TOMB U
s PRÉFACE.
privOft'docenten et qui avait été long-temps le chef d'une de nos sociétés secrètes.
Là y si nous étions à bout de conjectures sur Ta venir, si chacun avait fini d'exposer son plan de constitution pour la vieille Germanie et l'univers , son nouveau système de philosophie, ses projets politiques et littéraires , notre ami Marsilius Brunck nous faisait des contes dont ma mémoire , souvent infidèle, essaie aujourd'hui de reproduire une esquisse, imparfaite restitution, ébauche décolorée à laquelle manquent cette parole pleine de vie , cette inspiration spontanée qui nous suspendaient, comme dit Tirgile, atw lèvres du narrateur.
incapable de ne pas mutiler ses récits, je devrais peut-être m'abstenir de le rendre solidaire démon impuissance; mais comment refuser le legs de mon ami? Surpris par une mort prématurée, il me confia le soin d'aune réputation qu'il avait trop négligée lui-même, et n'eut pas le temps de considérer si j'étais en état de recueillir ses discours , de former un tout de ses notes éparses et de faire sortir
la lainière du chaos de ses innombrables manuscrits.
Marsilius Brunck a donc cessé de i^ivre!
quoiqu'il eût trayersé de mauTais jours et que sa coupe eût été souyent remplie jusqu'aux bords d'absinthe et de fiel , il n'est pas mort d'une maladie de poitrine;
Il ne s'est pas fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet ;
Il ne s'est pas ouvert les veines ;
Il n'a jamais songé à se couper la gorge ;
Jamais la moindre velléité d'empoisonnement ne lui passa par la tête;
Il ne s'est pas non plus noyé dans une de ces mares si poétiquement décrites par /osephDelormey et qui semblent se rencontrer k souhait pour y savourer toutes les délices d'un friand suicide;
Enfin, il n'a pas comme Passereau V écolier y été prier le bourreau de le guillotiner.
De quoi donc est-il mort ?
Du choléra, dans un voyage à Paris, entrepris dernièrement pour s'assurer à la bibliothèque du Roi , département de M. Raoul-
4 PKÉFAGE.
Rochette, si certain mot grec ne serait pas mieux orthographié a^ec un oméga qu'avec un omicron.
Qu'il me soit permis de lui consacrer une courte notice nécrologique.
Marsilius Brunck naquit dans une partie de TAUemagne qui , en vertu du principe des frontières naturelles, fut réunie à la France, jusqu'en 1814. Son père Frédéric, comte de Frensdurf et de Scblusselberg • jouissait d'une fortune proportionnée à la noblesse de sa maison, des plus illustres du pays, au dire des généalogistes. Ce gentilhomme , persuadé que le sort y regarderait à deux fois avant de ruiner un homme comme lui, ne se refusait aucune des extravagances qui mènent les plus riches à la pauvreté. Un jour , grande fut sa surprise , il toucha à ce dénouement dont la possibilité lui paraissait chimérique. Au lieu de l'attribuer à sa conduite inconsidérée, il aima mieux en accuser la révolution et la France, et, pour punir son siècle qui ne se connaissait plus en aristocratie, il s'avisa un beau matin de
mourir , laissant à son fils des parchemins parfaitement en règle et des aflfaires prodigieusement embrouillées.
Marsilius porté à la démocratie par nature , ne conserTa des uns qu'une prédilection purement poétique pour ta chevalerie du moyenâge ^ et ne tira des autres qu'une faible somme qui servit aux premiers frais de son éducation. Il tenait à la féodalité par son imagination, à l'égalité par son caractère et ses mœurs.
Le comte de Frensdorf aurait bondi d'indignation s'il avait TU son fils dans un lycée, martelant au son du tambour, une amplification sur les victoires de Napoléop , un thème sur le bonheur dont l'homme du destin dotait ses peuples. Après avoir feuilleté pendant trois ou quatre ans les dictionnaires grands et petits , gros et menus de M. Noël, récité par cœur la traduction de rÉnéide de Jacques Delille, résolu force équations, selon M. Lacroix, et appris la charge en douze temps , on déclara à Marsilius qu'il savait tout ce qu'on pouvait raisonnablement enseignera un jeune citoyen
e PRÉFACE.
du grand -empire, à .un enfant de ce peuple qui représentait tous les peuples et qui faisait rouler de conquête en conquête le char de la civilisation moderne.
