L*ÉLÊGIE SUR LA COLLINE
Refemant îe livre sur îa phrase fervente, celle où îe poète blâme les hommes qui veulent banmr Famitié de la vie, comme le soleil du monde, j'ai soîîgé que ces trois êtres miens, que la guerre m'a pris, étaient peut-être auprès de moi; j'ai songé à ce soir exorable où je sentis leur présence à mes côtés, voici plus d'un an déjà, lorsque Thiver engourdissait îa campagne étrusque, où Famitié m'avait portâ
Tommasso Vani était en garnison à San-Gîmignano, la ville aux vmgt tours fuligineuses, qui
mtmSt la Ymt d@ Dante M ml fiœir Smita Fima, ripoust-e^fanî de J&iis.
îl m'avait écrit :
« Si tu peux quitter Rome, viens me voir m)x premiers jours de février, car je partirai pour le front vers cette époque. »
Et le 2 de ce mois, un matin de soleil pâle et de tramontane, je débarquais à Poggibonsi.
Devant la gare, il y avait un homme des champs qui embrassait les siens avant de s'en aller. La femme sanglotait; les filles pleuraient en jetant des cris; toutes s'accrochaient aux bras du père qui tâchait de sourire et de sauver de leur détresse un grand fiasco de vin rouge qu'il portait A quelques pas, un petit garçon pleurait tout seul sans trop savoir pourquoi, parce que tous 1^ autres pleuraient aussi. Et par-dessus l'appui d'une terrasse, une vieille laissait tomber des phrases prophétiques, dans un toscan sonore et théâtral avec le débit de Cassandre se lamentant sur la ruine troyenne. Quand Fhomme fut parti, ils se mirent à manger, sur un banc, dans le soleil : et ils dévoraient d'une haleine, en reniflant leurs larmes. La vie les enveloppait de sa puissante animalité, comme îl est juste et bon pour les simples. Etant repus, ils recommencèrent à pîeiïrer
et s'acàemîiièreiit par îm route boueusCî se loEg ^ cortèf e à Fabandon, vers la case màe m îe pêce, sms doute, uq immndrmî pins»
Entre ies yîgnobles @t leurs sarments dépouillés, je suivis Fautre route, qui s'élève, en contournaEt les collines, jusqu'à la cité dont les tours noirâtres apparaissent géminées dans le ciel clair, A mesure que j'approchais, elle était semblable à une couronne murale, ensuite à un faisceau de lances planté sur une acropole, à un groupe, enfin, de veilleurs en armure, condctlières ou larrons.
Ayant franchi la voûte du rempart, je ne perçus rien des bruits accoutumés : ni le tumulte cadencé des métiers, ni îe ronron des tours à poterie, ni lé chant des vanniers qui tressent de la lumière blonde, en fils ténus, devant leur porte. La guerre vide les petites villes, épuise les villages. J'ai vu, dans un bourg normand, des maisons dont le toit s'était écroulé sur les meubles intacts et les objets bien rangés, parce que le maître était mort, et que personne n avait osé toucher à ses reliques...
Ici» Femprise de la guerre était profonde. femmes et des enfants sortaient des boutiques, avec des visages mornes, et regardaient passer c@t homme de trente ans qui n'était plus soldat Sur le s^il de YAlhergo Centrale, trois officiers
guindés discutaient en poncifs miKtaires; ^ près dt îa colîégiaîet, rat bossu déchi^rait un placard officiel annonçant la rlvision des ajournés.
La caserne de Vani était à Tauîre bout de la vîlle^ au bas de la via San-Matteo. Il nV avait pertome dans les cabarets. Par une porte ouverte, je via une chambre vide où une paralytique se confondait dans l'ombre avec les meubles sédentaires : et une guitare, en face de Fimpoîente, était suspendue à la muraille- Le pliamacien Branda, qui m*avait souvent battu aux échecs, n*était pas dans son officine, penché, comme toujours, sur un trébucbet et des fioles de verre roux; ni le boucher Casato qui était jovial et bruyant; ni Pietro Franchi, le marchand de photographies; ni l'antiquaire de la Torre degli Ardinghelli, dont je n*aî jamais su le nom, mais qui m'appelait pour me montrer, avec des gestes caressants, des statuettes étrusques. Ils avaient tous abandonné leurs humbles travami: pour prendre Farme qui tue et accomplir le devoir, sans ivresse : dans ce pays où deux cjTprès sur im mur blanc semblent un portique céleste, il est plus triste de mourir...
