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mais pouvais-je croire à tant d'infamie ! Pour lenionicnt, je ne vous dirai pas tout ce que j'aidécouvert au château de l'Aigle, c'esttellenient horrible, cela paraît tellement devoir être impossible, que la raison se refuse à y ajouter foi. 11 y a une heure à peine que tout ce lugubre chaoss'estdébrouillédevant moi,et j'ensuisencore tellement épouvante que je n'ose pas regarder en arrière! J*ai peur d'être obligé de me rendre à Tévidence ; je voudrais pouvoir m'assurera moi- même que ça a été de ma part un moment d'erreur, une vision! Que dis-je! les faits ne sont-ils pas là pour me convaincre! IN etais-je pas cette nuit au château de l'Aigle !
— On me verra un jour sur la tour de l'Aiguille une torche à la main, s'écria la sorcière.
— Et moi avec ma hache , répondit Yarroz.
— Et moi avec mon poignard, murmura Albéric.
— Oui , nous y serons tous , reprit le capitaine; et quand nous aurons passé par là, le voyageur cherchera vainement une trace de ce manoir. Mais laissons de côté pour le moment Antide de Montaigu et ses crimes. Pâquerette est toujours au château de TAigîe, et notre père à tous, le curé, a disparu.
— Il y a deux heures seulement, répondit Yarroz , un de nos hommes est arrivé ici en toute hâte pour me prévenir de ce mallieur; et je t'attendais !
— Vous savez sans doute où il a été conduit?
— Non!
— Eh bien I s'il faut en croire cette femme ; et nous devons la croire, puisque jusqu'ici toutes ses prédictions se sont accomplies....
— Où est-il?
— A Clairvaux.
— Ehl quoi! le sire de Beauffremont?
— Comme le sire de FAigle, vendu !
— Infamie !
— Oui, infamie! mais plus encore infiimie sur nous, »si nous laissons d'aussi grands forfaits impunis!
— A Clairvaux! s'écria le colonel en s'élançant hors de la grolle.
— Attendez! lui dit vivement la sorcière. Qu'allez-vous faire? à Clairvaux , dites-vous? Qui vous assure que le curé Marquis y soit encore? Qui vous assure même qu'il y ait jamais été?
— Mais, observa le capitaine, ne m'as-tu pas dit....
— A vous! non pas , messire, votre mé^ moire vous sert mal ; au sire de l'Aigle, c'est différent! Oui! je lui ai dit que le curé avait été conduit au château de Claiivaux; mais si j'ai parlé ainsi,' c'est que je savais bien que le comte aurait des instructions à donner à son complice; j'espérais alors devenir son messager, et par ce moyen parvenir à connaître po-
sitivement l'asile de celui que nous pleurons. , Car, malgré les paroles du capitaine Brunet, quoique je sois bien certaine que le curé a été remis entre les mains d'une des créatures du sire de Beauffremont , rien ne prouve que le château de Clairvaux lui ait été donné pour prison. Il est même probable qu'il n'ont pas commis l'imprudence de conserver près d'eux une preuve aussi accablante de leur trahison. Non! non! ils ne sont pas hommes à agir ainsi à la légère; croyez-moi! le curé a été conduit dans un lieu sûr, bien secret, connu d'eux seuls, et où ceux qui le gardent attendent leurs ordres.
— Elle a raison sans doute, murmura le capitaine.
— Que faire? dit le colonel en se frappant le front.
— Ceci me regarde, continua la sorcière. J'ai là une lettre et une bague qui ne peuvent manquer de me mettre sur les traces de ce
mystère ; aussi les porterai-je fidèlement à leur adresse. La lettre doit nécessairement contenir nuelfjue chose qui me concerne, et comme je ne suis pas trop maladroite, il est probable que je saurai en proliter , à moins pourtant qu'on n'ait songé à se débarrasser de ma pauvre carcasse ! Mais je ne le pense pas. Ma peau vaut-elle un nouveau crime? Aussi je crois n'avoir rien à redouter personnellement.
— Que comptes-tu faire? lui demanda le capitaine.
— Mon projet est des plus simples , et je crois qu'il est le seul réunissant toutes les chances possibles de succès : aller de suite remettre tout cela au sire de Beauffremont, observer ce qui se passe chez lui , et vous en prévenir. Mais comme mes vieilles jambesauraient bien de la peine à faire plusieurs fois le trajet d'ici àClairvaux,etqu'ilse peut que j'y trouve,
sînon une prison, du moins une halte forcée; vous me donnerez quelques uns de vos hommes, qui devront m'accompagner et m'obéir.
— Et Pâquerette, murmura Albéric.
— Pâquerette 1 répondit le capitaine, nous devons avant tout nous occuper du curé. Du reste, rassurez-vous, tout à l'heure je vous parlerai d'elle. Je ne l'oublie pas.
Puis , s'adressant de nouveau à la sorcière :
— Dans un instant, lui dit-il, tu vas sortir d'ici; et cette fois lu ne quitteras pas la grotte du Val en fugitive. Tu partiras , forte des pouvoirs que nous t'aurons coniiés, accompagnée d'une escorte qui devra l'obéir en aveugie, et chargée d'une mission dont le résultat nous laissera dans une cruelle attente. Tu réussiras, j'en suis certain. Depuis deux jours, tu as fait tant de choses, que je ne doute pas un seul instant du succès. Mais au moment de nous
séparer , lorsque tu peux être victime de ton dévouement pour nous, ne souléveras-tu pas un coin de ce voile impénétrable, derrière lequel lu restes cachée? Réponds, femme ! la reconnaissance que nous te devons me donne le droit de t'adresser cette question: parle! qui es-tu ?
— Qui je suis ! Une pauvre mendiante, qui, il y a deux jours encore, errait sur le grand chemin, sans asile et sans ressources, et à laquelle vous avez tendu la main.
— C'est là la femme qui a sauvé Albéric , parce qu'elle le savait ami du capitaine Prost, et que les soldats du capitaine' Prost l'avaient sauvée elle-même quelques heures auparavant. Mais la femme qui a tendu un piège au capitaine Brunet-, qui, pour nous servir, a pénétré dans le château de l'Aigle; la femme que j'ai trouvée en bas de l'égoùt; la femme
qui , pour nous ou pour notre cause, s'expose à de nouveaux dangers 5 cette femme , quelle est-elle?
^ Une enfant des montagnes,
— Mais il en est une troisième , qui est venue nous crier ici avec une rage concentrée : Pâquerette est au château de l'Aigle , et son geôlier est un traître. Celle-là, quelle estelle?
— Qui elle est? murmura-t-elle d'un air triste.
— Oui ! continua le capitaine en s'animant, quelle est la femme qu'on verra un jour sur la tour de l'Aiguille, une torche à la main?
