‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 2 sur 19 · LES APRÈS-MÎDI AU PALATIN · texte numérisé non relu

LES APRÈS-MÎDI AU PALATIN

C'est avec vous, Marcelle, que j'ai connu Rome et sa majesté incomparable.

îl me semble parfois que je n'ai compris la beauté des choses qu'à l'instant où j'ai connu la vôtre. Et cependant vous n'êtes point la femme sibylline qu'ont imaginée les poètes : Diotime, Arria, Pasithée, Castianire. Vous ne maniez la plume, ni le pinceau, ni le maillet. Vous ne vous êtes jamais penchée sur les abîmes de la philosophie. Vous ne savez, des livres, que les vers et les rythmes qui vous enchantent. Mais vous avez mis dans ma vie une harmonie constante et délicieuse.

Vous êtes une enfant, et vous ne songez qu*à

vous-même, et à moi. Vous aimez le monde entier comme m jardin où notre amour se joue. Vous J aimez encore avec l'égoïsme d'une enfant gâtée : chaque chose est là pour vous plaire et pour vous donner un bonheur nouveau. Il n'y a fleurs ni fruits que vous ne vouliez cueillir, mettre les fleurs à votre ceinture, mordre les fruits, de vos dents pures et égales. Vous ramenez à vps loisirs l'éblouissement terrestre. Vous assimilez la nature à vos caprices : vous retrouvez dans les variations du ciel, dans les reflets des eaux et des verdures, les nuances de vos toilettes. Vous vous prélassez dans la lumière, comme au sein d'un hommage multiple et bigarré.

Je cherche, pour vous décrire, des analogies sincères. Vous n'évoquez aucune des images consacrées. Malgré la gloire de vos charmes, votre enfance vous exclut du rang des Minerves; tout le classique, d'ailleurs, se perdrait à vouloir dépeindre votre brillante sérénité. Mais vous n'avez pas peur des images téméraires. Je ne pourrais vous comparer qu'à des choses grandes, claires et gracieuses : un temple hindou, un Irois-mats incliné dans sa course, ou un éléphant blanc, orné de plumes et de soies, dans un cortège nuptial, et

qui porte légèrement, comme votre tête bîoode, îe poids vermeil d'une pagode.

Il m'arrive quelquefois de penser à voix haute, lorsque vous êtes à mes côtés, de penser tout comme si j'étais seul, mais en cherchant, pour vous, à orner mes idées. C'est en ces rares instants que je suis peut-être un peu poète, parce que nulle critique ne paralyse mes jeux, et que vous êtes là, si doucement, tout juste assez pour embellir mes paroles.

Vous savez être silencieuse, et cependant je sais que vous êtes auprès de moi, et que vous m'entendez, et que ce que je dis, pour vous au nioins sera de la beauté, parce que nous nous aimons.

Cet hiver tiède, nous allions chaque jour au Palatin,

Nous y venions par la ruelle San Teodoro. Il y a là une église du même nom, humble et trapue, avec un toit de tuiles sur une muraille circu-

laire. Elle semble iia baptistère de campagne, ou une grange où s'entassent les javelles.

C'était un grenier dans le palais des Césars; et la crypte formait un cellier où l'on rangeait les amphores. On versait dans cet horrée le froment, à boisseaux; on y serrait, pendant la saison fertile, les provisions d'hiver, les vins d'Albe et de Naples.

L'église est pleine encore de bon blé, de vin céleste et de nourriture mystique, où les pauvres en esprit viennent faire provision de saluî.

En décembre, le palais de Tibère, enseveli sous les jardins Farnèse, est plein d'oranges, de violettes, de roses et d'iris. Nous donnions libre cours à nos rapines. Nul Priape, custode des vergers et des parcs, ne nous menaçait de représailles. îl n'y avait que la bonne du Conservateur — royalement logé dans le « casino » d'allure florentine — qui nous poursuivît de ses invectives. En, vérité^, son patois campanien était savoureux à entendre. Nous nous éloignions, fustigés par 'ses clameurs pathétiques et chargés de butin. Avec vos jupes débordantes de fnnts et volxe bouquet dm% la

main, vous étiez toute semblable à la Paix dont parle Tibulle :

At nobis Fax aima veni, spîcamque teneto : Perpluat et pomis candidas ante sinm.

