II
Val, là nous déciderons quel parti nous devons prendre.
Arrivés au bas de la côte, au lieu de tourner à gauche pour suivre le cours de TUérisson, ils prirent à droite, franchirent ce mamelon, du haut duquel deux jours auparavant Albéric avait aperçu pour la première fois les tours de TAigle, et se dirigèrent vers la forêt de Ménétrux qui s'étalait devant eux au sommet de la montagne.
Chemin faisant, le capitaine dit à la sorcière :
— C'est toi qui es venue annoncer au sire de FAigle Tarrestation du curé Marquis?
— Oui, capitaine, mais comment savezvous?
— Que t'importe? Est-il vrai qu'il soit prisonnier? Est-il vrai qu'il ait été conduit au château de Clairvaux ?
—-Voici ce qui s'est passé : vous aviez donné
roidie (le me releuir prisonnière au Val; mais comme je voulais venir ici surveiller votre expédition' et que je savais le secret du souterrain, j'ai gardé le silence. Vous n'étiez pas à la cascade ronde que déjà j'étais libre; je pensai d'abord qu'il me serait peut-être facile de pénétrer dans le château de l'Aigle à la faveur du mouvement causé par la perception de la dîme, mais c'eût été une folie, et d'ailleurs je rêvais alors un autre moyen : bien souvent j'avais surpris Lespinassou et Brunet yentrer par une petite poterne de fer ignorée de tous, et bien souvent j'avais pensé à m'emparer de la clef. Je savais que des Gris avaient été vus aux environs de Clairvaux, je résolus d'y aller. Après avoir erré tout le jour dans la campagne sans rencontrer personne, je traversais à la tombée de la nuit le bois de Charésier pour venir prendre la grande route à Uxelles, lorsque j'entendis derrière moi des pas nombreux ; je me blottis
derrière un sapin et bientôt j'aperçus à peu de distance de moi le capitaine Brunet suivi d'une douzaine de Gris qui entraînaient le curé prisonnier. Après avoir bien écouté dans toutes les directions : — Ils ont perdu nos traces, dit Brunet. Vous allez conduire le prisonnier au fond de la gorge qui traverse la rivière du lac, sous Glairvaux ; vous remonterez la rive droite et vous rencontrerez un homme auquel vous le remettrez sur le mot de passe. Moi je vais aller rendre compte au maître du succès de. cette journée. — Or, je savais que le maître n'était autre que le sire de l'Aigle.
— Le masque noir, n'est-ce pas? s'écria le capitaine.
— Oui ! le masque noir; et pour venir ici, il n'y avait pas deux chemins. Je pris donc les devants, pendant qu'ils garrottaient le curé, pour rendre toute résistance de sa part impossible. A cinq cents pas de l'endroit où je
les avais laissés, le sentier est coupé par im ravin étroit, au fond duquel un torrent se précipite avec fracas, et qu'on a couvert d'un énorme tronc d'arbre en guise de pont ; je me mis aussitôt en devoir déminer une des assises de ce pont, et attachant une corde à l'une de ses extrémités, j'allai me cacher un peu plus bas dans un buisson et j'attendis. La nuit n'était pas encore noire, je pouvais distinguer ce qui se passait au-dessus de moi. Bientôt je vis Brunet s'avancer tranquillement et mettre le pied sur le pont, je tirai la corde de toutes mes forces ; et l'arbre, se précipitant dans le gouffre, l'entraîna dans sa chute. Je descendis alors, et après avoir cherché un instant, je découvris au milieu des rochers son cadavre mutilé : je le fouillai aussitôt, et, après m'étre emparée delà clef qui devait m'ouvrir le château de l'Aigle, je partis en toute hâte, bâtissant dans ma tête une histoire qui devait expli-
quer au comte ma présence chez lui, et peutêtre me gagner sa confiance.
— Et tu es certaine , ajouta le capitaine, que le curé a été conduit au château de Clairvaux.
— Du moins je ne doute pas qu'il n'ait été confié à la garde du sire de BeaufTremont.
— Eh bien ! a\ant la fin de la nuit , le sire de Beauiïremonl m'en aura rendu compte.
— Non pas, capitaine, croyez-moi, ne vous exposez pas encore inutilement. Le curé est pour eux une trop riche capture. Leur intérêt n'est pas de le sacrifier ici où sa mort aurait trop peu de retentissement. Ils veulent s'en faire un trophée aux yeux de la France , et j'ai tout lieu de croire qu'il sera conduit au Pays Bas. La lettre dont je suis chargée en est la preuve.
— Mais cette lettre est entre nos mains une arme inutile.
— nuoi(|ue cette lettre soit incompréhen-
sible pour vous , je vous réponds moi , de vous en donner l'explication. Laissez-moi faire!
En ce moment ils entraient dans le bois , et la difficulté de la marche mit fin pour le moment à la conversation.