— Quelle est cette femme! s'écria-t-elle en relevant vivement la tête , et en se mettant à l'unisson du capitaine, Quelle est cettç femme I
Elle fit comme un violent effort pour re-
— no —
tenir son secret prêt à lui échapper ; puis elle ajouta tout bas :
— Pauvre femme qui a tout perdu.
Ces paroles , prononcées avec un accent qui révélait un profond désespoir , firent sur ceux qui les énlendirent une impression telle que personne n'osa répondre. La fianchise avec laquelle le capitaine lui avait parlé; l'insistance lout aircctueuse qu'il avait mise à lui demander un secret qu'elle semblait ne pas devoir taire plus longtemps; la certitude où elle devait être d'avoir enfin trouvé des amis , après un long isolement; tout cela venait échouer, non pas contre un sot entêtement, mais contre une pensée unique, sorte de maladie qui lui avait miné, l'âme, mais qui exigeait sans doute pour sa guérison un autre remède que de fades consolations. Tous gardèrent le silence, les yeux fixés sur cette vivante énigme, et attendant qu'un mot vint leur
donner le lil de ce labyrinthe, dans lequel ils se perdaient.
— Oui! pauvre femme! qui a tout perdu , répéta-t-elle encore sourdement.
Puis, levant les yeux au ciel et prenant un air inspiré :
— Mais l'heure de la vengeance sonnera, s'écria-t-elle. Allons ÎKlinkanno! Pille-Muguet, venex me désigner une escorte ; en passant par le sentier de la forêt qui domine le Val-dessus, je puis être à Clairvaux à la pointe du jour. Yenez ! venez !
Et tendant au capitaine sa main décharnée, qu'une violente émotion rendait humide et tremblante, elle ajouta :
— J'avais tout perdu , mais un espoir est entré dans mon cœur; quand je serai vengée, vous saurez le nom de la sorcière. Adieu !
En disant ces mots , elle sortit suivie de Klinkanno et de Pille-Muguet.
Ce départ précipité, ces dernières paroles, et surtout le (on avec lequel elles avaient été prononcées, laissèrent le capitaine , le colonel et Albéric dans une sorte de désappointement qu'ils n'eurent pas un seul instant la pensée de regarder comme une injure, mais qui les plongea de nouveau dans cette incertitude, de laquelle ils avaient espéré sortir. Le capitaine interrogea des yeux ses deux amis, et après un long silence, il finit par répéter encore ce que déjà il avait dit si souvent :
— Quelle peut être cette femme ?
— Cette femme, répondit une voix derrière eux , a un but vers lequel elle marche , sans que rien puisse la faire dévier de la ligne qu'elle s'est tracée; sachons donc respecter son secret , et contentons-nous pour le moment de la remercier et de la bénir. •
La grotte n'était alors éclairée que par la lueur vacillante d'une torche qu'on avait plan-
tée dans un creux du rocher. Le sire de Binans, assis dans un angle obscur avait presque été oublié.
' — Vous avez raison, lui dit le capitaine; voire délivrance est le premier pas vers une grande réhabilitation et la punition d'un grand crime. Nous ne nous arrêterons pas en si beau chemin. Mais laissons de côté le but et les moyens, et commençons par soulever le voile qui couvrait depuis tant d'années ce tissu d'iniquités.
Il s'approcha de lui , et lui prenant la main :
— Monseigneur , lui dit-il ,
— Monseigneur! répétèrent à la fois Yarroz et Albéric au comble de l'étonnement.
— Yous avez bien souffert ; mais la Providence vous réservait une récompense proportionnée à vos douleurs, à vos tortures. Vous qui avez été fort contre l'adversité 5 vous qui avez lutté contre la haine d'un homme; vous qu'un
espoir bien vague a toujours soutenu; vous enfin que j'ai rencontré sain de corps eid'esprit au fond d'un cachot , où je n'aurais dû trouver qu'un cadavre; pouvez-vous puiser encore dans votre âme assez de force pour supporter de violentes émotions? A vous qui avez tout perdu -.rang, fortune, famille, tout, jusqu'à votre nom , si on vous rendait tout cela : votre nom, votre fortune, votre rang, votre famille
— Ma famille!
— Tout, vous dis-je , même votre famille.
— Oh! parlez I parlez de grâce! s'écria le vieillard les larmes aux yeux.
— La joie tue comme la douleur.
— Capitaine ! Pitié ! Ayez pitié de moi.
Il tremblait ; sa poitrine était oppressée par les sanglots; ce mot Aimille avait bouleversé tout son'ètre; une sorte de faiblesse s'empara de lui , et il fut obligé de s'asseoir.
— Pitié ! pitié 1 dit-il encore en tendant les bras vers le capitaine comme pour l'implorer.
Varroz et Albéric, muets à cette scène, étaient comme paralysés. Cloués à leur place , ils restaient immobiles comme deux statues 5 leurs cerveaux seuls étaient en travail.
Au son de cette voix , le colonel avait tressailli , comme le lion qui , se promenant fièrement dans le désert , entend tout à coup le cliquetis des anneaux du serpent à sonnettes, et s'arrête en frémissant. Son regard éperdu allait s'engloutir dans la demie obscurité où se perdaient les traits du nouveau venu. Un souvenir lointain venait l'assaillir; et tantôt il l'accueillait comme une bienheureuse prophétie , tantôt il le repoussait avec la crainte d'une désillusion prochaine.
Albéric de son côté s'était d'abord senti gagné d'un doux attendrissement à la vue des larmes du vieillard-, puis le mot famille l'avait
— no —
violemment frappé au cœur. L'émotion du colonel ne lui avait pas échappé, et il en avait ressent: le contre-coup. Suspendu aux lèvres du capitaine, il attendait !
— Oui ! la joie tue comme la douleur , répéta celui-ci; et puisque la douleur a trouvé en vous un adversaire qu'elle n'a pu vaincre, que la nouvelle ennemie contre laquelle vous allez lutter s'incline devant votre énergie.
— Qu'allez-vous m'apprendreî murmura le sire de Binans.
Il revint près du colonel et d'Albéric :
— Quant à vous, leur dit-il, vous dont la vie n'a pas été un combat continuel contre vousmêmes, donnez-lui l'exemple, et sachez vous rendre maîtres des battements de votre cœur ; vous n'êtes pas comme lui épuisés de fatigue.
Ils le regardaient tous deux mais sans chercher à le comprendre; ils ne trouvaient pas une parole a lui ré|)ondre.
— Eh I bien ! dit encore le capitaine au sire de Binans, ôtes-vous prêt? et puis-je enfin tirer le rideau ?
11 garda le silence. Comme Albéric et Varroz, il regardait, et attendait!
— De ces deux hommes, continua le capitaine, l'un vous est déjà connu; et le temps n'a pas fait sur ses traits assez de ravages , pour que vous en ayez perdu tout souvenir.
