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Le dimanche

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HGumus VAm ut

My littla spirit, M», 8iti in a foggy doud.

Sbakspkaki, MMChëth*

tovu MkxmMi m coip*, uuaiui.

» L*histoire de la blessure d'ua miliUire en soulage la douleur. »

Sterne, Tristram Shandjr,A, 27.

TOH£ II. 1

Tel qai rit Tendredi....

La sagesse des natioms.

£h î bien oui , vous le dites , et je le crois , ce n*est qu'un jeu, une risée ^ et Dieu me garde de vous envier votre gaieté ! 11 y a assez de lar- • mes au fond de notre histoire pour que nous saisissions avec empressement les moindres éclairs de plaisir. Pourtant nos plus folâtres ébats ont du sérieux, quelquefois du sérieux tragique, et une plaisanterie innocente , un badinage irréfléchi a suffi pour marquer d'un trait de sang les destinées d'êtres humains. Quand je faisais

la guerre en Espagne Vous souriez, et je

vous comprends. Pourquoi ne pas l'avouer ? je reviens volontiers au récit de mes campagnes , cette époque la plus intéressante , la plus remplie , la plus animée de ma vie ; car j'ai compté

mes belles années par des combats et des victoires dont le boulingrin du brave capitaine Tohie et de son fidèle caporal ^ Tritn ne saurait me retracer une idée même imparfaite, et qui , si j'en juge à vos questions quand je me tais , à votre attention quand je parle , éveillent presque toujours votre curiosité. Au fait, il ne s'agissait pas alors de contraintes diplomatiques signifiées par soixante mille hommes armés à la mince garnison d'une bicoque abandonnée sans secours ; il n'était pas question de doucereuses et faciles violences exercées en rhonneur d'un sophisme. C'étaient la force dans sa naïveté; la puissance avec sa franchise ; la valeur , tous ses hasards , tous ses périls. Nous nous précipitions, au pas de charge , au cri de vive l'empereur , sur l'Europe épouvantée , et , poudreox , affamés , en guenilles , il n'y en avait pas un de nous , pas un seul qui se jugeât indigne û% passer un jour maréchal ou roi, et qui crût le front auquel seyait si bien le schakos du voltigeur ou l'oursin du grenadier , trop étroit pour un diadème. De ces rêves dorés , de ces espérances enivrantes, je n'ai rapporté , il est vrai , qu'une jambe de bois , une pension de six cents livres

I£ GAOB TOUCHÉ. 5

et la croix , Traie croix d*honneur alors, ventrébleu ! mais qu'on est parvenu à avilir au point que je n'ose j^l us guère me parer maintenant de éette fécomt^ense û chèrenient achetée, de peur d'être confondu avec un intrigant d'antichambre , un valet de cour oU un mouôhard!

Pour en reveliir à mon premier propos , car vos regards me solliciteiit de remonter sur mon dada , je faisais donc la guerre en Espagne de 1808 à 1813. Nous cherchions à nous dévelop- ]4er dans'Ie'bassin'mitdyen du'Duéro et les plaines nues du royaume de Léon , où par-ci par-là quelques bôîs d'yeuses , de bellotes , de sureaux et de pins Tiilgfaires reposent , rafraîchissent la vue , et dominent dés forêts en miniature d'asperges ligneuses et piquantes et d'aubépines en fleXirs. Le maréchal Bessières venait d'écraser Tèrinemi dans Une bataille acharnée et meurtrière* J)rès de Médina de Rioséco. Je fus chargé d'occuper avec ma compagnie d'infanteHe légère le gothique château de Tordesilîas , où mourût folle la mère de l'ettiperetir Charles - Quint , et où taies camarades et moi , après avoir fait quotidiennement d'amples libations d'an vin passable qu'on récolte dails le pays , seni-

6 lE GAGE TOUCHÉ.

blîons chaque soir avoir aussi laisse une partie de notre raison. Bientôt je quittai cette royale masure pour renforcer 1^ garnison de Yalladolid. L'on m'assigna mon logement chez Talcade^ qui demeurait dans VOchavo , le plus beau quartier de la ville , mais peuplé de haillons , comme presque toute cette cité autrefois si opulente , si prospère , et qui ne présente plus qu'un squelette dont le linceul tombe en lambeaux. Après avoir assisté à la parade sur la place Mayor; étale mon uniforme dans la galerie qui l'entoure et que surmontent trois rangs de balcons ; fumé quatre ou cinq cigaros dans un des tristes café du campo gmnde , et passé en revue les dames que l'office et des intrigues de plus d'un genre attiraient à la cathédrale bâtie par le sombre Philippe II , je me trouvais fort embarrassé de l'emploi du reste de ma journée. La femme de l'alcade , espagnole jusqu'à la moelle , œil vif et à fleur de tête , nez en l'air , lèvres épaisses et sensuelles , et que son caduc mari laissait en toute liberté , semblait disposée à mettre à profit quelques-uns de mes instans perdus ; mais il ne me tomba jamais dans l'esprit de

