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était la personnification de ce qui restait de celte liberté antique, qui a enfanté tant de prodiges.
Après tout le capitaine Prost n'était pas ce que rimagination du peuple en avait fait. Pour lutter contre la France et le génie de Richelieu, il ne suffisait pas d'avoir du courage, de l'audace, de la bravoure même ; il fallait que l'homme, chargé d'une telle mission, fût ca- . pable d'une grande pensée organisatrice, d'un grand projet d''avenir ; il fallait qu'il eût la main assez habile pour manier, sans en être embarrassé, tous les fils du grand mouvement politique qui se faisait alors en Europe ; il devait avoir assez d'adresse pour en faire son profit; et ce n'est pas à vingt ans qu'on réunit toutes ces qualités; elles naissent de la réflexion, et la réflexion ne vient qu'avec l'âge.
Le capitaine Prost, qui n'avait jamais connu la peur et toujours ignoré le danger, était
alors dans louto la fougue d'une jeunesse fiévreuse, avide de bruit, de combats et de gloire; mais la nature l'avait doué d'une organisation complète, qui ne demandait qu'à ôtre bien dirigée; et le bon génie qui veillait sur cette contrée, avait placé sur sa route deux hommes qui devaient exploiter, au profit de l'intérêt national, une mine aussi féconde: l'un, vieux soldat , enfant des batailles , qui avait longtemps dirigé de grandes opérations militaires; l'autre, homme éclairé, prêtre catholique, sans passion, sans fanatisme, dont la haute intelligence devait éclairer celle du jeune homme. qui avait une belle place marquée dans l'avenir, pendant que son vieux compagnon l'instruisait dans le métier des armes.
A eux trois ils formaient une trinité qui devait produire de grandes choses î •
Notre voyageur connaissait déjà le capitaine Prost, du moins de réputation. Mais lorsqu'on
se trouve pour la première fois en face d'une haute célébrité, on ne peut se défendre d'une certaine timidité ; et c'était à cette influence qu'il était soumis en ce moment. Quand il fut seul, son esprit suivit le cours de toutes les réflexions que nous venons de faire , et c'était là une ample matière à penser. Peut-être aussi d'autres idées, personnelles à lui, venaientelles se mêler à tout cela ; quoiqu'il en soit, il n'avait pas changé d'attitude , et c'est à peine s'il entendit le capitaine rentrer dans la chambre :
— Je vous ai fait attendre, dit-il, pardon! Puis il alla à la fenêtre, dont il ferma le volet
extérieur avec un soin minutieux , et, retournant ensuite à la porte secrète :
— Venez, venez, dit-il.
Deux jeunes fuies parurent, portant chacune une besace bien garnie, qu'elles déposèrent sur la table.
— Voyez, leur dit le capitaine en leur mon» Iranl les cadavres des Gris, jugez par ce qu'il en reste du danger que vous avez couru. C'est votre faute, depuis deux jours vous devriez avoir quitté cette maison : je vous l'avais ordonné; quand je commande, je veux qu'on m'obéisse.
— Mon frère ! murmurèrent les deux jeunes filles.
— Pas d'excuses, continua-t-il, je retourne à Saint-Claude avec ces provisions. Demain Klinkanno viendra vous chercher et vous conduira à la grotte du Val, où vous resterez jusqu'à nouvel ordre.
Puis s'adressant au nouveau venu :
— Vous allez aussi à Saint-Claude, messire? lui dit-il.
— J'allais vous y chercher.
— C'est bien , nous allons partir ensemble. Vous ne voyagez pas à pied ?
— Non , j'ai ailachc mon cheval à un arbre à vingt pas d'ici. iMais le vôtre , que vous avez abandonné tout-à-riieure.-
— Le mien, répondit le capitaine Prost , \ous allez voir.
Il ouvrit la porte, lit retentir dans l'air un sifflemement aigu , puis aussitôt l'on entendit le galop d'un cheval qui arriva bientôt.
— Vous voyez, dit le capitaine en le caressant , il connaît mon signal.
Son compagnon alla chercher le sien. Le capitaine lui donna une des besaces , prit l'autre, embrassa ses sœurs et ferma avec le plus grand soin la porte , dont il mit la clef dans son escarcelle. Puis ils montèrent tous deux à cheval et s'éloignèrent au galo[). La nuit était belle! Le ciel s'était éclaîrci ! la lune brillait 'dans tout son éclat !