‹ Le diamant de la vouivreChapitre 6 sur 7 · VÔ · texte numérisé non relu

VÔ

je me fis précéder de Pâquerette, que j'envoyai au curé Marquis, en le priant de la faire passer pour sa nièce. Quant à moi, tu le sais, j^allai me bâtir, dans la foret qui est en face de la ville, une cabane à Tabri d'un sapin, et j'y vivais, sinon heureux, du moins tranquille, lors({u'avant-hier le masque noir est venu m'y surprendre à la tête d'une bande de Fâcheux. Tu sais le reste,

— Comment, s'écria le capitaine en relevant vivement la tête, le masque noir, cet être mystérieux que j'ai guetté tant de fois, que j'ai poursuivi avec tant d'acharnement, ce problème vivant que personne ne peut résoudre ; ce masque noir qui vous a arrêté, c'est le même qui, il y a dix-huit ans...

— Oui, interrompit Jacques Prost, c'est bien lui. Oh ! mes souvenirs ne me trompent pas. C'est lui ! c'est bien lui ! Sa voix s'est trop

bien gravée dans ma mémoire, pour que je puisse jamais l'oublier.

A cette nouvelle révélation , le capitaine baissa la tête et une crispation nerveuse vint tordre sa lèvre.

— Mon oncle, reprit-il après un instant d'attente, vous avez sans doute conservé l'objet que vous remit la mère de Pâquerette pendant celte nuit fatale.

— Oui, oui, répondit Jacques Prost en ouvrant sa veste et en montrant à son neveu un petit sachet de cuir suspendu sur sa poitrine ; oh ! il ne m'a jamais quitté. Tiens! prends-le.

Le capitaine le saisit avidement, l'ouvrit et en lira une petite cassolette d'or, enrichie de pierreries. Sur le couvercle, un artiste habile avait dessiné avec des diamants une fleur, une marguerite.

— C'est cette fleur, ajouta Jacques Prost,

qui m'a inspiré 1 idée de nommer Paquerelte la fille de celle qui m'a donné ce bijou.

— Et à présent que comptez-vous en faire? lui demanda le capitaine après l'avoir examiné avec attention.

— Te le donner, fils, répondit Jacques Prost; aujourd'hui je suis trop vieux pour pouvoir m'en servir; et quand-môme demain vous seriez assez heureux pour me sauver, de quelle utilité ce bijou peut-il être pour moi? le masque noir ne me connaît-il pas? Et puis, si je meurs, peut-être t'aidcra-t-il à pouvoir me venger.

— Vous ne mourrez pas, mon oncle, s'écria le capitaine: moines, bourgeois et paysans n'ont pas oublié notre cri de guerre ; et lorsque je m'élancerai au-devant de vous, ils n'hésiteront pas à me suivre, car ils auront vu la robe rouge du curé, et cette robe rouge leur aura dit: veillez I Quant au masque noir, justice

sera faite de cet homme, je vous le jure ; c'est une sainte mission que j'ai à remplir : cette cassolette me servira de boussole et elle me guidera fidèlement.

— Silence! interrompit Jacques Prost, entends-tu ?

— Oui, j'entends des pas sur l'escalier qui conduit à ce caveau. Sans doute on vient me chercher: à genoux, mon oncle, à genoux; et reprenons notre comédie.

Jacques Prost s'agenouilla, pendant que le capitaine s'asseyait gravement sur le banc de pierre en rabattant son capuchon sur ses yeux. Bientôt la porte s'ouvrit, et les deux soldats suédois reparurent : alors, le capitaine murmurant quelques paroles à voix basse, se leva ; et d'un geste solennel, il donna la bénédiction à son oncle. Après cette jonglerie, du reste bien excusable, il sortit en pressant avec joie dans sa main cette mystérieuse cassolette à la-

quelle tant de graves intérêts étaient attachés. Quand il franchit la porte du couvent, le jour commençait à poindre et déjà la foule se portait à la place Louis XI, impatiente de jouir du spectacle que lui avait annoncé la barbare justice des Suédois. Le capitaine reconnut bien parmi les curieux quelques hommes de sa bande 5 mais il passa prés d'eux sans leur adresser la parole ; il était pressé de rejoindre ses amis et de se débarrasser de sa robe de moine pour reprendre son costume de guerre.

lA PLACE LOUIS X(.

Pendant l'absence du capitaine Prost, il ne s'était rien passé d'extraordinaire dans la maison où il avait laissé le curé et le colonel en compagnie d'Albéric. Ce dernier leur avait fait part du but de son voyage, car on lui avait dit qu'il pouvait se fier à eux; il leur avait raconté tous les détails de la disparition de son père; il leur avait confié ses espérances et ses projets.

Tout en respectant la sainte mission que ce jeune homme s'était imposée, ses deux nouveaux confidents, obéissant à des pensées plus graves, lui avaient franchement avoué l'impossibilité où ils se trouvaient de le secourir. Comme le capitaine, ils avaient vanté le noble caractère du sire de TAigle, et fait le plus grand éloge de son patriotisme. L'homme envers lequel la cause nationale avait contracté tant d'obligations, devait être non seulement respecté, mais encore défendu contre des projets et des ambitions, qui bien qu'honorables et sacrées, ne prenaient pourtant naissance que dans des intérêts privés.

Albéric n'avait rien à répondre à des raisons aussi concluantes-, il garda le silence. Mais quoiqu'abandonné à ses seules ressources, il ne perdit pas courage ;

— J'attendrai, se dit-il, et je veillerai.

Du reste, il ne fit mystère d'aucuns de ses

intérêts aux deux liommes que le capitaine lui avait désignés comme devant tout savoir. Son amour pour Pâquerette eut place dans ses confidences; et tous deux, approuvant les nobles sentiments qui l'animaient pour cette pauvre fille, non seulement l'encouragèrent, mais encore le remercièrent de Tappui qu'il voulait bien, lui, fils d'une grande maison, donner à la pauvre enfant du peuple qui bientôt allait cire orpheline peut-être.

Le curé, sans plus attendre, frappa sur un des énormes chenets qui garnissaient la cheminée, et Pâquerette entra.

A la vue d' Albéric elle poussa un cri, et peutêtre allait-elle sejetcr dans ses bras, l'orsqu'un regard du vénérable pasteur l'arrêta :

— Ne crains rien, mon enfant, lui dit-il, en lui prenant affectueusement la main. J'aurais peut-être bien un reproche à te faire, car tu

— Ki4 —

as manqué de confiance en moi, mais ton père savait •\'os relations, et c'est là ton excuse.