— Varroz ! Yarroz ! murmura le vieillard pendant que son regard se fixait sur Albéric.
— Et ce jeune homme? Ne vous sentez-vous pas ému en sa présence? Une voix secrète ne vous dit-elle rien pour lui !
— Serait-ce possible? mon Dieu !
— Et vous colonel, ces accents n'ont-ils rien reveillé en vous?
Il allait répondre, le capitaine ne lui en laissa pas le temps.
— Et vous Albéric, n'entendez-vous pas une voix secrète vous crier un nom?
— Mon
Le capitaine lui coupa h\ parole :
— Allons! Allons! reprit-il avec force, plus de gène , plus de contrainte. Colonel ! et vous , Albéric! embrassez l'un votre ancien ami , l'autre votre père.
— Mon père! s'écria Albéric.
— Sire Arthur de Binans ! embrassez votre fils.
— Mon fds! s'écria le vieillard.
Il voulut se lever, mais il n'en eut pas la force; Varroz et Albéric se précipitèrent à ses genoux.
Longtemps le silence de la grotte ne fut troublé que par les sanglots des deux vieillards et du jeune homme, qui tous trois se tenaient étroitement embrassés.
Pour tous trois, quelle révélation!
Le colonel retrouvait là un frère que depuis vingt ans il pleurait, qu'ail avait juré de venger; et ce serment, qu'il n'avait pu tenir jusqu'alors, puisque la cause nationale le lui avait défendu, il ne l'avait jamais oublié. La veille encore, il avait osé le premier donner raison à la sorcière, accusant le comtede Montaiguj et son émotion, sa joie en retrouvant le fils de son ancien ami prouvaient assçz qu'il avait bonne et fidèle mémoire. Aussi quel dut être son transport en entendant le capitaine prononcer ces mots : sire Arthur de Binansl C'était pour lui la réalisation d'un rêve; et comme il était d'une nature excessivement expansive, sa surprise, son bonheur s'exhalaient en cris, en sanglots; il était comme fou !
Albéric Naturellement plus froid, et sur qui l'éducation avait exercé son empire; Albéric, dont le voyage en Comté avait un but saint et sacré, qui l'avait fait longtemps réfléchir, ne
dut voir là qu'un ordre de la Providence, qui \enait au-devant de ses vœux. Le vieux servileur de se, famille, Jérôme Marcelin, qui l'avait arraché à la fureur des assassins et aux flammes qui consumaient le château de ses pères, avait eu soin de lui jeter dans l'âme ces principes religieux sans lesquels l'homme ne peut aspirer au premier rang parmi les créatures. La façon dont on appréciait la religion à la cour de France, où sous le prétexte du zèle, elle ne servait qu'à aider à l'ambition, s'appuyant sur le fanatisme, si le vieux franc-comtois en avait été révolté, du moins, il avait su séparer l'ivraie du bon grain, et méprisant les sottes pratiques cl les ignobles calculs des zélés du jour, il avait mis l'évangile entre les mains de son élève, et le lui avait donné seul pour règle de conduite. Imbu dès son enfance de ces admirables maximes du Christ, Albéric en avait plus lard recueilli les fruits, et la sévérité de
son guide Tavait rendu fort contre toutes les atteintes des misères de ce monde. Retrouver son père mort ou \iYant avait été pour lui une mission à laqu'elle il était bien décidé à sacrifier sa vie; cette pensée unique, incessante, lui avait causé bien des larmes, bie/i des heures d'insomnie; aussi lorsqu'il apprit que l'homme qu'il avait devant les yeux était celui qu'il cherchait, l'élan de son cœur l'avait jeté dans les bras du vieillard; mais reportant aussitôt à Dieu ce bonheur inespéré , il était tombé à genoux et avait dit :
— Mon père , bénissez votre fils I Le sire de Binans que ces paroles avaient ému jusqu'au fond de l'âme, étendit les mains sur la tète d'Albéric , en levant les yeux au ciel, et sa bouche murmura une prière.
Comment peindre ce qui se passait alors dans son cœur? Ce fils que pendant vingt ans il avait pleuré dans la solitude d'un cachot ; ce
(ilssur la naissance duquel ilavait jadis compté pour perpétuer une noble et antique race; ce lils qui avait été longtemps son unique espoir, sa seule consolation ; ce fils enfin qu'il croyait mort , et dont la perte eut empoisonné sa vie devenue libre désormais ; ce fils , il le retrouvait. et cela le jour même de sa délivrance! Pour lui en ce moment, ses vingt années de captivité n'étaient plus qu'un rêve !
Tout cela pourtant était l'ouvrage du capitaine Prost. Sans doute le hasard était pour beaucoup dans sa rencontre au fond de la citerne avec le sire de Binans; mais s^ns sa visite audacieuse au château de l'Aigle, il est probable que le malheureux prisonnier eut terminé là sa misérable carrière. Aussi avec quelle fierté il les regardait! comme il était heureux de celte réunion! Debout au milieu de la grotte , les bras croisés sur sa poitrine , il les considérait avec un sentiment d'orgueil
bien excusable du reste; leur bonheur était sa récompense.
Ce fut le colonel Yarroz qui le premier rompit le silence :
— Est-ce possible? s'écria-t-il, est-ce bien toi? Oui! oui! je reconnais ces traits que la douleur et la souffrance ont flétris sans doute, mais sous lesquels je devine encore celui que pendant vingt ans j'ai tant pleuré. Et tu étais enfermé au château de l'Aigle î Et moi qui suis allé vingt fois au château de l'Aigle, je n''y ai pas deviné ta présence ! La voix de l'amitié ne m'a pas crié que taétais là, près de moi! Et je n'ai pas poignardé cet infâme !
Il se leva, et tordant d'une main sa blanche et rude moustache , pendant que de l'autre il tourmentait la poignée de sa dague, il continua avec force :
— Comte de Montaigu ! la punition sera terrible, je te le jure. Je veux que ton supplice
épouvante les populations , et que le récit de tes tortures porté de bouche en bouche jusqu'à la cour de France, apprenne à nos ennemis comment nous nous vengeons des traîtres. Pendant que le colonel parlait, le sire de Binans entoura de ses deux bras la tête de son fils, et Albéric sentit des larmes brûlantes lui inonder le visage.
— Mon fds ! disait le vieillard en sanglotant, mon fils!
Et toute sa pensée se réunissait dans ces seuls mots.
— Mon père, répondit enfin Albéric, remercions Dieu qui a eu pitié de nous I
— Mais comment te retrouvé-je? Comment leur as-tu échappé? Comment es-tu encore vivant?
