Le Dict. des jardiniers
Nous avons, il y a quelques années, signalé l'existence en Savoie, vers la fin du quinzième siècle^ de maistres et de joueurs dejarces. Nous avons indique divers titres de pièces, pouvant être des farces, représentées dans nos contrées au commencement du siècle suivant (1). Aujourd'hui nous sommes plus heureux ; c'est une pièce presque tout entière (2) que nous avons retrouvée, ou plutôt, qui nous a été communiquée par notre savant compatriote, M. le comte Amédée de Fo-
(1) Le Théâtre en Savoie, iii-S" de 304 pp. Paris, Champion, 1887 ; et dans Mémoires de la Société savoisienne d'histoire et d'archéologie, t, xxx£.
(2) Il nous a semblé qu'il manquait environ quarante vers à chacune des deuxième et troisième piiges du manuscrit, et dix à vingt à la dernière. Ces pages ont été lacérées.
Le manuscrit est certainement celui, ou l'un de ceux, sur lesquels la piAce a été étudiée et jouée. L'écriture, trop rapide^ en est assez mauvaise, et quelques mots sont illisibles.
ras (1). L'auteur dont, plus loin, nous rechercherons le nom, l'a qualifiée de farce morale. C'est dire qu'elle n'est pas un de ces thèmes facétieux sur lesquels les auteurs populaires brodaient à l'envi des plaisanteries grossières et licencieuses, aux applaudissements du vulgaire et, souvent même, d'un auditoire choisi (2). Cette « farce » est en réalité un épithalame, composé, de 1527 à 1530, à l'occasion des noces d'un gentilhomme
(1) Le savant auteur de Y Armoriai et Nobiliaire de Savoie, etc., grand maréchal du Palais de Mgr le Prince de Bulgarie. Nous sommes heureux de le remercier ici de sa courtoisie, de son obligeance inépuisable à mettre à la disposition des chercheui's sa vaste érudition et ses riches archives de Thuisel près Thonon.
(2) La Société d'iiistoire et d'archéologie de Genève a publié dans le premier volume de ses Mémoires (1841), deux Soties jouées à Genève, l'une en 1523, l'autre en 1524,à une époque où la présence dans cette ville du duc de Savoie, Charles III, autorisait le peuple à reprendre ses vieilles habitudes de gaieté, étoutlées durant quelques années par la prépondérajice politique des patriotes et des partisans de la Réforme qui commençait. La première sotie, ou première journée, est une satire politique contre « ceux qui rompaient le col aux gens »; la seconde, ou se trouve la. farce jouée « parce que Bon temps n'est pas mort », devait exciter le rire, et y réussissait sans doute, par l'exhilntion de la chemise de Mère Folie. On taillait dans la partie inférieure de ce vêtement intime des chaperons à oreilles pour les acteurs ; de là des plaisanteries scatologi([ues,ct de plus grossières encore, qu'avec raison la Société d'histoire de Genève n'a pas éditées.
dauphinois, Antoine de Disimieu, et d'une damoiselle de Savoie, Péronette ou Pernette de Mont- VLiaçjnard, bouton de rose près d'épanouir et dont il fallait faire la conquête.
L'auteur n'a pas donné de titre à sa pièce. Il n'aurait osé l'appeler le Roman de La Rose, œuvre dont il s'est inspiré, mais qui est d'autre envergure^ ni même /e Dict de la Rose, ce nom étant pris déjà, depuis deux cents ans peut-être (1). Suppléant à son silence nous l'aurions intitulée « la Rose de Boëge », si la rose n'y eût été un personnage muet. Les jardiniers qui la courtisent se montrant au contraire fort loquaces, nous l'appellerons Le Dict des Jardiniers.
Les Monte uairjnard ou Montouagnard (forme qui a prévalu). seigneurs de ce nom et de Pierre- Charve, prés d'Alby en Genevois (2), étaient de-
(1) Ce poème se trouve, notamment, dans Bartsch^ La Langue et la Littérature françaises.
