L'AUBADE DEVANT L'HOPITAL
L*AIIBAÎ)E DEVANT CmmM.
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Avec cette poitrine Je verre que la guerre m'a faîte — il me semble qu'elle va se briser, et que mes poumons et mon cœur vont tomber sur le sol — je me promène, aux heures de soleil, dans ce mélancolique jardin d*évêché, en poussant devant moi les feuilles de platane qui font un bruit de jupes de taffetas -~ ainsi vos robes de jadis, ma pauvre chérie, et ces feuille$ tQxah^ qui ont ia couleur de vos cheveux,..
Naguère, il fut taillé, ce jardin triste, coîîiîï^ m parc seigneurial. Le pouvoir laïc Fa mis 4 Fabandon* Dans les parterre^, un jVdiiaejr mwâ" cipal a plante êm choux et êm poireaux : c é$t
k partie défendue aux malades. Nui ne songe à tramer par ce site potager sa chair valétudinaire» mûia «a écritcau. de place en place, «a renouvelle U défense. Chaque midi, à coups de pied taciturnes, j'en abats un dans rherbe. Je m'éloigne ensuite, l'âme plus douce, et je m'en vais sous les bosquets d'automne où jamais mortel ne croise mes pas. Je défile à moi seul, avec ma capote incolore, par les allées épiscopales; je longe les grands murs velus qui nous enferment, nous tous, les bronchiteux et les galeux, les chiragres, les fébricitants. les éclopés, les balafrés, les manchots et les bancroches, les poitrinaires suspects qui interrogent, au fond de leurs poumons, le feu qui les ronge. Il faut que l'hôpital soit encore une prison. J'en longe les hauts murs dont je sais toutes les brèches par où l'on s'évade vers les félicités banales de la ville : tel le pilastre de départ creusé d'échelons par la patience des fugitifs; et le poteau du tramway électrique, adossé contre la muraille, et qui permet les retours nocturnes...
Je sais toutes les brèches, mais j'éprouve un plaisir sec à ne pas en user, parce que ce n'est peut-être pas utile, et qu'après tout, le même ennui m'attend de l'autre côté de l'enceinle.
Atjjoûrd'hui, assis sur le banc, près de la pièce
d'eau qui n'a plus d'eau depuis que î'Eglise et l'Etat sont brouillés, je décompte, pour la centième fois, des jours dont j'ignore le dernier. Cette arithmétique m'exténue. Je voudrais attendre dans l'inconscience que se guérisse ma double maladie : car je souffre encore plus de la senritude militaire dont je n'ai pas connu la grandeur. Soldat de plume et de drap, comme le disait Biaise Cendrars, n'ayant rien conquis, pas même un grade, mais décimé dans ses forces relatives.
Voici combien de mois que je ne me suis plus assis à ma table, dans le silence entier de ma « librairie », au milieu de mes livres bien ordonnés, attendant la révélation de la phrase, ou cherchant parmi les formes l'image complétive? îi est bien vrai que l'inspiration n'est qu'une habitude mentale, et la science un entretien sportif de la mémoire. Je ne saurai plus rien, j'ai la tête saoule d'ignorance et le cerveau relâché dans la paresse. Tous les ouvriers retrouveront leurs outils rouilles et chercheront vainement les gestes professionnels...
Au fait, qu'est-ce que je fais là, replié sur moimême, remuant l'arrière-fond de mes amertumes? Comme le disait l'adjudant Le Lotte : « Un sol^ dat ne doit pas penser. » La sagesse de ce sousofficier m'impose des vérités primitives. Je m ef or-
ceraî de ne plus penser. Avec ça que j*ai une pose ridicule, les genoux en dedans et les jambes repliées comme des pattes de grue. Je suis un peu honteux de ma propre faiblesse et je ne sais plus si la volonté n'est pas tout simplement l'action d'un organisme solide. J'ai besoin de sang frais, de soleil méditerranéen et de vigoureuse solitude.
En remontant vers la geôle des grabataires, je me trouve en présence d'un spectacle inattendu : la fanfare de la garnison américaine vient régaler d'un peu d'harmonie les matriculés mis à mal. Elle s'est installée dans la cour d'honneur, sous la façade dont toutes les fenêtres sont ouvertes, montrant des groupes de malades en pyjama et les voiles de Jérusalem des infirmières. Depuis longtemps, dans cet obscur hôpital de province, depuis longtemps il n'y en a plus de jolies : les plus belles s'en sont allées tout de suite, les autres ont attendu que leur tour vienne, et leur tour est venu.