Après avoir suivi pendant quelque temps un sentier frayé, qui surtout la nuit eut été impraticable pour tant d'autres que pour nos voyageurs, qui sansdôuteen avaientl'habitude, ils prirent à gauche et pénétrèrent dans la forêt.
Le bois était excessivement épais, etl'obscu rite trop profonde pour qu'ils pussent s'orienter; leur instinct seul pouvait les conduire; aussi eurent-ils des peines inouïes; et cène fut pas sans laisser quelques lambeaux de leurs vêtements aux ronces, et quelques gouttes de leur sang aux branches des arbres, qu'ils purent arriver au terme de leur course; souvent même ils crurent être égarés , et des haltes de-
vinrent nécessaires poui chercher à reconnaître l'endroit où ils étaient; alors un arbre, un fossé ou une claiiiére leur indiquait la route. Ils étaient depuis une heure au moins dans la foret, Klinkanno marchait devant, avec la sorcière, et derrière eux Pille-Muguet et le capitaine qui tous deux guidaient le sire de Binans. Enfin la sorcière s'écria :
— Nous y voici !
Ces paroles produisirent alors le môme effet que le mot : terre ! crié du haut du grand mât par la vigie, à des matelots qui depuis six mois sont sous voile.
Le capitaine s'approcha aussitôt, et faisant le tour d'un énorme buisson , devant lequel la sorcière s'était arrêtée:
— Oui! répondit-il, c'est bien cela.
Puiss'adressant à son trompette :
— Allons ! ajouta-t-il , passe le premier, et hâtons-nous !
Klinkanno obéit; et, écartant les branches qui se croisaient en tout sens devant lui , il pratiqua une ouverture assez large , dans laquelle il se glissa, et disparut. Il fut bientôt suivi de tous ses compagnons de voyage , et le buisson , reprenant sa forme première, ne conserva plus aucune trace de leur passage.
Alors ils purent se convaincre qu'ils ne s'étaient pas trompés , et qu'ils se trouvaientbien à l'entrée du souterrain qui devait les conduire à la grotte du Val. Une atmosphère humide pénétra tout à coup dans leur poitrine ; quelque chose de froid, de vague les frappa au visage, pendant que leurs pas, leurs simples mouvements allaient résonner au loin , et se perdaient comme un murmure dans la profondeur de la caverne.
Klinkanno brûla une amorce , et s' étant par ce moyen procuré du feu , il le communiqua à cinq branches de sapin qu'il avait eu soin de
ramasser , chemin faisant ; chacun d'eux en prit une et la petite caravane se mit en marche.
L'ent'^ée du souterrain , d'abord fort étroite , puisqu'un buisson suffisait à la masquer, s'agrandissait tout à coup, et formait une sorte ée corridor étroit, mais assez élevé, dans lequel deux personnes pouvaient facilement marcher de front, et qui suivait pendant deux cents pas environ, une pente insensible, à l'extrémité de laquelle on arrivait dans une vaste chambre, dont la voûte, s'élevant tout à coup, se perdait à une si grande hauteur que la lumière des cinq torches ne pouvait l'atteindre.
Une promenade dans ces labyrinthes naturels, sous Cîs voûtes mystérieuses, creusées par la main de Dieu , sortes de canaux qui servent presque toujours à vider le trop-plein des immenses réservoirs que la nature alimente sans cesse dans le flanc des montagnes , a quelque chose de triste, de lugubre, d'imposiint.
Sans parler des dangers d'un éboulemenl, qui, en fermant les issues derrière le curieux imprudent, le laisserait en présence d'une lente et horrible agonie, il y a là quelque chose qui serre le cœur et donne à penser.
Le silence , qui y règne , n'est pas le silence de la nuit, le silence de la nature qui sommeille , silence de convention au milieu du quel la vie murmure sans cesse ; c'est un silence glacial, un calme plat, image de la mort. La chauve-souris, oiseau sinistre qui habite ces sombres retraites, et qu'on trouve à chaque pas suspendue par deux pattes à une pointe de rocher, fuit à l'aspect des lumières qui viennent profaner ses domaines, et ses cris vont se perdre dans le lointain comme autant de malédictions. On n'entend que son vol , et quelquefois aussi le frémissement du reptile, qui glisse entre deux pierres , et va se cacher dans quelque trou , épouvanté de l'audace du
mortel assez hardi pour arriver jusqu'à lui. C'est une solitude mate, uniforma, qui sépare rhomme du reste de la terre, qui le séquestre au milieu des siens. A deux pas de lui c'est la \ie, la vie du monde avec toutes ses jouissances et ses misères; là , il est comme dans un tombeau.
Mais non I Et si ces impressions sont les premières qui frappent la pensée, leur sécheresse fait bientôt place à l'admiration. La nature n'est pas une marâtre qui abandonne ses enfants. Le grand architecte qui a bâti le monde a sans cesse un œil tourné vers son œuvre , et son regard pénètre les secrets les plus intimes de la création.