sortir avec elle du ton d'une civilité froide. La femme que j'aimais était en France et , sans me piquer d'une constance romanesque , moi capitaine de voltigeurs , âgé de vingt-cinq ans , moi l'un des missionnaires de la galanterie française, j'aurais cru commettre un sacrilège, un crime, en oubliant, même durant quelques ninutes , ma fiancée, ma Sophie , pour Dona Inès Ronquillo.

Mon amour fut mis cependant à des épreuves plus fortes. Yis-à-vis de la maison de l'alcade, s'ouvrait le comptoir d'un changeur, Israélite octogénaire , dont les plus fanatiques parmi ceux qui s'appelaient eux-mêmes vieux chrétiens, n'avaient jamais révoqué en doute la probité. Quoique habitant d'une ville célèbre dans les fastes de l'inquisition , le juif Isaac y vivait en paix, respecté autant qu'on pouvait l'être en appartenant à sa secte. Je me rendais assez souvent a son office , pour mes affaires et celles de ma compagnie : j'y trouvais habituellement sa fille Noémi qui lui servait de teneur de livres et de caissier , et qui m'escomptait toujours mes billets ou m'échangeait mes espèces avec un doux sourire et un empresse-

8 LE GTAGE TOUCHÉ.

ment marqué. Elle pouvait avoir de seize à dixsept ans ; petite , rebondie , brune , le regard plein de feu , les traits irrcguliers mais d'un ensemble neuf, et réunissant Teipression de la mutinerie et de la sensibilité, de 'là coquetterie et de la candeur , de la volupté et de l'innocence ; enfin sur toute sa personne une grâce originale , indéfinissable.

Vous devinez bien que nos négociations financières n'étaient pas très-étendues et que si Isaac ne m'avait reçu que lorsque j'avais réellenient besoin de lui , mes visites auraient été peu fréquentes. J'expliquerais donc itiaîaiséknent comment il se fît que bientôt je ne laissai pas un jour saris aller trouver Noéiiii. Sophie n'aurait pu raisonnablement s'en formaliser ^ car jamiais le moindre , propos de gaîaNterie ne se fraya passage à'travers'mes lèvres.

J'entretenais même* plutôt Isaac que Sa fille , recueillant avec avidité' les détails qu'il Aie"d6nnait sur la situation politique , industrielle et morale de l'Espagne. Les égards que je témoignais à cet honnête vieillard semblaient toucher Noémi , qui me' pariait par intervalle avec une émotion saisissante et communicative. Puis re-

i£ GAGE ÏOVGËÊ. 9

prenant son cài^ssant sourire, su sërénité charmante , elle m'interrogeait sur la France et me demandait si je n'avais pas une sœur.... Ce mot était- il mis pour un antï'e dans sa pensée ? je l'ignore , ou plutôt je crois que non , car Noémi était si simple , si naïve ^ que le terme propre lui aurait certainement échappé ; mais insensiblement elte s'habituait à voir en moi uq frère et peut-être entrait-il quelque jalousie dans cette affection si pure , si détachée des sens.

Oona Inès Ronquîllo plus terrestre , plus positive dans ses incliliations , me lançait de temps à autre quelques ëpigrammatîques allusions a mes assiduités , et finit par me railler ouvertement sur ma passion pour la jolie tnarrane.

Quoique Sophie fut tout-à- fait maîtresse démon cœur , ce persïffl(^g(e te laissait pas de me causer une espèce de l'emords : je Técoutais avec une impatience et un dépit que je Wefforçais de dissimuler , et afin d'obtenir trêve de Dona Inès , je pris à tâche de donner à ma politesse un caractère moins glacial ; j'allai mèine jusqu'à me résigner à quelques complimens sur la beauté de madame Roilquillo , qui en parut satisfaite et qui , pour sanctionner ce rapprochement ,

