‹ Le diamant de la vouivreChapitre 1 sur 7 · L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Âeifutreur du Cabinet de lecture , ColUetion universelle des meilleurt romans modernes. i5oo volumes in-12. Prix j 1000 fr.

Rue Saint-Jaoques, 38.

AU lECTEDR.

La Revue de Paris ^ dans son numéro du 28 mai dernier , publie , sous le titre de Marionnettès , une délicieuse fantaisie , qui porte cette signature étrange : Docteur Néophobus, Au cœur de cet article , se trouvent deux pages entièrement consacrées à la Franche-Comté; et ces deux pages sont une peinture tellement vraie de la physionomie de cette province , peinture qui n'avait été qu'effleurée jusqu'à ce

AU LEC/rKin.

jour, qno lo Irrlonr nous saura gré d'en reproduire les traits principaux en tête de cette histoire, dont la Franche-Comté est le théâtre.

Mais disons d'abord un mot du titre de cet ouvrage :

La Vouivre est pour certaines gens un monstre hideux , dont le nom seul fait frissonner 5 et pour d'autres ce n'est qu'un être imaginaire qui sert à effrayer les enfants. La Vouivre et le Ijoup-Garou semblent être frère et sœur. Et cependant , quoi de plus simple , de plus naïf que la légende de la Vouivre! Sans parler de la peur qu'elle cause aux enfants , le dégoût qu'elle inspire à l'homme est-il donc bien fondé î

Voici comment M. Désiré Monnier, savant archéologue qui s'est beaucoup occupé de Thistoîre de la Franche-Comté , et auquel nous devons un magnifique ouvrage intitulé : Du culte

AU LECTEUR

des esprits dans la Séqiianie ; voici , disonsnous, comment M. Désiré Monnier raconte la fable de la Fm^yr^.

« La Voiiivre , dans l'opinion du peuple, « est une espèce de serpent ailé , immortel , < qui habite les grottes souterraines , les ruî- « nés des châteaux et des couvents. Des paysans « assurent l'pvoir vue traverser les airs en (( forme de barre de feu , et disent que , quand « la Vouivre veut boire à la source d'un ruisc< seau , elle dépose sur le rivage le diamant « qu'elle porte sur le front. Heureux l'homme i( adroit, qui dans ce moment, où l'animal « merveilleux cesse de voir clair ( car ce dia- « niant est son œil ) s^emparerait de ce lalis- « man ; sa fortune serait faite ; il serait le plus <( puissant dos hommes! — Cet animal est « connu dans le blason sous le nom de Givre, w et on Ty représente tenant dans sa gueule « un enfant qu'il dévore

AL LtCTELK.

des monlagnesdu Jura, (jui se termine par as mois:

« C'est la Franche-Comté du Lomoiid

« et du Jura ; c'est l' Ecosse du Jura et du Lo- « mond; car le hasard ou la nature a voulu qu^ « les montagnes culminantes de deux contrées « si semblables portassent le même nom ^

Vient ensuite un rapprochement entre les Higlilanders ou Montagnards des deux pays :

« Ce sont là comme ici des géants à la

€ stature athlétique, aux vastes épaules, aux « mains larges et puissantes, robustes comme « le bison, agiles comme le renne de ces ré- « gions d'un monde usurpé par l'homme, où € le renne et le bison ne se trouvent plus....»

Puis, l'écrivain paie un tribut à l'instinct poétique des Francs-Comtois :

« Ce n'est pas que la Franche-Comté se

< rappelle un Ossian qui n'a point eu de Mac-

AU LECTEUR

« pherson, un Burce qui n'a point porté de « couronne, un Wallace ignoré de l'histoire « (l'éducation française y a mis bon ordre); « mais parce qu'il n'est point de pays, où, endé- « pitdel'Universiléjil nebatte encore dans l'ar- « tère populaire quelques gouttes de vieux sang. « Les Francs-Comtois ne se souviennent pas de € si loin, mais ils n'ont pas tout oublié. Les ré- « cits du bisaïeul, qui les tenait de son père, « berçaient encore dans mon enfance les veil- < lées conteuses de la famille. Quand j'arrivai « dans les H ighlands^ on m'y monlvdi la maison «deRob-Roy, on m'y fit soulever la lourde « épée qu'il brandissait dans la mêlée, de ses « longs bras dont il pouvait nouer ses jarretières « sans se baisser^ on m'y introduisit dans la cave « mystérieuse où il disparaissait tout à coup « aux yeux de ses ennemis prêts à le suivre. « J'avais vu dans les montagnes de Franche- € Comté la maison, la lourde épée et hxcavedQ

^\j LECTriR.

t In Cnzon*. II n'y a qu'un nom do changé. »•

Et eiirni il icrmino par ces mois ;

« .... Un immense avantage des Ecossais sur «les Francs-Comlois , comme sur tous les « peuples d'aujourd'Iiui, c'est qu'ils ont proi» duit un Macpherson d'abord, cl depuis un « Walter-ScoU, pour consacrer à la dernièro « postérité leurs souvenirs nationaux. Dans a rintérélde nijn pays, je me contenterais de « celui-ci, qui arrivera peut-être un jour. »

Ainsi il espère in \N altee-Scott Franc- Comtois !