— C'est un Français, murmura Pâquerette.

— Non, s'écria vivement le colonel, c'est un des nôtres, et ce titre doit te le rendre plus cher encore.

— Merci, colonel, merci! répondit Albéric.

— Quant à loi, continua Marquis en s'adressant à Pâquerette qui tremblait, tu ne dois ni rougir, ni baisser les yeux. Est-ce ma robe de prêtre qui te trouble à ce point? rassure toi! Nous autres ministres de Dieu, qui ne devons même pas avoir d'anathèmespour les erreurs, les pèches, ou les crimes d'un cœur vil et corrompu, puisque notre mission dans ce monde est de consoler et d'absoudre; pouvons-nous donc proscrire les nobles sentiments, et blâmer chez les autres ces douces et pures aflèctions, que le Christ nous a inlerdiles à nous ses successeurs, mais (|u'il a permises, qu'il a ordon-

nées même aux autres hommes ? L'amour csi une création de la Divinité, devant laquelle nous devons nous incliner avec respect, et que nous devons adorer, comme tout ce qui est sorti de son immortel creuset. Tout est amour dans l'univers, c'est l'ordre de Dieu. La nature, c'est l'amour; car sans l'amour, le grand architecte du monde eut vu bientôt périr son œuvre. Aime, mon enfant, aime sans crainte et sans regrets, puisque ton amour, encouragé déjà par les proches, sera bientôt sanctionné par réternel. Aime, c'^st la loi commune! Si nous sommes une exception, nous, qui pour instruire l'humanité et nous soumettre fidèlement à ces maximes sévères de la morale que nous prêchons, faisons vœu de chasteté, nous ne devons pas vous imposer notre exemple. Aime, puisque tu es aimée! Aime, puisque cet amour te rend heureuse! Aime, puisque tu es digne du bonheur que tu as rêvé.

Albéric et Pâquerette s'inclinèrent en silence, pendant que le vieux colonel Varroz essuyait une larme qui était tombée sur sa moustache; et le curé, élevant les mains vers le ciel, s'écria :

— Soyez bénis, enfants ! Dieu, qui bientôt recevra vos serments, vous juge à cette heure. Soyez toujours dignes l'un de l'autre;- que la vertu soit votre guide dans ce monde, avec elle vous aborderez sans naufrage au port du bonheur.

En ce moment, on frappa à la porte de la maison de la manière accoutumée, le colonel courut ouvrir, et le capitaine entra. Il était pâle, agité:

— Où est le frère Etienne, demanda-t-il. — '^Dans le Poêle (5), répondit Pâquerette,

il dort.

— Qu'on le réveille à l'instant, cl qu'on lui dise que je suis de retour.

La jeune fille sortit, puis revint bientôt suivie du moine.

— Mon frère, lui dit le capitaine, hâtez-vous de reprendre votre robe, et partez; le jour commence à paraître.

— Vous n'avez plus besoin de moi, demanda le moine.

— Non, mais seulement merci! merci ! vous saurez un jour le service que vous m'avez rendu.

Frère Etienne sortit, et le capitaine, s'adressant à Pâquerette : '

— Sœur, laisse-moi, lui dit-il.

Elle s'éloigna en donnant au curé un sourire de remercîments, et en jetant sur Albéric un regard qu'il lui fut facile d'interpréter.

Dès qu'ils furent seuls, le capitaine leur dit vivement en leur présentant sa main ouverte, dans laquelle brillait la cassolette que son oncle lui avait donnée:

— Vo)'ez-\ous ce bijou? c'est à Jui qu'est attachée la destinée de Pâquerette; c'est lui qui nous dira le secret de sa naissance; c'est lui enfin qui nous mettra sur les traces de ce que nous cherchons depuis si long-temps ; la trahison!

— La trahison! reprit le curé, qu'est-ce que tout cela signifie? qu'a de commun la trahison avec Pâquerette ta cousine?

— Pâquerette n'est pas ma cousine, elle n'est pas la fille de Jacques Prost./

Un cri de surprise sortit de toutes les bouches; et alors le capitaine leur raconta la scène de la prison dans tous ses détails.

— Toujours le masque noir ! s'écria le curé Marquis ; qui donc nous dira la vérité sur cet homme?

— Moi! répondit le capitaine, moi! qui fouillerai, s'il le faut, tous les châteaux du pays les uns après les.autres, jusqu'à ce que je trouve

une trace de la pauvre femme à qui a appartenu ce bijou. Je démasquerai cet infâme, je vous le jure.

Pais , détachant de sa carabine une petite chaîne de fer qui lui servait de bandoulière il s'en fit une sorte de collier , et y suspendant la cassolette, il s'écria :

— Désormais ce bijou brillera sur ma poitrine, jusqu'à ce que du sein de ces diamants jaillisse la lumière qui doit éclairer cette nuit de crimes et d'horreurs, au milieu de laquelle nous sommes perdus.

— Et nous t'aiderons dans cette noble tâche, lui dirent à la fois Marquis et Yarroz, en lui tendant la main.

— Mais le jour commence à paraître, observa le curé; songeons au plus pressé.

— Vous avez raison, répondit le capitaine. 11 alla ouvrir la porte de la rue, fit un signe

particulier, et aussitôt un homme, qui depuis

— no —

longtemps se promenait devant la maison au milieu des passants , empressés de se rendre à la place Louis XI , s'approcha de lui et entra. Alors le capitaine courut chercher Pâquerette, et la désignant ainsi qu'Albéric au nouveau venu, qui n'était autre qu'un des siens :

— Tu vas , lui dit-il, conduire ce cavalier et cette jeune fille chez la mère de Pille-Muguet, mon lieutenant, qui demeure, comme tu dois le savoir, à la descente delà Poyat.

— Oui I capitaine !

— Ensuite tu viendras rejoindre les nôtres sur la place.

— Oui! capitaine!

— Et tu diras à Klinkanno que la nièce du curé est là avec le jeune homme qu'il a vu cette nuit avec moi.

— Oui ! capitaine !

— C'est bien !

Et s'adressant à Pâquerette en lui jetant à la hâte sur les épaules sa cape de camelot :

— Allons , lui dit-il , du courage ! ici tu serais trop prêt des événements , c'est pourquoi je te fais quitter cette maison. Du courage 1

— Hélas! répondit-elle en pleurant, quand le reverrai-je?

— Ce soir, je l'espère.

