‹ Le diamant de la vouivreChapitre 7 sur 7 · IG · texte numérisé non relu

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précautions : ses deux jambes écartées avaient un point d'appui à terre de chaque côté, et la main à laquelle il se cramponnait le maintenait dans sa position, malgré toutes les tentatives de son ennemi.

Ce n'était donc plus qu'une cjuestion de patience. Le bras armédcLespinassou lasserait-il les deux bras du capitaine? Peut-être! si le Fâcheux eut conservé son sang-froid. Mais au commencement du combat, il avait fait une telle dépense de force, (ju'en ce moment ses muscles commençaient à neplus obéir à l'action des nerfs. Le sang dans les yeux, l'écume à la bouche, il se tordait sous Fempire de convultions horribles, et épuisait ainsi son reste de vigueur. Enfin, par un effort désespéré, il parvint à se mettre sur son séant, et à soulever sou ennemi par la seule puissance de ses reins.

En ce moment suprême, plus d'un assistant sentit le frisson lui parcourir tout le corps.

Mais celte tentative fut la dernière. Le capitaine s'appesantit sur lui, le renversa, et s'appuyant de tout son poids sur sa main, il lui enfonça le poignard dans la poitrine.

Aussitôt, se relevant d'un bond, et voulant profiter du moment de stupeur que sa victoire devait jeter parmi les Suédois et les Gris, il courut à ses hommes, saisit une épée, et après avoir donné un coup de sifflet d'autant plus aigu qu'il était plus animé en ce moment :

— A moi ! s'écria-t-il, La Cuzon ! La Cuzonî

Et il se précipita ^n avant suivi de toute sa bande.

Les Suédois n'étaient pas, comme les partisans commandés par le capitaine Prost, habitués à cetteguerre de surprises continuelles,d'attaques imprévues; aussi, considérant le combat singulier qui venait de se passer sous leurs yeux, comme une espèce d'armistice, ils avaient sinon rompu leurs rangs, du moin négligé cette

sévère discipline des troupes posées en présence de renrfemi. Qu'on juge donc de Teffet produit par le choc de ce corps impétueux que rien n'avait pu distraire , qui était resté dans la même position, la "main sur ses armes, l'œil attentif et l'oreille au guel; de ce corps, oui obéissant aux ordres de son chef sans un être étonné, sans hésiter, se ruait furieux sur des hommes débandés, sans ordre, et auxquels la surprise enlevait le peu de confiance qui pouvait leur rester. En un instant tout fut massacré, culbuté; la bande du capitaine Prost passa là comme une avalanche, entraînant, nivelant tout dans sa course terrible.

Il ne resta bientôt sur la place Louis XI que le curé Marquis et son escorte :

— Aidez-moi dit-il à ses hommes, aidez-moi à porter dans l'église le corps de notre ami ; il y restera jusqu'à ce que nous puissions l'en-

terrer dans le lieu qu'il m'a désigné en expirant.

Le cadavre de Jacques Prost fut aussitôt transporté dans l'église, dont un moine, qui sans doute s'y était réfugié, venait d'ouvrir mystérieusement la porte; et le curé congédiant ses hommes :

— Allez, leur dit-il, allez rejoindre vos compagnons. A présent je n'ai plus besoin devons, ici je suis en sûreté. Dites à Varroz et au capitaine que je les verrai ce soir à la maison, ou demain à la grotte du- Yal.

Mais le combat ou plutôt le massacre continuait dans la ville. Harcelés, traqués comme des bêtes fi\uves, les malheureux Suédois cherchaient en vain un asyle qui put les mettre à l'abri. Ils avaient beau frapper aux portes des maisons et crier grâce, tout semblait désert à l'intérieur, les habilants restaient sourds à leurs cris. Les montagnards, exaspérés et par l'ar-

(leur du combat, et par la scène de la place Louis XI, el par le souvenir des horreurs commises en d'auLres lemps par les Suédois, ne faisaient pas de quartiers. L'n grand nombre pourtant étaient parvenus à fuir en gagnant à la hâte la campagne, mais tout ce qui n'avait pas pu sortir de la ville et qu'on trouva dans les rues, fut impitoyablement massacré. Quant au sire de Guébriant et au masque noir on ignorait de quel coté ils avaient fui; ils n'avaient pas i;^^paru.

Pourtant cela, comme toute chose, desait avoir un terme. Lecoloneletle capitaine étaient revenus sur la place Louis XI où ils donnaient des ordres et distribuaient des postes. L'ennemi était chassé, la ville au pouvoir des montagnards; ({uehiues maisons commençaient à s'ouvrir, et quelques bourgeois venaient déjà remercier leurs courageux libérateurs; tout eniin semblait terminé; lors(|ue tout à coup la

vigie, qui veillait conliniiellemeiU dans le clocher de la cathédrale, sonna le tocsin; et au même instant des colonnes de fumée noire et épaisse, furent aperçues de tous côtés, enveloppant la ville entière,

— Le feu ! le feu !

Ce cri poussé par cent voix, à la fois se répandit d'échos en échosjUsqu'aux extrémités de cette malheureuse cité que la vengeance suédoise menaçait d'un incendie général; car, on ne pouvait pas en douter, c'étaient les Sn^édois

qui en fusant avaient laissé ce dernier et terrible souvenir à Saint-Claude. Et là, comme ailleurs, ils avaient voulu que leur œuvre fut complète. Le feu en se manifestant dans plusieurs endroits à la fois, paralysait toute espèce de secours, il fallait fuir; toute résistance était impossible, surtout dans une ville comme cellelà, où presque toutes les maisons étaient construites en bois.

Un homme haletant, les cheveux brûlés, les vêtements à demi consumés, parut à l'entrée de la place :

— Capitaine, Ci ia-t-il à Prost du plus loin qu'il l'aperçut, le feu est à la maison de la mère de Pille-Muguet. La nièce du curé est peut-être morte à cette heure.

— Pâquerette ! Pâquerette morte ! oh mon Dieu! mon Dieu! épargne-nous ce nouveau malheur.

Puis s'adressant à Varroz :

— Colonel, ajoula-t-il, prenez le commandement de la bande; moi je cours à la Poyat. — Allons, vous autres! Pille-Muguet! Klinkanno! et dix hommes de bonne volonté, veïiez, suivez-moi !

Et il partit en courant.

En arrivant à l'eii^trée de la rue de la Po} at, qui suit une pente ra[)ide et descend jusqu'au bord de la rivière, le ca[)ilaine eut de la

peine à se frayer un passage à travers les débris fumants qui, déjà couvraient ie sol. L'incendie^ qui s'était déclaré là en premier lieu, était alors dans toute sa force; il avait fait des progrès rapides au milieu de toutes ces constructions, qui pour la force et la solidité, ressemblaient assez à des châteaux de cartes. Toute cette partiede la ville n'était déjà plus qu'une imuiense fournaise au centre de laquelle il y avait folie à s'aventurer.

Pourtant le capitaine n'hésita pas. Quand il fut devant la maison où il avait le matin envoyé Pâquerette, il put juger du danger que courait cette enfant qui lui était si chère: la maison, quoique bâlie en pierres, n'avait pu résister à l'action du feu. La toiture s'était écroulée, et entraînant dans sa chute le premier et seul étage, elle avait comblé le rez-dechaussée qui n'était plus qu'un biasier ardent.

C*élail clans la cave qu*Albéric et Pâquerette ^'étaient réfugiés. Or, dans beaucoup (le maisons de Franche-Comté, surtout à cette époque, on descendait à la cave par une trappe pratiquée dans le plancher de la salle basse, près de la porte d'entrée-, ou plutôt, en construisant, on laissait à la voûte, sur laquelle le plancher était assis, une ouverture destinée à cet usage.

Il en était ainsi dans la maison de Pille-Muguet. La porte, toute grande ouverte, indiquait assez que les malheureux avaient voulu fuir, mais qu'ils en avaient été empêchés sans doute par la chute de plusieurs poutres embrasées, qui gisaient encore à terre en dehors; ils avaient alors tiré la trappe qui était restée ouverte, et étaient descendus dans la cave.

Par un bonheur providentiel, le plafond en s'écroulant n'avait pas bouché celte ouverture. Plusieurs poutres se heurtant en tombant dans

l'intérieur, s'étaient opposées les unes aux autres et avaient formé une sorte de voûte, qui devenait de moins en moins solide à mesure que le feu la consumait, mais qui pouvait tenir encore quelque temps. La position était terrible ! attendre, c'était la mort ! tenter un moyen de salut! En existait-il un, qui eût la moindre chance de succès?

Du reste il fallait avoir toute la puissance de caractère du capitaine Prost, toute son énergie, toute sa bravoure pour conserver son sang-froid dans un pareil moment et l'imposer aux autres. Il était là, entouré de ses hommes qui attendaient tranquillement ses ordres ' sans s'inquiéter du danger qui devenait de plus en plus menaçant ; et cela au milieu de scènes horribles auxquelles ils n'avaient pas Tair de songer. Car, quoi de plus affreux que ce qui se passait alors à leurs côtés? Ici c'était une maison qui s'écroulait avec un fracas

épouvantable j là, des (lanimes, longtemps conteniios par la résistance d'un mur qu'elles finissaient par crever, s'échappaient par cette ouvcj'ture, menaçantes, furieuses et siiïlant comme un vent d'automne. Plus loin, de nial- Iteureux habitants, sujpris par ce désastre, poussaient des plaintes douloureuses, des cris affreux, et jetaient par les fenêtres de leurs demeures enflammées tout ce qu'ils espéraient pouvoir sauver. C'était un spectacle horrible ! Le capitaine Prost était toujours là, debout, immobile, dévorant sa moustache avec rage, ne sachant que faire. Déjà plusieurs fois, il avait vu à travers les flammes la tète d'Albéric se montrant à l'ouverture delà trappe; il avait entendu sa voix lui demander du secours, non pas pour lui, mais pour Pâquerette; et, quoique bien prés d'eux, i! sentait (ju'il lui était impossible de les arracher à cette tombe de feu. Conime il souffrait ! comme son cœur était

torturé! comme son visage expriinait toute la douleur de sa position !

Tout à coup, parmi les objets que les habitants des maisons voisi les jetaient en grand nombre par les fenêtres, un énorme paquet de linge tomba à ses \ne(\s. Cette vue lui inspira une idée subite.

— Pille-Muguet, s'écria-t-il, qu'il y a-t-il dans ta cave?

— Deux tonneaux, cat^itaine.

— Que contiennent-ils? du vin, de l'eaude-vie ou du genièvre?

— Du vin, capitaine.

— Du vin! merci, mon Dieu! merci! ils sont sauvés! Allons, enfants, à la besogne; \ite, qu'on me débarrasse cette porte.

Et sans plus d'explications , les montagnards, bravant une pluie de feu, se mirent en devoir d'enlever les poutres embrasées qui

obstruaient la porte ; en un clin-d'œil elle fut libre.

Pendant ce temps le capitaine avait dénoué le paquet de linge, et y prenant un drap il l'avait jeté dans le ruisseau qui heureusement n'était pas tari. Quand ce drap fut l)ien mouillé, il s'en couvrit de la tête aux pieds, et en prenant deux autres ployés sous son bras, il alla se placer en face de la porte. De là il mesura de l'œil la dislance qu'il avait à parcourir, car pour ne pas être asphyxié il allait être obligé de retenir sa respiration et de fermer les yeux. Quant à l'action directe' des flammes, il la bravait grâce au drap mouillé dont il était couvert. Lorsqu'il eut bien apprécié le chemin qu'il avait à faire , il marcha droit devant lui d'un pas rapide, franchit le seuil de la porte au milieu d'un nuage de feu cl disparut par la trappe.

Quand il fut dans la cave, dire les transports

de joie et d'admiration qui raccueillirent, serait impossible. Pâquerette se jeta à son cou en pleurant; ne voyant pas en lui un libérateur, mais oubliant plutôt le danger de sa position, pour ne songer qu'à l'héroïque dévouement de celui qu'elle nommait son frère. Quant à Albéric il ne savait comment témoigner sa reconnaissance au capitaine. Il ne put que lui tendre la main en lui disant:

— Hier je vous ai sauvé la vie, mais aujourd'hui vous payez noblement votre dette. Désormais c'est moi qui suis votre débiteur.

— Nous réglerons notre compte plus tard , répondit le capitaine 'en se dégageant de leurs étreintes; pour le moment il s'agit de sortir d'ici, et ce n'est pas chose facile. S'il Mi aussi chaud dans le four où Satan enferme les damnés , je conçois qu'ils y aient peu d'agrément.

Puis sans plus attendre il défonça un des tonneaux ; plongea dans le vin qui en sortait à

grands flots, un des draps qu'il a\ait apportés, et le jetant sur les épaules d'Albéric :

— A vous, lui (lit-il, eomptez les marches que vous avez à monter, et ne vous arrêtez pas. Vite! vite!

— Mais Pâquerette? demanda Albéric.

— Je m'en charge, allez! allez!

Albéric monta rapidement, et disparut bientôt au milieu des flammes.

Alors le capitaine, trempant dans le vin l'autre drap, en enveloppa la pauvre Pâquerette, qui malgré le calme de son sauveur, ne pouvait, sans frissonner, songer au voyage qu'elle allait faire. Puis, après avoir soumis à une nouvelle immersion le drap dont il était déjà couvert, il chargea sur ses épaules son enfant bien aimée, et marcha droit à l'escalier. Quanil il eut moulé (piehjues maichos :

— Pâquerette, dit-il, ferme les yeux et relient sa respiration, voici le moment critique.

— Oui , mon frère, répondit-elle d^une voix faible.

— Silence! et ne crains rîen, ajouta le capitaine.

Il s'élança aussitôt à travers les flammes qui bourdonnaient à ses oreilles comme un torrent furieux , et il allait franchir heureusement le seuil delà porte, lorsque le pied lui glissa.

— Mort et sang ! s'écria-t-il en chancelant. Il allait tomber, et c'en était fait de lui et de

Pâquerette, si Albéric, qui avait fait heureusement la traversée, ne se fut jeté de nouveau au milieu du feu , et ne l'eut arraché à une mort certaine. ïl était temps ! les poutres qui formaient une voûte au-dessus de la trappe s'écroulèrent: un instant plus tard celte cave devenait un tombeau.

Dès qu'il fut hors de danger , le capitaine , sans reprendre haleine, il était trop inquiet de l'état de Pâquerette, courut jusqu'au haut de

la Poyat, en passant entre deux murailles de feu , suivi d'Albéric et de ses hommes. Arrivé dans la grande rue , où l'incendie était moins violent, il se liàla de déposer à terre son précieux fardeau ; la pauvre enfant était évanouie.

En ce moment, un montagnard arriva près d'eux en courant :

— Capitaine, dit-il, les Suédois se sont ralliés sur la route de Longchaumois , ils menacent de rentrer dansla ville. Le colonel Varroz est là avec tout le monde , il m'envoie vous chercher.

Albéric, s'écria le capitaine, le devoir me

réclame. Transportez Pâquerette à la maison , et prodiguez-lui des soins. Dans une heure je serai près de vous, et nous partirons tous pour leVal.Hatez-vous!

En disant ces mots, il s'éloigna suivi de son

escorte.

Resté seul, Albéric prit Paquerelle dans ses

bras, et se dirigea aussi vite que possible vers la demeure du capitaine , qui n'était pas fort éloignée; mais il n'avait pas fait cent pas qu'il se trouva face à face avec quatre ou cinq Fâcheux qui sortaient d'une maison abandonnée, dans laquelle ils étaient entrés ou pour y chercher un asile, ou pour s'y livrer au pillage.