Mais vous n'entendez pas le latin, eî je m*en voudrais d'assombrir votre joie en vous Texpliquant.

Je préférais, alors, vous voir ranger les fleurs et les oranges sur la balustrade, devant le banc célèbre qui domine le Forum. Puis nous demeurions Côte à côte, à regarder la nécropole historique, et surtout, par delà, les collines superbes oii s'étage la Rome vivante.

Des gens fouillaient le sol, devant la Basilique de Constantin : ils étaient accroupis dans la poussière et tiraient des moellons qu'ils rejetaient derrière eux. Quelquefois, un nuage de plâtre les enveloppait; mais, s'étant secoués, ils reprenaient leur besogne de termiens, cherchant la première couche inférieure de civilisations oubliées.

« Ils ont ainsi, vous disais-je, vidé le Forum de tout le terreau fertile accumulé par les siècles. Ils ont mis au jour la base des édifices, et creusé sous leurs fondations pc^r retrouver les assises

antérieures. Ils font rebrousser chemin à la vie qui n'a ni ce respect ni cette curiosité. Ils ont fait de cette Place où se sont débattues les destinées du monde, un cimetière aride où il n'y a plus que des noms sur des pierres.

« Il y avait ici, voilà quelque cent ans à peine, communion entre les ruines et la vie. Les temples, qui n'avaient plus de raison d'être païenne, abritaient le Dieu nouveau. Une végétation drue et passionnée se mêlait aux vieux troncs des colonnes, faisait des chapiteaux corbeilles fleuries. La Basilique Julienne était couverte de jardins; l'arc de Titus s'appuyait à des auberges remplies du tapage des rouliers. On avait fait de ce temple constantinien, où les archéologues et leurs terrassiers cherchent de l'inconnu, le comptoir du marché aux bestiaux. C'était, sous des allées de beaux platanes, des fontaines et des abreuvoirs, des ateliers gonflés de rumeurs, des osterie où Ton buvait le vin sucré de Castel-Gandolfo, où l'on jouait à la mora, avec des chiffres bien scandés par les adversaires. Cette promenade était pleine d'ombre fraîche et de bruits assidus*

(( Ainsi l'a gravée Piranesi que vous aimez tant Ce n'était pas un musée d'archéologie où Baedeker de Leipzig peut se vautrer dans la

cendre immémoriale, mais le dernier aspect de la Rome éternelle. En fouillant dans le passé, on a retiré la vie de cette enceinte.

(( Nous avons rencontré trop souvent, qpantê dans la Cité, de ces exhumations de briques consulaires et de tufs impériaux. Ce que l'histoire avait enseveli était bien mort; le reste a suivi la forte loi de l'évolution. Le temple des sept dieux planétaires, le Panthéon, est devenu le temple de Marie et le cénotaphe des rois laïcs. Les arceaux massifs du Cirque de Marcellus abritent des forgerons, des bouchers, et l'échoppe de notre savetier. Nous avons entendu un orchestre français jouer Petrouchka dans le Mausolée d'Auguste. Les express internationaux débouchent en face des Thermes de Dioclétien. La Chambre des députés — ô plaisant détour du jus populil — se dresse sur les décombres de 1' « ustrinum » où se brûlait jadis le corps des Empereurs. La colonne de Marc-Aurèle, surmontée d'un saint Paul qui tourne le dos à la ville, s'érige dans un quartier de bourse, de tavernes et de grands magasins. Et le restaurateur de la Basilique Ulpienne cuisine des ravioli succulents sous une abside de briques trajanes,