— Mon Dieu! dit-elle en montrant Albérid, au moment où je le retrouve, faut-il donc que je perde....

— Silence , malheureureuse! lui cria le capitaine.

Puis baissant la voix :

-— Silencedevantcethomme!ajouta-t-il.Pour nous quatre tu seras toujours la fille de mon oncle, mais pour nous quatre seulement. Pour tout autre, n'oublie pas que tu es la nièce du curé de Saint-Lupicin.

Le colonel el le curé la baisèreiU au front; le capitaine l'embrassa à son tour : ils allaient tous trois se dévouer pour son père. Puis ce dernier Ten traîna vers la porte en disant à Albéric :

— Je vous la confie , veillez sur elle.

Albcric ne lui répondit qu'en lui tendant la main, el ils sortirent suivis du montagnard qui devait les conduire.

Dès que le colonel, le curé et le capitaine furent seuls , celui-ci s'écria :

— Mon père, à bas celte robe noire, qui n'est pas de circonstance , et qu'elle fasse place à la robe rouge! L'heure va bientôt sonner.

En disant ces mots il prit vivement ses armes, aux quelles il eût soin de donner un coupd'œil, pour s'assurer qu'elles étaient bien en étal. Et pendant que le colonel suivait son

exemple, le curé alla dans la pièce voisine revêtir son nouveau costume.

A cette époque, la place Louis XI nétait qu'une immense cour, entourée de grands bâtiments de forme régulière qui composaient la vaste abbaye de Saint Claude. L'uniformité de l'architecture , et Ton peut donner ce nom à des habitations d'assez riche apparence du reste, quoique fort simples de construction, n'était rompue que par la façade de la cathédrale, dont l'entrée principale donnait sur celte cour; ce qui permettait à Messieurs les moines de se rendre aux offices sans trop se déranger; et encore pouvaient-ilsaller à l'église par de longs corridors qui régnaient tout au tour du couvent , et faisaient communiquer entre eux les différents corps de logis.

L'entrée sur la grande rue de la ville était fermée par une porte, confiée à la garde d'un, frère portier, qui ne devait ouvrir qu'à bon es-

cient. De l'aulre côté une seconde issue avait été prali;;|uée , cl par conséquent une seconde porte était devenue nécessaire. Mais c'était pluune sortie qu'une entrée. Et de cette façon la circulation était facile, point fort important pour c\e pauvres anacÂorêtes , qui f à certaines époques de l'année, voyaient dans leur humble reiraile des milliers de malheureux , qui leur apportaient non pas la part légitime qu'en bonne justice le travail doit à la propriété, mais tout ce que le travail pouvait faire suer à la propriété.

Depuis l'entrée des Suédois dans Saint- Claude , les règlements du monastère avaient été singulièrement foulés aux pieds. Sans parler du pillage auxquels avaient été livrés les trésors enfermés dans ce nouveau temple de Salomon , les portes brisées attestaient suffisamment du changement de maîtres.

C'était dans ce couvent que s'étaient insta-

lés les chefs des Suédois; aussi était-ce la place Louis XI qui avait été choisie pour l'exécution de Jacques Prost. La veille cette résolution était déjà connue ; dès le matin la ville s'était levée de bonne heure comme pour un jour de fête, et tous les habitants, quoique mus de sentiments bien opposés, s'étaient rendus en foule sur les lieux.

Cette place Louis XI fut ainsi nommée, à l'occasion d'un séjour que le roi de France Louis, onzième du nom, Ht dans cette ville, lorsque encore Dauphin , il fuyait la colère de Charles YII, et allait demander un asyle au duc de Bourgogne. Relégué dans son gouvernement du Dauphiné à la suite d'une de ces conspirations dont le but était de le porter plus promptement au trône, Louis, apprenant que le roi son père avait résolu de le faire arrêter et venait d'envoyer contre lui une armée commandée par Antoine de Chabannes, comte de

Dammarlin, et sentant bien qu'il ne pouvait pas résister à un ennemi aussi puissant, se décida , dit la chronique Martinienne, à chercher son salut dans la fuite. Il gagna promptement les États de Bourgogne, et ne s'arrêta qu'à Saint-Claude, petite ville de la Franche-Comté.

Il paraît que le séjour que fit le futur monarque au milieu d'eux, ne fut pas perdu pour . Messieurs les moines, et qu'ils furent assez contents des offrandes que leur dévot visiteur déposa sur la châsse de Saint-Claude , puisque plus tard, lorsqu'il fut sur le trône, ils donnèrent son nom à la principale place de leur ville.

De là le Dauphin de France se rendit à Bruxelles, où il fut reçu avec tous les honneurs dûs à son rang , par la duchesse Isabelle et madame de Charolais, femme et bellefillcdc Philippe-le-bon, qui plus tard lui donna pour résidence le château de Gohappe, ma-

noir fort ancien , situé sur la rivière de Dyle entre Nivelle et Gemblours, à six lieues de Bruxelles et sept de Louvain ; et dans lequel il charma ses loisirs , avec l'aide de quelques amis, toujours au dire de la chronique Martinienne, pourla com]^os\l\on des Cent nouvelles 7îoiivelles, Gonies imités des fabliaux du moyen âge, lesquels semblent à leur tour avoir été imitées des contes indiens des temps passés.

Or, n'est-ce pas là un rapprochement des plus curieux : Louis XI ! le dévot Louis XI ! agenouillé devant la châsse de Saint-Claude, et ayant déjà peut-être dans la poche de sa cape les plans de plusieurs de ces contes es* sentiellement grivois et libertins . qui , plus tard, devaient être recueillis et publiés par Antoine de La Sale, auteur an Petit Jehan de Saintré et des Quinze Joyes du Mariage ! Ceci complète le caractère du fils de Charles VU;

c'esl bien là le type le plus parfait de l'hypocrisie.

Sur celle place Louis XI, dont le baplôme esl'maintenant connu , une heure avant l'exécution (le Jacques Prost, la foule, bruyante et nombreuse, s'agitait en tout sens , manifestant ses impressions de mille manières différentes, suivant ses idées, ses opinions ou ses caprices.

Des chaises^ des bancs avaient été apportés là en grand nombre, dans le but de prêter aide et secours à la taille de ceux qui craignaient de ne pas assez bien voir; et de là, comme toujours, force discussions et force querelles.

Dans un angle de la place, une vieille femme s'approcha d'un banc, sur lequel se pressaient déjà six personnes.