— Oh! ohl dit l'un d'eux , voilà un muguet à bonne fortune.

— L'amour au milieu de la guerre et de l'incendie, reprit un autre, c'est chevaleresque !

Albéric voulut continuer son chemin , mais ces hommes firent mine de s*y opposer.

— Livrez-moi passage, leur cria-t-il en tirant son épée de la main droite pendant qu'il soutenait Pâquerette du bras gauche.

Dans ce mouvement le drap qui l'enveloppait tomba, et son visage fut mis à découvert.

— Eh ! mais , dit un des Gris , c'est la nièce du marquis, c'est la belle Pâquerette.

A ces mots , Albcric furieux , les chargea avec \igiieur, et en un instant il en mit deux hors (le combat. Mais que pouvait-il contre le nombre? Un violent coup de sabre qu'il reçut par derrière lui coupa son chapeau en deux, lui fendit le crâne et le renversa.

Un des Gris s'empressa de soutenir Pâquerette.

— Qu'elle est belle! dit-il en la regardant.

— Oui! répondit un autre, mais ce que 1 j'aime encore mieux, ce sont les écus d'or du maître. Il faut la lui porter, il nous paiera

cher une aussi bonne capture.

Cet avis prévalut. Un de ces hommes la chargea sur ses épaules, toujours inanimée; et fuyant rapidement par une rue latérale, il disparut bientôt avec ses camarades.

lA SORCIÈRE.

L'homme placé en vigie dans le clocher de la cathédrale de Saint-Claude venait de faire retentir douze fois son marteau sur Fairain sonore de la cloche. Tout était calme et silencieux dans cette cité qui, le jour précédent, avait servi de théâtre à tant d'événements divers; ou du moins, le sombre repos dans lequel elle était alors plongée n'était troublé que par la chute

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de quelques murailles, (jui , niinces depuis longtemps, étaient pourtant restées debout, et finissaient par s'écrouler avec fracas, souloaut dans leurs chutes des flots de cendres brûlantes, qui répandaient au loin comme un brouillard de feu.

La lune brillait dans tout son éclat, continuant paisiblement sa course monotone audessus de ces tristes débris, et éclairant de ses pâles lueurs ces ruines encore fumantes. Mais pas un être humain dans cette affreuse solitude, pas un cri, pas une plainte, pas un soupir rc pondant aux faibles éclats des dernières étincelles qui se mouraient. Les habitants, chassés de leurs demeures par le terrible fléau, avaientils donc fui pour jamais? ou bien avaient-ils donc tous péri dans ce désastre?

Pourtant quelques habitations avaient été épargnées, surtout dans la partie de la grande rue qui avoisinait la place Louis XL Non pas

qu'on eût cherché à les préserver du sort qui semblait devoir infailliblement les frapper, mais simplement par un effet du hasard ou un ordre de la Providence.

Sous le vaste portail d'une de ces maisons, dont la porte, toute grande ouverte, prouvait assez que ses maîtres l'avaient depuis longtemps abandonnée, une vieille femme était à genoux devant un cadavre, lui prodiguant des soins et cherchant à le rappeler à la vie. Après avoir étanché le sang qui lui sortait d'une large plaie qu'il avait à la tête, et qui, sans être mortelle, avait pourtant été suivie d'un long évanouissement; après l'avoir pansé avec des linges imbibés d'un liquide dont elle avait le secret, et lui avoir fait respirer des essences qui, bien que fortement concentrées, n'avaient pas produit l'effet qu'elle en attendait , elle avait Uni par appliquer sur la poitrine une sorte d'emplâtre composé de plantes à elle

cuiniucs, cl dont le suc acre et brûlant devait, sans daute, ramener la chaleur à la peau et rétablir la circulation du sang. Elle était là depuis la tombée de la nuit, épiant un signe de vie sur le visage de son malade, et mettant à contribution tout ce que la science médicale pouvait lui inspirer. Minuit venait de sonner, et depuis six lieures elle attendait.

Enfin le blessé poussa un léger soupir. Aussitôt la vieille lui fit avaler quehjues gouttes d'un cordial contenu dans un tlacon qu'elle lira de son sein, et l'effet en fut si prompt, qu'il ouvrit les yeux et porta la main à sa tète.

— Où suis je? murmura-t-il faiblement.

La vieille ne jugea pas à pro[)os de répondre à cette question, qui pouvait être suivie d'une foule d'autres. C'était là une suite d'explications qu'elle voulait éviter. Elle préféra remettre la mémoire du malade dans son état noruial; et pour cela, elle ne lui dit ({u'un nom :

— Pâquerette!

— Pâquerette! répéta-t-il.

Ce mot eut le succès désiré. Il se mit sur son séant, et, promenant ses regards autour de lui, il chercha à fixer ses idées. Tout-a-coup, apercevant dans la rue, en face de lui, un pan de mur noirci et à demi écroulé, derrière lequel s'élevait un reste de fumée :

— Ohl je me souviens! s'écria-t-il ; je me souviens! les misérables! Pâquerette! Pâquerette! ils l'ont emmenée!

— Nous la retrouverons, répondit la vieille.

Au son de cette voix, le blessé qui, pendant qu'il cherchait à se reconnaître, avait oublié la présence de sa compagne, se retourna vivement, et, la considérant avec une sorte d'étonncment stupide :

— Qui es-tu? lui dit-il.

— Qui je suis? répondit-elle en ricanant ; je

suis Pierrette, la vieille Pierrette; Pierrette la sorcière, comme ils m'appellent.

— Et comment es-tu là, près de moi?

— Depuis le commencement de la nuit je compte les battements de votre cœur, et je tâche de vous faire revivre, pour vous rendre bientôt à vos amis, à Pâquerette.

Pendant ce court dialogue, le cerveau du blessé avait eu le temps de se calmer un peu. Il considéra longtemps l'endroit où il était ; puis, jetant les yeux sur lui-même , car il se souvenait alors du cruel accident qui l'avait séparé de Pâquerette, il fut pris d'un triste attendrissement en voyant les soins dont il 4 avait été Tobjet de la part de cette femme, qui '

lui était inconnue, et en pensant à la catastrophe dont il avait été victime.

— Mais tu me connais donc, reprit-il, toi qui te dévoues ainsi pour moi?

— Nesuis-je pas sorcière! répondit la vieille,

en faisant accompagner ces paroles de son ricanement habituel.

Il fit un mouvement de frayeur, et ajouta d'une voix omue :

— Tu sais qui je suis?

— Je sais au moins qu'on vous nomme Albéric. Quant «à votre autre nom, si vous en avez un, je l'ignore, quoique je sois sorcière. Mais je me contente de celui que vous portez; il me plaît. J'ai mes raisons pour cela.

Albéric respira plus librement.

— Mais comment te trouvai-je ainsi prés de moi, dans un pareil moment? Si ce n'est pas par pure philanthropie que tu agis de la sorte, quel est donc ton motif?

— De la philanthropie ! moi I répondit-elle, toujours avec son ricanement sardonique , moi que le grand justicier a menacée vingt fois de sa colère! moi qui fais fuir les enfants quand je passe, et à qui le paysan refuse sou-

\enl lin morceau de pain! De la philanthropie! moi qu'on regarde comme une plaie vi\anle, et qu'on aurait déjà chassée du pays, si on ne craignait mes maléfices, dit-on! Esl-ce que nous avons un cœur, nous autres filles de Satan, qui tuons les enfants à la mamelle et empoisonnons les bestiaux? Est-ce que nous avons une âme, nous qui blasphémons Dieu et lui offrons des sacrifices humains? Est-ce que nous sommes de ce monde, nous dont le souffle pestilentiel donne la mort? Sommes-nous de la race des fils d'Adam, nous qui ne sentons pas la douleur? On peut nous torturer, nous labourer la chair, nous briser les membres; que nous importe? N'avons-nous pas des secrets contre lesquels viennent se briser tous les efforts des bourreaux! De la philanthropie! dites-vous? Est-ce que nous pouvons aimer la mère dont nous tuons la famille, le paysan dont nous détruisons les moissons et dont

nous incendions les étîtbles? Est-ce que nous pouvons aimer ceux dont nous nous disons les semblables, nous qui jetons sur celte terre le tonnerre, la grêle, la peste et la guerre, fléaux terribles, qui nous obéissent en aveugles? Non! que la neige nous engloutisse! qu'un rocher nous écrasel qu'un torrent nous entraîne! qu'à la porte de la chaumière où nous demandons l'aumône le paysan lâche sur nous son chien, et que l'animal furieux nous morde jusqu'au sang et emporte avec un morceau de notre peau, un lambeau des .haillons qui nous couvrent ! que la torture broie nos membres dans ses instruments horribles! que le feu dévore nos chairs! qu'on nous refuse une tombe en terre sainte et qu'on jette nos cendres au vent! ou bien, qu'on nous expose mutilées et sanglantes, à la rapacité des loups et des oiseaux de proie! bien! bien! C'est la sorcière! Mort à la sorcière!

En parlant ainsi, elle s'élait relevée, et ses longs cheveux blancs, qu'elle avait rejelés vivement en arrière, laissaient à découvert un large front, naguère pâle ti li\ide, mais qui s'était tout-à-coup coloré par places et était comme illuminé par l'éclat de deux yeux gris qui lançaient une vive lumière.

Albéric tout-à fait remis, l'avait écoulée en silence; une larme était venue mouiller le bord de sa paupière; et quand elle eut (ini, il ne put que lui tendre la main, en lui disant :

— Pauvre femme!

[]n instant elle hésita à prendre cette main qu'on lui offrait; puis, se décidant tout àcoup :

— Merci! jeune homme, merci! s'écria t elle, merci pour cette parole! merci pour la pitié que je lis dans vos yeux! Dieu vous en tiendra compte là haut.

— Pauvre femme! dit encore Albéric, qui Tavait bien comprise.

<— -Pauvre! répondit-elle, oui, je Tétais tout à rkourc. Mais à présent! oli! à présent jo suis riche, puisque j'ai enfin trouvé dans ce monde un cœur que mon sort a touché; puisque j'ai enfin entendu une voix humaine me parler sans me maudire. Merci! merci!

Albérics'élaitlevé à son tour. Gràceauxsoîns de la sorcière, il se sentait déj i en état de pouvoir non-seulement maccher, mais d'accomplir un projet qu'il méditait depuis un instant.

— Femme, lui dit-il, ton œuvre n'est pas achevée; je te dois la vie; niais qu'est-ce que la vie pour moi?..

— Je vous comprends, messire. 11 est au monde un bien qui pour vous est le plus précieux.

— Oui; et tout à l'heure tu as pronoocé un

nom qui, plus^que tout le j este, a eu la puissance de me ranimer.

— Pâquerette, n'est-ce pas?

— Tu sais où elle est?

— Je le sais.

— Alors parle; et, fut-elle au fond d'un volcan, j'irai l'y chercher.

— Je ne dirai le lieu de sa retraite qu'à un seul homme.

— Et cet homme, quel est-il?

— Le capitaine Prost.

— Tu sais donc où le trouver?

— Oui ! à la grotte du Val.

— Et tu connais les chemins qui conduisent à celle grotte du Val, qu'on dit inaccessible pour tout autre que pour celui qui a l'habiîude d'y aller?

— Je les connais.

— Partons alors.

— Partons.

— Un mot encore, ajouta Albéric : Avant de quitter ces lieux, ne me diras-tu pas pourquoi lu m'as secouru et sauvé?

— Parce que ce malin je vous ai vu dans la rue avec Pâquerette, et que j'ai pensé que vous étiez un ami du capitaine Prost. Un instant auparavant , K'inkanno et quelques-uns de sa bande m'avaient arrachée à la fureur d'un Fâcheux, sur la place Louis XI, Aussi, à présent je suis au capitaine corps et âme. Puisse un jour ma pauvre carcasse lui être utile à quelque chose. J'ai commencé aujourd'hui à payer ma dette.

— Femme, répondit Albéric, tu te venges noblement de l'injustice des hommes.

— Je ne me venge pas, messire; je rends le bien pour le mal.

— Partons.

En traversant les rues de la ville incendiée, Albéric ne put se défendre d'un mouvement

de compassion, en songeant aux terfible: conséquences d'un pareil désastre. Mais la sorcière, qui marchait devant lui, ne lui laissa pas le temps de donner un libre cours à ses tristes réflexions. 1^1 le se dirigea vers le bas de la ville aussi vite que le lui permellaient ses jambes cagneuses, et la chaussure de bois qui vacillait dans ses pieds contournés. Arrivée au bord de la rivière, elle la franchit sur un petit pont de bois, et se mit à gravir la côte opposée.

— Où allons-nous? lui demanda Àlbéric.

— A Saint-Laurenl, répondit elle.

— A combien de lieues sommes-nous de ce village?

— A î>i\ lieues environ ; quand nous y serons, il fora grand jour; mais si la marche ne vous fatigue pas trop, tachons d'arriver à la Hixouse pendant la nuit. Jusque-là je crains les Gris. Nous avons deux pavs à traverser; Avignonet, où il n'y a que deux ou trois masures, ^t Valtin,

qui est un villsge. On n'y passe jamais sans rencontrer de ces Fâcheux. C'est par là qu'ils se tiennent. Il est vrai qu'aujourd'hui ils ont été si bien ccharpés à Saint-Claude, qu'ils doivent avoir besoin de repos. Le capitaine Prosl, a bien fait les choses.

— Où sont les Suédois? ajouta Albcric.

— Us ont voulu rentrer dans la ville pendant l'incendie; mais les montagnards leur ont si bien donné la chasse, que s'ils courent toujours, ils doivent être loin à cette heure.

— De quel côté?

— Ils vont probablement regagner Nantua, à moins pourîa.it qu'ils ne descendent jusqu'à Clairvaux. Mais que feraient-ils dans une ville ruinée, presque abandonnée? Depuis vingt ans le sire de Beauffi emont, ne l.iisse-t-il pas ses vassaux mourir de faim et de misère ! Aussi depuis vingt ans que de regrets ont suivi dans la tombe le sire Arthur de Binansî

— Le sire de Binans! dis-tu?

— Oui. Dans celle partie des montagnes, il était regardé comme un bienfaiteur; car il faisait secrètement autant de bien que la plupart des autres faisaient de mal. Oh ! on s'en souvient encore dans le pays ! On ne l'a pas oublié! Vieux manoir de Binans ! pourquoi tes tourelles, sont-elles démantelées? Pourquoi la fumée de l'incendie noircit -elle les murailles en ruines? Noble sire Arthur, et loi, pauvre enfant qui étais tout son espoir ! Vous tous enfin derniers restes d'une glorieuse maison, qui vous vengera?

En parlant ainsi, la sorcière semblait attendrie; sa voix, d'ordinaire cassée et glapissante, avait pris un accent triste et douloureux. Quant à Albéric, en entendant faire l'éloge de son père et de sa famille, il s'était senti tellement ému, que pour ne pas céder au désir d'interroger cette femme, et dans la crainte de

se trahir peut-être, il s'était arrêté pour se remettre, et avait laissé la vieille continuer son chemin, plongée clans une méditation profonde. N'entendant plus le bruit monotone des pas réguliers de son compagnon de voyage, elle finît par se retourner, et voyant Albéric assez loin d'elle, elle revint vivement à lui ;

— Vous souffrez, lui dit-elle, la marche vous fatigue. Du courage, du courage! Songez à Pâquerette.