(( Ce qui fait la beauté de Rome, c'est l'accord

du modernisme avec l'antique, avec toutes les époques qui se côtoient, qui se superposent, et dont la dernière, la môtre, n'est pas la moins ^lendide*

« C'est îe tunnel dit Monte Cavallo — l'antique Mons Quirinalis — qui éveille dans le profond sous-sol historique, sous un plein-cintre d'émail blanc, les bruits bariolés de la vie contemporaine, le vacarme musical des tramways, des trompes, des sirènes, et les voix innombrables de la multitude. A l'entrée, un cinéma coruscant de îijmière em.pourpre, de ses tubes au mercure, la céramique. Les phares et les ampoules se multiplient dans la matière miroitante et répercutent, au long des quatre cents mètres de voûte, une immense vibr-ation colorée. Et la Via Nazionale, avec ses banques, ses ministères, ses cafés et ses « palaces », n'est pas moins belle ni moins noble qm le quartier Borghèse.

(( On aurait pu faire mieux encore, mieux surtout que l'odieux monument Victor-Emmanuel, qm est de Tantique pauvrement traqué, mms <m tt'-a pas eu l'audace qu'il fallait.

« îl me semble, en efiet, que notre époque n*à pas assez de confiance en elle-même. Nous entourons ks œuwes du passé d'un culte presque féti-

chiste; nous entretenons les moindres reliefs des civilisations qtii ont précédé la nôtre; nous mettons plus de soins a consolider les ruines qu^â provoquer de la création nouvelle. En vérité, c'est un signe de notre faiblesse et de notre impuissance. Nous nous attachons à ces vestiges, parce que nous sentons vaguement que nous ne sommes pas capables de lès remplacer.

« Les hommes dont nous perpétuons les œuvres n*étaient pas si prudents. îls détruisaient, d'un cœur léger, pour faire de la place à de jeunes conceptions, ou parce qu'ils avaient besoin, tout simplement, de terrains ou de matériaux. îls démolissaient les monuments antiques, avec une âme joyeuse de barbares, et construisaient, sur les fondations mises à nu, des édifices plus conformes à la vie sociale de leur temps. Presque toutes les églises de Rome sont bâties avec les marbres des anciens temples et ne sont pas moins belles que les temples abolis. Ces hommes se trompaient quelquefois, mais ils étaient féconds et généreux. îls avaient en eux-mêmes une claire confiance. îls se sentaient des muscles sûrs et des voîon'iiés indépendantes, îîs ne respectaient rien des œuvres du passé; ils les adaptaient au présent qu*ils aimakftt comme on doit aimer la vie.

« Les Papes, ayant pris Théritage des Césars, confirmaient l'autorité chrétienne par des œuvres chrétiennes. Ils firent de ce Forum une carrière : on transféra les colonnes dans la nef des églises, les corniches à Saint-Laurent, les mosaïques à la Majeure, les tuiles de bronze à Saint-Pierre, et Ton fit de la chaux avec le reste. Il y a, dans Sainte-Marie-F Antique, une statue de marbre encastrée dans la muraille, la tête en bas, et qui sert de pierre angulaire.

(( C'est ainsi qu'ils ont fait la Rome admirable de la Renaissance.

« Aujourd'hui, la chute d'un monument de jadis semble une catastrophe irréparable, et fait gémir les peuples comme une famine. Certes, c est une famine de l'esprit et une catastrophe pour notre misère intellectuelle; c'est un vide nouveau que personne n'ose remplir. îl arrive même qu'on relève une copie. Nous avons des cervelles d'antiquaires et nous réchauffons nos pensées anémiques au foyer des anciennes grandeurs. Mais tout créateur puissant devrait pavoiser son âme quand un monument du passé se renverse sur soi-même.

