Le Dies irae
d'œuvre de la poésie sacrée et l'un des plus précieux joyaux de la liturgie catholique. Depuis cinq siècles cet admirable poème remplit les cœurs chrétiens d'une sainte terreur mêlée d'espérance; écho des promesses et des menaces de l'Evangile, il rappelle, en face de chaque cercueil, les suprêmes destinées du genre humain et retrace avec une effrayante énergie les circonstances prédites de la catastrophe dernière. Chaque strophe retentit comme un coup de tonnerre ou comme un long gémissement du monde à l'agonie.
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L'univers s'abîmant dans les flammes,, le Fils de Dieu apparaissant sur les nuées du ciel, les sépulcres ouverts et les morts ressuscites au son de la trompette, le livre des actions humaines et des divines sentences déroulé aux yeux lIu Juge et des coupables; et tout à coup moi-même, acteur et témoin, emporté dans l'espace, jeté au pied du tribunal, haletant, confus, criant grâce... voilà certes un spectacle bien fait pour captiver les imaginations et remuer profondement les âmes.
On raconte qu'un roi des Bulgares fut si vivement touché à la vue d'un tableau du Jugement dernier, qu'il embrassa aussitôt la religion chrétienne. Le Dieu, iiw vaut, si je ne me trompe. l;i plus belle et la plus vivante peinture.
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Quelques esprits délicats, il est vrai, n'ont voulu voir dans cette rude poésie du moyen âge « qu'une prose à demi barbare, ouvrage d'un siècle ignorant, mais d'une ardente foi ». — C'est M. Villemain qui s'exprime ainsi. «Je ne m'étonne pas, poursuit-il, que dans nos raffinements un grand poète ait emprunté de puissants effets de théâtre à la religieuse terreur de ce latin rimé,
Dic-s ira', dics illa Sohd sa'chiiH in favilla,
qui, commente par un malin esprit, bouleverse Tàme de Marguerite, comme il épouvantait les chrétiens chi v siècle par ses terribles images et ses lugubres sons. 11 n'y avait plus de lettres alors... ■»
C'est avec ce quasi-dédain qu'on parle de ce merveilleux chef-d'œuvre !
Qu'importe un anachronisme de plus de huit siècles ? Ce ne serait une énormité que s'il s'agissait d'Homère ou de Virgile; mais il est question d'un moine du moyen âge et d'un chant d'église...
Nous parlerons de Goethe plus loin ; disons ici que M. Villemain n'est pas le seul qui ait méconnu le sens véritable du Dies inr; il n'y voit que l'épouvante, il n'y entend que les cris du désespoir. Non, la crainte est tempérée par la confiance, et l'accusé, fort des promesses de Jésus-Christ, son Sauveur en même temps que son Juge, ose lui demander la part des Elus en lui avouant son crime. C'est le sublime de la foi et de l'amour.
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Il en est du Dic'S /nràpeu près comme de V/iiiiliitioii de Ji'siis-Cbn'st : l'œuvre est attribuée à plus d'un auteur. Les uns en font honneur à saint Bernard, à saint Bonaventure, mais sans le moindre fondement. D'autres, tels que Moroni (Di\-- •ioimrio di miditioiir, ad nomen Dics /Vtr), tiennent pour Frangipani Malabranca Orsini, créé cardinal par son oncle Nicolas 111, en 1278. Mais il parait aujourd'hui bien constant que l'auteur est Thomas de Celano, l'un des premiers disciples de saint François d'Assise et son intime ami.
Un savant hymnographe, Adalbert Daniel (Tl'csaiinis byniiiologiciis, t. Il, p. 110 et suiv.), démontre de la manière la plus péremptoire que cette prose fameuse ne remonte pas ;ui delà du
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XII* siècle. La première mention en est faite par Barthélémy le Pisan (-j- 1401). Il prouve également qu'elle est née en Italie et ne s'est répandue en France, en Allemagne, que dans les siècles suivants. Quant aux droits de Thomas de Celano, ils sont revendiqués par Wadding, le bibliographe de l'ordre Séraphique. (Scriptores ord. Miuor.
ad nomen, et Annales Minorum, t. Il, p. 207.)
Le compagnon de saint François n'était-il pas à bonne école? 11 avait entendu l'admirable patriarche chanter son Cantique au soleil; il avait vécu familièrement avec le Frère Pacifique, le troubadour converti, avec le Frère Jacobine de Vérone qui, préludant au poème de Dante, « rimait, en dialecte véronais,
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deux histoires, Tune de l'Enfer, l'autre du Paradis ». Un peu plus tard, un poète de la même famille, le bienheureux Jacopone de Todi, s'immortalisera par son Stabat Mater. (Ozanam, les Poètes franciscains, passim.)