— Non, répondit-il, non ; je sens au contraire que la fraîcheur de la nuit me fait du bien. Marchons ! marchons !

Ils continuèrent leur route dans le plus profond silence, absorbés chacun dans des pensées qui sans doute avaient entre elles un grand rapport, mais qu'ils n'osaient savouer.

Ils traversèrent Valfm sans encombre; et il faisait encore nuit, quand ils arrivèrent à la Rixouse. Ce village était plongé dans un cal-

me parfait, aussi rien ne troubla leur passage. La vieille dit à Albéric:

— Maintenant n'en prenez qu'à votre aise, messire, les Gris ne se montrent jamais par ici; ils y seraient trop mal reçus; quant aux Suédois, ils ne sont plus à craindre. Ainsi nous pouvons être tranquilles; s'i4 est des traîtres de ce côté, du moins ils se cachent et vont faire leurs coups ailleurs.

Albéric était visiblement fatigué. La pâleur de son visage indiquait assez la souffrance qu'il éprouvait. La sorcière s'en aperçut; elle lui prit vivement la main, et le regardant d'un air inquiet, elle s'écria:

— Votre main est brûlante, votre sang bouillonne dans vos veines!... Appuyez-vous sur moi, messire, et lâchez de surmonter cette faiblesse.

— Mais tu es vieille, f<Miime! répondit-il, et

tes membres doivent à peine supporter ton corps souifrant et épuisé !

— Oui, je suis vieille, murmura telle; oui, j'ai bien soulfcrt. Mais toutes ces tortures qui depuis bien des années me consument, vous me les faites oublier, messirc. Ne vous souvenez-vous plus que ton t-à-l' heure, vous m'avez tendu la main? En prenant dans les miennes, celte main qui m'a comme puriliée des malédiclions d'une foule stupide, je me suis sentie rajeunie de vingt ans. Appuyez-vous sur moi, messire, ma force est votre ouvrage.

Puis elle mil presque maigre lui le bras d'Albéric sur son épaule voûtée, et conliiiua à marcher d'un pas ferme et résolu. Elle avait la tète haute, le regard lier; celie femme, au milieu de sa laideur hideuse et repoussante, avait sur le visage la beauté delà reconnaissance V t du dévoùmenl.

Enfin après des efforts inouïs, ils arrivèrent

près d'un pelil lac qui borde la route, et près duquel fui bàlie jadis la célèbre Abbaye de Grand-Vaux, à une lieue et demi de Saint-Laurent. Là Albéric refusa d'avancer, et tomba épuisé sur le bord du chemin.

— C'en est fait! dit-il d'une voix faible, les forces m'abandonnent ;jc sens que je n'irai pas plus loin.

Quant à elle, elle était restée debout devant lui le considérant d'un air abattu, et cherchant un moyen de le sauver, car elle pensait avec raison que si le froid venait à le saisir, il était perdu; et il fallait au moins encore une heure de marche pour arriver à Saint-Laurent; et elle était seule, sans ressources, loin de toute habitation:

— Mon Dieu ! sécria-t-elle enfin avec angoisses, le laisseras-tu mourir ici !

— Pourquoi pleurer ? femme ! si c'était là ma destinée, pourquoi vouloir lutter contre

elle? Va ! abandonne-moi, puisque tu ne peux plus rien pour un malheureux qui méritait peut-être un n^eilleur sort.

— Vous abandonner! s'écria-t-elle , vous abandonner! dans un pareil moment! plutôt mille fois mourir ici ! à vos côtés !

— Il faut partir, femme, il faut aller à la grotte du Val confier au capitaine Prost la retraite de Pâquerette, c'est ton devoir ! Et si jamais tu la vois cette enfant que j'aurai tant aimée, dis-lui bien que ma dernière pensée fut pour elle.

— Non ! reprit la sorcière en s'animant, non ! Il ne sera pas dit que je vous aurai vu expirer là, sous mes yeux, comme un bohémien, un mécréant, sans chercher à vous sauver!

— Eh! que peux-tu pour moi désormais, pauvre femme ? répondit Albéric , pendant qu'elle regardait autour d'elle avec une sorte de rage.

— Ce que je puis î s'ècria-t-elle comme inspirée d*une idée subite; vous allez voir !

Elle courut aussitôt dans un champ voisin, qui était entouré d'une claie dont les paysans ont encore aujourd'hui l'habitude de clore leurs héritages, pour en défendre Tenlrée aux bestiaux. Elle prit dans celle claie deux grands bâtons de bois vert, de sept à huit pieds de longueur et plusieurs autres de moindre dimension. Après les avoir déposés sur la route prés d*Albéric, elle alla^dans le lac arracher des joncs, et trois ou quatre voynges lui su lurent pour en amasser une grande quantité. Quand tous ces objets furent réunis, elle pluça les deux grands bâtons à terre, parallèlement, à un pied de distance Tun de l'autre environ. Ensuileelle en fixa un autre avec des joncs à un pied d'une des extrémités. A quatre pieds de celui-là à peu près, elle en fixa un second, puis deux autres en diagonale, dans celte espèce

de rectangle. Q^i^nd cela fut ÎmI, elle y ajouta un premier Ht de paquets de joncs, dont elle eut soin de lier les extrémités aux bâtons ; sur ceîui-Ià elle en mit un autre, puis un troisième, ayant toujours la précaution de lier ces joncs entre eux, afin qu'ils fissent un tout solide et cîipabic de résister longtemps à de f); les secousses. Puis, quand son ouvrage fut aclîcvé, elle regarda Albéric avec un air de ti'iomphe.

— Je ne comprends pas, lui rlit celni-cî qui l'avait laissée faire sans lui adresser une seule (jiîestion.

— Et moi, je m'e?^plique, répondit-elle. Toul à riieurc, je vous ai dit que j'avais de la force, et (jue vous m'avez rajeunie de vingt ans; eh bien! je veux vous le prouver. Vous allez vous asseoir sur ce lit de joncs, pendant (jue moi, j'appuierai ces deux brancards, que j'ai laissés libres a cet effet, sur mes vieilles

mais solides épaulos; et de la sorte je vous traînerai jusqu'à Saint-Laurent, où nous serons dans une heure.

— Merci! femme; mais c'est impossible.

— Impossible ! et pour(juoi?

— Parce (jue dans une Iieure tu serais morte d'épuisement.

— Eh! que m'importe! si je meurs , vous donnerez à ma pauvre carcasse un peu de terre, et une larme à mon souvenir; c'est plus que n'en peut espérer une sorcièje î Qu'en dites-vous? Allons, messire ! allons! pas de scrupules! Je vous l'ai dit, je suis forte !

En parlant ainsi, elle se mit en devoir d'aider Albéric à se lever et à s'asseoir sur les joncs ; et quand il y fut installé, elle alla s'atteler à la machine et partit leste et joyeuse. Du resic Ir blessé n'était pas trop mal à l'aise dans cette position : de cette voituied'un nouveau genre, les seules parties qui louchassent terre étaient

les deux exlrcniilés inférieures des brancards ; el comme la sorcière avait soin de se tenir sur le bord de la roule, où il y avait de l'herbe, et d'écarter en marchant les pierres qu'elle renconh^ait sur son passage, son malade était plutôt balancé mollement que violemment cahoté. Ce que c'est pourtant que la puissance d'une pensée sur certaines organisations ! Cette femme était vieille, maigre, chétive; sa santé, jadis robuste peut-être , s'était depuis longtemps usée dans les privations de tout genre. Sans parler des chagrins , maladie cruelle qui énerve et qui tue, la misère avait depuis de longues années appesanti sur elle sa main de fer. Le mépris, la haine, les insultes s'étaient souvent acharnés à sa poursuite. En lin mot, cette femme avait passé par toutes les phases d'une vie de supplices; elle avait subi de ces épreuves terribles qui flétrissent l'âme et brisent le corps ; cette femme n'avait plus

que l'apparence d'un être humain ; la veille encore, c'est à peine si elle avait la force de se traîner déporte en porlc dans les rues d'une \ilic, ctt mendiant un morceau de pain-, et pourtant en quel(jues heures elle avait retrouvé toute la vigueur de sa jeunesse, toute l'énergie de ses premières années. Elle marchait d'un pas ferme, sans paraître s'inquiéter du poids énorme qu'elle traînait à sa suite. Que c'est beau, le dévouement ! suitout quand il prend sa source dans une noble pensée !

Albéric s'était comme abandonné aux volontés de la sorcière. Dans l'état d'abattement où il se trouvait, son cerveau n'était plus capable de comprendre ce miracle de générosité et de reconnaissance ; il obéissait ; il ne pouvait qu'obéir î

En approchant de Saint-Laurent, la vieille aperçut sur la roule quehtues enfants qui s'enfuirent à son approche, en criant :

— La sorcière ! la sorcière !

Puis, quand elle arriva aux premières uiaisoDsdu village, elle pul voir plusieurs paysans que ces cris avaient attirés sur le seuil de leurs portes, les fermer aussitôt et se hâter de rentrer dans leurs demeures, en faisant le signe de la croix.

— Pauvres sots! se dit-elle sans ralentir sa marche; maudissez-moi, poussez des ciis sur mon passage; que m'importe! Pourquoi ne venez-vous pas me lapider? Je mourrais contente, car je laisserais un ami dans ce monde.

Et tout en disant ce's mots, elle marcha droit à la maison du curé.

La servante du vénérable pasteui* était abrente ; heureusement ! car elle n'eût pas manqué de chasser impitoyablement une telle visite. Ce fut le curé qui vint ouvrir. A la vue do la sorcière :

— Femme, lui dit-il d'un ton sévère, que \iens-tu faire ici ?

— Vous demander aide et secours pour un malheureux qui va mourir, si vous lui refusez votre porte.

Pendant cette réponse faite avec un accent pénétré, le curé avait jeté les yeux sur ce bizarre attelagcj car elle avait encore les brancards sur ses épaules, et, devinant aussitôt tout ce qui s'était passé :

— Femme, lui dit-il, d'où viens-tu ainsi?

■ — De Saint-Claude. Ce cavalier était blessé-, mais malgré sa blessure il a pu venir jusqu'au lac de l'Abbaye. Une fois là, ses forces l'ont abandonné; et il serait mort peut-être au bord delà route, si le bon Dieu ne m'eut inspiré un bienheureux projet et ne m'eut rendu capable de l'accomplir.

— Je lui dois la vie, ajouta Âlbéric en jetant sur elle un regard languissant.

L'arrivée de la sorcière, et surtout la présence du curé, avaient attiré autour d'eux un groupe de paysans assez nombreux, qui tous écoutaient et attendaient en silence que leur pasteur se prononçât.

— Femme, dit-il d'une voix grave, tu as agi noblement. Cette action te sera comptée un jour.

Ces paroles furent suivies dans l'auditoire d'un murmure d'étonncment. Le curé remerciant la sorcière! cela paraissait impossible.

— Quel est cet homme? demanda~t-il, en montrant du doigt Aibéric.

Avant de répondre, la vieille Pierrette, qui . sentait alors toute sa valeur, promena autour d'elle un regard triomphant; puis elie répondit d'une voix puissante :

— Cet homme est un ami du capitaine Prost, et le iiancé de Paqueiette, la nièce du curé Marquis.

— 2ij'i —

A ces deux noms rcvciî's lous les assistants se decouvi'iienl. Du mépris et du dégoiil, ils en élaieiU déj;'i venus à la piiié; mais alors la pitié elle-même avait fait place au respect.

— SeiaiL-il vrai? s'écria le piètre.

— C'est la vérité, ré|)ondil Albéric. Kl cette femme me conduisait à la gioile du Val, où le capitaine m'attend.

Aussitôt le curé fit signe à deux paysans, qui })rirent le blessé dans leurs bras et le portèrent dans la maison. La sorcière rangea son traîneau de joues sous un liangard 5 et, pendant qu'on mettait son malade dans un lit bien chaud, elle courut à la cuisine jeter dans un pot d'eau bouillante quelques plantes qu'elle lira d'une des énormes poches qui lui battaient les jambes sous ses haillons. Quand sa boisson lut préparée, elle la |)orla à Albéiic; puis après la lui avoir fait prendre, elle le laissa seul.

— 2Go —

I! ctnit envii'on dix heures du lualiii îorsqu'ils étaient arrives à Saint-LaurenL Quand la sorcière vit AlbAric installé dons le presbytère, et, par conséquent, hors de danger, elle alla s'asseoir sous la cheminée de la cuisine, uù eile espérait peutK'lre prendre un peu de repos. Mais le curé ne larda pas à la rejoindre, aiin d'apprendre d'elle les événements qui s'étaient passés la veille à Saint- Claude.

Ce récit dura long-temps, car elle n'omit aucune des particularités qui pouvaient rehausser encore la gloire dû triumvirat qui défendait la montagne. Eile n'épargna pas davantage les réflexions. De sorte que le soleil avait depuis longtemps dépassé la moitié de sa course, lo»*squ'elle eut fuil. Plusieurs fois elle s'était levée et était allée à la fenèlre j)our observer sa nûUHlie. Mais ib^oibLC bientôt par son sujet, eile avait oublié le temps qui s'écoulait. Aussi, lorsqu'elle alla pour la dernière fois rei a der

l'heure à celte montre éternelle, (jui règle, sans jamais se déranger, les jours et les nuits :

— Grand Dieu! s'écria-t-elle, déjà deux heures! Nous ne pourrons pas arriver ce soir. Mais n'importe! il faut partir.

— Mais ton compagnon de voyage?

— Il doit être remis. Quatre heures de sommeil, avec la potion que je lui ai fait prendre, c'est plus qu'il ne lui en fallait.

En elfel, Albéric en se réveillant, lorsque la sorcière entra dans sa chambre avec le curé, fut tout étonné de se sentir complètement rétabli. Il avait le cerveau libre; sa peau, naguère bridante, avait repris toute sa fraîcheur, et sans sa blessure qui, quoi(jue moins enflammée, le faisait toujours un [)eu souiïi ir, il eut pu douter de son malaise passé. Aussi, lorsque la vieille lui eut pansé sa plaie :

— Partons, lui dit-il, et lâchons, sil se peut, d'ariiver ce soir.

— C'est difficile; mais nous lâcherons.

Il se leva, et, après avoir remercié le curé de sa bienveillante hospitalité, il s'éloigna, précédé de la sorcière. Quant à elle, elle put remarquer, en traversant le village, que les enfants ne fuyaient plus à son approche, et que les paysans ne se hâtaient plus de fermer leurs portes sur son passage et de rentrer chez eux en se signant.

A une lieue de Saint-Laurent, la sorcière s'arrêta :

— Nous allons quitter la grande route, ditelle à Aibéric. Notre chemin direct serait de passer par la chaux du Dombief et le château de l'Aigle; mais j'ai mes raisons pour ne pas vouloir passer sous le château de l'Aigle, ajouta-i-elle d'un ton signilicaUf. Prenons par ici, messire; nous allons traverser la foret de Bonlieu qui s'étend là à notre gauche , et nous descendrons à travers les rochers qui couron-

nciil la chartreuse. Je connais un senlicr qui n'est pasrirop dangereux.

En disant ces niols , elle [)i'il à travers champs, cl bientùl ils pénétrèrent dans un buis, a l'extréniilé (lu(|uei ils se trouvèrent au soinmet de rochers immenses (jui bordent le >allon au fond duquel l'abbaye de lionlieu fut bâtie. Albéric sari'èta en contemplation devant le magniliciue pa}sage(]ui se déioulait devant lui.