— Marie^Jeanne, dit-elle à une commère, donnez-moi donc une place à côté de vous?

— Ehl vous voyez bien, répondit Tautre, que nous sommes déjà six sur ce banc,

— Quand il y a de la place pour six...

— 11 y en a pour sept, n'est-ce pas? Oh ! la vieille sorcière! elle a trouvé cela toute seule.

De bruyants éclats de rire accueillirent ces paroles.

— Hé! Pierrette, continua Marie-Jeanne, ètes-vous allée au sabbat, cette nuit? La Paget a-t-elle été reçue? hein? Regardez, ajoutât-elle en la désignant du doigt^ voyez, son ne^ comme il est rouge I Vous vous êtes trop approchée du feu. Si la Paget a fait comme vous, elle ne doit pas être belle à cette heure.

— Demande-le à ton amant, s'écria la sorcière que ces paroles avaient exaspérée, il le sait mieux que moi.

— Bien ! bien ! cria-t-on de toutes parts ; bien répondu la vieille !

•— Tu mens, hurla Marie-Jeanne, tu mens-,

et sî je ne me retenais je t'arracherais les yeux.

— Toi! je me moque autant de tes griffes que des défenses de sanglier qui ornent la mâchoire de Lespinassou, le Fâcheux, ton tendre amant, avec qui tu vas quelquefois te promener à onze heures du soir dans les roches de Coyrière.

— Tu mens, vieux balai rôti, tu mens.

— Je t'y ai vue, il y a quatre jours.

— Ne me retenez pas, s'écria Marie-Jeanne en se déballant entre les mains de deux hommes qui l'avaient arrêtée au moment où elle avait voulu s'élancer sur la vieille; ne me retenez pas, il faut que je l'étrangle.

En ce moment un homme d'une haute stature et d'une laideur hideuse parut au milieu du groupe que cette querelle avait formé :

— Lespinassou ! Lespinassou ! murmurat-on de toutes parts ; et un cercle se forma autour de lui.

— J'ai entendu prononcer mon nom, dit-il d'une voix de stentor.

— La voilà, lui cria Marie-Jeanne en désignant la sorcière.

Il allait se jeter sur elle; mais aussitôt une double haie d'hommes, vêtus du costume des paysans de ia montagne, s'éleva comme par enchantement'entre lui et la vieille. Lespinassou les considéra un instant en silence; puis, comme la foule ameutée en cet endroit, s'était un peu dispersée, il jugea prudent de suivre son exemple et s'éloigna.

— Merci, dit la sorcière en tendant la main à l'un de ses libérateurs, merci Klinkanno ! sans vous, c'en était fait de la vieille Pierrette.

— Allez, la mère, allez, rentrez chez vous, ne restez pas ici, c'est dangereux; quant à Marie-Jeanne, elle fera bien de quitter le pays

avec son Fâcheux j car si son père, qui est un des nôtres, savait çà, il la tuerait.

— C'est elle qui l'a voulu, répondit la vieille en s'cloignant. Merci ! merci !

Quant à ceux qui l'avaient défendue si à propos, ils se séparèrent.

En ce moment l'horloge de la cathédrale sonna neuf heures; un roulement de tambours se fit entendre à l'autre extrémité de la place, et la foule ondala un instant, repoussée par l'arrivée du cortège.

lE MASOUE NOIR.

L'une des façades de ce vaste bâtiment carré qui formait le couvent de Saint-Claude, quoique construite sur le même modèle que les autres, avait pourtant avec elles une légère différence : la porte principale en était plus large, plus élevée; on y arrivait par trois marches, et elle était dominée par un balcon, qui permettait de voir d'un seul coup-d'œil tout ce qui se passait sur la place.

C'est par celte porte que le cortège qui devait protéger l'exécution de Jacques Prost fit son entrée.

Une compagnie de soldats suédois, la rapière à la main et le mousquet sur l'épaule, vint se ranger autour du bûcher, qui avait été élevé au milieu de la place , afin d'élargir le cercle qui l'entourait et de tenir les curieux plus éloignés. Ces soldats formèrent de chaque coté une double haie, qui se prolongeait jusqu'à la grande porte, et laissait ainsi une grande place vide, que devait parcourir le condamné.

Pendant cette opération, qui avait duré un certain tempS; car la foule était très compacte, et bien que les soldats ne se gênassent guère pour la refouler rudement , elle leur opposait partout une muraille qu'il eût été impossible de renverser, et qu'il fallait se contenter de reculer lentement. Donc, pendant cette opéralion, qui avait imprimé à la foule un mouvement

rétrogacle, il s'en était opéré un autre en sens contraire; et cela, sans que ceux qu'on avait chargés de cette sorte de police s'en fussent aperçus. Des hommes, revêtus pour la plupart de costumes de paysans, et qui, depuis le malin, s'étaient constamment tenus éloignés du bûcher, loin de suivre le flot qui devait les entraîner encore plus loin, avaient cherché à conserver leur position, et, laissant passer à leurs côtés tous ceux qui fuyaient les coups, dont les , Suédois n'étaient pas avares, ils étaient parvenus, avec une rare adresse, et sans aucun désordre, à ne pas bouger de place. De sorte que lorsque le cercle fut formé et que les soldats eurent pris leurs rangs, ils se trouvèrent euxmêmes, sans s'en douter, entourés d'un double cercle de paysans, dont la contenance n'avait rien d'hostile, il est vrai, mais auxquels personne ne fit attention, si ce n'est peut-être les habitants de la ville, qui les devi na rt ,

talent rangés pour leur faire place. Quant aux Suédois, ils étaient trop fiers, trop enivrés de leur dernier succès, pour soupçonner seulement une tentative qu'ils eussent taxée de folie.

Tout était prêt. Deux hommes , armés de torches allumées, se tenaient de chaque coté du bûcher, prêts à Tcmbrâser au premier signal.

Le sire de Guébriant parut enfin sur le balcon, fit un geste, auquel il fut répondu par un roulement de tambours, et un peloton de soldats parut sur la porte, annonçant ainsi que l'heure fatale était sonnée.

Mais déjà l'attention du public suivait une autre direction. Ce cortège, si impatiemment attendu, venait de paraître, et la foule regardait ailleurs; elle semblait avoir oublié et Jacques Prost et son supplice.

Oh! c'est qu'un nouveau personnage venait

de paraître au balcon, à côté du sire de Guébriant; c'est que ce personnage portait un immense manteau noir qui lui enveloppait tout le corps et avait le visage couvert d'un masque noir ; c'est que dans la foule, ces mots : Le masque noir! le masque noiri avaient circulé avec la rapidité de l'éclair, semblables à ce bruit sourd et lointain du tonnerre qui annonce l'orage.