(( Pour moi, vous le savez, très chère, j'aurais baisé ks pieds allègres de celui qui traversa la Campagne latine, avec la piocha et la truelle, et

LE DIEU QUI DÂÎN^SE iî

qui transporta les pierres vers de nonvelîes desbnées. Le poids des siècles nous accable, et nous croyons qu'il est meilleur de raffermir des ruines que d'édifier des monuments précaires. Nous avons peur d'affirmer notre existence. Nous savons trop de choses.

« Mais après nous viendra l'enfant qui ne saura plus rien. »

Je vous parlais ainsi, devant la Rome défunte. Cependant, le soleil s'était incliné derrière le Capitole. Une brise fraîche sortait des yeuses. L*ombre submergeait les ruines de l'antique vallée comitiale. Mais les rayons, sur le versant des collines, embrasaient les tours et les coupoles, et la crête des toits, et la cime des arbres. Et tout le ciel semblait jonché de palmes.

Un après-midi» en «uivanl la pente de la sttx* line qui mène au palais d'Auguste» j'évoquais^ d*après Caïus Suetonîus, les promenades des Césars.

Vcnis Tespiness^ me touife de cîtroBBiev qùe

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j'avais arrachée dans le jardinet d*un gardien : et le parfum des fleurs était si dense que vous pâlissiez d'ivresse* Je vous disais :

— Il est vrai que des allures royales Kantent encore ces débris. On entendrait presque claquer des chaussures ou flotter la pourpre. On a tort de croire que les empereurs ne songeaient qu'à leurs intrigues et aux soucis de l'autocratie. Ils aimaient comme vous, Marcelle, les détours de leur jardin, et peut-être les fleurs de citronnier et les oranges. Suetonius nous dit que César-Auguste se promenait chaquè jour dans ces avenues, à cette heure déclinante.

<( Je pense qu'il doit franchir quelquefois encore ce portique de travertin. Quand il chemine par les allées, il a, vous le savez, la tête couverte, par crainte du soleil. Mais il s'alarme plus encore des vents froids : il porte autour des jambes des bandelettes croisées; sa toge est épaisse; il a quatre tuniques, et la dernière de laine. Comme il n'est pas grand, il semble, sous les étoffes multipliées, gras et obèse. Il marche à petits pas, sans se hâter; il boite un peu, car il a la hanche, la cuisse et la jambe gauches moins fortes. Des enfants maures et syriens, qu'il aime pour leur

genliliesse et leur babil, gambadeiit autour de lui. ïî s'arrête à leur sourire et leur jette des noix. Puis, quand le soir fraîchit, enveloppé d'un manteau de poils, il se met à courir par sauts et par bonds, pour se faire suer. »

A cet instant, nous entendîmes un grand bruîl de galop derrière la muraille, et vous vous êtes jetée dans mes bras en poussant un cri :

— Auguste!

C'était un âne, qui* s'arrêta brusquement sous le portique et vous contempla de ses yeux doux. Il traînait son licol derrière lui, et semblait tout heureux de s'être rendu libre. îl vint flairer vos mains qui ne tenaient aucune friandise; puis il coucha les oreilles, sous la caresse de vos doigts.

Nous l'avons appelé : César- Auguste ; et nous allions, presque chaque jour, lui rendre visite. Vous me disiez, en nouant votre voilette :

— Vous n'avez pas oublie le sucre de César- Auguste?

Quand il nous voyait déboucher dans l'Hippo^drome, où il broutait l'herbe du stade, il tendait son licol, telle une corde de lyre, et vous saluait, chérie, de son himble chanson naturelle.

Cependant, la brise secouait les églantiers et semait des pétales autour de vos grâces.

Et moi, pauvre poète, j*en étais resté au deuxième livre des Douze Césars, et je n'osai jamais évoquer, même pour %^ous plaire, ni Tibère ni Caligula.

Il y a, dans la Maiton de Livie, des peintures murales, plus simples et plus graves que celles de Pompéi, mais de la même dominante : garance ou cramoisi. Elles sont festonnées de guirlandes et d'attributs dionysiens. D'autres s'ouvrent, comme de larges baies, sur des paysages mythologiques dont les verdures sont trempées de rosée.