Je connaissais bien la petite place de la caserne, parce que Féglise qui îa touche renferme les peintures aux couleurs éloquentes qui narrent îa via
de saint Augustin* Sur les marches du porîaiL quelques soldats étaient assis., sans se parler : kurs longues habitudes n*avaient plus rien à sa dire^ Entre Féveil et le sommeil» ils attendaient lâ soupe, par deux fois, ou Fappel qui les mettrait en rangs par chiffres, ou Texercice que chacun s'efforce de bien faire, puisqu'on y est L'absence de tracas, la ration comptée mais certaine, le tabac gratuit, et les quelques sous que l'on gagne sans avoir travaillé, valaient un peu de servitude. En attendant le départ en musique, quelque matin, vers le champ de bataille, ils fumaient et crachaient, sans mot dire*
J'interrogeai Tun d'entre eux :
— Tu connais Vani?
Il ne me répondit point, mais il se tourna vers un camarade :
* — Tu connais Vani?
— Tonmiasso Vani, précisai-je.
— Tommasso Vani?
Le nom passait de bouche en bouche : personne ne le connaissait. J'allais à chacun de ces hommes. Je lui disais :
^ Tu coan^îs Vani? Tomn^a^o Vanî'î
Je dis à 110 vîngtfete : ' .
— Tu mmam Vanl?
— Uiî sculpteur?
— Oui! un sculpteur! où ©st-i?
~ Il tst mart
Le vent chassait vers un angle quelques papiers salis et les faisait tournoyer dans la poussière* Puis toutes les clioses redevinrent immobiles. Je murmurais :
— Il est mort..
Les Lommes m^entouraicnt ; Fun d*e'ux me tendit sa gourde : elle contenait du rhum, ce qui était contraire, pensai-je, à la discipline. Un officier s'approcha; je dissimulai la gourde.
~ N'est-ce pas, lieutenant, que Vani est mort? fit une voix.
— Oui! il a été tué par un obus, il y a dix jours, la nuit de son arrivée en ligne. On n en a rien retrouvé.
îl m'avait écrit :
« Si je dois mourir, que ce soit en beauté, un jour de grand soleil, et d'une balle au cœur. )> Je pensais :
— Cela fait le troîdème; je n'ai plus qu'un amî. C^îa fait trois : Pascal, G^rg€s @t maintenant ToiMiiaiis»^. C^k fait trois. ïl m me reste que Batti^co'mbe, et il mï en Angleteîrre. Trois
ea deux acta, deux, coup sur coup, €t mâiateîïMît celui-là. Eî je n'en avais que quatre»..
J'entrai dans un café, je m'assis à mm table :
— Je vais rester tout seuL , Alors je me mis à pleurer. Une fillette accourut , et elle me regardait pleurer, en berçant entre ses bras un singe en peluche. Je la pris sur mes genoux, et je Ils danser et chanter le singe, jusqu'à ce que ma douleur fût endormie.
Puis j'abandonnai cette ville cruelle que je ne reverrai jamais plus.
On remarque — la tragédie de l'artiste est dans la conscience professionnelle - — que le pas s'affermit dans le chagrin. Je n'ai jamais goûté la joie plénière, parce que mon double contrôle chacun de mes actes, chacune de mes sensations : eî sans doute vaut-il mieux s'ignorer soi-même. Je constate que la marche se roidit quand l'affliction m'oppresse. J'irais au bout du monde, d'une allure volontaire, lorsque je souffre : j'ai des liens à dénouer, un libre arbitre à reconquérir. Je suis une pauvre chose en révolte contre ma chair. Eî jamais fe n'ai senti cela comms œ midi funèbre* m descendaEî la cpllin©., parmi 1^ ©îivaies et Im ngmhlm.