Ce fut le moment des explications, Albéric raconta comment il avait été miraculeusement sauvé, commenl il élait parti
pour la France , puis le dévoùment de son second père, de Jérôme Marcelin , qui ne l'avait quitté qu'à la mort.
— Sois béni, \ieux serviteur, s'écria le sire de Binans , puisses-tu trouver dans le ciel ta récompense.
Ce fut ensuite le tour du capitaine, qui n'omit aucune des particularités de son expédition au château de l'Aigle. Dans son récit deux choses provoquèrent de longues discussions, et de terribles menaces. D'abord la trahison organisée par la France , que le patriotisme des montagnards forçait d'avoir recours à cet ignoble moyen ; et ensuite le fantôme blanc de la tour de TAiguille , qui venait jeter un nouveau jour sur la lugubre histoire , à laquelle ils étaient tous plus ou moins intéressés.
Pour initier le sire de Binans à tous ces secrets, il fallut lui raconter tout ce qui con-
cernait Pâquerette, sa naissance, comment elle avait été confiée à Jacques Prost , qui l'avait fait passer pour sa (ille , et qui avait toujours conservé précieusement la mystérieuse cassolette.
— Plus de doute, dit le capitaine en finissant , c'est bien au château de l'Aigle que mon oncle a été conduit -, l'homme masqué qui est venu le chercher dans sa. ^naison à Longchaumois est bien le même qui Ta assassiné il y a trois jours sur la place Louis XI à Saint-Claude ; il avait trop d'intérêt à le faire disparaître. Mais le fantôme blanc , cette femme , quelle est-elle? Le masque noir serait-il donc le père de Pâquerette? et cette malheureuse enfant serait-elle le fruit d un crime?
— Quelle que soit sa naissance, capitaine, lui répondit Albéric, mon nom la purificraen lavant toutes les taches. Pour moi , je ne veux voir en elle que Pâquerette , la fille de Jacques Prost,
votre cousine à vous , et que dans quelques jours vous saluerez baronne de Binans.
Cette entrevue avait duré longtemps, et il faisait grand jour quand , tirant à sa fin , elle allait changer de nature. Tous les personnages, réunis à la grotte du Val, rendus plus calmes par les explications qu'ils s'étaient données mutuellement, après s'être réjouis de leur réunion inespérée, commençaient à penser aux absents.
Klinkanno parut à l'entrée delà terrasse, au haut de l'escalier :
— Capitaine, dit-il, un des hommes qui ont accompagné la sorcière à Clairvaux, arrive à l'instant.
— Qu'il vienne! qu'il vienne!
Klinkanno fit un signe , et un montagnard se montra à côté de lui.
— Eh ! bien î lui demanda le capitaine en
allant vivement à lui. Quelles nouvelles m'apportes-tu?
— Quand nous sommes arrivés sous Clairvaux au bord de la rivière, répordit-il , la sorcière nous a fait cacher tous les quatre dans le petit bois qui est à gauche du chemin ; et, après nous avoir dit de l'attendre, elle est allée toute seule au château.
— Après? après?
— Au bout d'une heure elle est revenue , et elle m'a dit Attendez! que je me rappelle bien J'ai répété sa phrase aumoins
vingt fois en route, pour ne pas l'oublier
Ah ! voilà : Cours à la grotte du Val, et dis au capitaine Prost de se trouver aujourd'hui vers midi dans le bois de Saint-Maur, au-dessus du vallon de Yernantois ; qu'il amène avec lui du monde, cinq cents hommes au moins; et là, qu'il attende, je lui enverrai quelqu'un, ou j'irai moi-même lui dire ce que j'aurai appris
jusques-là. Va, ne perds pas de temps; je garde avec moi tes camarades, ils me serviront de courriers. Là-dessus , je suis parti , et me yoilà.
Ce message était bien vague ; et le capitaine, qui s'attendait à toute autre chose , ne parut pas très charmé de ce qu'il venait d'entendre. Après un instant de réflexion, il ajouta :
— Elle ne t'a pas dit autre chose?
— Pendant que nous étions dans le bois, nous avons vu passer le sire de l'Aigle, qui allait probablement rendre visite au sire de Beauffremont. Ceci me rappelle que la soroière m'a dit encore : Le capitaine ne doit rien tenter sur le château de l'Aigle, pour le moment du moins. D'abord le maître n'y est pas, et il vaut mieux trouver l'oiseau dans le nid; et puis j'ai pour lui faire cette recommandation d'autres motifs que je lui expliquerai plus tard.
— D'autres motifs, répéta le capitaine; quelle peut être sa pensée?
— Quelle qu'elle soit, lui dit vivement le colonel , il faut lui obéir. La première partie de ce message est on ne peut plus obscure, c'est vrai; mais nous en aurons sans doutée l'explication au rendez-vous qu'elle nous donne. Quant à la seconde, eh bien! attendons, puisqu'elle le veut; mais tenons-nous sur nos gardes, et surveillons l'ennemi de près.
— Soit, répondit le capitaine en se décidant tout à coup ; vous avez raison ; nous devons avoir pleine et entière confiance en cette femme. Klinkanno! combien avons-nous de monde ici? quinze cents hommes, n'est-ce pas?
— Oui! capitaine!
— Que deux cents partent à l'instant par divers chemins , et divisés en petites bandes ,
comme nous avons coutume de faire en pareil cas. Qu'y a-t-il à la Franée?
— Cent cinquante hommes environ.
— Que Pille-Muguet s'y rende de suite, et qu'il les conduise lui-même. Au Pont-de-la Pille, sous le champ Sarrazin, qu'avonsnous?
— Cent hommes au plus.
— Eh bien î vas-y toi-même. Il faut que tout ce monde soit à midi au rendez-vous que nous donne la sorcière. Il est à peine huit heures, vous avez le temps. Moi, je prendrai une escorte de cinquante hommes , et faites en sorte que je ne sois pas le premier arrivé. Renouvelle encore mes recommandations ordinaires:, qu'on évite les grands chemins, les villages ; en un mot , qu'on agisse avec la plus extrême prudence. Va, et que mes ordres soient promptement exécutés.
Kiinkanno s'éloigna aussitôt.
— Quant à vous , colonel , continua le capitaine en s'adressant à Yarroz, votre présence serait inutile là-bas, et elle peut être nécessaire ici. Je pense que vous ferez bien de rester au Val avec le sire de Binans qui doit avoir besoin de quelques jours de repos. Albéric seul m'accompagnera.
— Merci! capitaine, répondit celui-ci.
— Va donc! ajouta Varroz, et puisses-tu réussir!
— Capitaine, lui dit à son tour le sire de Binans , j'ai contracté envers vous une dette, que je ne pourrai jamais acquitter. Voulezvous être pour moi le frère d'Albéric?
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, Monseigneur, mais la Providence; néanmoins, merci !