Vous les aimez, parce que les attitudes des personnages s'accordent à vos gestes, parce que les arbres ont la flexion d^ votre corps, et qu'il y a de votre clarté juvénile dans les ciels paresseux. Et je les aime, moi, parce que c'est un peu vous.

Mais ce jour-là j'étais nerveux, j'avais aux doigts la démangeaison d'écrire; et tournant le dos à la fresque :

— Je suis las, vous ai-je dit, d'admirer les œuvres des autres. Je ne veux plus admirer les oeuvres des autres. L'admiration est une vertu

passive. Uémotion doit être créatrice; l'art doit être une activité constante. L'admiration, pour celui cjui invente, cela ressemble à de Tabdication. Dans mes périodes de bon travail, je ne lis plus rien : ce que je fais suffit alors à mes besoins littéraires. Il en était ainsi des maîtres que nous aimons : s'ils avaient admiré toujours, nous n'admirerions pas leurs œuvres; à notre toiu" d'abandonner ce qu'ils ont fait, aux spectateurs, aux auditeurs et aux lecteurs, et de créer nous-mêmes! La contemplation de l'art est un plaisir de dilettante ou la curiosité d'un honune du métier.

« Il y a mieux à contempler de par le monde : c'est ce que les vieux maîtres ont contemplé euxmêmes; je veux dire : la vie qui les entourait, l'animation des faits, des gestes et des pensées, la floraison naturelle, la terre riche en merveilles! Ces grands morts furent des vivants. Du temps qu'ils travaillaient, ils n'étaient pas les illustrations que nous vénérons d'habitude; ils n'étaient, dans le fond de leur cœur sincère, que des artisans pleins de zèle A d'émoi, cherchant la beauté à travers les formes existantes, et non dans les formules de leurs devanciers. Ils traduisaient la vie d'après elle-même, avec lee matériaux qui leur étaient donnés : la pierre, la couleur, la sympathie

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des $om et celle des vocables. Ils m songeaient pas à s'incliner sur des traductions déjà faites; et $*iîs les consultaient, c'était pour y trouver das secrets techniques.

(( C'est ainsi, je pense, ma chérie, que ce peintre a pu réaliser cette oeuvre géorgique dont vous aimez le caractère paisible.

(( Il avait, croyez-moi, le respect de son métier, il en avait peut-être l'orgueil, mais il n'avait aucune vanité. Il ne valait, pour sa bonne conscience et pour sa paix intérieure, que par sa capacité de travail et par sa force de résistance aux sollicitations du plaisir. Or, admirer n'est qu'un plaisir. Il ne dépensait point en enthousiasmes de musée sâ puissance émotive, la dynamique ~ pour s'exprimer à la Vadius — - de sa sensibilité : il l'employait à créer lui-même de la beauté ou, plus humblement, à réaliser son désir de beauté. Il y est parvenu, sans présomption ni certitude, par un labeur patient et qui s'amende chaque jour. Et peut-être me conseillerait-il, s'il devait être accablé comme moi par l'esprit d'analyse : (( — N'admire (( point mon ouvrage. Consacre à chercher l'ex- (( pression de tes propres pensées le temps que tu <( me donnes* Travaille conune j'ai travaillé! »

Mais son labeur était une génération instinctive, et il besognait sans même y songer.

C( Ce que je vous dis là, bien chère — ai-je besoin de m'expliquer avec vous? — n*est nî suffisance, ni amour-propre; c'est une sorte de défensive par laquelle je protège ma vitalité. En reniant le passé, je me confirme plus solidement dans ma propre existence. Je voudrais avoir Fignorance d'un enfant Si je pouvais n'avoir jamais rien lu, il me semble que je serais jeune comme l'était Homère. »

Tandis que je vous parlais ainsi, nous étions sortis de la Maison de Livie, et nous marchions sur le tertre ombragé où s'élevait jadis le temple de Cybèle. Les chênes qui le couvrent sont toujours verts; leurs branches sont musclées, leurs troncs vigoureux. Ils puisent dans le sol une sève abondante; ils enfoncent leurs racines au sein de la Magna Mater, de la Terre Mère.