(2) Ces deux seigneuries sont assez éloignées (neuf à dix lieues) de Boëge ; elles se trouvent à l'extrémité sud de l'ancien diocèse de Genève-Annecy et du territoire qui formait la procince de Genccois, bien que la ville de Genève, sur laquelle les comtes de Genevois et les ducs de Savoie n'eurent jamais qu'une autorité restreinte, et toujours contestée par l'évèque ou par les citoyens, en fût indépendante.
venus seigneurs de Boëge par le mariage, en 1434, de Claudine de Rovoréeavec Jean, fils de « noble et puissant » Robert de Montvuagnard (1). Quant à la seigneurie de Pierre-Charve qui, au quinzième siècle, appartenait à François de Montfalcon, père de l'évêque de Lausanne, Sébastien de Montfalcon, il est probable qu'elle avait passé à Anselme de Montvuagnard, par son mariage avec Jeanne de Montfalcon, sœur de l'évêque {2).
Pernette était fille d'Anselme de Montvuagnard ; son mari, le Cœur valeureux de l'épitbalame, qui avait testé en 1542, était en 1547 mort depuis plus ou moins longtemps (3).
Du château de Montvuagnard situé à l'extrémité nord de la commune d'Alby, derrière les châteaux dcMontpont et de Montdésir, il ne reste
(1) A. DE Foras ; Armoriai et Nobiliaire de Sacoie, 1. 1, verbo Boër/e. Ce Robert de M. fut longtemps maître de l'hôtel du duc de Savoie Amédée VIII. — On rencontre d'autres Robert de Boëge en 1490 et en 1560.
(2) A cette époque, Lausanne et le pays de Yaud faisaient encore partie des Etats de Savoie ; l'évêque venait souvent chez sa sœur la dame de Boi'ge-Montvuagnard.
(3) GuY-Ai.i.ARD, Dictionnaire historique du Dauphinè ; Marquis de Rivoire la Bathie, Armoriai Dauphinois ; verbis Martin et Disimicu ; contrats divers communiqués jiar notre collègue de la Société savoisienne d'histoire, M. Saillet, professeur honoraire, membre du conseil général de la Haute-Savoie pour le canton de Boëge. — Au lieu à' Anselme de Montvuagnard, on trouve parfois A.ntoine ; mau" vaise lecture sans doute de l'abréviation A.
qu'un mur de soutènement au midi. Les bâtiments se sont écroules et leurs ruines ont été recouvertes par un humus assez puissant pour que des sapins de cinc|uante àcent ans s'y élèvent déjà. Le sol résonne sous les pas, et, quand les chasseurs de blaireaux et de renards enfument les terrierSj des fumerolles s'élèvent de toutes parts sur le petit plateau enserré de trois côtés par le Chéran, qui roule à cent pieds plus bas ses truites et ses paillettes d'or. Alentour sont des terres fertiles, labourées de tout temps, comme l'indique le nom même du lieu : Mont vouagniat, mont ensemencé (1).
Plus sauvage encore et vraiment étrange était le château de Pierre-Charve (pierre sauvage ; en patois, pira sarcaj. Placé également sur le bord escarpé du Chéran, mais sur larive droite, à deux kilomètres sud d'Alby, il avait été construit dans la falaise quasi verticale de la rivière. Le donjon, debout encore presque en entier, a dû, aux siècles lointains, se jucher sur une caverne de troglodytes, élevant ses hautes murailles sur les arêtes irréguliéres qui saillissent du roc comme des aiguilles, et forment la « pierre sauvage » à laquelle le château doitson nom. Sous un jardinet au midi, s'ouvrent des fenêtres d'un accès dangereux, ayant éclairé des chambres au niveau de la partie inférieure du
(t) En Savoie, la plupart des lieux dits ont reçu leur appellation avant le lieizième siècle.
donjon. Celui-ci, grosse tour quadrangulaire, est recouvert d'un toit à deux pans ; il n'y a pas longtemps il se terminait en une terrasse, sans doute crénelée.