Comment, après avoir lu ces lignes dans un journal aussi bien placé dans l'opinion publi- (juc que l'est la Revue de Paris, oser publier un roman historique sur la Franche-Comté ! L'auteur du Diamant de la Vouivre accepte donc le titre que lui donne d'avance le docteur

* 1) sera (lucstion de cette é|>ée cl de celte cave dans un second ouvrage.

AU LECTEUR

Néophobus ! Il veut donc se poser sur le môme piédestal que le dieu de l'Ecosse!.... Hélas! pourquoi as-tu parlé ainsi, ô docteur Néophobus î Pourquoi faire à plaisir peser d'avance une responsabilité terrible sur la tête d'un pauvre hère, qui n'a pour mobile de sa conduite que le sentimeift national; qui n'a eu qu'un seul but: celui d'arracher, s'il se peut, son pays à l'obscurité et de lui faire prendre la place qui lui est due dans le vaste champ de la poésie.

Tu fais à notre belle province l'honneur de la comparer à l'Ecosse ! Pourquoi donc n'as-tu pas entrepris la tâche que je n'ai abordée qu'en tremblant? Nous l'avions longtemps espéré; tu nous l'avais presque promis ; nous nous en réjouissions d'avance; car qui plus que toi est fin, spirituel, ravissant conteur? Qui a le style plus pur, la forme plus élégante, l'imagination plus brillante? Qui était plus digne de cette

AU LECTnUU.

mission? Et même n'était-ce pas ton devoir? N'est-tu pas enfant de la Comté?.... Mais non ! nous avons attendu en vain ! Perdu dans les hautes régions de la célébrité, lu nous as oubliés ! C'est à peine si de temps en temps une ^'oulte d'encre s'échappe de ta plume et forme sur le papier les cinq lettres du nom de ta mère! Et cependant celte mère est sœur de l'Ecosse, as-tu dit! Pardonne-moi, et que le public, que mes compatriotes me pardonnent d'avoir osé usurper ta place! Je sens combien je suis impuissant, combien je suis écrasé par mon sujet ; niais on me fera grâce, je l'espère, en faveur de ma bonne intention.

D'ailleurs, puisque nous ne pouvons plus compter sur toi, puisque tu n'est plus de ce monde, ô docteur Néophobus! Fallail-il donc te laisser emporter dans la tombe le secret de nos brillanis souvenirs, de nos belles traditions? .1 ai l'audace de v(>uloir cond>ler la la-

AU LECTEUR

cune dont ta mort nous menace. Pardonne! c'est un devoir que m'impose mon 'litre d'enfant de la Comté. Du reste, un autre ou moi, qu'importe! puisque tu n'es plus là. Car tu es bien mort, ô docteur Néophobus ! A la fin de cet article de (a Revue de Paris j, ton historiographe a soin de nous raconter les détails de ton agonie.

« Le docteur Néophobus, dit-il, qui n'avait « embrassé la profession d'homme de lettres « que dans le paroxisme d'un désespoir incu- « rable, est mort dernièrement, plein de jours « et de bile, d'une congestion de voyelles, de « consonnes et de diphthongues , à la suite « d'une étymologie rentrée, en maudissant la « nouvelle philosophie, la nouvelle politique, « la nouvelle littérature, la nouvelle nomen- « clature et la nouvelle orthographe. Ce que < l'on sait de son humeur paresseuse donne « tout lieu d'espérer qu'il n'a pas laissé d'où-

AU LECTEUR

<f Mogc poslhunic et que son nom parait ici « pour la dernière fois. »

Profondément aftcclé de cette triste nouvelle, je suis allé porter le tributde mes pleurs sur la tombe de cet infortuné docteur Néophol)us. J'ai trouvé son cadavre enveloppé dans un linceul tissu de voyelles, moiré de consonnes et brodé de diphtiiongues en relief. Mais, dans le paroxisme de ma douleur, ayant iléclii les genoux devant ce sépulcre grammatical, quelle n'a pas été ma surprise lorsque, au milieu de tous ces ornements linguistiques , je pus lire ces mots, tracés là sans doute par une main indiscrète:

î-git:

Ciivnrrs Nodier !