Il s'agissait de compléter votre collection minérale.

Vous détestez les « souvenirs de voyage », les objets que Ton achète dans des boutiques, près des gares, ou dans les ruelles qui avoisineut les lieux de pèlerinages.

On vous a présenté, au Caire, des Osîris de plâtre et des colliers pharaoniques qui viennent de Wscherau, en Bohême; à Varèse, des bonshommes de mie de pain, avec un panache de plumes multicolores. A Renteria, un juif vendait des cierges miraculeux ; et le même, à Tolède — ou son frère, ou quelqu'un des siens — des chapelets d'obsidienne. Il y avait des moulins en faïence à Delft et à Dordrecht, des petits sabots de bois à Nuremberg, les chalets suisses de Lucerne et les étoffes brodées de Zurich. A Pise, ce sont des « tours penchées )) en albâtre; à Rome, des crèches de Noël en argile coloriée; à Nice, des courges travaillées au couteau ; à Vienne, des pintes de grès hautes comme un doigt, avec un couvercle en étain. Vous avez refusé les têtes de Pallas- Athéné dans les bazars de Lidoriki; les porteplumes en mosaïque de Venise, avec une vue de la Piazzetta dans une lentille; les filigranes de Gênes; les béguines en céramique de Bruges; les coffrets en coquillages du Mont Saint-Michel ; les moulins à café et les coussins lamés de Stamboul;

les crocodillonâ séchés de Port-Saïd; les canifs de Manchester, les poignards de Séville et les eustaches-vendetta que Ton forge à Corté.

îl y a encore de laides et vilaines babioles de ce genre, hélas! dans des pays où nous ne sommes jamais allés.

Mais de chaque région que nous avons parcourue, vous avez rapporté une pierre.

Et vous les reconnaissez toutes, à leur couleur, à leur toucher, à leur odeur, comme si la matière compacte avait absorbé la lumière, la chaleur et les parfums.

Il y a des éclats de roche : le granit rose de Sorrente et celui de Kurnah, le poudingue de Portofino, le tuf des catacombes de Saint-Calixte. Il y a les galets que vous avez ramassés sur toutes les plages : celui, veiné d'or, qui vient de Ramleh ; Tonyx de la calangue de Nagia, en Laconie; et ce tout menu, transparent comme une calcédoine, que vous avez trouvé à Maxarone, près de Carthagène. îl y a même la stalactite que nous avons arrachée dans la Grotta Verde.

Cependant vos reliques élues sont des fragments de marbre ou de granit travaillés de la main de rhomme : vous en avez de tous les temples où

nom avons passé, de tous les théâtres où nous nous sommes assis sur les gradins en ruine, de Phite â Psestum et d'Orange à Taormina.

Cet après-midi, vous avez choisi un morceau de pilastre, grand comme la main, d'un marbre violet jaspé de rose, et qui gisait, parmi d'autres, dans le njmph^m d'Auguste.

C'était, jadis, une retraite vaste et silencieuse, décorée de statues et de colonnes, et où jaillissaient des fontaines.

La pierre a gardé la fraîcheur des ombres et des eaux.

Vous m*avez demandé bien souvent, au cours de nos promenades d'après-midi sur la colline primordiale — c'est ici que fut la Roma quadrata où commandait le chef de bandits, Romulus — par qùeî sortilège séduits, tous les peuples, jusqu'à

To the ghry êial was Creece, Tq the grandeur ihat iOa$ Rome»

Je vous aï xhumê le peu que je saTais de ce

qu'en ont écrit les hommes, à tous les moments de notre ère. Cela forme une gerbe si touffue qu'il est impossible d'en dénombrer les fleurs.