J*ai rencontré un bataillon qui revenait d'une manœuvre. Chaque homme semblait porter sa p^ine; eî peut-être leur tristesse etait-eîîe semblable à la mienne. Nous nous soiîimes crokis sans un bonjour. Leur cortège s*est perdu derrière moi; je ne me suis pas retourné. J'ai marché longtemps au milieu de la solitude. Au détour du chemin, un vent brusque m'a arraché mon manteau : il est tombé dans la boue, étendu sans un pli. Nous avions dormi tous les deux, enveloppés dans ce manteau, sur la route de Sakkâra, où la nuit nous avait surpris à mi-cheriiio du Caire : la douceur des étoiles remplissait le silence...
Je l'ai ramassé comme un linceul.
Ce n'est pas Tommasso, c'est Pascal qui dormit près de moi, dans ce vieux manteau. Ils se confondent, mes trois morts, dans ma seule détresse, le peintre, le sculpteur, et l'autre, Pascal, qui était un homme comme tous les auti^es hommes^ avec l'âme plus zélée.
Il aimait la vie pour ses joies les plus simples* celles que l'on reçoit et non celles que l'on se crée; il éprouvait à la contempler le bonheur d'un enfant qui regarde un livre d'images; il la feuilletait €îî tous sens, et ne perdait aucune de ses nuances les plus fines. Tout lui était délice : il
ne recherchait rien mais il recueillait tout Je Tavais égaré dans un long voyage. Il aîmail les pays nouveaux parce qu'il les admirait à mes côtés î mafe rémotion du plus humble paysage le ravissait à régal du plus rare; et son ^*stence passait de seconde en seconde et d'extase en extase. Il aurait pu dédaigner les poètes et ceux qui pensent à haute voix, il aurait pu souffrir de sa faiblesse ou se reprocher son inaction : il ne faisait ni Tun ni Tautre; il aimait les poètes et la manière dont ils magnifient les choses, il se trouvait assez heureux d'être un instrument sensible et résonnant.
Je me rappelais mille faits oii son esprit flâneur rencontrait l'inattendu, oii sa fantaisie se donnait toute liberté de bien ou de mal faire et m'entraînait à sa suite.
A Tusculum, il avait découvert, en musant, la baraque de tuf qui porte aux angles, engagées dans la muraille, des statues mutilées de marbre antique : et il couvrait de baisers les seins d'une déesse. Près de Kufur-Rahim, il disait la bonne aventure aux Bédouins, pour une petite piastre, car ils n'eussent point admis la science d'un homme désintéressé. Nous nous étions battus ecvec des marins dans un musico d'Amsterdam, pour Famoûr d une strveme qu'il ne connaissait pas. A Trieste,
on nom avait arrêtés comme suspects, et nous marchions dans les rues, enîre deux gendarmes autricliiens qui nom tenaient par k bras. A Pise, il avait sauvé un ciiat qui se noyait dans FArao.
Eî )*lclatai de rire sur la roHîe : ' car toute Eiémoire n'est pas imiquem-ent douloureuse; pour honorer les mânes d'Achille, Alexandre dansait sur sa tombe. Ainsi la mort dt mon Pascal, si conforme à sa vie aventure-tise, m'apparaît comme un dernier jeu de son enfance.
Gn l'avait envoyé aux Dardanelles. Les journées étaient longues et Fennui déprimant II organisa les pêcheries à la main. Une équipe de bons nageurs qu'il dirigeait, se baignait entre les récifs. Les- Turcs, les ayant découverts, s'amusaient à tirer le canon sur leur groupe. L'obus, en éclatant sur Feau, amenait à la surface des poissons étourdis par le choc : on n'avait qu'à les prendre, et la compagnie se régalait. Ce n'était pas de- l'héroïsme comme on l'entend : il ne faisait cela ni pour la patrie, comme on dit, ni pour cle vaines récompenses. I! fut touché par un éclat, et l'on trouva ît lendemain s©a cadavre nu entr« Im racheg.
li devait être ainsï plus hmu qm Lêmim, tpi périt non loin de îà, plus beau
qtîe corps n'était pas accablé de lassitude amoureuse. II mourut en se jouant, ce méditerra'* néen, sur les rives lumineuses de la Chersonèse, sous le ciel mauve et passionné de la Mer Intérieure; il mourut dépouillé, coinme les guerriers antiques, dont il aimait la geste grandiloquente et les nobles propos. Cette fin, à la fois classique, sincère et romanesque, lui aurait plu : et je songe parfois qu'elle ressemble à un suicide.