Montfalcon. à neuf kilomètres ouest d'Alby, était plus considérable. Dans les gorges boisées où ils se cachent, sur des monticules dominés de tous côtés Montvuagnard et Pierre-Charve ne peuvent être vus que de près. D'un aspect bien plus im])osant, les ruines de Montfalcon s'aperçoivent de fort loin au sommet de la commune de la Biolle. Les hauts pans de mur, au milieu d'une enceinte de quatre cents mètres de circuit, flanquée de tours rondes aux quatre coins, ont encore une fière apparence (1). L'accès^ sauf au nord, est facile; et d'Albens comme de la Biolle, on y arrive par des pentes douces, à travers de riches cultures, des champs de tabac^des treillages et la vigne plantée au pied de l'ancienne enceinte. Si le glacis du nord est extrêmement rapide, il est d'un vert charmant ; sa base ne plonge pas dans un abîme, mais repose dans un ruis>eau tranquille, VAlbenche.
Montfalcon domine de haut le château de
(1) Au temps d'Alphonse Delbène, abbé d'Hautecombe en Savoie en 15(i0, évèque d'Albi (Tarn) en 1588, il y avait dans l'enceinte du château du côté du levant, une chapelle de Saint-Antoine ; l'une des tours était appelée la tour des prisonniers. (Voir Mémoires de la Société savois. d'iiist. et d'arch., t. IV, p. 51 et la note A à la fin de cet ouvrage.)
Longefam (Lonrjafama, de vieux renom), au bas du versant oriental de la montagne de Saint- Innocent; et, du plateau incliné au sud où il s'étale à son aise, le regard parcourt un vaste cirque, s'étendant du Salève au nord,jusqu'au Granier et au Signal de Lépine au midi. Sous l'ardent soleil, au-dessus de ses murailles lézardées, nous avons, comme le guerrier punique de l'ëpithalame, vu planer les rapides faucons, buses ou éperviers.
Comme tous les anciens châteaux abandonnés, il est devenu pour les paysans une carrière à bâtir ; au risque de leur vie, ils ont descellé les pierres angulaires, arraché les poutres, laissant cependant suspendus dans l'évasement des étroites fenêtres les bancs grossiers où la châtelaine, mélancoliquement assise, guettait le retour du chevalier.
Châtelaines et chevaliers ont disparu ; l'éperon ne sonne plus sur la dalle. La terre est au paysan laborieux, hospitalier, offrant au touriste son petit vin blanc, ses pêches et ses raisins.
L'écu des MonUimgwàrdéi^il d'arfjent cm lio/i de gueules à la bande coniponée d'or et da~ur, de six piècea brochant sur le tout. Les Boëge purs avaient porté : écartelé d'or et d'azur, avec la devise. : nescit labi virtvs.
Les Montfalcon portaient : écartelé aux 1^^ et 4^ d'argent à une aigle {i)éploy(>e de sable ; aux 2'' et 3® écartelé d' /termine et de gueules.
(1) Cette aigle n'était-elle pas un faucon V
Les Disimieu, famille des environs de Crémieu en Dauphiné (arrondissement actuel de la Tourdu-Pin), tout près de la Bresse et du Lyonnais, s'appelaient Martin. Leurs armes étaient de gueules à six roses d'argent^ 3, 2, 1 ; avec la devise : il nest nvl qvi dise mievx (1). Louis de Disimieu assista à la bataille de Foraoue en 1495. Antoine de Disimieu, son fils, s'était illustré sous Louis XII et méritait ainsi le nom de Cœur valeureux sous lequel il parait dans notre poème.
Il avait contracté un premier mariage avec Isabelle de Genost, dame de Suze, qui testa le 25 février 1526 et mourut sans doute peu de jours après. Leur fils Balthazard fut chevalier de l'ordre du Roi et gentilhomme ordinaire de la Chambre sous Charles IX et Henri 111. Il épousa Claude, fille de Philibert de Clermont, seigneur de \:\u\serre et de Saint-Béron en Savoie (2).
(1) Guy-Allard, RivoiRE La Bathie ; verbis Martin et Disiniieu.
(2) Isabelle de Genost laissa, outre son fils Balthazard, deux filles, Antoinette, et Claudine qui fut religieuse. (Renseignements dus à l'obligeance de M. iMaignien, conservateur de la Bibliothèque de Grenoble.)