Cependant le cortège avançait toujours, et la distance qu'il avait à parcourir n'était pas assez grande pour qu'il put y avoir un long intervalle entre l'apparition du condamné et son arrivée au bûcher fatal. La curiosité fut bien contrainte de revenir à son point de départ et d'abandonner un instant le masque noir, pour se porter sur les apprêts du supplice.

Jacques Prost marchait entre deux pelotons de soldats, accompagné de frère Etienne, le même qui avait procuré au capitaine les

moyens de pénétrer dans sa prison, et qui, dans CCI instant suprême, avait plutôt l'air de l'encourager et de lui donner de l'espoir, que de lui prodiguer les secours de la religion.

Jacques Prost avait la tôte nue et les mains liées derrière le dos. Il s'avançait fièrement; son regard ferme et tranquille se promenait sur la foule qui l'entourait avec celte assurance de l'innocence méconnue. Sans doute, il avait pleine et entière confiance en son neveu; mieux que personne il connaissait le capitaine, mieux que personne il savait ce dont il était capable; et peut-être un espoir s'était-il glissé dans son cœur. Mais ce n'était pas là le fond de sa pensée. Quelque bravoure, quelque intrépidité, quelque audace qu'eût le capitaine, il pouvait échouer; tous ses efforts pouvaient devenir inutiles et ne pas arrêter le cours de la justice suédoise. Aussi Jacques Prost s'élait-il bien promis de montrer à ses bourreaux comment un

Franc-Comtois sait mourir; aussi marchait-il la tête haute, le sourire du mépris sur les lèvres, et dominant son entourage de ce regard calme de l'homme qui sent sa force.

Enfin, l'instant décisif approchait; on était arrivé au pied de Téchafaud; les soldats nouveaux venus étaient allés se poster à quelque distance, afin de ne pas être incommodés par la chaleur de ce brasier qui bientôt allait consumer la victime.

Jacques Prost embrassa son confesseur; puis, après avoir jeté sur le balcon un regard dédaigneux, il monta d'un pas ferme sur le bûcher.

Un des soldats qu'on avait choisis pour faire l'ofiice de bourreaux, donna sa torche à son camarade, et montant derrière le condamné, il l'attacha au poteau avec les chai nés qui y avaient été scellées d'avance. Après cette opé-

ration il seliûladc redescendre, et reprenant sa torche H attendit.

Le sire de Guébriant fil un nouveau signe; et déjà les deux bourreaux d'emprunt s'apprêtaient à mettre le feu au bûcher, lorsqu'un sifflement terrible se fit entendre; quatre ou cinq soldats, de ceux qui formaient la haie, furent renversés, et celte brèche livra passage à trois hommes qui furent bientôt suivis d'une vingtaine d'autres. Ces trois hommes laissèrent tombera terre leurs manteaux; le plus jeune se précipita sur les torches, qu'il jeta au loin, pendant que les deux autres s'élançaient sur le bûcher et s'empressaient de dénouer les chaines qui enlaçaient les membres de Jacques Prost, et de couper les cordes qui lui liaient les mains. C'était le capitaine Prost, le colonel Varroz, et Iç cure Marquis en robe ROUGE. Puis par un mouvement spontané et parfaitement entendu, au moment où la robe

rouge parut, chaque soldat Suédois vit à ses côtés un montagnard, le poignard à la main, prêt à frapper au moindre geste.

— Feu I Feuî dirent plusieurs voix dans les rangs des Suédois.

— • Que personne ne bouge, s'écria le capitaine d'une voix forte : et qu'on me livre pasage.

Chaque soldat, surveillé deprès par un montagnard qui lui tenait le poignard sur la gorge ne savait trop quel parti prendre.

— Par ma mère, s'écria le sire de Guébriant quelque peu déconcerté; c'est par trop d'audace !

— Si tes mesures étaient bien prises, lui répondit le capitaine, tu vois que les miennes ne l'étaient pas moins.

— Soldats, faites votre devoir, reprit Guébriant, obéissez !

— Qu'on me livre passage, cria encore le capitaine..

Il y eut un instant d'hésitation parmi les chefs et parmi les soldats.

L'aspect de la place Louis XI était alors bien différent de celui qu'il présentait un instant auparavant. Toute celte foule qui pourtant semblait clouée là par l'attrait d'un spectacle nouveau et palpitant d'intérêt, s'était pour ainsi dire évaporée, tant sa fuite avait été prompte. Ce sifflement dont le capitaine Prost avait Ihabitude de se servir pour donner le signal aux hommes de sa bande, et la vue de la robe rouge du cure Marquis avaient produit là le même effet que ces vents du nord qui passent quelque fois dans nos climats au commencement du printemps , et frappent de leur souffle glacé les fleurs qui commencent à blanchir .'a cime des arbres, les tuent, et les emportant dans leur tourbillon, ne laissent après

eux que des branches sèches et languissantes, qui s'agitent vainement sur leur tronc, auquel elles demandent une nouvelle sève qu'il ne peut plus leur donner.

C'est qu'à cette robe rouge était attachée une influence surnaturelle, dont la superstition avait encore augmenté la puissance. Le curé Marquis, qui était le pasteur de la paroisse de Saint-Lupicin, petit village situé sur une hauteur à peu de distance de Saint-Claude, n'était pas seulement. un homme d'église, dont le caractère sacré devait inspirer le respect et la confiance. Vingt /ois les populations l'avaient vu marcher à leur tête, combattre au premier rang, et courir droit à l'ennemi au milieu des balles, sans jamais en être atteint; vingt fois on l'avait rencontré dans la campagne, allant au fond des bois chercher de malheureuses familles de paysans, que'la guerre

avait chassées de leurs villages incendiés, ^t leur porter, au milieu des plus grands dangers, des secours de vivres et d'argent, ou bien leur dire la messe à Tabri d'un sapin, en se servant pour ce saint sacrifice d'un tronc d'arbre pour autel, d'un goblet d'étainou de bois pour calice, et remplaçant le vin^par du genièvre et l'hostie par un morceau de pain noir. Mais dans toutes ces expéditions, pendant lesquelles le courage héroïque de cet homme ne s'était jamais laissé abattre, pendant lesquelles il n'avait jamais reculé devant aucun danger, devant aucune fatigue-, on l'avait toujour vu, revêtu de sa robe rouge, ayant une massue de fer pendue au côté et deux énormes pistolets dans sa ceinture. Seulement, lorsque le prctre-soldat quittait la seconde moitié de son rôle pour s'en tenir à la première, il déposait ses armes aux pieds de son autel improvisé; voulant ainsi prouver que, s'il faisait la guerre, c'est qu il

y était contraint, mais qu'il avait horreur des discordes.