Aussitôt je me relevai et j'essuyai mes larmes en me disant : Le phénix ne renaît-il pas de SCS cendres!

AU LECTEUR

Néanmoins je prie le lecteur de garder le silence le plus absolu sur une découverte aussi importante. C'est un secret que je lui confie et qu'il ne doit pas trahir.

L** Auteur.

M Mâiâ

DE

LA immu.

— Enfant, quelle heure est-il?

— Le soleil se cache derrière les nuages ; mais le clocher de Champagnoliesest déjà loin de nous, l'angelus doit bientôt sonner.

— Déjà midi! et la ville de Saint-Claude est-elle encore loin ?

— Saint-Claude! grand Dieu du ciel! les gris y sont depuis deux jours !

— Je lésais.

— Et vous allez...

— Oue l'importe? réponds.

— Oh! hâtez-vous, inessire, hâtez-vous, hélas! si vous passez un peu tard à Longchaumois, Dieu vous préserve des sorciers des feux de la quia (\).

L^enfant se signa, en disant ces mots, et continua son chemin.

Son compagnon de voyage, ou plutôt celui à qui ii servait de guide, le suivait à quelque distance, l'oreille au guet, le regard rôdant sans cesse autour de lui et prêt à plonger sa main dans les arçons de sa selle au moindre bruit, à la moindre alerte.

C'était un des derniers jours du niois do novembre de l'année ^G58, et à cette époque (le misère et de malheur, il y avait folie de s'aventurer ainsi seul, sans escorte, dans ces montagnes du Haut-Jura , d(^à en partie cou-

vertes de neige, sans autre voie de communication que de larges vallées sans chemins , sans routes, au fond desquelles le vol et le brigandage tendaient des pièges ; ou quelques sentiers presque impraticables, à peine connus des bergers et des partisans montagnards; dans ce pays enfin que les armées française et suédoise occupaient depuis près de trois ans, et qu'elles avaient ravagé dans tous les sens. Il fallait un grand courage pour s'exposer ainsi, il fallait un motif bien puissant pour braver tant de dangers.

Après ces quelques paroles échangées, nos deux voyageurs avaient continué à marcher dans le plus profond silence, et se dirigeaient à travers champs vers la lisière d'un bois qui se déroulait devant eux et leur masquait l'horizon. Le jeune paysan allait le premier avec cette résolution que donne l'habitude ; il avait sans doute bien souvent passé par là : seule-

n»cni de temps en temps il jetait furtivement un regard en airière sur celui ù qui il servait de guide, et il murmurait avec une sorte de fi'isson involontaire :

— Les feux de la Quia! les feux de la Quia!

Mais son compagnon avait paru fort peu sensible à la crainte des sorciers: c'était un jeune homme dans toute la force de l'âge; de \ingt à vingt-cinq ans. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascades sous les larges bords d'un feutre jauni, relevé d'un côté et surmonté d'une plume noire. Sa main gauche tenait avec élégance la bride de son cheval, bel animal, robuste et plein de feu, qui marchait la tête haute et semblait dire à son maître : Sois sans inquiétude, si la route est dangereuse, j'ai le pied solide; sous les plis d'un ample manteau brun, qui couvrait presque entièrement la croupe du che\al, se dessinait un pour» point de couleur sombre^ traversé sur la poi-

Irine par un large baiulrior de cuit' auquel pendait une longue rapière; des haul-dechausses de velours violet et de larges bottes à entonnoirs coniplélaient son costume.

Par contraste avec ces vêtements noirs, son visage respirait une douceur et une bonté presque enfantines : sa figure ronde, aux joues rosées, avait quelque cliose de juvénil, qui étonnait au premier abord; et sans deux pommettes saillantes et une paire de moustaches fièrement retroussées, on eut pu croire à un déguisement; mais après un examen plus sérieux, et surtout après avoir remarqué un large sillon qui clôturait sa lèvre, et lu, dans son regard perçant, la première impression s'oubliait bien vite, et sous cette écorce féminine on devinait facilement une âme énergique et un cœur bien trempé.

— Messire, dit l'enfant, il faut descendre de cheval, nous voilà à Tenlrée du bois de

Morbier, les branches des arbres vous bareraient le passage.

— Soit, répondit le cavalier en mettant pied à terre.

Cette partie du Jura était encore à celte époque ce que sans doute elle avait toujours été depuis les grandes révolutions du globe, dont elle avait eu sa part. LMndustrie n'y avait pas encore pénétré, et comme la rudesse du climat et la stérilité du sol n'avaient pu inviter les hommes de la plaine à échanger leurs terres riches et fertiles contre d'inutiles rochers, le soc de la charrue n'avait pas encore défriché ces déserts et la hache du bûcheron avait respecté la virginité des forêts.