En disant ces mots, il allait sortir, quand le colonel l'arrêta :
— Enfant, lui dit-il, tu pars encore, que ma bénédiction t'accompagne.
Puis étendant sur lui sa large main , et levant les yeux aux ciel :
— Vouivre ! ajoula-t-il, veille sur lui et sauve-le de tout danger !
Le capitaine s'inclina et sortit, suivi d'Albéric.
LA ROBE ROUfiË.
On n'a pas oublié sans doute que la veille du jour où Albéric et la sorcière arrivèrent à la grotte du Val , le sire de TAigle s'y était rendu , et qu'une longue conférence avait eu lieu. Or le comte avait interrogé adroitement; et comme alors toute pensée de défiance eut semblé une injure, il lui avait été facile de pénétrer quelques projets ; et le prochain dé-
part du curé; du capitaine et peut-être du colonel, qui devaient aller porter des secours et des consolations aux paysans du pays, lui avait paru une occasion favorable pour s'emparer d'un même coup de filet , et sans se compromettre , des trois chefs de la montagne.
— En rentrant dans son manoir, son premier soin fut de prévenir sur le champ ses Fâcheux et le sire de Beauffremont. On sait le reste. L'arrivée de la sorcière sauva le capitaine en l'envoyant au château de l'Aigle, et le curé fut seul victime de la trahison.
Pendant qu'à la grotte du Val, le capitaine met une partie de sa bande en mouvement pour se rendre au rendez-vous que lui a donné la sorcière; le curé traverse les montagnes sous bonne escorte, et ne peut pas douter qu'il ne soit conduit au Pays-Bas.
Chefintelligent do la résistance opiniâtre (jui
avait fait du Jura un rempart infranchissable , il savait qu'il n'avait pas de grâce à espérer de ses ennemis. Les pertes que la France avait faites depuis le commencement de la guerre lui seraient rigoureusement comptées , et la vengeance ne laisserait pas impunie cette persévérance infatigable.
Ce n'est pas que l'appréhension du supplice, que la haine lui préparait sans doute, fût pour quelque chose dans la terreur secrète qui l'agitait; non! Soldat et prêtre tout à la fois, il avait vu souvent la mort de près , et l'échafaud lui rappelait que Jésus- Christ son maître lui avait le premier donné l'exemple du martyre. Mais l'idée devant laquelle il se sentait frissonner malgré lui , c'était la joie, le triomphe des Français et des Suédois lorsqu'ils recevraient la nouvelle de sa captivité.
Néanmoins il fallait qu'il se résignât à son
sort. Serré de trop près par son escorte il dut se convaincre que toute ^tentative d'évasion était impossible.
Une seule fois pendant la route, une occasion se présenta. Ils passaient en vue du château de Verges -, et le seigneur du lieu , qui les avait aperçus, avait envoyé une vingtaine de ses hommes d'armes les reconnaître. Le curé pouvait courir au devant d'eux , et se mettre sous leur protection. Mais un de ses gardiens le devina sans doute, car cette pensée avait à peine pris naissance dans son cerveau qu'il sentit dans son bras gauche le froid d'une lame d'acier qui y pénétra profondément.
Malgré la douleur qu'il dut ressentir, il ne répondit à cet avertissement silencieux que par un calme et une tranquillité «»eoiques.
Puis la route étant redevenue libre, on se remit en marche , et vers deux heures de relevée, on arriva au château de Bletterans.
L'armée française était campée un peu en cle-çà de Bletterans , et s'étendait du côté de Lons-le-Saulnier dans un rayon d'une lieue et demie, depuis Yille\ieux jusqu'au château de Montmorot , qui , démentelé par Henri IV quarante trois ans auparavant, n'avait pas été reconstruit.
L'escorte du curé, après avoir passé près des dernières tentes , traversa donc une assez grande étendue de terrain, sans rencontrer autre chose que des officiers, des ordonnances qui allaient et venaient du camp au château, où le quartier-général s'était installé. ,,
A la manière dont ils furent accueillis en arrivant , à l'empressement que Ton mit à venir à leur rencontre , Marquis devina facilement que la grande nouvelle était venue jusque-là.
Le château de Bletterans était la clef du
grand bailliage d'Aval. Situé sur la rive gauche de la Seille, petite rivière qui prend sa source à quatre lieues de là , au fond des rochers de Baume, il défendait l'entrée de la Comté du côté; de la Bresse; et comme la Bresse appartenait à la France, tous les généraux français, depuis quatre ans que durait la guerre, avaient commencé par s'en emparer, car il présentait tout à la fois et un bon centre d'opérations, et un asile sûr, et un boulevart solide en cas de retraite forcée.
Cette place n'était pas fort considérable. Pourtant ce n'était pas un simple château , mais bien un village fortifié, à l'une des extrémités duquel la citadelle s'élevait orgueilleuse et fière. Située comme elle Tétait au milieu d'une plaine, n'étant dominée par aucune élévation , et entourée presque entièrement par la rivière, rempart naturel plus fort que ses murailles, l'accès en était assez
difficile. Aussi des combats terribles s'y étaient-ils livrés; et racharnement que de part et d'autre on avait mis à cette occupation prouvait assez son importance.
En arrivant le curé fut placé dans une salle basse , et laissé sous la garde de ceux qui l'avaient amené.
Pendant qu'il attend son sort , et que , résigné à mourir , il chasse de son esprit les derniers éclairs des regrets qui pourraient encore l'attacher à la vie , transportons-nous dans la salle d'armes du château.
Au milieu de la chambre cinq personnages, debout et la tête découverte, faisaient cercle autour d'un sixième personnage qui était fort tranquillement assis, les pieds appuyés contre la porte d'un énorme poêle de fayence.
Parmi ces personnages deux sont depuis longtemps cnnus du lecteur : c'étaient les sires de l'Aigle et de Guébriant; les trois autres
qui se tenaient debout, étaient : le marquis deVilleroy, le marquis de Feuquières, et le ducde Longueville, tous trois généraux dans l'armée française.
Quant à celui pour lequel les autres avaient une si grande déférence, il mérite une attention toute particulière. Son visage était allongé, pale , osseux. Du fond d'une voùle formée par d'épais sourcils, s'échappait, brillant comme un éclair , un regard dont la puissance était telle qu'il était presque impossible de le soutenir; on en était comme ébloui. Sous une paire de moustaches grises, lièrement retroussées, deux lèvres minces , qui se contractaient sous la moindre impression, donnaient à sa physionomie une teinte de finesse , qui , réunie à la dureté de l'œil , faisait de cette tète un ensemble au fond duquel on lisait tout à la fois la ruse, l'audace, une haute intelligence, et, ce qui fait le succès, la conliance en soi.