m'invita à la conduire le lendemain à un combat de taureaux dont le commandant d*armes français voulait régaler le beau sexe de Yalladolid. Le spectacle en lui-même n'eut rien de remarquable. Les plus fameux torréadors du pays , loin d'embellir une fête donnée par les Français , s'étaient enrôlés dans les bandes de guérillas qui combattaient contre eux. En conséquence il fallut avoir recours à quelques maladroits portefaix , que le peuple accueillit par des huées. Mais ce point touchait peu Dona Inès. L'essentiel pour elle était de m'afBcher comme sa conquête ; de mon côté , dans l'impuissance de m'échapper , je résolus de jouer de bonne grâce le rôle de cortéjo que l'on ne m'avait que trop libéralement départi. J'avais néanmoins manœuvré de manière à pouvoir rejoindre Noémi , que j'apercevais sur l'amphithéâtre vis-â-vis de nous ; mais Dona Inès , en femme expérimentée , mit ma tactique en défaut , et je pris ma bonne fortune en patience d'autant plus volontiers que je remarquai bientôt l'absence de Noémi. Elle s'était retirée avec son vieux père dès que les taureaux avaient été lâchés.

Le combat fini , je m'empressai de conduire chez elle Dona Inès , qui s'avisa d'avoir des attaques de nerfs^ suite, disait-elle, de l'épouvante que lui avait causée un des quadrupèdes les plus furieux. Parfaitement tranquille sur son compte , je la confiai h sa duègne et me rendis d'un saut chez Isaac. 11 était occupé , suivant sa coutume , à trier quantité de monnaies étrangères 9 à les peser scrupuleusement et à les empiler. Mais, malgré l'attention qu'il prêtait à cette besogne , une vivednquîétude se peignait sur sa physionomie macérée et flétrie , qui rappelait l'air de tète du St-Jérôme du Dominicain. — C'éist vous f capitaine? me dit-il; je suis bien aise de vous voir pour me distraire un peu du chagrin que yient de me causer , bien involontairement toutefois , ma pauvre Noémi. A ma grande surprise elle avait désiré d'assister au combat de taureaux , et , dans cette intention , elle s'était -parée avec une recherche qui est encore pour moi une énigme. Je m'imaginai néanmoins que ce jour serait pour cette chère enfant une source de plaisirs. J'ai été cruellement détrompé ! A peine avions-nous occupé Aos places , que je vous ai vu de loin

la U GAGE TOCCyÉ.

avec notre Toisine. J'eq ai averti Noémi.... nu même instant on ^vait coupé les attaches du premier taureau destiné à combattre. Noéoii^ probablement effrayée , s'est trouvée mal , trèsmal , et m*a conjuré de la ram<)aer à la maison. De retour ici elle a eu des convulsions et je l'ai fait porter dans son lit, o^ je lui ai administré un calmant qui l'a , je suppose, endormie. —

Ayant témoigné à Isaac tout l'intérêt que m'inspirait l'indisposition passagère de sa fille, je rentrai chez moi , persuadé que les attaques de nerfs de Noémi étaient d'une tout autre nature que celles de Pona Ipè^f , et avec un serrement de cœur dont j'aurai^ vainement essayé de me rendre compte. Madame Konquillo mit une indécente affectation è me laisser voir qu'elle était en tètp-â-téte avec une manière de petit collet , prestolet ^onrnois et qafard , ancien familier de l'inquisition , qui venait souvent à la maison et professait pour les Français une haine cordiale et toii^-à-fait chrétienne ; cette prétendue vengeance tirée de mon ingratitude y elle me lança un regard de colère en me souhaitant un bon soir ironique. Jamais elle ne

m*aTait paru d'une impudence moins supportable : inyolontairemeut je la comparais à la douce et pudiqiie ^pémi ; parallèle si naturel , si équitable , qu^ea yérUé Sophie aurait été injuste de s'en plaindre.

Le lendemain , de grand matiu , mon premier soin fut d*aller chez le corrégidor , que je fjw obligé de faire éyeîller afin qu'il me délivrât un autre billet de logement. Ma nouvelle demeure fut marquée à quelques pas de celle de Talc^ide , par conséquent toujours dans le voisinage de Noémi , et , avant que madame Ronquillo n'eût quitté la couche paisible de son respectable éppu:^ , mon déménagement était , comme on dit, un fait accompli. Un portemanteau, des couleurs, des crayons, des dessins , quelques livres , une guitare , meuble indispensable en Espagne , et d'autres babioles ne sont pas en effet d'i^n transport difficile : grossir ce bagage m'eût été chose aisée ; mais après le combat j'ai toujours eu horreur de ce pillage systématique qui a élevé si haut la fortune de quelques-uns de nos chefs et a sali Pa* Tjfi , par exemple , d'une collection incomparable de tableaux j que tout le monde counipt et que

14 LE GAGE TOIJCBE.

je n*ai jamais visitée sans indignation , en songeant que j'avais été un des instrumens aveugles , obligés , d'une spoliation odieuse.