— On ne passe donc jamais par ici, s'écria le cavalier dans un moment d'impatience, car lis n'avançaient que très difficilement.

— Presque jamais, répondit Tenfant. Les gens de Champagnolles passent par Clairvaux

pour aller à Saint-Claude; c'est par là que je voulais vous conduire, mais vous avez voulu...

— Oui, interrompit brusquement le cavalier, j'ai mes raisons pour ne pas aimer la grande route.

— Ôhîici, vous ne pouvez rencontrer que deux sortes de gens, sans compter les ours et les loups qui pourraient bien nous sentir de loin.

— Qui donc? demanda le cavalier.

— Les Gris de Lespinassou-le-Fâcheux, ou les Cuanais de la bande du capitaine Prost-le- Sauveur!

— Le capitaine Prost, répéta le cavalier en fixant avec une attention toute particulière son interlocuteur ; et où est-il à présent ?

[ — Où est-il ? partout !

— Comment, partout?

— Oui, partout, répondit Tenfant : on le croit à Saint-Claude, il est à Lons-le-Saunier 5

on l'aura vu à Cliauipagnolles, il était à Moyrans. Il est partout, partout où il y a des ennemis, des Gris, des Suédois, des Français, c'est mon père qui dit cela.

Le cavalier n'en demanda pas davantage ; il demeura pensif et continua son chemin.

Quel(|ucs instants après ils sortirent de la foret; et, après avoir passé à côté de quelques pauvres chaumières qu'on nommait le Mor- Ijier, ils gravirent une cote assez rapide et se trouvèrent au sommet d'un site escarpé, qui dominait une vallée étroite et profonde, au fond de laquelle ils purent apercevoir les toits fumants de quelques rares maisons, et le cours élégant d'un ruisseau qui serpentait délicieusement en suivant Içs contours de la monta-

gne.

— Je vous quitte ici, dit l'enfant.

— Couniîcnl! mais ne t'ai-je pas pris pour me eomluire à Saint-Claude?

fiasco \j - - ■ -—

— Oui, iiiossire, mais mon père m'a défendu d'aller plus loin. Sans compter les sorciers d'Orsières, les Gris sont là-bas 5 j'en ai peur.

— Mais alors que veux-tu que je devienne, répondit le cavalier qui tremblait à la seule pensée de perdre son guide.

— Oh ! vous n'avez plus rien à craindre, reprit vivement l'enfant, le plus difficile est fait. Vous allez descendre dans la vallée de Morez 5 vous passerez la Bienne, qui coule là en-bas ; il y a un guet au-dessus du premier martinet; puis vous monterez la côte qui est là en face de nous, et vous irez toujours tout droit, en suivant la crête de la montagne; dans deux heures vous serez à Longcliaumois et de là à Saint- Claude, on descend toujours.

Le cavalier savait bien qu'il n'obtiendrait rien ; aussi ne fu-il pas ^l' instances.

— Avant de nous quitter, dit-il, répondsmoi : n'est-ce pas à Longuhaumois qu'est né

ce capitaine Prosl dont tu parlais tout à rheure?

— Oui , répondit renfanl , \ous pourrez voir sa maison en passant : elle est dans le rhamp'SouS'le-Daim, près d'un petit buis situé entre le hameau des Combes et le moulin de Dardey. Ah! on me l'a montrée assez souvent! C'est que le capitaine Prost, voyez-vous, c'est notre défenseur, c'est notre sauveur ; tous les soirs daris nos prières nous disons un Pater ei uny^y<? pour lui ; c'est mon père qui le veut, on ne prononce jamais son nom devant lui sans qu'il n'ôte son chapeau.

En disant ces mots, Tenfant s'était découvert et sa main froissait avec une sorte de mouvement nerveux le bonnet de peau de renard qui lui servait de coiffure; et môme sa ligure de (juiiize ans avait pris une certaine expression d'énergie qui frappa son compagnon.

— C'est bien, dit celui-ci, tiens, \oilà le prix de ta course.

Et en même temps il lui glissa une pistole dans la main.

L'enfant la contempla d'abord avec une sorte de joie; c'était peut-être la première fois qu'il voyait une pièce d'or; mais bientôt son visage devint triste, il porta la main à sa poitrine comme pour y comprimer une douleur

JS-^ ^Anaissante, et jetant sur son compagnon un re-

■• \'r-fcard humide:

— Seigneur cavalier, lui dit-il en lui montant la pistole, voilà pour mon père, mais

pour moi?

— Pour toi? et que veux-tu?

— Si vous aviez un morceau de pain, dit-il en baissant les yeux ; je n'ai rien mangé depuis hier.