Qu'on juge dès lors de l'influence que cet homme devait avoir sur les populations, avec ce noble caractère, cet excès d'héroïsme, et cet^ éternel dévouement.

Quant à la robe rouge, mille et mille versions avaient couru à ce sujet. On cherchait à s'expliquer pourquoi cet homme, qui dans les temps ordinaires portail le costume grave et sévère du prêtre, se couvrait d'une robe rouge dans les moments difficiles et dangereux. Mais quelqu'efforts qu'op eut faits pour deviner cette énigme, le véritable but de la robe rouge était resté un mystère. On savait seulement que c'était un signal d'alarmes; on savait que son apparition était presque toujours suivie d'une lutte, ou que du moins un danger était imminent. Aussi, faute de raisons concluan-

les, la supcrslilion s'en était mêlée et lui avait donné une vertu surnaturelle.

— Sa robe rouge, disait-on , le rend invulnérable. La lame d'un sabre s*ébrèclie sur son tissu impénétrable, et la balle d'un mousquet va se perdre dans ses plis merveilleux.

Qu'on juge dès lors de Teffcl qu'elle devait produire! A sa vue, tous ceux que leur sexe ou leur âge tenaient éloignés des rencontres sanglantes, s'empressaient de fuir. Voilà pourquoi , lorsqu'il parut sur le bûcher dans ce costume de détresse, les vieillards, les enfants et les femmes disparurent dans un instant; voilà pourquoi il ne resta sur la place que les Suédois, les montagnards de la bande du capitaine Prost, et les hommes de la ville ou des campagnes, dont le secours pouvait être de quelque utilité, et qui demeuraient là les uns par dévoûment ou par haine des Suédois, les

autres parce qu'ils n'eussent pas osé désobéir à la robe rouge.

De leur côté les Suédois étaient loin d'être rassurés. Ce n'était pas la première fois qu'ils entendaient le sifflement du capitaine Prost , et qu'ils voyaient la robe rouge du curé Marquis.Tant qu'ils n'avaient affaire qu'aux milices ordinaires qu'on recrutait dans les villes et les villages, ils se sentaient à l'aise, car ces corps, bien qu'animés d'un bon esprit, avaient peu l'habitude des combats. Mais quand les soldats de la France et de la Suède se trouvaient face à face avec cette bande de partisans terribles , qui avaient pour signal un coup de sifflet, pour cri de guerre ce mot de la Youivro : La Cuzon! et pour drapeau la robe rouge-, oh ! alors leur conliance n'était plus la même , et bien souvent on les avait vus fuir sans songer ni à attaquer ni à se défendre.

Ce qui se passait alors sur la place T.ouis XI n'élail donc pas de nature à beaucoup raffermir leur courage. Sans parler des réflexions précédentes qui devaient nécessairement leur bourdonner dans le cerveau , Taudace d'une telle entreprise, la précision , la vigueur de ce coup de main , étaient bien faites pour augmenter encore leur terreur.

C'est qu'en effet c'était quelque chose de vraiment beau, de grandiose, d'héroïque, qilé de voir sur ce bûcher ces trois hommes, se dévouant pour en sauver un autre, le tenant au milieu d'oux comme pour lui faire un rempart de 1 eurs corps , et prêts à mourir avec lui ou pour lui. Qu'il était beau ce vieillard à la taille er culéenne , relevant fièrement sa vaste tête, la main gauche appuyée sur l'épaule du condamné, et levant de l'autre une hache d'uri oids énorme, qu'il maniait comme une plume, a raissant vouloir dire à ceux qui l'cntouraienl :

— ^99 — — Vous le voyez , je suis toujours jeune , je suis toujours le colonel Varroz.

Et de l'autre côté, le curé Marquis, une main levée vers le ciel , et prenant de l'autre celle de son ami qu'il venait sauver ; 'comme son visage était inspiré I comme il paraissait sentir sa force et sa puissance! Et devant eux le capitaine Prost, son épée à la main, dominant de son regard d'aigle tous les mouvements de son entourage ; les lèvres crispées, le visage en feu ; quelle certitude de succès, quel air triomphant répandu sur ses traits ! Et autour d'eux tous ces montagnards, qui par un mouvemeiiV spontané avaient tiré leurs poignards , et l'appuyaient sur la gorge de chaque soldat Suédois , serré de trop près pour pouvoir faire usage de sa longue rapière et de sbh mousquet; comme tous ces hommes paraissaient résolus, décidés! cOmnie ils étaient attentifs!

avec quelle avidité leurs regards se lixaient sur leur capitaine?

C'était un spectacle à la fois imposant et terrible. D'un coté, l'inlluence d'une audace inouïe, et de l'autre cet admirable accord. Il y avait là de quoi intimider les plus braves.

Le sire de Guébriant, un des principaux acteurs de cette scène, n'avait peut-être pas été subjugué, comme il l'eût été, sans doute, si ces événements l'eussent touché de moins près. Mais, embrassant d'un coup-d'œil tout ce qui se passait devant lui, il avait bientôt compris le danger de la position, et son hésitation n'avait rien d'extraordinaire. Tous les soldats présents étaient, pour ainsi dire, à la merci des montagnards. En cas de collision , quelques-uns pourraient peut-être échapper; mais Tennemi était sans contredit le plus fort. Aux deux extrémités de la place, les deux postes, qu'il y

avait laissés, avaient été, comme au centre, enveloppés par les montagnards , qui les tenaient en respect. Que faire dans une telle extrémité? 11 n'osait pas prendre un parti.

Tout cela, du reste, fut rapide comme la pensée. L'hésitation du sire de Guébriant ne dura pas une minute. Le capitaine Prost ne lui en donna pas le temps.

— Encore une fois , s'écria-t-il , qu'on me livre passage.

Et comme personne ne bougeait, il ajouta, en s'adressant au général suédois :

— Ordonne donc à tes hommes de jeter leurs armes. Il ne leur sera fait aucun mal, je te le jure. Je ne veux aujourd'hui que la vie de mon oncle. Mais je jure aussi que si tu refuses, je donne mon signal, et pas un des tiens n'échappera.