Repose dans ta volonté, mon ami ; mais je demeure, et je ne te vois pas à mes côtés, marcher sur cette route, comme jadis, ô mon ami, comme jadis, lorsque tu étais mien et que je ne te pleurais pas.
Le paysage se développait avec nonchalance, et la lumière s'épanchait sur l'harmonieuse inclinaison des coteaux. Je m'assis près de la haie d'un clos, pour suivre le déclin de l'heure sur les champs, et distraire ainsi mon affliction. Quelque chose de très doux vient du cœur de la terre, et le murmure des feuilles est plein de paroles gali« léennes.
Georges, qui n'aîmait point la ville, m*avaîî • souvent parlé de ces après-midi rustiques, eî de la lente- déposition de la clarté,. H. du ba!a^«-^
ment majestuetsx que forment les hrvàu mvàés dans retendue. Son esprit ae mouvait selon tm rythme semblable. îl parlait peu, et méditait longuement sa phrase avant de la donner : elle ressemblait à ses figures, aux contours bien inscrits, de couleurs sobres et restreintes.
Il pensait que l'idée relève la peinture et qu'un symbole enfermé dans les lignes rehausse encore la perfection des formes. Il ne comprenait pas la vertu propre des choses ni leur beauté primitive; il se refusait à admettre qu'une nature altière pût s'exprimer dans un poème familier : un plat de fruits, une femme au repos, un livre près d'une lampe. Chrétien cependant, il ne croyait pas que les dons premiers du Seigneur fussent assez grands à peindre et qu'un paysage pût refléter l'élévation contemplative d'une face biblique ou l'épanouissement d'un miracle.
Il s'inspirait de la Genèse et de l'Evangile, qu'il traduisait en éléments synthétiques, d'après sa vision intérieure. C'était Jésus guérissant l'aveugle — où il marquait sa conversion tardive; Jésus près du puits de Samarie; et le mystère eucharistique de Cana; et le Calvaire, lorsque le Fils de l'Homme rend l'esprit et que les ténèbres accourent du sein du soleil. Je me remémorais ce
LE DIEU QUi DANâE 53
Déluge qu'il avait peint dans Timmobilité de sa nature : les hommes acceptant sans efiroî Texhaus-' ëœient des eaux, sentant monter sm* leur torse impassible» avec un visage serein et la négation de tout geste, le flot expiatoire.
Il eût opposé à la mort cette calme attitude s'il l'avait vue s'approchant de lui. J'ai su comme il avait péri : un personnage officiel est venu m'avertir, un après-midi que je lisais quelque vieux solitaire. Je me souviens de la phrase à jamais empreinte dans ma mémoire, dont la lec* ture par cette visite fut suspendue :
(( Les Anciens croyaient qu'en goûtant et mâchant du laimer. on était incontinent épris de poésie» »
On a sonné... Devant la porte, un monsieur correct, le chapeau à la main, s'essuyait les pieds au paillasson. Il a posé contre la rampe son parapluie trempé. Il a dit mon nom. Je l'ai fait entrer sans politesse, parce qu'il avait l'air d'un huissier. II est resté debout; il a prononcé d'une voix molle:
— ' M. Georges C,.., n'ayant pas de famille en France, vous a désigné comme la personne.-.
— • Il est mort, n'est-ce pas?
Son menton s'est appuyé sur sa poitiîne. Il avait ce talent spécial et la distJBCtion qu'il faut potir
jouer au Français. Sa mimique était si conventionnelle qu il n'avait pas besoin de parler. Honorable vraiment, d'une grisaille de caractère seyant à sa mission. Le messager funèbre, le type légendaire, aujourd'hui cravaté!... Ah! le petit page de Malbrough, foof Je noir habillé, tout comme ce policier à mufle d'assassin!...