Les belles sont mariées
Lon, la Les jeunes fiancées.
Les vieilles resteront
Ron, ron Les vieilles resteront
Il y a aussi, dans la conr, un petit tas de capotes qui contemplent l'installation du xylophone et les tubes du carillon. Les artistes sont assis sur des bancs, en demi-cercles concentriques; debout, seuls, le tambour, énorme et rose, l'homme qui tient la grosse caisse, et le chef d'orchestre, court et grassouillet, qui ressemble, que c'en est vraiment bizarre, à notre Pierre Mille. Mais ce n'est pas lui.,.
Il a de grandes lunettes d'écaillé dont l'ovale disparaît à demi sous la visière de sa casquette. Il marque la mesure à petits coups, d'un mouvement toujours pareil, ne tirant jamais, du bout de son bâton, un largo émouvant, non plus qu'um point d'orgue sensationnel. Il n'a pas de ces gestes pathétiques qui vont évoquer dans les antres musicaux la clameur solennelle des trombones, ni de ces bercements voluptueux et lents qui portent la mélodie sur une vague harmonieuse. Il préside au partage équitable des mesures, parcimonieux et froid, taillant dans l'air léger tout un cimetière de petites croix identiques. Le morceau qu'il admi-^ aistre est toujours semblable à lui-même; qu'il s'intitule valse, marche brillante ou chant patrio* tique, il s'encanaille en rythmes de bastringue, évoque des danseurs enlacés au fond d'un bouge
de cinéma, ou Tentrée des clowns dans un cirque pauvre*
Mainteïiâat, tout l'orchestre fonctionne comme un mécanisme bien huilé, avec une trépidation régulière. Il accomplit scrupuleusement sa besogne mélodique, sans hâte et sans retards, établissant, note par note, la balance des sons. Il beugle, nasille, grince, barronne, jacasse, grommelle, rauque et mugît, dans un bel ordre. Nul ne songe à détacher un solo d'amour-proprc et à se pavaner au frontispice du morceau. Chaque instrument s'exprime dans sa totalité, chante à plein souffle, retentit à plein poing et remplace les variations de la nuance par l'intégralité du bruit
Les quatre trombones, peinant comme des scieurs de long, tirent du sol, avec leurs quatre branches, les grands cris de cuivre qu'ils lancent à travers la mélodie. Le bassiste, enveloppé dans les replis de son appareil, semble un charmeur de cobras qui joue avec ses bêtes. El les clarinettistes enroués sucent mélancoliquement leurs anches de réglisse.
On admire le soldat qui martèle les tiges du xylophone. Il court sur le clavier d'ébène, avec un dédain professionnel, jongle de ses noies de bois, s'arrête à de longs tiémoîos où Ton voit ses
doîgts se muitiplier, scande à grands coups affxr- Biatifs, le thème. C*est un monsieur qui tenait îe haut du programme dans les music-halls : il fait son numéro avec élégance et les mains qui agitent les menus marteaux sont gantées de cuir frais. Il a de Tagilité, de la vélocité et de la dignité. Il ne fait pas de saut périlleux par-dessus sa machine, mais il doit s'y livrer quand il est en scène et qu'il est en frac.
Son voisin, le cariîlonneur, encagé derrière ses tubes de métal, remue lourdement, comme un ours. Il sème à coups de maillet, dans les cakewalks et les tangos, la solennité religieuse des cloches.
Le tambour est une sorte de géant puéril et paisible, avec un profil retroussé. Il a, contre sa poitrine volumineuse, le petit tambour de Fanfan la Tulipe; et ses mains énormes battent la peau tendue avec de minces baguettes de bois blanc. Il suit d'instinct la mesure toujours la même, en regardant le ciel, d'un visage candide. Ses pattes velues, comme détachées de son être immobile et rocheux, se livrent à toutes les fantaisies d'un virtuose : tantôt frémissant d'un vol léger sur le vélin sonore, tantôt scandant du plat de la paume la cadence martiale, ou tapant du gros bout de ses
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baguettes le bois de la caisse, ou encore les croisant et les décroisant d'un double geste agile et net, ou les aiguisant comme des couteaux. Tune contre l'autre, avec un bruit de fémurs dans une danse macabre, pour retomber toujours à l'unisson de Torchestre, sur la peau ronflante. Tout cela d un grand air inconscient, les yeux noyés dans im rêve enfantin.