. Du reste, le site de Bonlieu oiîVe encoi e plus d'intérêt, vu du cotéopt^osé. Des Petites Chiettcs, village situé à un quart de lieue de là, on y arrive par une suite de vallées piltores(jues, (|ui se succèdent les unes aux autres et changent d'aspect à mesure (ju'on avance vers la haute montagne. LaChartieuse, qui dépendait alors du château de l'Aigle, est bâtie au bord d'un lac, dans le fond d'une gorge fermée par une ceinture de rochersà pic, hérissés de sapins

séculaires, qui, croissant sur le roc nu, semblent défier le bûcheron et braver son audace. C'est lin spectacle grandiose que l'aspect imposant de cette nature silencieuse, de ces ruines d'un ancien couvent qui est allé se perdre au milieu de cette affreuse solitude et de ces arbres gigantesques, qui élèvent avec fierté leurs tètes majestueuses jusqu'aux nues, et viennent baigner leurs racines dans les eaux transparentes du lac, où ils semblent se mirer. Là, on n'entend que le bruit monotone et régulier de la hache du hardi bûcheron, et les cris du laboureur et du berger, excitant de la voix leurs bestiaux. Et si on regarde autour de soi, on reste en contemplation en face de ces sites sauvages, de ces excavations de rochers, au fond desquels la vue se lasse à chercher des traces humaines et finit par se perdre dans l'immensité du cieî.

Albéric considérait tout cela ave.^ le silence de r ho m me qui admire.

— Que faites-vous donc? lui Jil la sorcière en le voyant s'aireter.

— Je regarde! répondil-il.

— Venez, venez, nous n'avons pas de temps à perdre.

Bientôt ils arrivèrent au bord de l'Hérisson, petit ruisseau qui sort du lac de Bonlieu, et J

dont le cours suit les sinuosités et les accidents de la vallée, dans laquelle le bois se continue, ne laissant ça et là que quelques clairières peu spacieuses. Après avoir traversé ce ruisseau, sur quelques morceaux de rochers, qui sans doute depuis longtemps s'étaient détachés de la montagnej ils suivirent son cours, en évitant toute fois les cascades, mais toujours guidés par lebruitdeseaux qui murmuraientà leur droite; et au bout d'un quart d'houie, ils se trouvèrent dans un site tout à fait à découvert, ayant devant eux une vallée magniiique, dont au loin, il était impossible de deviner la [)vo^

fondeur, et à leur droile le prolongement de la montagne qu'ils venaient de franchir, mais qui en cet endroit est complètement inaccessible. La sorcière s'arrêta, regarda le ciel, et secouant la tète :

— Ce ruisseau, dit-elle, conduit directement à la grotte du Val; mais pour y arriver, il faut passer par des sentiers difficiles et dangereux. S'y engager à l'heure qu'il est, serait une folie; le soleil vient de se coucher, il est trop tard. Quedeviendriez-vous, vous, blessé et souffrant, si la nuit vous surprenait dans ces passages, dont ie jour même on perd souvent la trace, et où le moindre faux pas peut précipiter le voyageur dans des abîmes sans fonds?

— Que faire alors ? demanda Alb :ric.

— Attendez, dit la sorcière en rétléchissant. .. Oui!., venez! venez!

— Où me conduis-tu?

— A une lieue d'ici, chez le vieux Tobi, qui

nous donnera un asile pour la nuil. Sa maison est au bord du lac de Narlay. Mais prenons à gauche, messire, il ^a falloir passer en vue du cliàleau de l'Aij^de, cl fjuoi(|u'il soit perché à mille pieds au dessus de nous, prenons garde d'être aperçus.

— Le château de l'Aigle, demanda vivement Albrric, il est donc près d'ici?

— Sur le prolongement de la montagne que nous venons de descendje.

— Kl pourquoi toujours l'éviler?

— J'ai mes raisons.

Et se dirigeant dans la direclion qu'elle venait d'indiquer, elle ajouta :

— A cent pas de nous, le ruisseau forme une cascade pi ofonde qu'on nomme le Saut-Girard. Nous allons descendre au niveau du bassin, nous nous glisserons derrière la nappe d eau, et nous suivrons le rocher donière lequel nous serons cach('s.

Albéric la suivit, mais le cœur lui battait violemment. Après avoir passé sous la cascade, à cent pas plus loin environ, clans un endroit où la roche cesse pour l'aire place à une pente rapide mais praticable, au bas de laquelle ils marchaient:

— Femme ! dit-il, de là peut- on voir le château de l'Aigle?

— Oui ! messire.

Sans plus attendre, il se mit k gravir la pente.

— Que faites-vous? messire, que faites- vous? s'écria la sorcière:

Albéric ne l'entendit pas. 11 s'arrêta pourtant avant d'arriver au sommet, carde là il pouvait voir; mais il avait à peine levé les yeux, que tout à coup il poussa un cri, et faillit tomber à la renverse. La vieilfe, qui l'avait suivi, le retint :

— Qu'avez-vous? lui dit-elle, qu'avez-vous?

— Là, s'écria-t-il d'un air égaré, là, surcetle tour, un spectre immense, un fantôme couvert d'une longue robe blanche !

— Folie! répondit-elle, c'est une vision de vos sens fatigués, ou un brouillard. Venez! venez!

El elle l'entraîna' rapidement du côté du lac d'Ilay, qu'ils longèrent en suivant le pied de la montagne de l'Aigle, qui le borde d'un côté, tandis que de l'autre, il s'étend mollement sur la pente douce de la côte de Ménétruxen-Joux.

Après un quart-d'heure de marche, pendant lequel Albéric demeura plongé dans un profond silence, ils arrivèrent à la demeure du père Tobie. La sorcière frappa ta la porte de son \ieil ami, qui les reçut à bras ouverts.

\in

lA GROm DD TAl.

Le lendemain, au point du jour, Albéric et la sorcière se remirent en route : ils traversèrent de nouveau la Combe-aux-FoUets et longèrent encore une fois le lac d'ilay, mais sur la rive opposée. La vieille Pierrette, dont une bonne nuit avait rafraîchi les forces et qui était toujours dominée par son idée fixe, s'avançait légère comme à quinze ans. Albéric, de

son côté était entièrement remis, et sa blessure ellc-môme commençait à se cicatriser, grâce à la liqueur merveilltuse de son médecin femelle.

Ils arri\èrent bientôt i\ l'entrée de ce vallon, qui connïienee au Saut-Girard, et que la veille ils avaient déjà traversé.

Si en ce moment, c'était le matin, par un ciel pur, une heure avant le lever du soleil, et lors(juedéjà il annonce sa venue prochaine par quelques uns de ces nuages rougeâtres, présages certains dubi au temps-, si donc, ils avaient été moins préoccui)és, le paysage qu'ils avaient devant les yeux, leur eut ofïert un amp!e sujet d'admiration.

Au fond: une vaste prairie, que traverse le ruisseau déjà considérablement grossi par une multitude de sources qui lui envoyent leur tribut; en face d'eux : une cote en pente douce, semblable à celle où ils se trouvaient, et qui étend le paysage. A leur gauche: une montagne

bardée de rochers à pic, et dont l'uniformité est rompue par un \aste escarpement, au sommet duquel ils eussent pu voir i^ château de Pàigle. Au pied de cette montagne, le Saut- Girard, dont la mousse blancheàtre tranche délicieusement sur le reflet noir des bassiïis. Et à leur droite, deux montagnes d'une hauteur prodigieuse, et couvertes de bois, qui, se rétrécissant à la base, ferment le vallon, et ne laissent entre ellesqu'un mince intervalle, derrière lequel est l'horizon. Tout cela est beau, grandiose, wsauvage et coquet- tout à la fois î

Mais nos voyageurs avaient trop à réfléchir, pour fixer leur attention sur la beauté de cette nature. Seulement, Albéric détournait souvent la tête, et ses regards cherchaient le château de l'Aigle.

Pour arriver au ruisseau, la sorcière avait suivi toujours la côte de Ménétrux, afin, disaitelle^ d'être le moins possible en vue des tours

(le TAigle; de sorle qu'ils n'atlcignirent le fond de la \allée, que sous la première cascade, délicieuse nappe d'eau qui s'étale en demi-cercle sur la pierre unie, dont le rebord usé et arrondi, lui permet de tomber mollement dans un grand bassin qu'on dirait fait de main d'homme.

— Si j'ai bonne mémoire, dit Albéric en voyant que la sorcière se disposait à francliii le ruisseau, la giollo du Val est sur la rivi; droite; pour(juoi alors ne pas rester de ce côté?

— Parce que, non loin de nous, le rocher est à pic, et que nous ne pourrions plus avancer. Croyez-moi, je connais les chemins.

Ils passèrent l'eau sur des pierres, contre lesquelles elle se brisait furieuse, où sous les- (juelles elle se pei dail en gi ondanl-, puis, quand ils eurent fait à peu piès deux cents pas sur la rive gauche, ils étaient alors a l'entrée du bois,

à Teiidroit où les deux montagnes se joignent, la vieille s'arrêta :

— A présent, dit-elle, l'iniporlant est de trouver au milieu de ces broussailles, le sentier qui doit nous conduire; et ce n'est pas facile. Comme c'est ici l'entrée des domaines du capitaine Prost et de sa bande, ils ont soin de tenir toujours praticables tous ces sentiers, qui, vous pouvez le voir, se croisent là en tout sens devant nous, afin de dépister le curieux ou le malintentionné qui voudrait pénétrer dans leurs retraites; le. difficile est de trouver le bon. Attendez-moi ici un instant, je vais à la découverte.

Aussitôt elle s'enfonça dans le fourré, et Albéric put l'entendre fureter çà et là comme un chien qui a senti un frais.

Pour lui, il s'était retourné, et avait dirigé ses regards vers le château de l'Aigle, dont, de là, il pouvait au moins deviner la position.

II sembla it vouloir retremper son courage à la vue dcces tours abhorrées. Quand la sorcière revint, elle le trouNa plongé dans une sorte de contemplation, et fut obligée de lui frapper sur l'épaule pour lui annoncer son retour.

— A quoi pensez-vous, lui dit-elle?

— Moi !.. à rien... je l'attendais.

— Venez donc.

Et ils disparurent dans le bois, non sans un dernier coup d'oeil jeté par Albéric, dans la direction du château de l'Aigle.

Après avoir franchi cette espèce de gorge, dont il a déjà été parlé, et qui rétrécissant le lit du ruisseau dans une certaine étendue, force les eaux à se précipiter furieuses et bruyantes, et à arriver à la cascade du Val, déjà con\erlies en mousse: au moment où ils allaient pénétrer dans le vallon où est la grotte, ils furent tout-à-coup avertis par un cri de : Qui vive? et ils aj>erçurenl au-dessus de

leurs lèles un monlagiiard perché sur une pointe de rocher, la carabine en main, prêt à faire feu.

Albcric lit attendre un instant sa réponse, non pas avec intention, mais absorbé qu'il était par l'inspection à laquelle il se livrait alors. Jusque là. il n'avait vu de près les partisans du capitaine Prost qu'à Saint-Claude, et par conséquent déguisés en paysans : le costume de la sentinelle était du nouveau pour lui.

Ce costume, du reste, différait peu de Tau- Ire: c'étaient les haut-de-chausses collants, recouverts à mi-cuisses par la guêtre de cuir qui serrait fortement la jambe, et descendait envelopper le soulier ferré à la semelle très épaisse. Seulement les partisans, au lieu d'avoir l'habit à larges basques ouvert, le portaient fermé, et serré sur les hanches par une large ceinture de cuir, à laquelle étaient fixés le poignard et les pistolets, La lourd^el longue épée

était suspendue à un baudrier qui leur traversait la ^joitriue; el ils portaient le chapeau de feutre rond, relevé d'un coté. Ce qui les distinguait surtout, et leur donnait un singulier aspect, c'était une sorte de cape en peau de mouton, dont ils se couvraient dans les lemps de pluie ou en hiver. Mais, au surplus, l'uniformité n'était guère observée, et elle ne pouvait pas l'être, au milieu de la misère dans laquelle ils vivaient.

Albéric ne répondant pas à la sentinelle, ceîle-ci fut obligée de répéter son : Qui vive?

— Pour aujourd'hui : Saint-Claude et La Cuzon, répondit-il enfin.

L''avant-veille le capitaine lui avait dit tout bas le mot d'ordre, lorsqu'il l'avait envoyé avec Pâquerette chez la mère de Pille-Muguet.

Le montagnard disparut; un son de cor retentit, et ils continuèrent leur chemin. Mais celui qu'ils suivaient alors exigeait de grandes

précautions, aussi n'ayançaient-ils que très lontement.

Ce n'est encore aujourd'hui qu'un sentier excessivement étroit, gratté pour ainsi dire dans le flanc du rocher, qui à cet endroit offre une pente des plus rapides. Tantôt il disparait presque, et laisse le voyageur incertain; tantôt il se transforme en quelque sorte en un escalier irrégulier, qu'il faut gravir ou descendre en s' accrochant aux arbustes qui poussent dans des fentes, où la nature a oublié un peu de terre. Et quand on songe qu'on a au-dessous de soi un précipice de deux ou trois-cents pieds de profondeur, vraiment ! il y a là de quoi donner le vertige. Du reste, on marche longtemps sans se douter du danger. Le bois est très épais, et à cette époque, où les forêts n'étaient pas exploitées, il devait l'être encore davantage. On ne voit rien, on n'entend que le bruit de l'immense cascade du Val; on ne

sent que la vapeur d'eau, qui s'élève de l'abîme où olle s'engloulit, et retombe en pluie fine et glacée. Mais à un certain endroit, où le rocher est complètement nu et à pic, et où le sentier prolite d'une légère excavation pour continuer sa course audacieuse, là le danger est grand; et l'on peut enfin apprécier le site où Ton se trouve. Du reste, la sorcière le connaissait, car elle s'arrêta en disant à Albéric :

— Attention, messire, nous voici arrivés au passage le plus difficile; ne jetez les yeux, ni en bas, ni en arrière; regardez toujours devant vous, et faites en sorte que le pied ne vous glisse pas.

Il suivit le conseil delà vieille, et passa sans encombre.

— A présent, dit-elle, en lui montrant un arbre, tenez-vous fortement à cette branche, et retournez-vous.

Il obéit, et sentit le frisson lui parcourir

tout le corps à la vue du danger qu'il venait de courir. Il était alors sur une espèce de plateforme de peu d'étendue, qui est comme suspendue au-dessus d'un gouffre immense. En (juitlanl le bord du ruisseau, le sentier monte continuellement; mais soit qu'il ne s'en fût pas aperçu, soit qu'il fût trop préoccupé delà difficulté du terrain, il ne se vit pas sans pâlir à cent pieds au moins plus haut que le sommet de la cascade, dont la nappe d'eau étroite mais profonde, tombe d'une hauteur à peu près égale avec un fracas épouvantable. Quant au passage qu'il venait de franchir, et dont en avançant il n'avait pu voir le danger, grâce à un massif d'arbres qui le couvrait, il pouvait en juger alors. Ce n'était qu'un mince rebord de six pieds de long à peu près, sur un de large, a}ant au-dessus et au-dessous de lui la roche à pic. Là, rien pour se retenir ou pour se guider; le rocher est perpendiculaire, nu et humide.