Je rouvris la porte en disant :
— Je vous remercie, Monsieur.
îl reprit son parapluie et descendit à pas lents. Quand il eut disparu, je me penchai sur la rampe : j'apercevais une main gantée glisser au long du bois verni, et j'écoutais les pas s'appesantir de marche en marche. Puis tout se tut. Je me répétais à satiété les mots que n'animait aucune pensée.-
(( Les Anciens croyaient qu'en goûtant et mâchant du laurier... Les Anciens croyaient qu'en goûtant et mâchant du laurier... ))
Quelques temps après, j'ai reçu une lettre du capitaine et un paquet ficelé. Georges était mort d'une balle en ricochet qui l'avait frappé au ventre tandis qu'il déjeunait dans la tranchée, On l'avait cousu dans un sac, avec entre les mains une bouteille cachetée qui contenait son état civil; on l'avait enseveli derrière un mamelon. Et les louanges banales de son héroïsme à tout faire...
Dafâi le paquet, il y avait trn caleçoB troué sans la ceinture tt soigneusement' îaYé de tout le sang qm Favait imprégné; il euYeloppaiî ki quatre petits volumes dm Evangiks et un Rabelais^ la méditation chrétienne et Faliment de Fespritril n*était pas de ceux qu'attirent les obscénités naïves d'Alcofribas, mais de ceux qu'émerveille le beau voyage qu'il nous fait faire au royaume de la Fantaisie.
Depuis lors, j'ai toujours sur moi, comme un scapulaire, le volume de Mathieu, qui renferme de si tièdes paroles humaines qu'on s'y sent pénétré d'une voix divine. Et l'ouvrant sur le bord de lâ route, je trouvais, soulignée de la main de Georges» la septième Béatitude.
« Heureux les pacifiques...
Ces mots semblèrent s'illuminer, s'étendre sur la page, déborder le livre et rayonner sur la campagne. Une musique abondante et mystérieuse remplissait l'espace. Des chants allègres sonnèrent auprès de moi. En relevant la tête, j'aperçus des paysans dans le clos, des vieillards et de jeunes garçons : at ceux-ci chantaient îls taiîlaiant ks sarments et les nouaient en guirlandes qui passaient d'arbre en arbre, mariant la vigiie-à l'olivier. Tandis que les hommes étaient piétés contre
56 LE DiEU QUl bANâE
reunemî, les jeunes et les viens préparaient la terre, pour qii*elle fût belle à leur retour et qu'opulentes fussent les vendanges* îîs travaillaient diligemment, et leur plus humble geste contenait une allégorie* Et je crus voir dans les vergers, non loin, sur le versant des collines, la Pabc, qui s*en venait d'iine allure généreuse, portant des fruits d^automne — des olives et des grappes — dans sa jupe retroussée*
Telle, pastorale et agreste, Teut taillée dans la pierre Tommasso. C*était un ouvrier probe et assidu, cherchant la bonne conscience dans le labeur quotidien. Il se mettait chaque jour à la besogne, aux mêmes heures silencieuses d'aprèsmidi, se promettant, comme une récompense à soi-même offerte, sa pipe bourrée d'avance et qu'il fumait religieusement lorsque le soir condensait les ombres sur l'œuvre accompli : manière ingénue de combattre la paresse originelle.
Attentif à découvrir les formes constructives, celles que possédèrent les Egyptiens et les archaïques de Delphes, il s'inspirait du bloc et de l'économie de ses lignes. La pierre, sa couleur et son grain, la fermeté de son assiette et le contour qu'elle présente, lui suggéraient la figure à en tirer*
En arU pimsait-il» comme dans la nature, une chose est assez belle quand elle répond exactement à son usage : le marteau dont le manche s*adapte bien à la paume, Tamphore primitive dont le flanc s'incurve d'après le mouvement de la porteuse, le galbe logique et défini d'un instrument de musique, tout objet conforme à son emploi lui semblait un élément de perfection, un signe de beauté*
Il étendait ce principe à la statuaire : n'ignorant pas que le profil de la pierre brute implique ime seule attitude, il recherchait cette existence enclose, et d'un maillet décidé, il en faisait tomber la gangue. Il ne consentait pas à imposer un sujet à la matière : il lui obéissait. De cet ordre silencieux naissaient les maintiens éternels : une femme assise, un homme qui marche. Dédaignant la pensée, il inscrivait dans ses œuvres une pensée large et humaine.