En disant ces mots, il descendit le bûcher; et déjà le curé et le colonel, donnant le bras

à Jacques Prost, se disposaient à le suivre. Le sire de Guébriant, jugeant la résistance impossible, et ne voulant pas, pour un seul homme, sacrifier tant de monde, allait peut-être céder à la nécessité. Tout enfin semblait devoir se passer sans effusion de sang; lorsque tout-à-coup le masque noir, qui avait trop de raisons de ne pas être content de la tournure que prenaient les choses, tira de dessous son manteau un pistolet, fit feu, et la balle alla frapper Jacqueî> Prost en pleine poitrine.

Le capitaine se retourna, et voyant son oncle tomber entre les mains du curé :

— Misérable! s'écria-t-il. A moi! La Cuzon! La Cuzon!

Et faisant retentir son sifflement, il se précipita en avant, renversa quelques soldats, qui voulaient lui barrer le passage, et s'élafiça dans le couvent, suivi de quatre hommes de sa bande, qui, dans do pareils momenls, avaient oN

dre de ne le quitter jamais et de lui servir d'escorte.

Le coup de pistolet du masque noir et le sifflement du capitaine étaient partis presque èh même temps. Aussi, au moment même où Jacques Prost tomba, plus d'un Suédois fut renversé à son tour avec six pouces de fer dans le cœur. La mêlée fut générale.

Il ne s'agissait plus ici d'une rencontre ordinaire; c'était un combat corps à corps, dans lequel l'agilité , l'adresse , la force devaient avoir l'avantage; et pour cela les montagnards n'avaient pas leurs pareils. Et puis la confiance avait endormi le général suédois. Il n'eût jamais pu prévoir une semblable catastrophe. Aussi avait-il négligé de prendre de grandes précautions. Un petit nombre d'hommes lui avait paru suffisant pour contenir celte foule, à laquelle il ne prêtait pas d'autre intention qu'une simple curiosité. Ce n'est qu'au mo-

ment môme de l'exécution qu'il avait paru inquiet et que des ordres avaient été expédiés promptement, sans doute pour demander des renforts; mais les renforts n'arrivaient pas.

Les montagnards, au contraire, étaient là au grand complet; et leur nombre avait encore été augmenté des bourgeois et des paysans qui étaient restés sur la place, et qui, au moment du branle-bas général, s'étaient empressés d'y prendre part. De sorte que le parti de la montagne avait pour lui le nombre, la force et une mort à venger.

Les Suédois pourtant, il faut leur rendre cette justice, n'étaient pas hommes à se laisser égorger sans se défendre. Si d'abord ils avaient été quelque peu interdits de se trouver ainsi serrés de près par leurs redoutables ennemis qui semblaient sortir de dessous terre; lorsque l'action commença et devint sanglante, ils comprirent bien vile qu'ils n'avaient pas

deux partis à prendre. A la façon dont les montagnards s'y prenaient d'habitude , ils savaient trop bien qu'avec eux il n'y avait pas de moyenterme : Vaincre ou mourir ! ils n'avaient pas d'autre choix. Mais que pouvaient-ils? L'intervalle qui s'était écoulé depuis l'apparition de la robe rouge jusqu'au coup de pistolet avait été trop court , pour qu'ils aient eu le temps de se remettre de leur surprise; et puis, inférieurs en nombre, en force et en position, pouvaient-ils résister.

Ce qui se passa alors sur la place Louis XI fut affreux, horrible. Au moment de l'attaque, une douzaine de montagnards s'étaient rangés autour du curé Marquis, qui soutenait toujours le cadavre de Jacques Prost; et le colonel Varroz, s'élançant du bûcher, s'était précipité au plus fort de la mêlée, laissant tomber sa hache autour de lui avec une rapidité effrayante sur tout ce qui portait l'uniforme suédois, et abat-

lanl de chaque coup un ennemi à ses pieds. On n'entendait partout que le bruit des armes qui se heurtaient ou se brisaient dans de terribles efforts; glas funèbre qui n'était dominé que par les cris de douleur et les imprécations des Suédois, et par les signaux de détresse de leurs adversaires , signaux qui aussitôt amenaient autour de ceux qui couraient un danger quatre ou cinq montagnards, dont les poignards ne laissaient pas longtemps la lutte incertaine. Depuis un quart d'heure on se battait partout avec un acharnement qui tenait de la rage, surtout de la part des Suédois, qui pour la plupart blessés , sanglants et enfermés là sans moyens d'évasion, car les deux issues de la place étaient soigneusement gardées, luttaient en désespérés contre une mort presque certaine. Ce qui restait de ces malheureux se. traînait péniblement vers les portes de l'église, les uns demandant grâce, les autres rassem-

blant le peu de forces qu'il leur restait, afin de mourir dignement. Quant aux montagnards, ils étaient tous debout, tous, sans exception; et si quelques-uns avaient senti l'épée d'un Suédois leur entamer la peau, du moins ce n'étaient que des blessures légères, à peine dignes d'attention.

En ce moment le capitaine Prost reparut sur le seuil de la porte par laquelle il était entré dans le couvent; il lâcha son coup de sifflet, qui aussitôt réunit toute sa bande autour de lui, et, allant droit au curé Marquis :

— Rien! lui dit-il, rien! nous n'avons rien trouvé. En fuyant, ils avaient fermé toutes les portes; et pendant le temps que nous avons mis à les briser les unes après les autres, ils ont pu nous échapper. Mais n'importe! tu seras vengé, mon oncle! tu seras vengé.

Puis, jetant sur la place un coup-d'œil rapide, pour juger de ce qui s'était passé pen-

liant son absence, il ajouta, en s'adrcssant à ses hommes :

— Bien, enfants 1 bien! je suis content de vous.

Mais alors ses oreilles furent frappées d'un bruit sourd et lointain, au milieu duquel il lui sembla distinguer quelques cris. Ce bruit se rapprocha peu à peu, puis devint plus distinct; et bientôt il éclata fort et bruyant dans la grande rue qui conduisait à la place.

— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

— Les Gris! les Suédois! cria un des hommes qui gardaient l'entrée de ce côté, et qui aussitôt vinrent se replier sur lui.

— Les Suédois! s'écria le capitaine. Allons, enfants! en bataille. Armez vos carabines, et attention! Si l'ennemi est nombreux, quittons la place et laissons-le s'engager dans les rues de la ville; là il est à nous. Mais si nous sommes en force, en avant; et pas de quartier.