' — - Il est trop simple, vous disais-je, d'expliquer par un préjugé d'éducation la persistance de cet émerveillement. L'histoire, plus proche de nous et non moins riche en conflits, du Moyen âge et de la Renaissance, n*a pu ternir le rayonnement de Fépopée antique. Pîutarque, après vingt siècles, évoque d'admirables tragédies, et la vie d'Alexandre le Grand peut enflammer encore la fougue dionysiaque. ïl en est ainsi de tout ce qui, sous une affabulation transitoire, renferme les instincts de l'éternelle humanité.

(( Je pense que si le monde ancien nous semble aussi jeune, c'est que ses artistes — c'est-à-dire les hommes qui transmettent leur temps à l'avenir - — eurent i'esprît de synthèse ou d'abstraction, et plus encore, le don d'exalter la vie. îls avaient une vertu que l'analyse étroite nous refuse : ils avaient Y optimisme de l'existence. Ils ne peignaient» pour la plupart, que la grandeur et la beauté de feur époque. Ils magnifiaient spontaaément les êtres; bien plus, ils les divinisaient. Ils donnèrent à leurs héros des qualités surhumaines; ils en firent des figures immenses, conduisant une des-

tinée magnifique, prononçant des apophtegmes fulgurants; ils construisirent les fastes de leurs chefs comme la charpente solidement nouée d'une belle carène; nul naufrage n'est possible pour ces fortes nefs.

« Ce qu ils firent pour les hommes, ils le firent aussi pour les choses. C'est ainsi qu'ils nous ont transmis le souvenir des sept Montagnes Romaines, dont ce Mons Palatinus, ondulation de terrain, comme les six autres, de cinquante mètres, à peine, d'altitude. Que n'évoque point le Capitole, ce monticule que nous apercevons là-bas? Il y a dans ces mots : l'Esquilin, l'Aventin, le Célius, un étincellement prodigieux qui nous aveugle encore. Cette gloire, ce prestige, ce sont les écrivains de ces temps qui les ont faits,

<( Ils nous donnèrent de l'humanité une peinture si majestueuse, que nous avons cru à leur lyrisme. Nous avons pris pour de la vérité l'opportunisme de leurs écrits. L'image qu'ils ont léguée à l'avenir était si belle qu'elle éveille encore de l'extase et du regret. Flaubert, parmi tant d'autres, s'est laissé prendre à cet appât; il n'imaginait rien de plus beau que de porter le cothurne et la toge, d'avoir des licteuis, des esclâves libyens et de rouler dans un quadrige; il exhalait à tout propos

Le dieu qui danse ^3 sa mélancôîie de n*être point né sous Périclès ou sous Titus. Son œuvre suit un double rythme : l'apologie du monde antique et la satire amère des temps présents*

<c Cependant, à sonder Farrière-plan des livres grecs et romains, on voit apparaître tout un ensemble de détresses inconnues, de laideurs réprouvées, de bêtise monstrueuse, de basses jalousies et de délations ignobles. Rien n'autorise à croire que Thomme fût meilleur sous les Archontes ou les Césars, et qu'il n'eût pas, comme aujourd'hui, toutes les infirmités de la chair adamique. toutes les misères de la passion.

« Mais les écrivains de cet âge ne connaissaient point cette singulière satisfaction, cette maladie sournoise, qui nous font déprécier toutes les valeurs d'énergie, chercher dans le beau corps humain le chancre secret, dans l'esprit la tare héréditaire, et en faire l'origine des actes et des sentiments. Ils ignoraient nos goûts bizarres et notre souci d'abaisser toutes les choses à leur niveau mineur, sous prétexte de sincérité.

a Rien, au contraire, ne passait dans les mains des Antiques, qui ne prît de la noblesse et de Fécî-aL L'art était Texpression de leur optimisme.