Il avait sculpté le Couple, dans une pierre onctueuse et colorée comme une chair orientale. L'homme s'avançait, le front levé, regardant bien en face le destin qu'il s'était fait; et la femme, les mains abandonnées, renversait la t^ sur l'épaule virile. Le front de l'homme s'élargissait comme tm entablement, selon la volonté de la matière; et
l'œuvre^ encore engagée dans la masse, était solide comme une belle architecture...
Le froid m'envahissait; la mort m*âvait poigEé trop rudement Je me r<8pris à marcher pour m'en défaire. Filais elle s'attachait à mes souvenirs et je la retrouvais à tous les détours de ma pensée. Je me rappelai tout à coup les funérailles de mon premier ami, celui de mes vingt ans : le convoi qui divaguait par les rues du village, et l'averse ruisselant sur le drap du cercueil, et le prêtre en surplis dont le parapluie oscillait dans le vent, et la fanfare du bourg, qui psalmodiait sur une cadence de polka le banal chef-d'œuvre de Chopin.
De ces trois autres, je n'accompagnerais jamais la dépouille, mais leurs cimetières labourés par la mitraille seraient un jour des champs d'épis, onduleux, drus et blonds, sur les pauvres morts oubliés.
Un grand désir de songerie abattue, de torpeur, un peu, où ma mémoire s'anéantirait, me fit renoncer à gagner Florence ce soir-là; et dans ce mélancolique Poggibonsi, où Texistence se ravive s'endort au rythme des trains qui passent, je découvris près de la gare un albergo désert, au vestibule voûté en ogive, plein d'une odeur de meubles
LE BîEU QUI DANSE 59
xii^m^ et d* anciennes tapisseries. L*hôte me cmduisit dani. ma chambre : elle était glaciak et obscure; elk était celle des voyageurs transis qui se réveillent au petit jour et s'habillent à la hâte, $ans regarder autour d'eux. Elle s'ouvrait sur le salon, vaste et cérémonieux, pavé d'une mosaïque à arabesques ; au centre s'allongeait un g^rand piano viennois, dont Fivoire était jaune, et quit sous la pression machinale de mes doigts, rendit im son lointain, fêlé, tendre et chevrotant, comme celui d'une épinette, A l'évocation d'une canzom de Sperendio qui reposait au milieu du lutrin, une jeune femme entra dans la pièce; elle me fit signe de reprendre la mélodie interrompue; et penchant vers la musique son visage studieux, elle suivait l'enchaînement des notes sur la portée. Quand le dernier accord vibra sur les cordes, elle en épia la lente dispersion, comme nous accompagnons du regard un être cher qui s'en va.
— Ma fille, Sidonia Manetti, présenta l'hôte.
Elle se tenait toute droite à mes côtés. Elle était grande, avec une majestueuse simplicité dans la pose, presque sans hanches, conventuelle, îe torse pudique et les épaules virginales sous la serge noire. Le cou très blanc, d'un jeu souple et sûr, portait la tête bien construite, sommairement
musclée» et d'une ossature délicate. L'œil mince et long, sous la paupière grasse, s*éclairait d*un feu doux, caressé par Tombre d'un front passionné qu'enserrait la double chaîne de ses tresses nocturnes. Il y avait sur ces lèvres blêmes un étrange ravissement, et sur cette face méditative le reflet d'une illumination intérieure. C'était une figure de foi contrite, ou d'esclavage orgueilleux et volontaire. Eîîe devait connaître chaque jour, et s'en nourrir comme la Magdeleine, les communions spirituelles au sein de la musique.
Nous ne disions rien, nous restions debout, en face l'un de l'autre; et ma tristesse allait vers son rayonnement avec une effusion silencieuse.
Elle posa la main sur le clavier et dit :
— J'aime beaucoup Sperendio... Je chante souvent ses canzone. Je voudrais que vous m'accompagniez...