— Qu'en pensez-vous, lui rlit la sorcière qui remarquait son émotion. îNe se croirait-on pas suspendu le long de la muraille d'un puits. Voyez. Sous nos pieds un gouffre dont les branches des arbres nous masquent la profondeur, que du reste nous pouvons juger au bruit que font les eaux en s'y brisant. Sur nos têtes le ciel, à notre droite, devant nous, derrière nous, partout, des montagnes qui s'élèvent à perte de vue, partout excepté à gauche où l'abîme se continue, laissant l'œil aller au-delà de ses limites, et y deviner une nature jeune, fraîche, riante, qui fait un singulier contraste avec l'aspect imposant, terrible, sauvage du site où nous nous trouvons.

Albéric ne répondit pas, il regardait !

— A présent, continua la sorcière, nous allons descendre. Une fois en bas, nous traverserons le ruisseau devant la cascade: ou, si les eaux sont trop grandes, nous passerons sous

la chute. Le passage n'est pas large, car ce n'est pas comme au Saul-Girard, où le rocher est creusé et forme une excavation, ici il esl droit et uni.

Il suivit la vieille comme maglré lui, car il avait peine à s'arracher à la grandeur du spectacle qu'il admirait depuis un instant. Elle s'enfonça de nouveau dans le bois, et quelques minutes après, elle arriva à l'entrée d'une espèce de pont formé d'un seul tronc d'arbre, qu'on avait jeté sur un, ravin, le long duquel coulait sans cesse l'eau d'une source abondante qui jaillit presque du sommet de la montagne, et va se perdre dans le ruisseau. De l'autre côté, le pont était gardé par deux montagnards, dont l'un était baissé et tenait dans ses mains l'extrémité de l'arbre, prêt à le précipiter dans l'abîme-, tandis que l'autre armait sa carabine et criait : Qui vive?

— Saint-Claude el La Cuzon, dit encore Albéric.

Les deux montagnards disparurent, le son du cor se renouvela, el ils passèrent.

De l'autre coté du pont, le sentier descendait en zigs-zags, et après plusieurs contours, aboutissait près de la cascade, à un terrain hérissé de pierres volumineuses qui formaient le lit de la rivière; car, arrivé là, l'Hérisson peut revendiquer le nom de rivière.

— Voyez, dit la sorcière, comme les eaux bouillonnent. Plus bas nous trouverions difOciîement un gué; nous voilà obligés de passer sous la cascade.

— Mais c'est impossible! s*écria Albéric, qui, de l'endroit où il était, pouvait croire que Feau rasait le rocher.

Sans lui répondre, elle lui prit la main, Ten- Iraina au milieu d un nuage ti'écume, et ne s'arrêta que lorsqu'elle fut adossée au rocher,

sous la cascade même. Cette halte avait pour objet de le soumettre aux sensations que fait naître une pareille position.

La nappe d'eau, en passant ainsi devant les yeux, est comme une espèce de voile, à travers lequel on a peine à distinguer les objets. L'eau, en tombant d'une si grande hauteur se divise dans sa chute, et arrive en bas convertie en une pluie fine, qui a à peine touché le sol, que déjà elle se relève, et forme un brouillard continuel. Les couches d'air, chassées sans cesse parle flot qui toujours se succède', produisent un vent terrible, contre lequel il faut lutter, et un froid qui pénètre et qui glace.

Albéric, surpris et effrayé, quitta vivement la main de la sorcière et s'élança vers la rive opposée, heureux de pouvoir s'arracher à cette pénible impression.

— L'aspect de cette cascade, qu'on devrait plutôt nommer le Saut du \al, est plein de

— 2îU) -^

grandom- cl île ninjesk-, ii Csl-co |)as? ilit la sorcière en le rejoignant. Plus loin lien est une autre que fiancliil encore le ruisseau avant trarriser au vallon dans lequel est le lac de Chanibly, où il se perd. Mais celle-là est bien dilîérente. \u lieu de sélançer ainsi d'un seul bond, quoiqu'elle soit presque d'une hauteur égale, elle glisse doucement sur le rocher en pente-, et quand les eaux sont basses, elle ressemble de loin à an autel recouvert d'un voi'e do guipure. Ici la nature a été bien capricieuse ! mais ses caprices sont des merveilles.

— A présent où allons-nous? demanda Albéric.

— Nous allons gravir le bois, qui s'élève là devant nous, et monte jusqu'au rocher où est la grotte.

En ce moment klinkanno parut devant eux, suivi de deux montagnards.

— Arrivez donc, messire, dit-il à Abéric, le

capitaine vous attend avec bien de Timpatience.

— En ce cas allez le prévenir,

— C'est-à dire vous conduire près de lui.

— Comment?

— Ne sait-il pas déjà votre arrivée ! jamais un étranger ne pénètre dans ces retraites, sans qu'à l'instant ii ne soit instruit par un éclaireiir. Il y a une heure qu'il vous attend.

Sur la rive gauche de l'Hérisson, la montagne est couverte de bois, depuis sa base jusqu'à son somnieti mais sur la rive droite, elle est divisée en deux parties bien distinctes. Le bas n'est qu'un immense talus, sur lequel le bois se continue, et qui, partant du ruisseau, s'élève en suivant une pente rapide jusqu'à la moitié de la hauteur générale, et est surmonté par la roche nue à pic comme une muraille. C'est au milieu de cette roche qu'est la grotte du Val, assezsemblable, comme position, à une fenêtre creusée dans un pignon.

Arrivé an sommet du talus, Klinkanno s'arrêta devant u ne \aste caverne, située au bas du rocher, et dans laquelle étaient réunis une centaine de montagnards. Les uns, enveloppés dans leurs peaux de mouton, étaient étendus sur le sable et dormaient paisiblement, tandis que d'autres faisaient rôlir un quartier de bœuf devant un grand feu.

— Vous allez attendre ici, dit-il à la sorcière, le capitaine m'a expressément défendu de NOUS laisser monter près de lui, avant qu'il sache la cause de votre présence dans ce lieu.

— J'attendrai, répondit-elle, mais hâtezvous, messire, ajouta-t-elle en s'adressant à Albéric, demain il serait peut-être trop tard.

Elle entra dans la caverne, et Albéric suivit Klinkanno. qui longeant le bas du rocher, arriva bientôt devant un large escarpement de dix à douze pieds de hauteur, dans lequel une sorte d'escalier avait été creusé. Ils montèrent

et se trouvèrent bientôt sur une large et longue terrasse, qui règne presque dans toute la longueur de la vallée, et est formée par un enfoncement de la roche, qui semble là rentrer en elle-même. C'est au milieu de cette terrasse qu'est l'entrée de ia grotte du Val.

Le curé Marquis était assis sur un banc formé d'une énorme pierre, entre le colonel Varroz et le capitaine. A la vue d'Albéric, celui-ci s'élança au devant de lui, et l'embrassa avec effusion. Puis, voyant qu'il avait la tête enveloppée de bandes :

— Vous êtes blessé, lui dit-il?

Sans lui répondre, Albéricalla s'asseoir sur le banc, et raconta ce qui lui était arrivé dans la grande rue de Saint-Claude.

— Pâquerette a disparu, sr'écria le capitaine Prost; et vous, vous? vous revenez sans elle!

— Ce n'est pas ma faute, répondit Albéric; cette blessure est mon excuse, et vous ne m'eus-

siez jamais revu, >aiis le dévoiiment d'une femiui: qui m'a sauvé la \ie et m'a conduit ici après mille dangers et mille fatigues.

En quelques mots, il les mit au courant de ce qui s'était passé depuis le moment où il avait été frappé.

— Pourquoi donc, demanda le curé, cetle femme a-t elle agi de la sorte?

— Elle vous le dira elle-même, comme aussi elle ne veut couder qu'au capilaine le secret de la lelraite où Pâquerette est enfermée.

— Elle lésait donc? reprit vivement le capitaine.

— Je vous ai répété ses propres paroles.

— Klinkanno! s'écria-t-il alors en s'adressant à son trompette qui élait demeuré debout au haut de Tcscalicr, que la sorcière vienu" à rinslant; et <juand elle sera ici, laisse-nous seuls avec elle. Va !

Klinkanno descendit; et tous quatre ^avdè'

rent le silence , \ivement préoccupés de ce qu'ils allaient apprendre.

Bientôt la sorcière parut à Tentrée de la grotte; mais elle n avait plus cet air franc et ouvert, celte physionomie heureuse et comme inspirée qu'elle avait conservée pendant tout son voyage avec Albéric. Ses yeux, naguère vifs et brillants, se cachaient alors sous ses paupières baissées, et ils ne se révélaient que par un jet de lumière imperceptible, qui semblait se faire difficilement jour à travers ses longs cils. Son front avait perdu ce teint coloré qu'il avait conservé jusqu'alors; il était redevenu blafard, jaune, livide; sa taille s'était recourbée ; tout en elle avait repris sa forme primitive; la bouche seule était contractée étrangement, et donnait un singulier aspect à sa physionomie.

^— Femme, lui dit le curé, approche, et d'abord reçois nos remerciements et nos éloges

pour ton admirable conduite. Ce que tu as Ant est bien; Dieu t'en récompensera.

En toute autre occasion, elle se fut montrée heureuse de ces paroles; mais alors elle semblait soumise à des pensées plus graves.

— Je n'ai fait que mon devoir, répondit elle simplement. La sorcière serait morte avanthier, sous les coups d'un Fâcheux, sans les Cuanais; alors la sorcière, qui n'était d'aucun parti, puisque les partis la repoussaient, appartient maintenant corps et ame à ceux qui l'ont sauvée. Toute sa vie elle dira : Mort aux Fâcheux! vivent les Cuanais!

— Bien! femme, continua le curé; mais le tout n'est pas de dire : Mort aux Fâcheux ! vivent les Cuanais! il faut encore prouver aux Cuanais que ces paroles partent du cœur.

— La sorcière est reconnaissante, et elle le prouve.

' — Tu sais où est PaquercUe?

— Je le sais!

— Kl tu [)eux nous le dire?

— J(i |)ijis vous l(; (lire.

— Parle donc! s'écria le capitaine ; et si tu dis vrai, tu jxmjx désormais coni|)ler' sur moi.

— La sorcière n'a besoin de rien, r*é[).'Midilelle; si ses paroles sont écoutées, si on a foi en ses serments, elle sera plus r[ue récompensée; elle sera vengée!

— Vengée!

— Oui, vengée! dit-elle en ricanant.

— E\i Lien! parle, ajouta le curé, parle sans crainte. Ta parole sera pour nous sacrée, je le le promets.

— Vous l'entendez, reprit-elle en regardant tour à tour Varroz, Albéric et le capitaine, I(î vénérable curé Marquis promet à la sorcière de croire à ce qu'elle va dire : allez-vous lui faire la même promesse?

— Oui ! oui! répondirent-ils tous à la fois.

— L'engagoinenl que vous venez de prendre est iMainteiiant gravé dans le ciel ! s'écrial-elle avec force en se redressant de toute sa taille; ne l'oubliez pas. Et puiscju'enfin la sorcière peut parler, puisque sa voix peut être entendue, elle parlera, malgré le danger qu'elle court de ne pas èlre écoulée. -

— N'aye aucune crainte, femme, reprit le capitaine, et quel que soit ce misérable, je jure

— Vous jurez?

— Oui, je jure qu'il paiera cher celte infamie!

— Eh bien ! donc, armez-vous de tout votre courage! rappelez-vous loules les ruses que vous avez si souvent employées, et qui vous ont toujours réussi, et courez enlever Pacjuerette de sa prison. Un seul homme au monde est digne des dangers de celte expédilion; et cet homme, c'esl von< !

— Mais où est-elle? où est-elle?

Elle leva le bras tli'oit, et le dirigeant du côté de la caBcade du Val , elle s'écria avec éclat :

— Au château de l'Aigle!

— Au château de l'Aigle! répétèrent à la fois Varroz, A!b(''ric, le curé et le capitaine.

' — Oui, au château de l'Aigle, où les Fâcheux Font conduite avant-hier, après avoir assassiné celui à qui elle était conliée.

Elle s'arrêta pour attendre l'effet de ces paroles; mais tous quu're restèrent muets. Albéric, que les paroles de la sorcière avaient frappé comme une commotion galvanique, avait fait un mouvemenldel.aine et d'horreur; mais il avait re enu une exclamation prèle à lui échapper, car il était trop intéressé dans cette cause, pour que son opinion put avoir quelque poids aux yeux de ses nouveaux amis. Le colonel avait froncé ses é|)ais sourcils, et

s'était levé, tordant sa blanclie inouslacho dans ses doigts crispés, pendant que le curé Marquis lançait sur la vieille un regard perçant, qu'elle supporta sans broncher. Quant au capitaine, il venait de faire un serment qui semblait le jeter dans un grand embarras. Du reste, Taccent avec lequel la sorcière avait prononcé ces mots : Au château de l'Aigle! avait été si vrai, si pénétrant, qu'aucun d'eux n'avait songea la démentir d'abord. Ce fut le capitaine qui le premier rompit le silence.

— Si Pâquerette est au château de l'Aigle, dit-il, elle est sauvée! Le sire Antide de Monlaigu n'est-il pas des nôtres?

— Et moi, je soutiens qu'elle est perdue! s'écria tout à coup le colonel, ne pouvant plus se contenir.

Albéric courut lui prendre la main.

— Une vieille haine vous rend injuste, lui répondit le capitaine.

— Oui ! Il lie vieille haine qui n'a jamais pu éclater; que dis-je, éclater! cette haine, je l'ai renferiiiée, étouffée dans mon cœur; car je me devais avant tout à mon pays. Tu le sais aussi bien que moi, curé; mais toi, enfant, tu n'étais pas au monde alors; tu n'as pas vu tout ce que j'ai souffert, et tu m'accuses d'être injuste! Depuis bien des années je me tais; bien plusl je cherche à oublier; car, je le le répète, c'était un sacrifice que je devais à nos montagnes. Mais ma mémoire n'est pas si usée, que je ne me souvienne encore, aujourd'hui de l'amitié qui m'unissait au sir Arthur de Binans. — Arthur, ajouta-t-il en levant les mains au ciel, Arthur, tu m'as pardonné sans doute, car, à ma place, tu eusses fait ce que j'ai fait; mais si l'heure de la vengeance est venue, oh! elle sonnera, je te le jure !

— C'est impossible ! dit enfin le curé.

— Et moi, reprit vivement le colonel, je

soutiens que celle femme a dil vrai; oui! une voix mj.crie qu'elle a dit vrai.

— Il est un moyen bien simple de savoir la vérité, répondit le capitaine; je vais aller au château de l'Aigle, je parlerai au sire de Monlaigu; et je verrai bien, à la manière dont il me recevra, s'il est ou non coupable.

— Qui! dit à son tour la sorcière en ricanant, allez au château de l'Aigle; allez! et d nis quelques jours, demain peut ètie, vous sei'ez conduit en pays bas, où un général français vous fera pendre pour son déjeuner, comme le maréchal de Biron lit à Arbois, en l5Do, à l'égard de Joseph Morel, dit \e petit-prince , qu'il fit accrocher à un arb'^e au moment de se mettre à table, ce qui lui procura le plaisir de le voir expirer au dessert (6).

— F'emme, se hâta de dire le curé en allant se poser devant elle et cherchant à la dominer,

sais-tu bien que ce que lu dis là est une accusation (le trahison el de félonie?

— Je le sais.

— Mais as-tu réfléchi au caractère de celui que tu accuses, à sa position parmi nous?

— C'est là le sujet de toutes mes pensées depuis deux jours.

— Et sans doute tu as des preuves à nous donner?

— Elles sont au château de l'Aigle.