Thomas de Celano s'était fait connaître par d'autres ouvrages; c'est lui qui composa la première biographie de saint François, qu'on nomme Lcgenda Grcgorii IX, parce qu'elle fut écrite à la demande de ce pape. 11 en rédigea une autre plus étendue et publia, sur le même rhythme que son Dies irœ, deux autres proses ou séquences, à la gloire de son bien-aimé Père : Fregit victor virtualis, et Sanctitatis signa nova.
Ce qui a donné lieu aux prétentions rivales, c'est que le Dies ira' avait été
prcccdc d'autres poésies sur le même sujet, qui offrent avec lui de grandes analogies. Le savant Père Charles Cahier, dans une note qu'il a bien voulu m'adresser, s'exprime ainsi : « A mon avis, ce chant flottait pour ainsi dire dans l'atmosphère chrétienne avant de se condenser sous sa forme actuelle. » Et il me renvoie à l'édition donnée par Angelo Qui ri ni du GiiTcia- orlhodoxa' veita Officiuni. oii je trouve ces strophes (part. I, p. 10), ijue je traduis littéralement :
« Quand le Juge sera assis, entoure des anges, quand la trompette sonnera, que l'incendie s'allumera, que feras-tu, mon àme, traînée au tribunal r Alors tes méfaits apparaîtront, tes péchés secrets te seront reprochés. Cric donc, avant ce
dernier jour : l'ilic, mon Dieu, sauvez-
moi
« Les livres seront ouverts, les œuvres des hommes révélées devant l'inexorable tribunal, et la vallée tout entière retentira de cris et de gémissements »
Dante, lui aussi, eut des précurseurs, ce qui n'enlève rien au mérite transcendant de la Dkiiie Coiiudic. On peut en dire autant de Thomas de Celano.
Nous n'avons mnllieureusemcnt presque aucun détail sur l'humble vie du Frère mineur. Nous savons qu'il naquit dans l'Abruzze ultérieure, à Celano; qu'il suivit Ccllarius en Allemagne, fut gardien des couvents de Mayence, de Worms, de Cologne (i 221-1 2^0). et mourut vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Floniit siib ,viiio i2yO, dit Wad-
ding, parlant peut-être de l'époque où son nom fut rendu célèbre par la composition du Dies irœ.
On a prétendu que le texte original de la pr.ise des morts est celui qui se trouve gravé sur une table de marbre dans l'église de Saint-François à Mantoue. Daniel (loco. cit., p. 1 1 5-1 19) ne voit dans le Marmor Mantuamim qu'une édition maladroitement amplifiée et corrigée. 11 porte un jugement analogue sur la version de Félix Hœmmerlein (Malleolus), moine deZurichjprévôtàSoleure, mort en 1457. Le texte authentique est donc celui que nous lisons au Missel romain et que, bien à tort, les rédacteurs de la liturgie néo-gallicane au xvii« siècle se sont permis de retoucher.
Le Dits ira-, sublime par les idées qu'il exprime, est admiiable au point de vue littéraire. La langue latine, si pleine de force et de majesté, se prête merveilleusement au sévère génie du vieux poète. Chaque mot porte coup ; chaque strophe, resserrée dans un tercet (termine) composé de ces vers octosyllabiques si chers aux troubadours et aux trouvères, retombe trois fois sur la même rime comme pour imiter le tintement du glas funèbre. Aucune recherche de l'effet; partout la simplicité d'un style nourri de réminiscences bibliques. Mais quelle concision, quelle énergie! parfois quelle douceur élégiaque dans la supplication et dans la plainte! On sent que ce poème est né au fond d'un cloître des méditations d'un saint : /// nicclitatioiic inca
cxardescet igiiis. C'est seulement dans le silence qu'on entend ces échos de l'autre monde; c'est dans la solitude qu'on a de semblables visions ; c'est dans l'oubli complet des choses présentes qu'on peut 'c^^à ainsi contempler l'avenir et s'absorber dans l'étude prévoyante des aimées éter-
Ih'UcS.
11 n'est pas étonnant que le Dies ira-. ce chant d'église si populaire, ait inspiré poètes, peintres, musiciens.
Pour citer quelques exemples, Justin Kerner, dans un poème célèbre, « Die liahiisiiigcii Briider, les Frères fous », a raconté l'histoire de quatre frères qui, entrés dans une église pour tourner en dérision les saints mystères, se convertirent tout à coup en entendant chanter le Dics iia\