34 LE DIEt^ Q^'î DANSE

de ieur enthousiasme envers la vk. Ils étamt poètes, au sens étymologique du mot

« Tout autre^ à robservateur de Tavenir, se découvrira notre époque. On la verra traversée par les torrents de larmes du Romantisme, émaiilée de ses tombeaux, gonSée de sa redondance. Et notre siècle, avec ses confessions et ses disgrâces, apparaîtra comme un hôpital où se rassemblent les çholoroses, les défaillances originelles, toutes les inquiétudes, toutes les folies de Toriginalité quand même, tous les délires du Mieux. On le verra se dessiner, à travers la plupart des romanciers et des dramaturges d'aujourd'hui, comme un labyrinthe sentimental, comme un vase de tristesse, comme un pressoir où saignent les infortunes. Mais on y trouvera, au tournant de toutes les pages, la banale rencontre sexuelle que les Anciens mettaient à sa place, du côté de la bonne humeur, et l'adultère enfin, comme s'il avait de l'importance en des temps où la famille n'existe plus. Et dans la Poésie, se dressera la seule idole, le Monstre Personnel, le Moi, penché sur son cœur et sur ses basses entrailles, pleurant ses petits chagrins, balbutiant se» menus désirs, comme $'û s'agirait d'une nmifslle cosmogonie!

(( }q ïie vous êiméte pas ici; ma cMHe, une

LE 0ÎEU QUî DANSE 35

pâture an noir; je tâch^ à vous faire l'analyse m peu brève des principes littéraires conttmporains,

« Et pourtant— et pourtant — vous dîsa^je en prenant votre main dans la mienne, comme celle d'un enfant qui se fatigue — si les anciens ont divinisé la vie sous la forme concrète et corporelle (le geste humain représentant pour eux tous les aspects de la nature) , il ne tient qu'à nous de la magnifier sous la forme abstraite et collective, en supprimant le Moi haïssable, et de chanter les grandeurs d'aujourd'hui : les purs idéaux qui exaltent les foules et les portent, d'un seul élan, vers la défensive ou la conquête; le Travail, destinée de chacun dans nos états égalitaires; l'Esprit, noblesse dernière sous un régime prolétarien; l'Energie mécanique, avec tous ses organes : électricité, vapeur, prétrole, fluides inconnus, qui animent le grand corps du monde; l'Unité humaine, la probable fusion internationale, que font prévoir les rapports toujours plus serrés du cosmopolitisme; enfin, puisqu'il faut être opportuniste, notre volonté dt Jouissance immédiate, de possession de la terre, pm à pm remplace ks vidons éelatante qne Dante a mléhïém.

« Car noire vie, parce qu'eMe est la Vie, est

aussi belle que Tantique, Elle no&t pas belle dans prétendue détr^se» mais belle dans sa force. Ceât cela» voyez-vous, qu îl faut ckmttt. C*est en çÀ?^ que ïiou$ mon$ à notre tour des opimisies, et que nous laisserons à Tavenif Fimage d'une grande époque. »

Ce dernier jour, ce jour où nous devions quitter Rome, nous étions venus dire adieu au Palatin, et nous regardions, des terrasses de Septime-Sévère. la Campagne Romaine. Les arches des aqueducs, qui la jalonnent de toutes parts comme les portiques d*Uû triomphe multiplié, vous faisaient penser à l'abondance des eaux qui, du cœur de la montagne Albaîne, se précipitent vers la Cité,

Et vous évoquiez, par d'antiques vocables dans votre jeune bouche, les artères puissantes qui portaient le fluide primitif jusqu'aux soifs populaires : TAqua Marcia, TAqua Appia, Virgo. Tepula, Alsietina, Trajana, Felice, et TAqua Claudia qui épanchait mx nptre Palatin h hm^r sem.eB,t des ondm.

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Ainsi Rome, isolée dans un désert de plaines et de fièvrea, sentait k joie bondissante des eaux venir à elle, et la peupler de fontaines.

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