On se repose. Un enthousiasme de soufFreteiix descend des fenêtres où les infirmières battent des mains et sourient. Les capotes, au milieu de la cour, commentent les acrobaties des artistes. Geux-ci respirent, émondent leurs appareils. Les trombones se renversent comme des urnes et font sur le pavé des libations de salive. Le bassiste décompose les mille pièces de son labyrinthe de cuivre, en restaure l'édifice compliqué et s'enfonce à nouveau dans ses méandres. îl y a des râles de piston et des soupirs de flûte; puis un long silence où sonne tout à coup l'appel de la baguette magistrale.
Un grand gaillard en uniforme s'est installé au front de l'orchestre, et sur la sourdine instrumentale, il chante, à pleine voix de baryton, une romance de troîcoîr. Je ne connais guère Famérîcain, mais il s*agit d*amour et de Paris, sans doute
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parce que eeini-ci résume — pour Foutre-mer, hélas! — les ivresses de celui-là. Le chanteur roule les yeux, épanouit un sourire d'extase, porte les mains à son cœur bondissant et se dandine avec une lenteur amoureuse,
La fanfare guerrière glougloute comme une femme pâmée. Des trilles gringottent, ainsi le rossignol des keepsakes romantiques. C'est le sentimentalisme des filles, les banquettes de velours des restaurants nocturnes, cocktails, champagne frappé, langueurs de gitanos, cigares à vingt francs, origan de pacotille, baisers à la pâte de framboise, tout ce qu'attend le transatlantique des voluptés parisiennes. Sous les strophes énamourées que clame le baryton, ondule et se balance la voix déclinante de l'orchestre des batailles.
Un ténor remplace son confrère applaudi, et la symphonie reprend son rag-time infatigable. Le couplet doit être plaisantin; le chanteur s'anime, va et vient sur un tréteau imaginaire. Avec son bonnet de police, sa tunique de gros drap et ses bandes molletières terminées par d'énormes godillots, il imite les grâces rondes et mignonnes d'une diseuse en jupe pailletée. Il envoie des baisers vers 1^ fenêtres, du bout des doigts, il marche sur les
pointes Éi remuant la croupe, esquisse un pas de Boston et tourne, les bras étendus^,.
Je sins stupéfait et ravi. Nous n^en sommes vraiment plus au protocole des auditions militaires. J'admire ces gens d'Ouest qui ne craignent rien du ridicule» Ils se révèlent avec ingénuité dans leurs ébats cFenfants; ce sont de grands garçons qui s*amusent quand et comme il faut et n'hésitent pas à piétiner les formules. Ils ignorent l'à-quoi bon et les pourquoi du niliiiîsme européen.
Nous sommes paralysés par notre amourpropre : il nous épie et nous tracasse, il nous arrête dans Télan de nos passions, il demande à nos actes im sens et des raisons qui n'existent point; il nous tient, face au public, sur une scène trop éclairée; et nous sommes de mauvais acteurs parce que nous pensons à la foule qui nous observe.
Ces gens-là s'expriment d'emblée, comme les pousse leur instinct. Ils dispensent le meilleur et le pire de leur vitalité, ils se risquent dans les domaines les plus fermés, avec une jeune audace, et en sortent toujours indemnes et triomphants. Ils ont une affirmation d'eux-mêmes naïve et colossale. Ils traversent le monde sans inquiétude, vers
im but unique, qu'ils savent bien, qui est vivre* et dont ils ne discutent pas îa valeur.
Allons, boys, bons garçons! Quel bouleversement dans la hiérarchie des genres! La fanfare guernère s'accommode aux refrains de trottoir, un peu de music-halî rajeunit la tragédie, des rytîimes déhanchés se trémoussent au milieu du lyrisme déclamatoire, et Charloî^Charlie-Chapîin tombe du cintre en plein Pol])eucte!
Mais Torchestre, rendu à nos usages, entonne une Marseillaise accélérée.
Je vais et je viens, car un petit froid m oppresse la poitrine.