— Mais au moins tu as vu Pâquerette? on l'a dit qu'elle était chez le sire de Montaigu?

— Je n'ai rien vu, on ne m'a rien dit.

— Si tout cela est vrai, comment donc le sais-tu ?

— Ne suis je pas sorcière? répondit-elle en ricanant.

— Femme, lui dit gravement le curé, tu oublies que je suis prêtre.

— Et vous ! vous oubliez la promesse que

vous nTavez faite d'ajouter foi à mes paroles.

L'assurance, le ton de conviction de la vieille Pierrette, en imposèrent malgré eux au curé et au capitaine. Ce dernier, plus jeune et par conséquent d'une nature plus facile à s'abandonner, ne pouvait croire à tant d hypocrisie, de duplicité, d'infiimie de la part d'un homme qu'il s'était plu jusqu'à ce jour à admirer. D'autres sentiments agiraient l'âme du curé : malgré lui, le passé lui revenait à la niémoirc et lui jetait un douledans l'espiit; mais aussitôt le présent se montrait si généreux, si noble, si désintéressé, qu'il faisait pencher de son côté la balance. Après un instant d'attente, il répéta encore :

— C'est impossible!

— Impossible! répéta la vieille avec son ricanement.

— Oui, impossible! continua le curé en cherchant à se convaincre comme malgré lui.

Oui, impossible! hier encore il clait ici, et...

— Ici î répéta la sorcière en relevant vivement la tête.

— Oui, ici! il est venu discuter avec nous de graves intérêts, et rien dans sa personne, dans sa conduite, dans ses allures, ne peut donner de soupçons.

— Ici! dit encore la vieille en s'animanl; il était ici, et vous l'avez laissé partir; il était ici, au milieu de ces rochers, en votre pouvoir ! il ^ était ici ! ici, où nulle puissance humaine n'eut pu venir vous l'enlever, et vous l'avez laissé partir! vous, le colonel Varroz! vous, le capitaine Prosl! et vous, vous! le curé Marquis! Oh ! oh ! oh ! maladroits!

Ce mot : Maladroits ! fut accompagné du ricanement accoutumé; mais cette fois le ricanement fut articulé d'une façon si étrange que le curé lui-même ne put se défendre d'une cer laine émotion.

— Et vous \ous dites les défenseurs de la montagne I continua-t-elle; et vous avez pour mot d'ordre : la Cuzon I ce qui signifie le souci, la sollicitude! et vous passez dans le pays pour avoir, vous, colonel, une bravoure à toute épreuve: vous, curé, une vaste intelligence; et vous, capitaine, autant de iinesse que de courage 1 Oh 1 oh 1 oh 1

— Femme I répondit Marquis piqué au vif, tes paroles ont un sens caché que tu nous expliqueras?

— Une explication! vous demandez une explication ! Eh quoi! je vous dis : Pâquerette a été conduite au château de l'Aigle par des Fâcheux, et cela ne vous suflit pas !

— Elle a raison ! s'écria le colonel, qui s'animait de plus en plus aux paroles de la sorcière.

— iMais si nous sommes hahis, reprit le curé, il y a longtemps que la trahison existe.

Femme î si tu le savais, pourquoi ne nous as-tu pas prévenus plus tôt?

— Yousprévenir? Ah oui! La sorcière avec ses haillons et sa besace eut été bien reçue dans ces cantons. La voyez-vous d'ici vous arrêter sur une route, dans un sentier au milieu d'un bois, ou dans les rues d'une ville! elle vous eut entendu lui dire : Loin d'ici peste vivante! va te faire brûler ailleurs ! Car une sorcière, ça doit être brûlé, tout le monde le lui crie chaque jour aux oreilles. Ou bien, la voilà à l'entrée de la forêt, là de l'autre côté, au dessus de la cascade; elle a trouvé le sentier, elle avance-, mais un sentinelle lui demande le mot d'ordre, non pas celui de tous les Cuanais, mais celui de votre bande en particulier ; elle ne le sait pas, et un montagnard lui envoyé une balle dans la poitrine. Vous prévenir ! et pourquoi? Dans quel but? La sorcière a-t-elle une patrie, une famille? Qu'est-ce qu'une sor-

cîère? Un gibier de polence, que chasse auss bien le Gris que le Cuanais.

Puis elle baissa la tête et garda le silence. Pendant quelques instants les acteurs de cette scène rcslèrent comme elle tous mucls et immobiles; AlLéric et Varrcz se jelaient des regards d'inlelligcnce, pendant que le curé et le capitaine rétîéchissaicnt.

— Lh bien! dit-elle, après un instant d'attente, ètes-vous décides?

— J'irai au château de TAigle, repondit le capitaine.

— En secret?

— En secret.

— Mais comment ? demanda le curé.

— Je cherche.

— C'est facile, ajouta la vieille.

— Facile?

— Ecoulez : aujourd'hui môme, tous les serfs de l'Aigle, depuis les chartreux de Bon-

lieu, jusqu'aux derniers main-mortab!es apportent leurs redevances à leur seigneur et maître; car son palriolisme ne lui fait pas oublier ses inlérèts; et vous devez voir que depuis deux ans surtout, l'ennemi n'a pas trop endommagé ses domaines. Il n'a pas paru de ce côté.

— C'est vrai, dirent-ils, tout étonnés d'une semblable remarque.

— Or, continua la sorcière , pourquoi le capitaine ne se déguiserait-il pas? il a pour cela des secrets infaillibles qui le rendent méconnaissable, dit-on? Pourquoi n'irai. -il pas se mêler aux tenanciers du comte? Il pénétrerait ainsi dans son manoir sans danger.

— Il faudrait donc mettre dans la confidence tous ces paysans? objecta le capitaine.

— Non pas ! le père de Klinkunno dépend du château de l'Aigle, puisqu'il habite le village de iVfenetrux-en -.foux; vous pouvez vouf»

fier à lui. Allez le trouver; diles-lui de vous faire passer aux yeux de tous pour un garçon de ferme arrivé depuis. peu des Pays Bas, de celte façon, vous pourrez l'accompagner sans danger, el sonder le terrain.

— Oui ! c'est cela, c'est cela! s'écria le capitaine. Mais il est peut-être déjà trop tard?

—Non, il n'est que dix heures, et le rendezvous général est pour midi.

— Oh î alors j'ai le temps !

— Ainsi vous êtes décidé?

— Ce soir je saurai à quoi m'en tenir sur le compte di: sire de iMontaigu.

— Un mot encore. Puisque vous êtes allé souvent au château de l'Aigle, vous le connaissez sans doute mieux que moi; cependant, en cas d'alerte, il vous faut un moyen d'évasion.

— J'aurai mes armes.

— Elles se briseraient contre le nombre.

— Je me ferais tuer pluLôt que Je me rendre.

— Voire murt ne sauverait point Paquerelte. Ecoulez-moi donc, et retenez bien ceci ; Entre l'aiguille de rocher sur laquelle est J)àlie la grande tour, et le mamelon où Ton a construit le principal corps de bâtiment, il y a un espace très étroit du reste, mais qui n'a jamais été comblé. L'orsqu'on a élevé le mur d'enceinte, on Ta soutenu sur cet espace par une voûte; et on en a fait ainsi une sorte de cheminée, d'égout, par lequel on jetait les immondices du château; mais depuis long-temps il ne sert plus à cet usage. Vous savez qu'entre la grande tour, et le bâtiment occupé par le sire de l'Aigle, il y a une terrasse plantée d'arbres, qui communique par un escalier à la petite cour de la citerne. C'est sur cette terrasse, au pied même de la tour, qu'est l'orifice du trou dont je parle, et qui ne sert qu'à l'écoulement des

er.ux. Il est fermé par un grillage, rjui n'est pas scellé dans la pierre, cl (ju'on peul lever facilement. Je n'ai pas besoin clo vous dire le parti que vouspouvcz en tirer. Ce n'est pas qu'en se laissant glisser le long de celle cheminée, qui a bien quarante pieds de longueur, le voyage que l'on ferait alors serait sans danger; cararrivéau bas, onse trouverait au sommet decel immense talus de sable et de gravier, qui monle jusqu'au rocher; mais enfin une fois là, on est hors du châleau, et avec ce grandes précautions, on peul, malgré la penle qui est très rapide, descendre jusqu'au fond de la vallée. Ln tout cas, de cette manière, on a au moins une chance de salut.

Le colonel, le curé et le capitaine l'avaient écoulée sans rinterrompre; tous ces détails leur causaient un étonnement tel, qu'ils restaient muets de vsurprise.

— Comment sais«tu tout cela, lui dit enfin le curé.

— Ne suis-je pas sorcière, répondit-elle, toujours en ricanant.

Le capitaine siffla, et Klinkanno parut bientôt.

— Ton père, lui dit-il, va aujourd'hui au château de l'Aigle.

— Oui, capitaine.

— Cours à sa rencontre, et allez tous deux m'attendre sous le Saut-Girard. Pars à Finstant, et hâte-toi.

Klinkanno s'éloigna; et le capitaine, prenant aussitôt ses armes, dit à la sorcière :

— Je te remercie, femme, des instructions que tu m'as données. Mais un déguisement me serait inutile. J'ai un autre moyen de pénétrer dans le château de l'Aigle. D'ailleurs je suis plus à mon aise ainsi, avec mon épée, mes pistolets, mon poignard; et cette casvsolette

qui ne doit plus me quillcr, njouta-l-il, en la baisant Avec respect.

— Je ne sais pas quels sont vos projels, répondit-elle, maisje vous répéterai encore: soyez prudent, il y va de la vie.

— C'est ce que je saurai bientôt. En attendant, femme, tu vas rester ici. Ton assurance a pu ébranler mon opinion, mais je suis loin d'être convaincu, aussi je te garde ici comme otage; car, si lu as menti, lu payeras cher ce mensonge, je le jure.

— La sorcière, reprit-elle avec calme, ne restera pas à la grotte du Val, pendant que le capitaine Prost ira au château de l'Aigle. Sa place n'est pas ici, car son œuvre n'est pas achevée.

— Ce langage mystique n'est plus de circonstance, femme, tu as avancé un fait que je vais vérifier. Si tu as dit vrai, à mon retour lu

seras libre; mais jusque-là tu es ma prisonniè rc.

— Prisonnière! moi! reprit-elle; vous vous moquez !

Et elle fut prise d'un rire saccadé, qui embarrassa un instant le capitaine. Il se contenta de lui répéter :

— Oui! prisonnière!

Quand à elle, elle haussa les épaules, et retourna tranquillement s'asseoir.

— Vous! Albéric, continua-t-il, le curé va vous donner des instructions que vous devrez suivre de point en point. Nous devions aller tous deux aujourd'hui, porter des munitions et des vivres aux malheureux paysans des environs de Clairvaux et d'Orgelet; mais il ira seul, après vous avoir dit ce que vous aurez à faire. Pour le colonel, il restera ici et attendra mon retour,

— Capitaine, lui répondit Albéric, ma place

nVst elle pas au chAieau de l'Aigle? Si Paqucrolle y est en elfot, ne dois-je pas môme avant vous me dévouer pour elle.

— Ce n'est pas seulement Pâquerette que je vais y cliercher, s'écria-l-il, c'est la preuve d'une trahison infâme, et peut-être la clefd'un mystère qui voile de plus graves intérêts. C'est moi, moi seul qui puis entreprendre une pareille lâche; car, je dois compte à Dieu et au pays, d'une coupable négligence, ou d'une trop grande crédulité. Pourtant n'allez pas croire que je m'expose follement. Non ! le curé vous dira tout à l'heure les précautions que je prends toiîjours en pareil cas, et vous verrez que je suis aussi prudent que hardi!

Puis, leur tendant la main, il ajouta :

— Adieu! mes amis; si ce que nous a dit cette femme est vrai, faites des vœux pour que je réussisse !

— Enfant! lui dit le colonel. d*un inn

solennel, le jour de ta naissance je t*ai pris des bras de ta mère, et je suis allé le déposer au pied des rochers qui s'élèvent en face du château où tu ^as aujourd'hui, et que la Vouivre a choisi pour demeure. Là j*ai puisé dans une source voisine de !'( au que j'ai répandue sur tout ton corps, et levant les yeux au sommet de la roche, j'ai dit : Vouivre I à toi cet enfant, veille sur lui! Elle a entendu ma voix, car depuis elle t'a protégé toujours. Chaque fois que tu pars pour une expédiiion dangereuse, je te rappelle ce second baptême, et je le bénis au nom de notre bon génie. Anjourd hui encore, reçois ma bénédiction, et puisse la Vouivre ne pas oublier que je lai donné à elle.

Albéric et le curé gardèrent le silence, la sorcière tomba à genoux, et le capitaine après avoir reçu la bénédiction du vieillard, s'éloigna lentement, descendit rescalier de la terrasse et disparut.

lE CHATEAU DE L'AIGLE.

La montagne qui domine le vallon d*Ilay, est le commencement de ce que l'on nomme le second plateau du Jura. Entre le Saut-Girard et le lac, elle se sépare en deux parties, et forme un vaste escarpement surmonté d'une courte chaîne de mamelons, que traverse la route de Lons-le-Saulnier à Morez. Ce fut sur la partie de ces mamelons, qui est à gauche de la route,

que le château de l'Aigle fut bîUi par Jean de Cliâlon, au commencement du quatorzième siècle, pour protéger la Chartreuse de Bonlieu qui n'en est pas fort éloignée; et aussi pour défendre le passage, véritable défilé, qu'on peut nommer un des Thermopyles ùw Jura. C'était en face, dans Tautre moitié des mamelons que la Vouivreavait établi sa résidenee(7). Depuis le bas de la vallée, un talus de sable et de gravier monte en suivant une pente très rapide, jusqu'au pied de la roche, qui le domine ensuite de sa façade droite et unie. Mais ce qui lixe de suite l'attention, c'est une pointe de rocher, une sorte d'aiguille, qui s'élève à gauche, en avant de la ligne courbe et assez régulière que suivent les mamelons, et semble avoir été plantée là après coup, tant elle est séparée de la masse. Cette pointe de rocher suppurlait la piini i| aie tour, rju'on nommait pour celte raison, la tour de l'Aiguille.

Du reste l'aspect de la place qu'occupait jadis le château de l'Aigle, est aujourd'hui d'une tristesse désespérante. Dans un espace de huit cents pas de largeur environ, et de mille à douze cents de longueur, on ne trouve qu'un vaste désert, triste, monotone, qui jette dans l'âme une sorte de chagrin involontaire. On ne voit là que des pointes de rochers, et des pierres ; non pas de ces pierres blanchâtres, arrondies, qu'un torrent charrie, ou que la pluie polit par degrés; mais une pierre grise, noirâtre, sèche, ressemblant plutôt à la lave qu'au calcaire; en un mot une pierre volcanique, que le simple contact divise en feuilles, ou réduit en poudre. Puis au milieu de cette désolante stérilité, pas une trace de végétation; pas d'arbres; pas d'arbustes; pas de buissons ; rien ! rien ! que quelques petites plantes pauvres, amaigries, souffrantes, qui cherchent vainement à vivre; quelques jusquiames ha-

biluéesàloulbiaxer, ou (]uel(jiies marguerites, désolées de s'èlre égarées ainsi-, tandis qu'aux limites de ce désert, de gras pâturages étalent fièremcftt leurs tapis verts, et de magnifiques forêts masquent l'horizon. En un mot ce terrain semble avoir été abandonné par la nature elle-même. Quant aux mines, il n'y en a plus, si ce n'est un reste de muraille, qui borde encoi^un descôtés de Taiguille. On dirait qu'un génie destitue teur a passé par là. Car tandis que partout dans le pays, les vieux manoirs étalent lièrement leurs murailles, lézardées il est vrai, mais encore debout; il ne i^ste rien, ou presque rien qui puisse perpétuer le souvenir d'une gloire passée. La situation seule est digne d'être admirée.