A son menton pendait une royale grise qui se terminait en pointe, et lui donnait un faux air de raffiné qui allait assez mal avec l'état de souffrance dans lequel il paraissait être ; du reste, malgré cette attitude maladive, il était facile de lire sur son front que le corps seul marchait vers un épuisement prochain, mais que la tête avait conservé toute sa force, toute son énergie.
Son costume était fort simple, et surtout bien différent de celui que portaient ceux qui l'entouraient. Il était couvert d'une longue robe rouge qui l'enveloppait fen entier , et sa tête était emprisonnée dans une calotte de même couleur.
Il écoutait attentivement le sire de l'Aigle, qui venait d'arriver au château , et qui , après lui avoir été présenté par le sire deGuébriant, lui annonçait la prochaine arrivée de Marquis,
comme premier gage de sa soumission aux volontés de la France.
Quand il eut fini, lorscju'après avoir exposé les chances de succès qui devaient amener nécessairement la reddition du comté de Bourgogne , il garda le silence; le personnage à la robe rouge leva lentement les yeux sur lui , et se contenta de lui dire :
— C'est bien , nous sommes satisfaits ; à la fin de la campagne nous réglerons notre compte ; et vous aurez la bonne part , je vous le promets.
— Monseigneur ! répondit le sire de l'Aigle en s'inclinant.
Un officier parut à la porte de la chambre :
— Monseigneur, dit-il , Thomme à la robe rouge vient d'arriver sous bonne escorte aux avant-postes, il a été fait prisonnier.
— Je le savais 1 Qu'on l'amène, et qu'on attende mes ordres.
Puis, s'adressant au sire de l'Aigle :
— Je veux le voir, ajouta-t-il, je veux savoir si sa réputation est justement acquise; je veux savoir quelle sera sa contenance lorsqu'il sera en face de moi, et qu'il saura qui je suis. Allez! marquis de Feuquières ; veillez à ce que mon nom ne soit pas prononcé devant lui, et faites qu^^il ne l'apprenne qu'en ma présence. Vous donnerez aussi, à cinquante hommes de ma garde, l'ordre de monter ici, et de venir se ranger là, derrière moi. Puisqu'il est chef de la montagne, je dois le recevoir d'une façon digne de lui.
Feuquières sortit , et chacun , prenant exemple du maître, garda le silence jusqu'au moment où l'arrivée du curé fut annoncée. Alors, les cinquante hommes vinrent prendre la place qui leur avait été désignée, et le sire de l'Aigle dit au personnage à la robe rouge :
— Il est inutile que le prisonnier me re-
connaisse, je vais prendre mon déguisement habituel ; il fera d'ailleurs sur lui plus d'impression que ma présence.
11 sortit et rentra un instant après , couvert d'une robe noire et le visage masqué.
Alors, le personnage à la robe rouge se plaça au centre du demi-cercle formé par les hommes de sa garde ; les officiers français et le sire de Guébriant se rangèrent à ses cotés, laissant le comte seul un peu sur la droite.
Bientôt le curéparut devant eux.
En entrant dans cette chambre, qui n'était pour lui qu'une salle d'attente, au sortir de laquelle réchafaud l'attendait , il fut d'abord singulièrement surpris de l'appareil militaire qui s'offrait tout à coup à lui. A cette vue, il comprit de suite sa situation, et, devinant son importance, il ne songea qu'à se tirer avec honneur de cette nouvelle épreuve.
Debout sur le seuil de la porte, il promena
son regard devant lui, cherchant à lire sur les visages sinon la pensée qui présidait à cette espèce de cérémonie , mais le but que l'on s'était proposé. La curiosité n'était pour rien dans cet examen ; redoutant une attaque, il se metlait sur la défensive.
Deux choses le frappèrent surtout : d'abord la robe rouge; mais elle ne produisit pas sur lui l'impression qu'on en avait espéré sans doute, car il se mit à sourire ; une sorte de joie concentrée l'emporta môme ^ur son habitude de maîtriser .ses sensations ; sa physionomie prit un air de raillerie moqueuse qui embarrassa ses juges. Ce ne fut du reste qu'un éclair; il aperçut le masqe noir, et aussitôt il frissonna comme s'il eut marché sur un reptile; son œil devint pourpre; mais bientôt, maître de lui, il se contenta d'envoyer à son ennemi un de ces regards méprisants qui en disent plus que toutes les colères.
Les o(ÏJciers qui étaient présents attirèrent peu son attention, qui finit par se concentrer tout entière sur le personnage à la robe rouge.
— Approche! lui dit celui-ci.
Il avança de quelques pas; et, fixant avec assurance son interlocuteur, il attendit!
Après l'avoir considéré longtemps avec une attention scrupuleuse; après avoir dardé sur lui ce jet de lumière imperceptible qui prenait naissance dans son œil vitreux, et allait creuser la physionomie pour lire jusqu'au fond de l'ame; le personnage à Ja robe rouge ronqjit enfin le silence :
— C'est là, dit-il, ce prêtre-soldat qui porte le mousquet et manie la hache?
Le curé qui avait supporté sans la moindre émotion l'inquisition contemplative qu'on venait de lui faire subir, répondit aussitôt avec un ton presque solennel :
— Pourchasser les vendeurs du temple. Je-
sus prît une corde, et elle lui suffit; mais pour repousser l'oppression, la misère, l'incendie, l'assassinat, il fallait d'autres armes.
— Et pourtant, ces armes ont été trop faibles.
— Peut-être !
— Puisque te voilà prisonnier
— Eh ! s'agit-il de moi ! suis-je le seul enfant de la montagne?
— Non ! mais lu es un de ses plus fidèles soutiens.
— Il en est d'autres qui sauront aussi bien que moi mourir pour sa liberté.
— Ta liberté! dis-tu. Votre liberté! mais n'etes-YOUs pas vassaux du roi d'Espagne?
— Vassaux du roi d'Espagne , répéta le
curé en souriant ; oui! en effet, Philippe IV est
notre souverain, puisque le pays lui paie des
impôts, lui envoie des hommes pour recruter
ses armées, et que nos seigneurs le reconnaisn. 14
sent pour Suzerain. Mais là s'arrête sa puissance.
— S'il en est ainsi, il faut avouer qu'il est (le bonne composition.
— Non|)as! njais il lui sernil difiicile d'aller plus loin; et cisl la la cause de noire hille contre la France.
— Explirjue-toi!
— Vous ne comprenez donc pas, répéta le curé après un instant de silence; eh bien! d'un mot je vais vous mettre dans la confidence de la pensée qui nous fait agir. Savez-vous l'origine du nom que porte notre pays? l'origine du mot Franche-Comté?
— Non ! je l'avoue.
— Écoutez donc.
Décidément le curé dominait la scène, et le personnage à la robe rouge élait sinon embarrassé, du moins singulièrement étonné de la tournure que prenait la discussion.