— Rien mangé depuis hier, s'écria le cava-

lier en ouvrant ;i la liàtc son poi te-mantoau ; liens, pauvre cnl'ant, liens!

El il lui donna un morceau de pain d'orge, noir comme de la suie, le seul (ju'il avait pu Irouver dans le pays.

Pendant que l'enfant le dévorait avec une sorte de délices:

— Ton père est donc bien pauvre, lui ditil, (lu'il t'expose ainsi à mourir de fainj.

— Non, messire, il passe pour riche, au contraire; mais depuis (jue les Français et les Suédois ont ravagé nos moissons et brûlé nos fermes et nos chalets, nous manquons de tout; et sans le capitaine Prost qui les a déjà chassés deux ou trois fois, nous serions tous morts de njisére.

— Pauvres gens! murmura son compagnon en essuyant une larme qui roulait dans sa paupièie.

Et il remonta à cheval.

•— Adieu, seigneur cavalier, et merci.

— Mais où vas-lu passer la nuit, car tu n'as pas le temps de retourner à Champagnolles.

— Dans une des grottes de l'hérisson, où bien des gens du pays sont allés se cacher à l'arrivée des Français.

— Allons, bonne chance !

— Et vous, bon voyage, lui cria l'enfant en s'éloignant, que votre saint patron vous défende contre les feux de la Quia,

En disant ces mots il disparut, le cavalier continua seul son -chemin dans la direction qu'on venait de lui indiquer, et après deux heures de marche il arriva au village de Longchaumois.

Comme il passait devant les premières maisons, un bruit sourd vint frapper son oreille. 11 crut entendre comme des cris confus et de grands éclats de voix ; on eût dit môme qu'un bruit d'armes dominait dans cette confusion. Il

ralentit sa course, sans pourtant s'arrêter. Arrivé à vingt pas environ du lieu d'où partait le bruit, il était alors caché à l'ombre d'un arbre et pouvait tout observer sans être découvert ; il vit en face de lui un cavalier qui s'était arrêté devant une fenêtre basse, dont les vitres étaient éclairées, et qui, après avoir mis pied à terre et laissé aller son cheval en liberté, s'était approché et prêtait l'oreille.

Le visage du nouveau venu était alors éclairé par la clarté de la lune; aussi notre voyageur put-il examinera son aise ses traits; et l'attention qu'il mit à les détailler avait sans doute un autre motif qu'une simple curiosité.

C'était une de ces belles têtes fortement acH centuées, sur lesquelles sont gravés profondément la ûerté et l'énergie, le courage et l'audace. Il pouvait avoir vingt ans; mais déjà il avait perdu tout aspect juvénil ; sa constitution forte et robuste en avait fait un homme avant

Tâge; une forêt de cheveux noirs ombrageait son large front , que traversait une veine énorme, allant perpendiculairement de la naissance des cheveux à la séparation des sourcils, qui formaient une saillie, une sorte de voûte, sous laquelle son œil vitreux brillait comme un lampyre au fond d'une haie. Il était loin d'avoir la structure colossale des montagnards de Grandvaux ; mais sa taille mince et élancée, qui s'élargissait à l'endroit de la poitrine pour faire place bientôt à de larges épaules qui annonçaient une force herculéenne, avait quelque chose d'élégant et de gracieux qui surprenait au premier abord. Puis son teint basané, sa lèvre ombragée d'une épaisse moustache, ses joues légèrement creusées, tout en lui inspirait le respect et la crainte. C'était le second tome du ducd'41be, tel que nous l'a représenté le Titien, moins la rudesse ironique et l'impitoyable cruauté. Celui, que

- Kl —

laïfetine a ciolé cFune lolle [)liysionomie , doit coiiiniander aux autres, si son intelligence ♦ répond à son visage.

Quant à son costume, il était à peu près semblable a celui de l'homme, (|ni, sans qu'il s'en doutât, TobserNail en ce n)oment : le feutre relevé d'un coté et surmonté d'une plume de coq, le pourpoint, les haulde-chausses, la rapière. Seulement il était complètement noir: les bottes, au lieu d'être taillées en entonnoir, étaient presque collantes et montaient jusqu'au milieu de la cuisse, et la taille était serrée dans une ceinture de cuir, d'où pendait une paire de pistolets d'une grosseur formidable.