Peut-on com[)rendre en effet que la pensée humaine ail jamais pu imaginer de construire une citadelle sur ce rocher taillé en pointe, et entouré de mamelons presque aussi aigus

et aussi chauves que lui? Si la position est Imprenable, elle est du moins bien hardie, et la simple pensée d'une construction semble une folie. Une seule roche ose s'élever plus haut-, mais elle est tellement inaccessible qu'à l'époque où vivait Jean de Chàlon, comme on n'avait pas encore découvert le moyen de faire escalader le Saint-Bernard à l'artillerie, on pouvait se moquer d'un tel voisinage. Aussi le château de l'Aigle fut élevé.

Le château de l'Aigle ! honneur à son fondateur de l'avoir nommé ainsi! rhomme pouvait seul lutter avec l'aigle ! lui seul pouvait s'emparer d'un de ses domaines I lui seul pouvait détrôner une telle royauté.

Avant que la guerre avec ses ravages, les haines de familles avec leurs passions, et plus que tout cela le Temps avec sa faulx éternelle, eussent passé par là, c'était un grand et superbe manoir que le château de l'Aigle. Ce n'est pas

qu'il occupât alors entièrement la place, aujourd'hui triste et désolée, qui a été décrite plus haut-, mais cette place, entourée d'une forte enceinte de murailles, défendue par des fossés profonds, formait une sorte d'esplanade bien à découvert, à l'extrémité de laquelle on trouvait encore un fossé et une muraille bastionnée, qu'il fallait franchir avant d'arriver au cœur.

L'entrée principale était du côté du village de la Chaux-de-Dombief ; c'était une porte solide, garnie de fer, et précédée d'un pont-levis. En face de cette porte, de l'autre côté de l'esplanade, étaient une seconde porte et un nouveau pont-levis,au-delà desquels on pénétrait dans le château proprement dit.

Là se trouvait tout ce qui constituait les manoirs au moyen-àge. A gauche, du côté de la route, était une immense caserne où logeaient les hommes d'armes, étendant sa façade sur

une magnifique cour carrée, au fond de laquelle on avait élevé un pavillon qu'occupaient les pages, les varlets et les écuyers. Du côté de la vallée, cette cour était fermée par un mur, derrière lequel régnait un chemin de ronde, qui longeait les mamelons et se prolongeait tout autour des fortifications intérieures; et du côté de l'esplanade par un magnifique bâtiment réservé à la suite du seigneur, et à ses principaux officiers.

Au centre s'élevait le logis du maître. C'était un grand et bel édilice, aux larges fenêtres, aux plafonds élevés, qui communiquait à la tour de l'Aiguille par une terrasse plantée d'arbres.

Contrairement à la règle qui semble avoir toujours été suivie par les seigneurs féodaux du comté de Bourgogne, où tous les châteaux, dont les ruines subsistent encore , présentent aujourd'hui les débris d'une tour principale de forme carrée , celle de l'Aigle était

ronde, et l'on ne peut expliquer cette bizarrerie que pa: Ja surface arrondie du rocher qui lui servait de base. Celle tour, quoique fortélevée, ne contenait qu'une chambre qui dans le principe avait servi d'arsenal ; mais à l'époque dont il est ici question, les armes avaient été transportées ailleurs. A cette chambre aboutissait un escalier, qui, montant au sommet, donnait accès sur une plate-forme crénelée, sur laquelle flottait au gré du vent la bannière du seigneur, et d'où la vue plongeait d'une hauteur de douze à quinze cents pieds, jusqu'audelà des vallées de l'Hérisson.

A droite de cette tour, sur les derniers mamelons, était l'habitation des femmes et de leurs suites, dont les fenêtres donnaient sur la vallée; mais comme le sire Anlide de Monlaigun'availjamais été marié, depuis long-temps on avait complètement abandonné ce corps de logis. On y arrivait par un prolongement

de la terrasse, que par précaution on avait muni d'une grille, qui au besoin, pouvait in*tercepter le passage.

Derrière, était u^ie cour assez spacieuse, dans laquelle on pouvait descendre depuis la terrasse, par un escalier, qui avait aussi sa grille de fer. Cette cour se nommait la cour de la citerne, à cause d'une énorme citerne, qui s'étendait au-dessous, et qui, disait-on, avait été creusée de main d'homme dans le rocher. Le bâtiment des femmes n'avait ni vue, ni entrée sur cette cour, sii^e n'est quelques ouvertures, garnies de barreaux de fer, qu'on avait pratiquées dans l'épaisseur du mur afin d'éclairer i'cscalier intérieur, et une petite porte à moitié pourrie, qui depuis bien longtemps était condamnée. Du reste, on comprend cette disposition, quand on songe qu'on avait établi là la résidence de tout le service du château. C'était là qu'étaient les écuries, celles du mai-

tre du moins ; les greniers à blé ; les magasins à Iburrage; c'était là qu'on entassait tous les produits de la glèbe; c'était là qu'était le logement de l'intendant des vivres; celui des domestiques; enfin les cuisines donnaient aussi dans cette cour, à laquelle on arrivait par une voûte qui conduisait au chemin de ronde, près de la muraille intérieure.

Malgré le patriotisme bien avéré du sire Antide de Montaigu, malgré son dévouement à la cause nationale, dévouement dont il avait donné tant de preuves; les populations agricoles et pacifiques n'avaient pas suivi à son égard l'impulsion qui leur avait été donnée par les hommes d'épée qui défendaient la montagne. C'est que , s'il fournissait des armes et des vivres aux partisans commandés par le capitaine Prost et le colonel Varroz ; s'il prenait dans ses domaines des hommes qu'il enlevait à l'agriculture pour les envoyer à la

grotte du Val, et en faire des soldats; s'il prouvait ainsi de mille manières qu'il voulait être fidèle au serment qu'il avait fait à l'Espagne ou plutôt au pays, de se défendre jusqu'à la mort contre les entreprises de la France ; ses vassaux n'avaient vu diminuer ni le chiffre des taxes , ni la longueur des corvées , ni le poids ou la mesure des redevances. Les intendants du comte n'avaient pas cessé de venir fouiller dans les chaumières , pour s'assurer qu'on n'enlevait pas au maître quelques heures de travail. La guerre elle-même, malgré ses ravages, n'avait jamais été une excuse; au contraire, on semblait toujours en profiter pour devenir plus^ exigeant. Ce n'est pas qu'il y eût de la part du paysan la moindre pensée d'égoïsme ; il eut donné tout ce qu'il possédait pour la sainte cause, qui chaque jour avait une place dans ses prières; mais un doute était entré dans son esprit ; lui , qui souffrait , lui ,

dont on paraissait chercher à augmenter continuellement la ^ène, il n'avait pas les mêmes raisons d'enthousiasme que ceux qui n'avaient qu'à demander pour obtenir. Aussi ses sympathies n'étaient plus les mêmes; aussi, quand on prononçait les noms de Prost , de Varroz , de Marquis et de l'Aigle, on criait : Vivat au trois premiers , mais on se taisait au quatrième.

Des souffrances physiques aux divagations intellectuelles il n'y a qu'un pas; et dans ce pays où alors les légendes étaient toutes des récits véritables, le château de l'Aigle, qui déjà inspirait de la crainte et même de la haine, ne larda pas à devenir le texte de contes merveilleux ; et bien souvent à la veillée, des histoires d'événements surnaturels laissèrent d'affreux cauchemars dans le cerveau des auditeurs. N'étaient-celà que des visions? ou le sire Antide de Montaigu avait-il donné prétexte à ces croyan-

ces? c'est ce que ia suite nous apprendra peutêtre; toujours est-il qu'alors le seul nom du château de l'Aigle était pour le simple habitant des campagnes un objet de terreur.

Le jour où le capitaine Prost, cédant à l'influence de la sorcière , s'était décidé à quitter la grotte du Val , pour aller à la recherche de Pâquerette , il était environ onze heures; une foule considérable de paysans des deux sexes était déjà réunie aux environs du château de TAigle. Les uns gravissaient encore la route escarpée qui passe sous ses murailles, tandis que d'autres s'étaient déjà arrêtés devant la porte, et attendaient qu'elle s'ouvrit, tout en causant entre eux des événements qui se passaient alors, ou dormant sur leurs charrettes , chargées des objets qu'ils apportaient à leur seigneur et maître.

Une femme de quarante ans environ, grande, forte, robuste, venait d'arriver au haut de la

montagne. El le avait à la main un long bâton fort mince, et armé d'une pointe de fer , dont el!e se servait pour aiguillonner deux bœufs magnifiques qui , attelés ensemble , traînaient une voilure à quatre roues, pesamment chargée. Après avoir franchi la ligne des mamelons, elle s'arrêta au bord du chemin pour ne pas encombrer le passage , et , se mettant à la file d'autres voitures qui étaient arrivées avant la sienne, elle s'arrêta, et releva la tête comme pour reprendre haleine.

— Ouf! dit-elledans son patois montagnard, m'y voilà enfin! ce n'est pas sans peine. A présent , au moins , je puis lever les yeux sans crainte d*être aveuglée.

— Que dites-vous donc là, mère Marguerite? lui répondit un paysan, qui assis sur une pierre, dévorait un morceau de pain de seigle.

— Ah! c'est vous Gros-Jean! Eh! je dis que je croyais toujours que cette diable de

montée n'en finirait pas ; on aurait dit que la route se sauvait devant moi.

— Mais que chantez- vous avec vos yeux? Vous avez peur d'être aveuglée, dites-vous?

— Dam ! croyez-vous donc que je voudrais regarder la tour de T Aiguille?

— Et pourquoi pas? En montant, je l'ai examinée tout à mon aise, et je me disais que si on faisait le plongeon depuis là-haut, on aurait le temps de se repentir en route, au moins.

— Vous avez osé regarder la tour de l'Aiguille! Oh! malheureux! qu'avez- vous fait là?

— Oui, je l'ai regardée; après?

— Et si le fantôme blanc vous avait vu?

— Quel fantôme? demanda aussitôt le paysan d une voix altérée, et en se rapprochant vivement de Marguerite.

— Le fantôme! répondit-elle en baissant le ton, le fantôme qui se promène sur la plate-

forme, oL qui laisse voler au gré du vent son ample voile blanc.

— Bah!

— Le jour, quand on le voit depuis le vallon d'Ilay, on dirait un nuage, un brouillard qui s'agite sur la tour; et la nuit il brille, malgré l'obscurité, comme si le voile qui le couvre était parsemé d'étoiles.

— Que me dites-vous là ?

— Ce que personne n'ignore, et que vous devriez savoir ; mais on se le dit tout bas : vous comprenez.

— Et vous l'avez vu, ce fantôme?

— Si je l'ai vu ! plus de cent fois. Tenez, hier encore, je venais de porter ma part de lait à la fromagerie, car cette fois-ci, c'est à moi à avoir le fromage-, et comme je ne veux pas avoir des diflicultôs avec le fruitier, je suis exacte. C'était à la tombée de la nuit; je m'en revenais

iranquillemeiil, lorsque, un peu avant le Saut- Girard, je regarde par hasard de ce côté.

— Eh bien?

— Eh bien ! il y était ; comme toujours, sur la plate-forme. Il s'agitait, il se remuait, il allait, il venait; le vent s'engouffrait dans son voile, et on aurait dit qu'il le déployait en soufflant. Il pendait le long de la tour, et en cachait au moins la moitié.

— Vous avez dû avoir une fameuse peur?

— Je vous en réponds! Il y avait même là sur la route un jeune homme qui passait avec la vieille Pierrette, la sorcière : vous savez, celle qui a déjà été brûlée trois fois, et qui toujours est de ce monde. Eh bien! ce jeune homme a poussé un grand cri en voyant le fantôme, et il s'est sauvé en courant.

— Et vous?

— Moi ! je suis restée clouée à ma place jusqu'à la nuit noire; mais comme alors il reste

un moment hnisible, ci\ altondanl que son \oile brille, j'en ai profité pour me sauver le plus vite que j'ai pu, et quand je suis rentrée chez nous, j'étais plus morte que vive.

— \ a-t-il longtemps qu'on le voit, ce fantôme?

— S'il y a longtemps? Ah! je vous en réponds; pour ma part, je l'ai toujours vu. Il y en a qui disent qu'autrefois il ne paraissait pas : mensonge ! mensonge ! et la preuve, c'est que la tour est aujourd'hui toul-à-fait abandonnée. C'était jadis l'arsenal; mais les armes ont été mises ailleurs dans le grand bâtiment du centre. Personne n'y va, pas même le sire de l'Aigle; elle tomberait en ruines, qu'on n'oserait pas y toucher.

Un bruit de trompettes mit lin à la conversation ; le pont-levis se baissa lentement, et la porte cria sur ses gonds. Aussitôt toute cette foule s'agita; les groupes qui s'étaient formés

mr am tar

en attendant le moment d'entrer, se séparèrent; chacun retourna à sa voiture, à sa charrette, à sa hotte, suivant que ce qu'il apportait était plus ou moins volumineux, et le défilé commença.

En arrivant sur l'esplanade, tou's ces paysans se rangèrent sur deux lignes, laissant entre eux un espace large qui allait d'une porte à l'autre. C'est là que les intendants se promenaient, surveillant l'arrivage. Quand chacun eut pris sa place, quand toutes les voitures furent entrées, un pi.quet d'hommes d'armes sortit et alla s'échelonner sur la route et sur les hauteurs voisines, afin de veiller à la sûreté du château, dans le cas où quelque ennemi, profitant de cet encombrement, voudrait tenter un coup de main.

Alors le majordome parut à la porte de l'esplanade. C'était un petit homme à Tœil fauve,

au front chauve, entouré seulement d'une cou- 1. ^2

ronne de clieveux gris ^ épais comme un bœuf (le Suisse; ot a}aiU le cou masqué par un triple menton, digne d'un père supérieur d'un courent de Cordeliers. Il avait la tète nue, et le corps enveloppé dans une vieille houppelande jaunâtre, qui était fixée autour de son énorme ventre par une corde de laine. Il s'avança lentement au milieu de la place restée libre; et quand il eut bien pris son aplomb sur ses jambes d'éléphant, ilplanta sur son nez rouge et bourgeonné une paire de lunettes sans braaches, qui le lui serraient fort; puis, après avoir pris sur son oreille une plume qu'il trempa dans une écritoire de buis que lui présentait un aide de cuisine, il déploya, avec toute la granité dont il était capable, un énorme cahier qu'il tenait à la main, et d'une voix enrouée et rendue par l'effet des lunettes encore plus nazillarde qu'à l'ordinaire :

— Pierre-Martin de la ferme de Saugeot! s'ccria-l-il.

— Présent! dit un hoiiinie de trente ans environ, au teint basané, aux larges épaules, quoique de petite taille.

H s'avança, suivi d'une voiture traînée par des bœufs, et derrière laquelle étaient attachés un veau et trois moutons.

— Six sacs de blé, continua le majordome enlisant et en visitant la voiture, et deux de seigle. De plus, cinquante livres de lard fumé; soixante écus en espèces sonnantes, un veau de six semaines, et trois moutons d'un an, non tondus.

