qui semblait sortir de dessous terre lui répondit :

— La Cuzon ! la Cuzon ! la Cuzon !

Instinctivement il baissa les yeux, et aperçut à ses pieds un grillage de fer.

— Merci! merci! merci! s'écria-t-il encore avec une sorte de délire.

Car la vue de ce grillage venait de lui rappeler les renseignements que la sorcière lui avait donnés lorsqu'il avait quitté la grotte du Val pour venir au château de l'Aigle.

Il souleva aussitôt ce grillage, et saisissant la corde qui était restée attachée à la ceinture du sire de Bînans, il le força à descendre.

— A vous le premier, lui dit-il, vous recevrez Pâquerette dans vos bras.

— Qu'est-ce que cela ?

— C'est un égoût qui sert à récoulement des eaux. Allez! altez ! nous sommes sauvés !

La corde glissa rapidement , bientôt elle cessa d'être tendue, et le capitaine, la tirant à lui, dit à Pâquerette :

— A ton tour maintenant.

Elle ne lui répondit que par un cri perçant et tomba sans mouvement dans ses bras. Il leva les yeux et se trouva face à face avec le fantôme blanc de la tour de TAiguille.

Il y eut alors dans l'âme du capitaine un moment d'anéantissement impossible à exprimer. 11 passa la main sur son front pour y essuyer les gouttes abondantes d'une sueur froide qui l'avait inondé tout à coup. Que faire? Pâquerette était évanouie! il devenait fou!

Le fantôme était immobile sur le seuil de la porte toute grande ouverte : la longue robe blanche qui le couvrait allait se perdre bien

loin dans l'intérieur de la tour, et le voile qui lui enveloppait la tête flottait autour de lui et semblait le grandir encore. 11 n'avait pas bougé de place, pas fait un mouvement, ses yeux s'étaient fixés sur le visage du capitaine et ne quittaient pas cette direction.

Pendant ce temps, le tumulte n'avait pas cessé dans le château : si les soldats du comte avaient été quelque peu intimidés par la manière dont ils avaient été reçus à la porte de la grille, du moins ils étaient bien certains que . leur ennemi ne leur échapperait pas et ils s'étaient réunis sur un autre point. La chambre du sire de l'Aigle commençait à se remplir de monde.

Ce n'est pas qu'en ce moment le capitaine songeât au danger qu'il courait, sa pensée était tout entière absorbée par la présence du fantôme.

Cependant le regard do celui-ci, qui, jus-

que-là était resté fixé sur le visage du capitaine, quitta peu à peu cette direction, et, descendant sur sa poitrine, y rencontra la cassolette à laquelle était attaché le mystère de la naissance de Pâquerette.

A cette vue le fantôme s'élança vers lui, et, saisissant ce bijou en cherchant à briser la chaîne d'acier à laquelle il était suspendu :

— Ma fille ! s'écria-t-il, ma fille !

— Ta fille! répéta le capitaine épouvanté.

— Celui qui a cette cassolette doit savoir ouest ma fille?

En ce moment , la porte de la chambre du comte s'ouvrit et il parut sur le seuil entouré de nombreux soldats. Pour le capitaine , la mort était à deux pas, il ne pouvait pas emmener Pâquerette qui était toujours évanouie, il se décida donc ; f t la jeta dans les bras du fantôme en s'écriant :

— La voilà !

Puis il s'élança dans Tégoùt, attira sur lui le grillage et disparut.

Le fantôme poussa un grand cri qui alla se perdre dans l'immensité des cieux ; et, apercevant le comte, il s'avança vers lui d'un air menaçant en lui montrant d'une main le sommet de la tour où brillait toujours le diamant de la Vouivre, pendant que de l'autre il pressait contre sa poitrine la pauvre Pâquerette.

Le sire de l'Aigle recula involontairement, et ses soldats, terrifiés, tombèrent à genoux autour de lui.

La Youivre cria encore :

— La Cuzon! la Cuzon ! la Guzon!

Son vol saccadé se fit entendre, puis elle disparut, et la tour de TAiguille fut de nouveau plongée dans les ténèbres.

RÉlffllOS.

— Que vois-je ! dit le capitaine en arrivant prés du sire de Binans, nous ne sommes pas seuls!

— Ne fallait-il pas, lui répondit une voix, que quelqu'un \înt ici vous recevoir et vous empêcher de rouler comme une boule jusqu'au bas de la vallée.

•— Qui es-tu donc, demanda-t-il, car l'obs-

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