Or, il semblait à Marsilius qu'il savait peu de chose et qu'avec ce bel enseignement il ^tait menacé de mourir de faim. Heureusement la conscription était là pour le mettre hors de peine. Il abdiqua son titre , choisit un nom plébéien, devint soldat, puis caporal, puis sergent, puis sous -lieutenant, puis lieutenant, reçut deux balles dans la cuisse, cinq ou six coups de sabre sur la tête et assista à une douzaine de batailles dont la moindre est encore un prodige à côté de ces ridicules exploits qu'on a laborieusement apprêtés aux héros désœuvrés de nos dernières années.
Passionné pour la liberté , il s'abandonnait souvent à de tristes réflexions sur le dévouement servile de milliers d'hommes armés pour celui dont ils attendent des grades et des hon-^ neurs et qui les fait mouvoir à son gré comme des machines. Le perfectionnement du régime
social lui paraissait impossible tant que le pouvoir militaire resterait Tapanage exclusif du pouvoir gouvernemental. Aussi dés que le bruit du canon et les cris de victoire cessèrent d'ennoblir la servitude et Tabnégation per-^ sonnelle du guerrier , il renonça à de légitimes espérances d'avancement et alla , muni d'un brevet de régent, s'ensevelir dans un collège de petite ville où il recommença toutes ses études 9 se livrant à des travaux immenses.
Marsilius avait reçu de la nature un penchant tout particulier pour la poésie : il fit donc des vers, il en fit sur tous les sujets; il en fit même de satiriques, car il avait débuté par être un peu ce qu'on appelle dédaigneusement aujourd'hui, voltairien. Malheureusement le bruit en vint aux oreilles d'un sous-chef de bureau. Un professeur faire des, vers, et, qui pis est, des vers politiques, des vers érotir ques! quel scandale! une grande lettre sous bande, Troisième division, deuxième bthreau ^ n? 2561 , avertit le coupable de sa faute énorme.
Il se jeta alors dans rérudition , et interrogea les sources les plus cachées de l'histoire et de la littérature : quel dommage disaient les bonnes âmes, quel dommage quil encroûte ainsi son génie ! passe encore s'il se li- Trait à la métaphysique.
Marsilius qui méditait constamment lorsqu'il était seul , et n'avait garde d'être grave a?ec ses amis; au rebours de ces sages, austères en public, toujours frivoles chez eux, Marsilius ne demanda pas mieux, et, au lieu de réfléchir à part soi , se mit à penser avec Platon , Locke, Leibnitz, Gondillac, Hume, Kant, Hegel, Cousin , Jouffroy, Lamennais.
Afin de déterminer ses idées , il essaya de les confier au papier.
Il écrivit donc sur les matières les plus ardues ; mais il ne trouva pas d'imprimeur qui voulût se charger de ses œuvres ; ni de journalistes qui consentissent à les annoncer.
La raison en était bien simple. Marsilius ne courtisait , ne flattait personne.
Caché dans sa bicoque, il n'intriguait point afin de se recommander à l'attention publi-
que, et cultivait les sciences et les lettres avec une niaiserie de désintéressement et de probité tout-a-fait gothique.
Il faut dire cependant, pour être juste, qu'un assez grand nombre d'hommes illustres de l'étranger, auxquels le hasard l'avait fait connaître, l'encourageaient dans ses tentatives et le consolaient de l'impertinence des ridicules pygmées qui l'entouraient.
Sa trentième année venait de sonner; exilé
Tolontaire, il se réfugia en l'université de
Heidelberg, parce qu'il commençait à être
honteux de la barbarie où , malgré ses efforts,
était tombé son pauvre collège, et qu'après
avoir eu sous les yeux le déplorable spectacle
de l'anarchie populaire, il n'avait pas été moins
choqué de voir les plus effrénés démagogues
métamorphosés bientôt en plats courtisans. Et
puis, malgré sa sévère impartialité , malgré sa
vie toute studieuse, et quoiqu'il eût tâché de se
mettre à couvert derrière ses livres contre les
passions politiques, il ne manquait pas de gens
qui cherchaient à le mêler à des discussions
Jl
odieuses et à Tamener sur le terrain faugeux où leurs pareils s escriment impunément. A Heidelberg il se composa une nouvelle existence ^ il commença à se tourner vers la postérité et à mesurer ses forces. Il y avait même des momens où il se croyait appelé à occuper dans le monde une place distinguée. Hélas !
il n'a trouvé de place que dans un cercueil !