En descendant de cheval, il aNait jeté son manteau à terre et pris son chapeau à sa main comme si sa coiffure eut pu rem[)écher d'entendre aussi bien ce qui se passait à Tintérieur. Plusieurs fois noire \o}agour l'avait vu

se relever brusquement, enfoncer son chapea*i sur ses yeux et porter sa main à la garde de sa rapière; puis l'instant d'après reprendre sa première attitude et prêter de nouveau la plus vive attention. On eut dit qu'alors une lutte terrible avait lieu au-dedans de lui, entre le désir de pénétrer dans la maison pour y rétablir l'ordre et le danger de s'exposer inutilement. Mais lout-ii-coup il fit un bond en arrière comme pour prendre son élan , il se précipita avec une sorte de rage sur les vitres qui volèrent en éclats et disparut. Quant à l'autre, qui n'avait pas quitté son poste d'observation, il se douta bien que celui qui, après avoir hésité si longtemps, s'était dévoué ainsi, allait avoir à faire à forte partie ; aussi il mit rapidement Tépée à la main, plongea ses pistolets dans les fentes de son pourpoint et s'élança sur ses traces.

La scène qui se passait là était un de ces

épisodes affreux dont Ihisloire de ce pays raconte 'anl d'exemples : une douzaine de Gris, a}aut à leur lèlc le capitaine Lespinassou, leur chef, étaient arrivés à Longchaumois dans la soirée et ils avaient pénétré de force dans une maison d'assez belle apparence pour le temps , où du reste ils n'avaient trouvé (ju'un pauvre diable de paysan, bien effrayé d'une telle visite.

Après s'être imposés à leur hôte, après avoir dévoré ses provisions et bu foice rasades :

— Mais il doit y avoir des femmes dans cette maison, s'écria le capitaine Lespinassou, fort excité par une multitude de verres de genièvre que son gosier avait engloutis.

— Non, répondit le paysan, je vis seul ici a\cc inon maître qui est allé à Saint-Claude porter ses denrées.

— Tu mens, répliqua le capitaine.

— Oh! Jésus! mon Dieu! pouvez-vous croire'

— Tu mens, répéta un des Gris.

— Je vous jure, dit encore le paysan tremblant de tous ses mend^res.

— Il ment, capitaine, répéta le Gris 5 il y a trois mois, je passais par ici un soir, déguisé en capucin, et j'ai vu là sur cette porle les deux plus jolies (illes...

— Où sont-elles? s'écria Lespinassou en s'avançantd'un air de menace vers le pauvre hère, plus mort que vif.

— Où sont-elles? crièrent tous les Gris en se levant.

— Je vous jure, mes bons messieurs, murmurale paysan...

— Est-ce que par hasard, continua Lespinassou, tu les garderais pour ce damné capitaine Prost ou quelqu'un de sa bande? si je le savais...

— 11 faut le faire chanter, dit l'un d'eux. Et au même instant le j)auvre diable fut

saisi, dépouillé de ses vêtements, étendu sur une table, dans un état de nudité complet et les membres fortement attachés avec des cordes, contre lesquelles toute résistance devenait in)possible.

— Où sont ces femmes? demanda Lespinassou.

— Je vous assure que je suis seul ici, et que jamais...

Ln grand cri remplaça le reste delà phrase, la pointe d'une épée venait de lui traverser le bras gauche.

— Où sont-elles, ré()éla Lospinassou.

— Je vous jure...

Il n'acheva i)as, un nouveau coup d'épée lui coupa la parole et lui lit pousser un second cri. On lui apjiliquait la torture pour lui arracher son secret; et pourtant il résistait tou-

jours, quoiqu'il eut devant les yeux douze épées nues et la figure de son bourreau, de qui il n'avait plus de grâce à espérer.

Ce Lespinassou était un colosse. Il avait près de six pieds de haut, et des membres proportionnés à la hauteur de sa taille. Sous cette en- \eloppe immense et repoussante à la fois ; sous ce visage sillonné en tout sens de profondes cicatrices, suites de la petite vérole ; sous cet œil fauve et unique, car la même maladie lui avait enlevé l'autre, il cachait une âme aussi hideuse que son corps'.

Les Gris ou Fâcheux étaient Bugistes. On nommait Bugé tout le pays compris entre le Jura et le Rhône; c'est ce peuple que les Romains appelaient : AllobrogestranS'Rhodanum, Français, et par conséquent animés d'une haine profonde contre les Cuanais, diminutif de Séquanais ou Franc-Comtois qui voulaient rester Espagnols, ils se répandaient par bandes

dans les raonlugnes et portaient en tout lieu le vol et le brigandage. A cette époque, ils avaient pour quartier-général Champ-Formier près de Nantua, cl pour principaux chefs, deux hommes bien dignes de les commander, nommés : l'un, le capitaine Brunet, et l'autre le capitaine Lcspinassou, qui en ce moment faisait l'office d'inquisiteur.

— Répondras-tu, misérable! criait-il, s'échauffant par degrés en raison de la résistance de sa victime.