Dans le rôle des hommes d'armes présentés par Bavard à sa montre du 4oc1obre 1523 à Cassan en Italie, et parmi ses chefs de lances fournies, son beau-frère, le Savoyard Jacques du Pont, est nomraélequalrièine, et unautreécuyer, « Dizimieu », le quinzième, sur cent. Au nombre des archers, on trouve Pierre Martin.
(Voir Lrt très Joyeuse... Iiistoire du f/entil scif//irur de Bai/art. .par le loi/al scrcitour; édition J. Roman.)
Depuis longtemps, et jusqu'à 1536, quand François T'' trouva bon de s'emparer des Etats de son oncle le duc de Savoie, Charles III, Savoyards et Dauphinois combattaient souvent aux côtés les uns des autres (1). Rien donc de surprenant dans l'alliance d'Antoine et de Pernette. La date du testament d'Antoine de Disimieu, 10 août 1542, et la certitude de la mort, avant 1547, du mari de la damoiselle de Montvuagnard, corroborent encore cette supposition que le jardinier de la « farce morale » est bien l'écuyer dauphinois, compagnon deBayardaux campagnes de Lombardie. Peutêtre môme, comme le chevalier sans peur et sans reproche, avait-il fait son apprentissage des armes à la cour du duc de Savoie, l'aimable et brillant Charles P''.
Les noces durent être brillantes. On était alors à peu près en paix ; le ban et l'arrière-ban des no- Dans un contrat de lolT, ou d'une date un peu antérieure, Pernette de Montvuagnard est qualifiéede «femme du seigneur de Dysimieu aultrefoys » (traduction du mot latin quondani), et fille de Jeu noble seigneur Antoine de Montvuagnard.En 1556, elle habitait le cliâteau de Pressie, à Bonneville en Faucigny. A cette date, le seigneur de Boege était Alexandre de Montvuagnard ; mais il y avait encore des nobles de Bocge, entre autres, Louis de Boege qui vendait un pré à la dame de Disimieu (Papiers Scdlict).
(1) Marie Terrait, soiur de Bayard, avait épousé un gentilhomme savoyard Pierre du Pont, et leur fils Pierie, « le capitaine Pierre Pont » du Loyal Serviteur, combattait aussi dans les compagnies du bon chevalier.
blés de la contrée furent convoqués. Les parents et amis de l'époux arrivèrent du diocèse de Vienne, de la Bresse : ceux de la future, d'Alby, deRumilly, d'Annecy, du Chablais, de Genève et du pays de Vaud. Tous firent l'ascension de la haute vallée de Boége et reçurent l'hospitalité au château, aujourd'hui complètement détruit (1).
Ce qui caractérisa la fête fut certainement la représentation de la « farce ». Ce genre de divertissement était-il habituel en Savoie ? Nous ne saurions l'affirmer^ puisque la pièce que nous éditons y est unique. Cependant nous croyons que ces représentations, fréquentes en France, ne durent pas être rares chez nous, où nobles, citadins et villageois avaient un goût marqué pourles jeux de la scène (2).
On lit dans une pièce de 1540, l Histoire de l'Enfant ingrat, où il y a un mariage :
Le Seigneur Sas, sus, menons joye planiere Voicy nostre esiouissement.
(1) Il y a une très jolie vue de Boëge dans la Haute-Savoie, par Francis Wey ; très grand in 4° ; Paris, Hachette,
(2) Voir Le Théâtre en Sacoic, passim. A la liste des mystères qui furent joués en Maurienne au seizième siècle, il faut ajouter l'Antéchrist représenté à Modane en 1580 et que M. Florimond Truchet, maire de Saint-Jean de Maurienne,vient de retrouver. (Voir le compte rendu du Congrès des Sociétés savantes de la Savoie à la Roche, 18U2.)
Le Pèrf. C^esi ma liesse singulière
Et l'espoir de mon saucemeni.
Un Voisin Quelque farcerie ?
Altre Voisin Feste ne vaut rien autrement S'il n'y a farce ou momerie.