Quoi de plus beau que ces innombrables stalactites, formées parla (iltration des eaux, dont les gouttes coulant. une à une laissent sur leur passage une partie de leur essence , que les savants ont nomoiée carbonate de chaux , et
prennent mille figures capricieuses, mille contours bizarres, morceaux d'architecture , de sculpture impossibles à imiter, dentelles merveilleuses, qui jettent un éclat éblouissant, et brillent des couleurs de Tarc-en-ciel 1 Quelle plusfidèleimagede la grandeur , que ces voûtes immenses dont Tœi 1 ne peut sonder la hauteur ! Et où trouvera-t-on rien qui exprime mieux la misère que ces passages étroits, dans lesquels on est obligé de marcher en rampant!
La nature est un vaste livre dans lequel l'homme doit lire sans cesse ; et si dans ce livre se trouvent quelques pages obscures, qu'il n'oublie jamais que cette obscurité cache toujours une grande révélation.
Mais nos voyageurs étaient trop préoccupés des événements qui se passaient au-dehors, pour faire de semblables réflexions , ils avaient hâte d'arriver.
Pour sortir de la chambre, dans laquelle nous
Je^avoiis laissés, ils furent obli^'ésdese metlie presque à plat-ventre, et de se glisser sous un rocher qui ne s''Mevait qu'à deux pieds du sol, dans un espace de dix à douze pas ; après quoi ils purent se tenir debout, et bientôt ils arrivèrent, sans rencontrer de nouveaux obstacles, jusqu'à une ouverture, espèce de cheminée danslaquelleils se glissèrent. Un fois là, ils passèrent sur un tronc d'arbre qui avait été jeté en guise de pont sur le lit d'une rivière souterraine , qui prenait sa source à droite dans les entrailles de la montagne, et allait se perdre à gauche à travers les rochers. Dans les crues d'eau , ce pont était devenu nécessaire pour rétablir les communications.
A partir de ce moment les diflicultés cessèrent. Ils traversèrent encore deux vastes salles dont les parois couvertes d'une couche épaisse de carbonate de chaux , brillaient' comme des murs de diamants; et il arrivèrent
enfin dans une dernière chanabre où une porte de fer leur rappela qu'ils étaient encore de ce inonde, et les avertit qu'ils arrivaient au terme de leur voyage.
— Silence! dit tout bas le capitaine au sire deBinans; soyez encore pendant un instant niaîlre de vos émotions, je vous en prie.
Puis il alla frapper à la porte, qui s'ouvrait du côté opposé par un énorme verrou. Le verrou cria aussitôt, et le colonel Varroz parut en compagnie d'Albéric.
La grotte du Val, que Ton connaît déjà, avait trois issues qui donnaient dans trois cavernes , occupées , 'l'une par le capitaine, l'autre par le colonel, et la troisième par le curé. Celle dans laquelle nos voyageurs venaient d'entrer était la chambre du capitaine , si Ton peut nommer ainsi une cavité de huit à dix pieds carrés , n'ayant pour tout meuble que des armes , un bahut , et une planche éle-
\ée sur deux blocs de bois, et garnie d'une paillasse de feuilles sèches , el d'une peau d'ours en guise de couverture;
— ïu reviens sans elle, dit Varroz en embrassant son élève. Dieu l'a sans doute voulu ainsi ! qu'il soit béni pourtant , puisqu'il te ramène sain et sauf.
— 11 ne s'agit pas de moi, répondit le capitaine ; venez ! venez! il faut qu'avant la (in du jour nous ayons pris un parti !
Et pendant que Klinkanno fermait la porte, il les entraîna dans la grotte.
— Quel est donc cet homme? demanda tout bas le colonel, en désignant le sire de Binans, dont sans doute Albéric lui avait déjà parlé.
— Tout à l'heure vous le saurez!
Puis le faisant asseoir un peu à l'écart, il lui dit encore :
— Un peu de patience ! monseigneur , un peu de patience !
Klinkanno et Pille-Muguet se disposaient à sortir; ils n'étaient pas dans i'usage d'assister aux conférences de leurs chefs :
— Restez , leur dit le capitaine; il faut que demain tous les officiers qui commandent les corps dispersés dans le pays , sachent ce qui se passe au château de l'Aigle, vous irez tous deux les avertir.
Puis s'adressant à Varroz ;
— Eh bien ! reprit-il , la sorcière avait dit , vrai : le comte de Montaigu est vendu à la
France.
— Vous voyez , s'écria Albéric , ma haine n'avait pas menti.
— Et ma vengeance l'avait deviné , ajouta Varroz.
— Pardonnez-moi de l'avoir défendu contre vos pressentiments, leur répondit le capitaine;