N'oubliez pas mes signaux : un coup de sifïlet et LaCîizon pour Tatlaque; un coup de sifflet seulement pour la retraite. Attention!

Aussitôt tous ces hommes se rangèrent sur trois lignes, ayant derrière eux le curé Marquis, (|ui veillait toujours sur le cadavre de Jacques, cl devant eux le colonel Yarroz et le capitaine^

— Les voilà! s'écria celui-ci 5 ne nous pressons pas, et tâchons de viser juste.

II se baissa, ainsi que le colonel, et Gris et Suédois furent reçus par une décharge épouvantable, qui fit bien des jours dans leurs rangs.

Pendant que les montagnards rechargeaient leurs armes et que l'ennemi ripostait faiblement, embarrassé qu'il était déjà par ses blessés et ses morts, le Capitaine restait immobile, attendant que le nuage de fumée, produit par le feu de sa bande, se fut dissipé, et voulant voir la force de l'ennemi avant de prendre un

parti. Mais le nuage avait à peine disparu, qu'on l'entondit pousser comme un rugissement sauvage et qu'on le vil s'élancer en avant, laissant ses hommes à leur place et paraissant oublier (le leur donner le signal convenu.

C'est qu'il venait d'apercevoir une tète hideuse se balançant sur un vaste corps; c'est que Lesj)inassou élait devant lui, seul, précédant de dix pas au moins ceux qui le suivaient.

A cette attaque inattendue, Montagnards, Gris et Suédois avaient fait un mouvement pour se porter au secours de leurs chefs; mais dominés, sans doute, par la même pensée, Ms étaient demeurés immobiles, et, comme de paisibles spectateurs, ils attendaient en silence le résultat de ce combat singulier, tout en observant cependant et prêts à intervenir en cas de besoin.

La réputation de ces deux hommes, leui haine bien connue, les menaces cpi'ils s'étaient

faites souvent, et peut-être aussi un certain sentiment de curiosité, dont le fond était de savoir lequel des deux serait le vainqueur ; tout enfin dans cette rencontre devait exercer une sorte d'influence magnétique sur ceux qui en étaient témoins et les contraindre à attendre.

Lespinassou avait pour toute arme une énorme massue de fer, dont l'atteinte était toujours mortelle, et un poignard suspendu à sa ceinture par une petite chaîne d'acier. Quant au capitaine Prost, il n'avait que son épée. Pendant son excursion dans le couvent, il avait remis ses pistvilets à un de ses hommes, après les avoir déchargés tous deux contre les verroux d'une porte qu'il voulait enfoncer, et il avait brisé son poignard en forçant une serrure. Depuis, il n'avait eu ni le temps, ni la pensée de reprendre les uns et de remplacer l'autre.

Quand Lcspinassoii le vit venir à lui, il leva sa massue et le reçut par un coup terrible, qui l'eût infailliblement étendu raide mort, si, par un mouvement rapide, il ne l'eût évité. Il riposta aussitôt par un violent coup d'épée, qui peut-être eût mis fin à la lutte, si le Gris, qui était doué d'une force prodigieuse, n'eût relevé à temps sa massue et n'eût paré le coup. Mais cette parade fut fatale au capitaine ; son épée trop faible vola en éclats.

Un cri universel retentit alors. Du côté des Suédois c'était un cri de triomphe; du côté des Montagnards un cri de terreur. Mais celle sorte d'alarme fut plus rapide que l'éclair, et le colonel Yarroz, qui avait déjà fait quelques pas en avant pour voler au secours de son élève, dût rester immobile.

Sans attendre que son ennemi ait eu lelemps de relever son arme le capitaine jetant au loin le tronçon de son épée, s'élança sur lui, et le

saisissant à bras le coips, le secôua rudement, cherchant à le renverser. De son côté Lespinassou laissa tomber sa massue qui dès-lors lui devenait inutile ; il sentait bien que désormais il ne devait attendre d'autre secours que de sa force musculaire; il sentait bien que cette étreinte ne pouvait cesser que par la mort de Tun d'eux.

Mais si le Fâcheux était grand et gros, le Cuanais,quoique plus petitjétaitlbrtet robuste. Ses bras se tordaient sur les côtes de son ennemi, cherchant à les lui écraser, ou à soulever cette lourde masse, pour la renverser ensuite; tandis que le colosse appesantissait en vain ses larges mains sur les épaules du montagnard; elles n'arrivaient pas assez puissantes à la hauteur de la poitrine.

Il y eut comme un instant de repos, pendant lequel ces deux hommes demeurèrent presque immobiles; l'un, réunissant tous ses efforts

vers un seul but, l'autre cherchant à conserver son équilibre.

Alors Lespinassou eut unepensée qui pouvait peut-être lui donner la victoire. Trop grand pour pouvoir atteindre les reins du capitaine," et les presser dans ses bras nerveux jusqu'à ce qu'il lui eut brisé la poitrine; il songea à l'étouifer en lui serrant le col dans ses mains. Le capitaine, qui le devina, enfonça aussitôt sa tête dans ses épaules, opposant ainsi un rempart aux tentatives de son ennemi. Mais le danger était grand ; si le Gris le tenait une fois à la gorge, c'en était fait, il fallait succomber ; aussi il tenta un effort désespéré pour en finir d'un seul coup. Se saisissant les bras avec les mains, derrière le dos de Lespinassou, afin de leur donnner plus de force , il réussit à soulever le colosse, qui l'aidait sans s'en douter en s'appuyant sur ses épaules; et après un

— 2lo —

instant d'oscillation, il le renversa, et tomba aveclui.

Dès-lors le combat changea de face. !Ieureusement pour le capitaine, la masse lapins lourde a\ait emporté la plus légère, de sorte qu'il se trouvait sur son ennemi; mais malgré cet avantage, si Lespinassou eut poursuivi sa première pensée, son adversaire était perdu. Au lieu de le saisir à la gorge et de l'étrangler, il ne songea qu'à son poignard et le tira rapidement. Le capitaine, qui conservait tout son sang-froid, comprit aussitôt tout ce qu'il avait à faire. Saisissant vivement avec les deux mains celle du Fâcheux qui tenait le poignard, il se mit presque sur le côté afin de rendre l'autre bras inutile, et, sans chercher à lui enlever son arme, il tenta de le poigarder dans cette position avec ses propres mains. Lespinassou qui le devina, voulut à son tour se dégager et le mettre spus lui, mais celui-ci avait pris toutes ses

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