Le curé continua :
— A la naissance cle Charles-Ie-Simple, roi de France, fils posthume de Louis-le-Bègue, le prince Boson, allié aux descendants de Charlemagne, leva Télendard de la révolte; et, soutenu par un parti puissant quiè lui avaient ménagé les parents et les amis deHermangarde, son épouse, il fut élu roi de Bourgogne le 45 octobre de l'année 879, dans une assemblée d'évèques et de seigneurs, dont il avait d'avance gagné les suffrages. Boson mourut en 887. Sous le règne de son fils Louis, encore en bas âge, un certain Raoul ou Rodolphe 1er, fils d'un prince allemand, nommé Conrad, s'étant emparé des montagnes et de tout le nord des États de Boson, la Bourgogne fut divisée en deux royaumes, l'un sous le nom de Bourgogne Transjurane^Qi Tautresous celui de Bourgogne 6'^V^(r«/^^. Du reste, cette division ne fut pas delongne durée; bientôt les deux royaumes
furent de nouveau réunis en un seul, sous le sceptre de Rodophe II, roi de la Bourgogne Transjurane, à qui Hugues, comte de Provence, céda sa part, car il aspirait à la couronne impériale, en qualité de petit-fils de Lothaire. Cet état de choses dura jusqu'en 4^26. Dans l'intervalle, la Bourgogne avait été érigée en comté, et elle était alors gouvernée par Renaud II, qui refusa l'hommage de sa couronne à l'empereur, et en vint aux mains avec lui. Pendant la lutte, les États de Renaud furent confisqués; mais le comte resta armé dans ses États , et repoussa victorieusement toutes les attaques. Comme il était libre de toute soumission, comme personne n'avait reconnu lesdroits qu'il s'arrogeait, on le surnomma le Franc- Comte^ et on donna le nom de Franc he-Comté èr la province qu'il défendait si bien ; et qui, vous pouvez le voir, n'a pas oublié le noble exemple qu'il lui a laissé.
Le ton, avec lequel le Curé prononça ces dernières phrases, et Térudition dont il venait de donner la preuve, produisirent une singulière impression sur les assistants. Ils le regardèrent tous avec un air de surprise qui semblait les confondre. Cet homme qui jusques-là avait passé dans l'armée française pour une espèce de brute fanatique, se révélait tout à coup comme penseur et comme philosophe ; il prenait alors un avantage tel que le personnage à la robe rouge lui-même ne put se défendre d'un certain sentiment qui touchait de près au respect et peut-être à l'admiration.
— « Oui ! continua le curé en s'animant, la Comté est franche, elle est libre, et elle veut rester libre. Depuis cinq cents ans n'est-ce pas le but de tous ses efforts? N'a-t-elle pas eu sa part de Taffranchissement des communes, opéré en France par Louis-le-Gros. (>!) Ignorez*
vous donc sous l'empereur Frédéric Barberousse, les luttes des comtes de Bourgogne contre rinféodation impériale? Et sous Philippele-Bel, ne força-t-on pas les grands à accepter l'appel au parlement de Dole, les sentences des baillis seigneuriaux?
— Le parlement, murmura le personnage à la robe rouge.
— Oui ! le Parlement î le Parlement qui est toute notre force; et que nous soutiendrons jusqu'à la mort. En \ 556 la noblesse ne voulutelle pas lui imposer des conditions et ne futelle pas cause de la lutte terrible qui eut lieu alors(2);mais,puissanceimmuable,le Parlement sut résister, et l'autorité judiciaire l'emporta: Jean deChâlon, dépouillé de ses fiefs et domaines, et exilé à tout jamais, et Jean de Grandson étranglé comme traître dans les prisons de Poligny, sont de grands exemples que les nobles feront bien de ne pas oublier. Je
vous ai vu sourire au mot de Parlement. Mais comment n'aurait-ils pas toute la reconnaissance et tout le dévouement du pays? Après la succession de la maison d'Autriche, l'orsqu'il eut entre les mains tout le pouvoir politique, n'en a-t-il pas profité pour améliorer le sort des bourgeois et des manans. Et plus tard n'a-t-il pas lutté contre l'hérésie de la réforme aussi bien que contre le fanatisme de Philippe Il (5)? Le parlement de Dole est notre souverain, notre gouvernement, notre roi. Il défend le peuple contres les petits seigneurs, et ceux-ci contre les grandes maisons. Les masses sont pour lui, et lui donnent une force que rien ne peut briser. Et pourtant, direz-vous, nous appartenons à l'Espagne. Oui, mais sommes-nous Espagnols? Avons-nous adopté les usages, les mœurs les coutumes, les lois de l'Espagne? Non! nous sommes un peuple à part, qui se gouverne lui-même. Si nous sup-
•il
portons le joug de l'Espagne, c'est par un reste de principe féodal ; mais, elle est trop loin de nous pour que son influence puisse nous atteindre eflicacement. Quant à la France, elle nous touche de trop près ; nous serions bientôt fondus dans ses vastes frontières. Nous sommes Républicains! Nous pouvons consentir à payer un tribut à une tète couronnée qui nous protège de loin ; mais nous ne voulons pas de maître.
— Et si l'Espagne vous abandonne, que ferez-vous ?
— Nous aurons pour nous Dieu et nos èpées.
— Et si Dieu vous oublie, et si vos épées vous trahissent.
— Il nous restera une tombe glorieuse sous le rocher que nous aurons défendu.
Depuis l'instant où il avait été fait prisonnier, le curé Marquis complètement résigné
au sort qui l'attendait, savait bien qu'il n'avait pas de grâce à espérer; les précédents de l'armée française en pareil cas lui dictaient d'avance une sentence de mort. Pourtant il était loin de se douter du rôle qu'il devait jouer. Si l'attitude qu'il prit dans cette discussion était le résultat d'une conviction, peut-être aussi avait-elle un autre but; peut-être voulait-il rendre un dernier service à son parti, en donnant aux ennemis une nouvelle preuve de la résistance opiniâtre qu'ils rencontreraient toujours.
Du reste, les idées qu'il venait d'exprimer avec tant d'énergie, quoique peu en harmonie avec les vues de ses auditeurs, ne devaient pas passer inaperçues. Les soldats de la France, de tout temps animés d'un esprit chevaleresque, quoique froissés dans cette circonstance, ne purent se défendre d'accueillir de si nobles élans ; et si d'abord leur surprise fut grande,
une sorte de sympathie se glissa bientôt cîans leurs cœurs; le patriotisme, la franchise du curé avaient fait des jaloux.
Quant à lui, qui malgré son enthousiasme avait conservé assez de sang-froid pour pouvoir bien juger de ce qui se passait autour de lui, il devina bien vite la supériorité qu'il avait acquise ; et, encouragé par ce premier succès, ^1 se promit bien de suivre la môme ligne, si toutefois on ne lui barrait pas le passage.