— Mais je vous atteste...

— Répondras-tu ! ou je mets le feu à la maison!

— Grâce! grâce! criait le malheureux paysan.

— Répondras-lu enfin, hurla Lespinassou au conjble de la fureur.

Kl il courut vers la chetninée, où il saisit une bù( heenllamniée (pi'il brandit avec rage.

*— Eh! bien, dit le paysan dont les forces coiTïttiençaient à s'épuiser et qui ne pouvait pas douter que lexéculion ne suivît de près la menace...

Mais il n'acheva pas, un grand bruit se fit entendre; la fenêtre vola en éclats; deux coups de pistolet qui partirent au même instant, étendirent deux hommes sur le carreau, et un nouveau personnage tomba au niiiieu d'eux.

Alors ce fut une confusion épouvantable; les Gris, surpris par une attaque aussi imprévue, avaient à peine eu le temps de reconnaître l'ennemi, que déjà une grêle de coups d'épée pleuvait sur eux de toutes parts. Semblable à un sanglier qui se défend au milieu d'une meute de chiens affamés, celui qui, seul, avait eu l'audace de se jeter ainsi à leur tête, frappait d'estoc et de taille sur tout ce qui se trou' vait à la portée de son bras, et chaque coup renversait un ennemi à ses pieds. Éperdus,

hors d'eux-mêmes, éblouis par les éclairs que lançaii l'épée qui les poursuivait sans relâche, les Gris avaient d'abord voulu chercher leur salut dans la fui'e; mais en entrant dans la maison ils en avaient barricadé la porte, et la fcnélre était trop bien gardée par leur malencontreux visiteur |)our qu'ils pussent concevoir l'idée de passer à la portée de son bras.

Déjà la moitié d'en Ire eux était hors de combat, et le reste épouvanté ne songeait guère à se défendre, lorsque Lespinassou, à l'attaque duquel l'assaillant semblait s'être acharné, recouvra enfin l'usage de la parole :

— A moi, s'écria-l-il, ne voyez-vous pas qu'il est seul.

Ln voix de leur chef leur rendit un peu d'assurance; bientôt, honteux de leur sotte terreur, ils roprironl roftcnsive, et ce fut à leur ennemi à trembler. Mais ce n'était pas un homme à se laisser intimider aussi facilement.

Parce qu'il venait de faire, il avait prouvé ce qu'il pourrait faire encore.

— Lâches, misérables, s'écria-t-il, allons donc! un peu de cœur au ventre !

Et la lutte recommença plus terrible, car ce n'étaient plus des hommes effrayés qui combattaient, mais des loups enragés, altérés de vengeance.

Quant à leur ennemi, il ne leur laissait pas le temps de prendre haleine ; appuyé contre la fenêtre pour ne pas se laisser envelopper, il repoussait tous ceux qui voulaient l'approcher, et son pourpoint même n'avait pas pu être entamé, tant il mettait d'adresse à parer les coups qu'on lui portait. Cependant la fatigue devait nécessairement succéder à cette énorme dépense de vigueur; la supériorité du nombre ne pouvait être remplacée; et déjà ses adversaires avaient remarqué que son épée fendait l'air

avec moins de vitesse et que ses coups étaient moins bien assurés:

— Rends-loi, lui cria Lespinassou.

— Me rendre! moi, un Cuanais, me rendre à un Gris ! tiens, voilà ma réponse.

Et il leva son fer avec une sorte de rage pour fendre la tête de son ennemi j mais en ce moment les aulres se précipitèrent en avant, et pour les repousser encore il fut contraint de frapper ailleurs. Ce dernier effort avait épuisé ses forces :

— Rends-toi, rends-toi, lui criait-on.

— Jamais, jamais, répondit-il, et son épée continuait à décrire un cercle autour de lui.

— Rends- toi, lui cria encore Lespinassou.

— Jamais, hurla-t-il en écumant.

Mais il allait succomber, lorsqu'une voix se fit entendre en dehors:

— CiOurage, courage, di8ait-H)n.

Et un homme tomba à côté de lui, et une épée vint se mettre au niveau de la sienne.

Alors tout changea de face; les Gris, épouvantés, reculèrent; et leur adversaire, à qui Tarrivée de ce secours inattendu rendit tout son courage , se précipita sur eux avec une nouvelle fureur. Mais dans ce mouvement il avait quitté la fenêtre et avait ainsi laissé aux ennemis une retraite. Ce qu'il en restait en profila. Taillés, hachés, sanglants, les vêtements en lambeaux, ils se ruèrent pêle-mêle vers l'issue qui leur était ouverte et disparurent.

— Tu fuis, lâche, criait à Lespinassou son ennemi.