— Voyez, Messire, tout y est, même les soixante écus que voici , répondit le paysan en les tirant d'une bourse de cuir.

— Oui, tout y est, reprit le majordome en recevant l'argent et en le mettant dans une grande escarcelle qm* pendait à sa ceinture. Mais le poids, la mesure?....

— Oh I je vous réponds...

— C'est ce que nous allons voir. Seulement nous ne mesurerons pas ajourd'hui; ce serait trop long. Nous nous contenterons de peser, ça revient au môme.

Sur un signe de lui, la voiture fut à l'instant déchargée par les intendants et les aides; les sacs furent, les uns après les autres, placés sur des balances qu'on apporta à cet effet; les veaux et les moulons furent visités avec soin; puis, comme tout se trouva dans les règles, il fit un nouveau signe, on rechargea la voiture, el il s'écria avec une sorte d'emphase :

— Pierre-Martin de la ferme de Saugeot, reçu. Passez!

Et le paysan, traversant l'esplanade, entra dans l'intérieur du château.

— Jean Boisson du Frânois, continua le majordome. Douze sacs d'avoine, un cochon pesant deux cent cinquante, un bœuf de neuf cents, et vingt écus en espèces sonnantes.

— Présent ! dit un vieillard, dont l'énorme tête blanchie se penchait en avant, et indiquait ainsi une vie tout entière de travail.

La même opération continua pour celui-ci comme pour l'autre, et le majordome satisfait reprit encore :

— Jean Boisson du Frânois, reçu. Passez! Et le paysan passa.

— François Leblanc des Petites-Chiettes.

Vingt sacs de froment , six de farine , huit d'avoine; un bœuf de huit cents, quatre moutons d'un an, non tondus; quarante poulets vivants , cinquante livres de beurre , deux milliers de foin; et quatre-vingt-dix écus en espèces sonnantes.

Le majordome avait dit tout cela d'un trait, mais n'entendant pas sans doute le bruit sur lequel il comptait, il leva les yeux, et voyant devant lui une jeune fille tremblante et les yeux rouges de pleurs :

— Eh bien! lui dit-il, où est ton père?

— Il il'a pas pu venir, messire.

— Coninient il n'a pas pu venir? et ses redevances?

La pauvre enfant fondit en larmes.

— Voyons! ses redevances, où sont-elles! Ceci n'est pas une plaisanterie. Leblanc est un des plus riches fermiers de nos domaines. Voyons! réponds.

— Hélas! messire, les Gris sont venus chez nous la semaine dernière; ils ont tout pillé, tout saccagé. Ils ont emmené nos bœufs et nos moutons; et eu partant ils ont mis le feu à la grange, et tout a été brûlé; le froment, la farine, l'avoine, le foin; tout jusqu'aux poulets. Et mon père a été blessé en voulant défendre la ferme. Il est bien malade.

— Mais les redevances? les redevances!

— Puisque tout a été brûlé.

— Tout a été brûlé ! Et les quatre-vingt-dix écus aussi probablement?

— Mon père est malade, dit-elle encore.

— Ah! ton père est malade. Eh! bien, tu lui diras que si dans huit jours il n'a pas apporté tout ce qu'il doit, il viendra se guérir dans les prisons du château.

— Grâce! messire, grâce!

— Laisse-moi en repos.

— Grâce! pitié!

— Qu'on me débarrasse de cette péronnelle.

— Des aides l'entraînèrent aussitôt vers la porte de sortie; mais alors un murmure d'indignation se répandit dans la foule.

— Qu'est-ce que cela? s'écria le majordome en ôtant ses lunettes, et promenant autour de lui ses petits yeux ardents; qu'est-ce que cela? silence! manants! ou si non les hallebardes de nos archers vont vous chatouiller les côtes. Si

j'entends encore un mot, je double les taxes pour l'année prochaine.

Puis, voyant que le calme se rétablissait, il rendit à son nez son utile ornement, et continua rappel :

— La veuve Marguerite Bacholard d'Ilay.

Quatre sacs de blé; trois de seigle; un bœuf de huit cents; trente poulets vivants; un fromage, et quarante-cinq écus en espèces sonnantes.

— Présent! dit en s'avançant, suivie de sa voiture, une femme que Ton connaît déjà; c'était celle qui avant d'entrer avait raconté à un paysan l'histoire du Fantôme de la tour de l'Aiguille.

— Ah! vous voilà commère, lui dit le majordome d'un ton moitié affectueux, moi lié prolecteur. Eh ! bien! ne nous manque-t-il rien?

— Rien, messire, rien ! excepté le fromage, ~-Oh!oh!

— Ce n'est pas de ma faute, allez ! vous savez comment case fait : au village chacun porte son lait à la fromagerie, et chacun a à son tour un fromage; la dernière fois, mes vaches n'avaient pas de lait ; une sorcière leur avait jeté un sort ; mais je les ai fait exorciser par notre curé, et à présent elles rendent tant que je veux. Attendez un peu s'il vous plaît.

— Soit î je vous donne huit jours.

Il examina et fit peser ensuite les autres objets; puis il ajouta :

— La veuve Marguerite Bacholard d'Ilay, reçu. Passez î

Elle partit d'un air joyeux, heureuse du résultat qu'elle avait obtenu.

— Antoine Pietret, dit Khnkanno, de Menétrux-en-Joux, cria ensuite le majordome, deux milliers de foin, soixante-dixécus,qualresacs...

Mais n'entendant rien autour de lui, il s'arrêta.

— Eh bien ! dit-il, où est donc Klinkanno? Holà ! Klinkanno !

Un paysan s'approcha de lui :

— Je \iens de le rencontrer, dit-il, près du Saut-Girard. Il y était venu, m'a-t-il dit, pour faire boire ses chevaux. Mais il a cassé une de ses roues ; il lui faut le temps de la raccommoder et de recharger sa voilure; c'est ce qui le retarde. Oh I il viendra!

Paraissant se contenter de cette réponse, le majordome continua :

— Pierre Thévenot du Frânois! . . . . • •*...•• ..••••

Mais laissons c^ lourd personnage continuer sa besogne; et voyons un peu ce qui se i)assait dans l'intérieur du cliâteau.

Après avoir quitté Fcsplanade, et franchi la porte, les voitures arrivaient devant la façade principale du bâtiment occupé par le seigneur. Cette façade était ornée d'un vaste perron au-

quel on montait par deux escaliers circulaires, sur lequel s'ouvrait la porte des grands appartements. C'était-là que le sire Antide de Montaigu s'était installé avec quelques écuyers, afin de passer un nouvel examen des objets que ses vassaux lui apportaient.

Après s'être arrêtées un instant sous l'œil du maître, les voitures prenaient à droite, suivaient le chemin de ronde, et après avoir passé sous la voûte dont il a déjà été parlé, elles arrivaient dans la cour de la citerne. Une fois là, elles étaient à l'instant déchargées par les valets et les aides, qui, sous les ordres d'intendants chargés de cette surveillance, transportaient tout ce qu'elles contenaient dans des greniers ou des magasins. Puis, quand elles étaient vides, elles reprenaient le chemin par lequel elles étaient venues, traversaient de nouveau Tesplanade, et sortaient enfin du château.

Le jour louchait à salin. Depuis un instant,

le sire Antideiie voyait plus rien défiler devant lui, et ircommençail à s'impatienter.

— Que se passe-t-il donc, dit-il enfin, pourquoi les archers ne rentrent-ils pas ? et pourquoi ne ferme-t-on pas les portes?

Un écuyer allant au devant de ses ordres, courut à l'esplanade; et un instant après, le majordome parut au bas du perron.

— N'est-ce donc pas fini? lui dit le sire de l'Aigle. Qu'attendez-vous encore?

— J'attends, monseigneur, un de vos tenanciers de Ménétrux-en-Joux, à qui il est arrivé un accident. Mais il ne peut tarder; on vient de le voir sur la route; il monte.

— Son nom ?

— Antoine Pietret, dit Klinkanno.

— Ah ! le père du trompette des partisans commandés par le capitaine Prost?

— Oui, monseigneur.

— Tant pis pour lui! s'il n'arrive pas, que

tout le monde rentre, et qu'on lève le pontlevis.

— Le voilà ! le voilà ! cria un valet.

Le majordome marchait déjà à sa rencontre, lorsque le sire de l'Aigle l'arrêta :

— Restez ici, lui dil-il, vous recevrez auss bien ses redevances devant moi.

Quelques minutes après, le père de Klinkanno parut devant le perron, aiguillonnant une paire de bœufs, qui traînaient une voilure chargée de foin, derrière laquelle il en venait deux autres, dont l'une était aussi chargée de foin, et l'autre de divers objets. Un homme perché sur la première voiture, chantait à gorge déployée unechansonpatoisejàlavuedu seigneur, il se tut.

• — Tu arrives bien tard ? dit le sire de l'Aigle au vieillard.

— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit celui-ci, mais j'ai brisé en chemin une de mes

roues, el il m'a fallu du temps pour la réparer. J'ai môme* été obligé d'envoyer un de mes garçons à la grotte du Yal chercher mon fdsj il m'a accompagné jusqu'ici.

— Ah! c'est loi qui chantes ainsi, dit le comte en levant les yeux et en voyant Klinkanno le trompette sur la voiture.

— Hélas! monseigneur, il faut bien tuerie temps. D'ailleurs ne suis-je pas musicien !

— Je ne m'attendais guère, je Tavoue, à le voir ici ce soir.

— Ni moi à y venir.

— Comment se fait-il que Prost t'ai laissé libre ainsi toute une journée? toi, qui lui est si nécessaire !

— Vous me flattez, monseigneur! Le fait est que ce matin quand on est venu me chercher de la part de mon père, j'allais partir avec mon capitaine. Mais il paraît qu'il a pu se passer de

— 5ol —

moi ; il a emmené à ma place Pille-Muguet le lieutenant.

— Ah! il est parti ce matin? demanda le comte.

— Oui ! monseigneur.

— Seul avec son lieutenant?

— Non, le curé l'a accompagné.

— Le curé aussi ?

— Oui, monseigneur.

— En robe rouge?

— Dans ces cas-là il est toujours en robe rouge.

— Et, où sont-ils allés?

— Oh 1 pour cela, je n'en sais pas plus que vous; le capitaine ne dit pas ses affaires à tout le monde.

Pendant ce dialogue le majordome avait continué ses fonctions :

-r- Avez-vous fini? lui dit le sire Antide.

— Oui, monseigneur, tout est parfaitement

en règle, sauf le foin qu'il faut encore peser et

compter.

• — Pour ce soir, c'est impossible répondit

le comte. Dans un quart d'heure il fera nuit. Je

ne veux pas que le château reste ouvert si tard.

Que l'on conduise ces voitures dans la cour de

la citerne : Demain on s'en occupera.

— Bien pensé, monseigneur, reprit Klinkanno. Seulement mon père emmènera ce soir ses attelages de bœufs qui pourraient vous gêner ; et il sera ici demain de bonne heure. Quant à moi, je resterais volontiers là, comme je suis, couché sur le foin.

, — Malheureusement c'est impossible, répondit le comte en riant ; les règles que j'ai établies ici défendent à tout étranger de passer la nuit dans le château , à moins que ce ne soit par hospitalité. Or, comme tu peux trouver un gîte ailleurs....

— Oh! ce que j'en dis, c'est par manière de

parler, et puis un peu aussi parce que je tombe de sommeil.

— Tu dormiras aussi bien à la grotte du Val.

— D'autant mieux que j'en ai l'habitude. Les voitures s'ébranlèrent , et entrèrent

dans le chemin de ronde.

— Monseigneur, s'écria Klinkanno, voulez- Vous me permettre de continuer ma chanson pour me réveiller ^ je me sens en voix ce soir.

— Chante! chante! lui répondit le comte en rentrant chez lui.

Klinkanno ne continua pas , mais il recommença sa chanson. C'était une sorte de ballade qu'on chantait en Bresse pour la fête de mai. Quelques-uns des hommes du capitaine Prost l'avaient apprise pendant leurs excursions dans le Pays-Bas; mais comme les idées qu'elle exprimait étaient tout l'opposé des

mœurs et des habitudes graves et sévères de la montagne, elle y avait eu peu de succès. Les montagnards du capitaine étaient les seuls qui l'eussent accueillie et adoptée ; mais c'était par dérision ; ils ne la chantaient que pour se moquer des Bressans, dont ils étaient les ennemis mortels, et pour lesquels ils avaient un profond mépris.

Klinkanno en sa qualité de loustic de la bande, avait été un des premiers à l'apprendre-, aussi la savait-il mieux que personne; et souvent elle lui servait de récréation. Comme sur cette voiture de foin il ne paraissait pas beaucoup se divertir, il n'avait pas tardé a avoir recours à son remède favori.

Il disait :

Vekia venilozouli ma, I/aloueta planta lo ma ; Vekia veni lo zouli ma, L'aloueta lo ma planta ; Lo polé prin sa volria El la voleia santa.

Traduction littérale

Voici venir le joli mois, 1/alouelte plante le mai ; Voici venir le joli mois, L'alonette le mai plante; Les ponles prennent leur volée VA la volée chante.

Vekia veni lo zouli ma, La clié de ma méia za ; Vekia veni lo zouli ma, Z'a la clié de ma méia ; La clié de ma méia za Pindue à ma cinturo.

Vekia veni lo zouli ma, Nolron métro lo bon sa !

Vekia venilo zouli ma, Da bon sa notron métro î Vo plairait-i de vo levo Per no bailli à baëre ?

Voici venir le joli mois, La clé de ma mie j'ai; Voici venir le joli mois, J'ai la clé de ma mie ; La clé dema mie j'ai Pendue à ma ceinture.

Voici venir le joli mois, Notre maître le bon soir !

Voici venir le joli mois, Donc bon soir notre maître !

Vous plairait-il de vous lever Pous nous donner à boire ?

Il en était là , lorsque les voitures , après avoir passé sous la voûte, entrèrent dans la cour de la citerne. Alors , donnant à ses poumons toute la force possible , il continua :

Vekia veni lo zouli ma, La mariée n'a po sa ; Vekia veni lo zouli ma, La mariée est siila; No, la mariée n'a po sa, Alla biu din la fiula.

Voici venir le joli mois, La mariée n'a pas soif ; Voici venir le joli mois, La mariée est soûle ; Non, la mariée n'a pas soif, Elle a bu à la fiole. y

Les voitures s'étaient arrêtées, il descendit, et tout en aidant son père à dételer ses bœufs,.

il dit encore avec toute là vigueur dont il était capable :

Vekia veni lo zouli ma, Voici venir le joli mois,

Lou feilles no mariran ; Les filles nous marierons ;

Vekia veni lo zouli ma, Voici venir le joli mois,

No mariran lou feilles ; Nous marierons les filles ;

Loû feilles no faut mariô, Les filles nous faut marier,

Car ailes sin zoulies. Car elles sont jolies.

Au moment où il achevait ce dernier couplet, il chassait déjà devant lui ses bœufs, qui commençaient à entrer sous la voûte. ïl se retourna, et jeta un dernier coup-d'œil autour de cette cour, qu'il semblait quittera regret ; puis, comme pour surmonter une pensée qui le contrariait , il recommença encore sa chanson, et la continua tout en traversant le château. On l'entendit même encore longtemps après qu'il fut parti; mais sa voix s*affaîblissait peu-à-peu, à mesure qu'il descendait dans le fond de la vallée.

FIN DU PHEMlEn VOLUMB.

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