De tous les assislans, celui qui attirait le plus l'attention du curé, c'était le personnage à la robe rouge; et c'était lui qui du reste paraissait le plus absorbé-, les autres avaient l'œil fixé sur luietattendaientsansdoute qu'il prit un parti pour fixer leur opinion d'après la sienne. Quant à lui, il ne cessait de regarder le curé; on eut dit qu'il avait peine à ajouter foi à tout ce qu'il venait d'entendre; cette réalité lui semblait impossible.
— Vous ne voulez pas de la France , dit-îl enfin, parce que vous ne voulez pas de maître;* mais la conduite actuelle du roi de France ne te semble-t-elle donc pas une garantie suffisante. Si le parlement de Dole protège les petits seigneurs contre les grands , et le peuple contre les petits seigneurs , Louis XI II ne suitil pas chaque jour la même marche en cherchant à abaisser l'orgueil de ceux qui osent se croire encore grands-vassaux de la couronne?
— Louis XIII ! répéta le curé en souriant , oh ! ne parlons pas de Louis XIII , je vous prie. Oui, le cardinal-ministre, achevant l'œuvre commencée par Louis XI, fauche hardiment dans les grandes maisons de France , et établit partout un niveau que domine seule la couronne. Le reclus de Plessis-les-Tours agissait dans son intérêt personnel, il ne voyait que le trône, et écrasait tout ce qui lui portait ombrage. Les grands furent victimes de cette jalousie, du
reste bien fondée , et coin me en toute chose il faut une compensation, les petits en profilèrent et leur sort s'améliora. Aujourd'hui Richelieu n'a plus en face de lui un duc de Bourgogne roi dans son propre royaume , mais il a les puissances de cour à abattre; il coupe sans cesse dans cette forêt les arbres les plus élevés, et donnant ainsi aux rejetons de l'air et de l'espace , il leur permet de vivre , et de vivre mieux. Mais le bonheur des petits entret-il pour quelque chose dans l'exécution de ces grands desseins? Non I Louis XI fauchait pour lui ; Richelieu fauche pour le pouvoir qu'il ne veut pas perdre, et peut-être par orgueil; il sent trop bien qu'une chute le perdrait aux yeux de la postérité.
A ce mot : orgueil , les trois officiers français qui étaient présents se levèrent d'un air de menace. Le curé se contenta de leur dire tranquillement :
— Asseyez-vous donc , messieurs , et soyez en paix. Ne vous exposez pas à rendre jaloux le bourreau qui doit venir me prendre tout à l'heure.
Profitant de cet incident , le personnage à la robe rouge jeta un coup d'œil au marquis de Feuquières , qui à son tour fit un signe à un officier placé devant la porte du fond , et un page entra.
Ce page portait un coussin de velours violet orné de franges d'or, sur lequel était déposé un papier ployé et cacheté.
Il mit un genou en terre devant le personnage à la robe rouge , et dit :
— Pour
Mais il n*eut pas le temps Jde continuer , le curé lui coupa la parole , et acheva la phrase en disant :
— Son Eminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu.
Le Cardinal froissa le papier dans sa main, en s' écriant d'un ton sévère :
— Tu savais donc
— Oui ! Monseigneur, interrompit vivement le curé. Le bruit de votre arrivée dans le pays, s'est déjà répandu dans nos montagnes. Et en entrant ici , il ne m'a pas été difficile de vous deviner. Les généraux français ne s'inclineatils pas devant vous 5 et ne portez- vous pas un costume qui dit à chacun votre rang dans la hiérarchie ecclésiastique I
Ces dernières paroles furent prononcées avec tant d'ironie, que le Cardinal ne put réprimer un mouvement de colère ; et , fronçant le sourcil , il s'écria d'un air menaçant :
— Prêtre ! oublies-tu donc que ta vie est entre mes mains.
Si jusques-là il avait écouté patiemment le curé, son attention avait eu deux motifs. D'abord il avait été singulièrement surpris de
rencontrer un homme supérieur dans ce sauvage des montagnes; et ensuite Marquis avait trop bien lu dans sa vie et dans sa pensée , pour que la vanité du grand politique n'ait pas été flottée d'un jugement aussi juste. Le curé avait été sévère, mais sa franchise avait eu trop de vérité pour ne pas plaire. En attaquant le caractère religieux du ministre de Louis XIII , il mit le doigl sur la plaie, et cette fois la vérité u'eut pas le même succès.
Sans se troubler , il se contenta de répondre d'une voix calme :
— Un peu de patience , monseigneur. A celui qui va mourir, oh accorde toujours une grâce. C'est vous qui m'avez amené sur ce terrain de discussion ; et moi , je réclame la faveur d'en finir avec vous. Je ne dirai rien qui ne soit juste , qui ne soit vrai. Mais avant de parler de votre Eminence , occupons-nous un peu de la guerre que nous soutenons contre vous.
— La France veut la Franche-Comté, n'estce pas , monseigneur? Mais pour rendre cette conquête solide, employe-t-elle donc le bon moyen? Est-ce en jetant dans un pays tous les malheurs, toutes les calamités, toutes les misères , qu'on s'y crée des sympathies , qu'on s'y fait des partisans? Si les noms de Français et de Suédois sont abhorrés dans nos montagnes, qui en est cause? Vous voulez vous établir en Comté, et vous portez partout dans ce malheureux pays, la famine, l'incendie et l'assassinat! Jamais les Vandales, les peuplades du nord, dans leurs excursions barbares , n'ont été aussi loin que vous. Savez-vous ce qu'ils ont fait vos généraux? Non : vous l'ignorez peut-être j eh! bien ! je vais vous le dire ;
Les trois généraux français se levèrent brusquement comme pour défendre au curé de continuer.
— Assis! Messieurs! assis! s'écria celui-ci
avec force. Vous m'entendrez , et je serai vrai pour vous comme pour votre maître.
Le Cardinal garda le silence.
— Marquis de Villeroi , duc de Longueville, et vous comte de Guébriant , car je vous connais tous, je vous ai vus souvent de près sur les champs de bataille. Vous tous! quel démon vous a donc jetés sur cette terre? Ètes-vous donc des hommes , des enfants de Dieu, vous qui ne rêvez que le brigandage? Vous duc de Longueville qui en A 657 vous emparez de Poligny après une résistance héroïque , et qui , non content de ce succès, passez tous les habitants au fil de Tépéeet brûlez la ville après l'avoir pillée et saccagée ! Avez-vous une âme, vous , marquis de Villeroi , qui dans la même campagne, après avoir été forcé d'abandonner le siège de Salins, courez vous abattre devant Dole, et furieux de ce revers, employez quinze jours à couper sur les bords du Doubs