Le gris Gtait déjà bien loin : Tautre voulait se mettre à sa poursuite; mais retenu par celui dont le secours lui avait été si utile, il se contenta de lui crier depuis la fenêtre:

— Lespinassou , fâcheux , français , sué-

dois, lâche, nous nous reverrons, entre nous c'est un duel à mort.

Puis se retournant vers le cavalier qui était venu si généreusement à son aide, et lui serrant la main ;

— Quant à vous, lui dit-il, qui m'avez sauvé, merci ! (jue vous soyez Français, Suédois, Espagnol ou Franc-Comtois, le ca[)itaine Prost n'oubliera jamais <|u'il vous doit la vie.

— Vous, le capitaine Prosl?

— Moi-môme, vous me connaissez?

— Non, mais c'est vous que j'allais chercher à Saint-Claude.

— iMoi, et pour (juel motif?

— Plus tard, vous le saurez; pour le montent, songeons plutôt à ce pauvre diable qui est là étendu sans mouvement et sans vie peutêtre.

— Iaiî, un misérable, qui sans mon arrivée ici allait livrer mes sœurs à la brutalité de ces

Fâcheux. Vous allez voir comment le capitaine Prost traite les gens de son espèce.

Il se mil en devoir de dénouer les cordes qui enlaçaient ses membres ; puis le secouant avec violence :

— Debout, Tambo, lui dit-il, debout l

Le malheureux ouvrit un œil mort, il se croyait sans doute encore au pouvoir des Gris; mais lorsque son regard rencontra le visage de son capitaine , au lieu de céder à la joie d'être sauvé , il trembla au contraire, et se leva, obéissant machinalement à l'ordre qu'il venait de recevoir.

— Tu es un lâche, lui dit le capitaine Prost; par ioi mes sœurs ont failli être perdtïes ; tu as eu peur et tu m'as trahi ; à genoux 1

Tambo tomba à genoux, el son capitaine prenant sur la table un pistolet qu'un Gris y avait laissé, lui brûla la cervelle. Puis se retournant vers son nouvel ami :

— Voilà, dit-il, comment je gouverne ma bande. Cette impitoyable sévérité est nécessaire-, c'est elle qui fait ma force. Demain je dirai aux hommes que j'enverrai ici pour enlever tous ces cadavres: Vous trouverez parmi eux celui de Tambo ; c'est moi qui l'ai tué et je leur raconterai ce qu'il a fait. Ce sont des exemples terribles; mais, je le répète, nécessaires au temps où nous vivons.

Il alla ensuite dans un coin de la chambre, ouvrit une porte mystérieuse; puis, avant de descendre Tescalier qui conduisait sans doute dans les caves de la maison, il ajouta:

— Attendez-moi ici un instant, et veillez audehors.

Resté seul, celui que nous désignons toujours par ces mots: notre voyageur, puisque nous ne lui connaissons pas encore d'autre nom, demeura immobile, l'œil fixe, ci comme

sous l'impression d'une réalité inouie, à laquelle il avait peine à ajouter foi.

Le combat qui venait d'avoir lieu, les suites de cette scène affreuse, l'exécution dont il avait été témoin, punition terrible, mais nécessaire, lui avait-on dit; tous ces cadavres étendus autour de lui au milieu des débris d'une orgie et d'une lutte acharnée, la solitude dans laquelle il se trouvait, les dangers qu'il avait bravés déjà, et qu'il devait affronter encore , il ne pouvait croire à tout cela : son attitude était celle de l'homme qui doute, qui croit rêver.

Mais de tous ces événements, celui qui l'avait le plus frappé, c'était sa rencontre avec le capitaine Prost, c'était l'impression qu'il avait ressentie, lorsqu'il lui avait entendu dire son nom.

C'est qu'alors le capitaine Jean-Claude Prost, était déjà, quoique bien jeune encore, la plus

grande renommée populaire de la montagne: il n'} avait pas un roeher, pas un vallon, qui ne retentît du bruit de son nom ; vingt fois les armées coalisées de la France et de la Suède avaient reculé devant la bande de partisans commandée par ce chef intrépide. Tous les efforts <lu cardinal de Richelieu étaient venus se briser contre la persévérance infatigable de cet homme. Fidèle à la cause de l'Espagne à laquelle il était enffihaîné par un serment, il défendait son pays, pied à pied, rocher par rocher, sans jamais se laisser abattre, plus terrible encore après un échec, qu'après une victoire. Exécré des paysans de la Bresse française qui n'entendaient jamais prononcer son nom sans se signer en tremblant, il était en vénération à la montagne, où on lui dressait des autels. 11 était à lui seul le résumé de l'esprit d'indépendance qui animait toute cette population essentiellement républicaine j il

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