— Si je le puis.
— Mais si, vous le pouvez. Est-ce que vous restez longtemps à Poggibonsi?
— Je suis allé voir un ami à la casmie de San- Gimignano.., Il n'y était plus.
— Oui. fit la jeune femme — et ses doigts tremblaient sur l'ivoire des touches — nous en
voyons souvent partir pour ie front* Votre ami doit être parti.*.
îl n'y était plus, rlpétaî-je; on m*a dit qu il était mort.
Elle me considéra bien en iaù^, les yeux grands ouverts. Puis ses paupières battirent, et ses joues devinrent extraordinairement pâles. Elle prononça:
~ Nous ne savons rien...
— J'en suis sûr, lui répondis-je.
— Vous avez beaucoup souffert, fit-elle d'une voix morne.
— J*ai beaucoup souffert... C*est le troisième de ceux que j*aimais. Deux autres sont morts, voici des mois... J'ai retrouvé ma force en chemin, parce que je ne suis même pas bon pour la souffrance. J'ai trop besoin de vivre... J'ai peur d'être seul.
Elle laissa tomber ses mains, comme flétries, parmi les plis en deuil de sa robe :
— Nous ne sommes jamais seuls.
— Vous êtes seule aussi? murmuraî-je.
Elle inclina la tête.
— Il est mort aussi?
Elle ne répondit pas. Le crépuscule 8*amoncelait aux angles de la chambre, et l'ombre s'épanchait autour de nous. Le clavier nous séparait l et je ne voyak plus que sa blanche étendue et le visage
die la femme où la sereine clarté înteme m rammaît.
— J'ai trouvé, dit-elle enfin, dans ma tristesse mi bonheur nouveau... »
Si j'ai lu tous les réconforts des philosophes, tous leurs Livres de la Consolation, toute la vacuité de leur verbiage, celui qui s'entretient sur la mort de sa fille, celui qui raisonne sur l'égalité devant le trépas, celui qui exploite, au sujet de la mort de son frère, des gisements de stoïcisme faux, et tous les casuistes du regret, ah! qu'on me pardonne de ne pas croire à l'intelligence littéraire cl de sentir mon instinct du bonheur revivre aux paroles de Sidonîa Manetti.
— Il aimait la musique, disait-elle : il me semble que je ne sais plus rien d'autre de lui. Quand je joue les morceaux qu'il préférait, je me souviens de sa bonté, de sa beauté, de sa tendresse, de sa gaîté même, et je ris à ses lointains propos qui me reviennent. Je comprends mieux ce qu'il voulait et quels étaient ses rêves, et ce qu'iLpouvait faire pour y atteindre. Sa voix, que j'entends à travers la mélodie, n'a plus le son qu'elle avait jadis : c'est, maintenant, comme um musique plus délicieuse que toutes les autr^, et qui m mâle à toutes les autres ea un suave concert
« Notre amour mmi ajouta-t-eîk a?#t m
LÉ mm QUI DANSE 63
aceest cîiaîeiireiix^' me sembk s'accomplir dans Tunion des voix; iî me possède plus étroitement que dans nos étreintes, et sa caresse se perpétue m moL Lorsque j'ai chanté les poèmes qu'il aimait, je sens peser sisr ma chair un bienheureux accablement, comme s'il m'avait brisée de son désir, « Ecoutez, fit-elle en touchant quelques notes, cet accord final que vous frappiez tout à. Theure, c'est comme son adieu qui s'éloigne de moi* »
Grave, l'ivresse d'un instant qu'éveillaient en moi ces phrases exaltées. Ainsi quelque chose de l'immortelle beauté pourrait me rapprocher de vous, ô mes amis ! Et je crus t'entendre, Georges, me lire encore la parabole des vierges et des lampes, jusqu'à ce que l'Epoux vînt et emmenât les prévoyantes; et toi, Tommasso, tailler de ton ciseau la pierre émue sous ton effort puissant*. Et toi, Pascal, je crus sentir ta main supporter ma tête, comme ce jour de fièvre où tu inclinais ver6 mes lèvres arides une tasse d'eau fraîche.
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