Installé dans une petite chambre qui surplombait la rue au second étage et où Ton ne parvenait qu'en se guindant , à ses risques et périls , sur une échelle de meunier , boudoir que le jour jaunissait à peine à travers les lozanges des vi-* très surchargées de plomb et de fer, et qui n'était construit qu'avec des planches et des bardeaux assez mal unis ; j'attachai au pied de mon lit le portrait de Sophie , peint par Isabey , endossai ma grande tenue et courus chez Isaac.

Noémi était seule dans le bureau ; immobile devant un énorme registre ouvert , la tête appuyée dans ses mains. Je touchais déjà sa chaise qu'elle ne m'avait pas encore aperçu. Je la saluai et elle fît un mouvement comme une sentinelle endormie surprise par l'ennemi. Son teint était pâle , ses yeux rouges ; elle avait visiblement pleuré , et long-temps. Je m'étonnai de l'émotion que j'éprouvais : il m'était avis que j'avais tort envers Noémi , envers Sophie , envers Isaac 9 envers moi-même , envers Dona Inès , peut-être, envers tout le monde. J'aurais

voulu être sur la brèche de Sarragosse , me battre à outrance , n^importe contre qui : décidément cette situation ne pouvait plu8 se prolonger deux minutes. Pour en sortir , je m'informai d'une voix mal assurée de la cause qui avait forcé Noémi à quitter le spectacle et je n'eus pas le courage de terminer ma phrase en entendant sanglotter la pauvre petite. Morbleu^ malgré mes moustaches j'étais prêt à pleurer moi-même comme un grand innocent. — L'idée que vous étiez malade , Noémi , lui dis-je , ne m'a pas laissé cette nuit un moment de sommeil , et l'insipide Dona Inès m'a tellement dépité en ro'empêchant hier de vous suivre , que tout à rheure j'ai quitté sa maison. •• — Vous avez quitté sa maison ? répéta-t-elle d'une voix éclatante. — Oui , lui répondis-je j il y a une heure.. . et me voilà. — Elle me prit la main , me regarda fixement entre les deux yeux , essuya les siens et se mit à rire. — Oh 1 mon Dieu , je n'ai pas été malade 9 au contraire, dit-elle, avec enjouement ; j'ai eu peur , j'ai fait l'enfant ; et c'est tout, capitaine.... Quoi ! vous avez vraiment quitté Dona Inès ? — Il y a long-temps , ma foi , que j'en avais l'envie et si je n'avais pas

craint de déranger votre vieux père et vousmême , j'aurais prié le corrégidor de me loger ici. — Ici , répartit Noémi d'un air attendri et en inclinant sa tête vers la mienne. Elle n'avait pas encore abandonné ma main et je n'avais pas songé h la retirer ; je serais même , Dieu me pardonne , resté toute la journée dans cette attitude sans me croire extraordinairement vexé; mais midi sonna à l'horloge de la cathédrale , c'était l'heure de la parade ; fidèle à la discipline , je fis demi-tour à droite ^ en regardant un peu derrière moi pour apercevoir Noémi. A midi dix minutes j'e défilais sur le campo grande 'avec une partie de la garnison. Il est clair que Sophie restait toujours Tunique objet de mes pensées.

A une huitaine de là , ma nouvelle hôtesse , pour me payer ma bienvenue , réunit vers le soir toutes ses voisines et voisins, ainsi que les officiers français qui logeaient chez eux. Veuve d'un marchand d'étoffes de laine, dont elle continuait le commerce , parvenue à une prudente maturité , amie de la joie et de la jeunesse , elle se plaisait à procurer à celle-ci des amusemens auxquels elle prenait du reste la part

la plus désintëressëe ; bien différente de Dona Inès , qui s*opiniâtrait à jouer Tadolescence et à en exiger les honneurs et les bénéfices.

Cette dame , son pacifique mari , et Tex-familier de Finquisition honoraient notre conventicule de leur présence. Noémi avait été invitée aussi, de même qu'une douzaine de jeunes filles aux cheveuix de jais , aux paupières scintillantes et mobiles , a la taille souple et désinvolte. Je ne voudrais pas gager que Noémi était la plus belle, la mieux faite ; mais à coup sûr , c'était la plus gracieuse , la plus friande ! qu'on me passe cette expression. Dona Inës fit semblant de ne pasm'en vouloir , et après lui avoir débite quelques mots > d'excuse sur mon déguerpissement , j'allai m'asseoit^ par instinct , près , tout près demajoliemarrane. Nous étions entassés dans l'arrière boutique parmi les ballots de baiettes et de draps grossiers , seuls débris de l'industrie manufacturière de Yalladolid. Tandis que les personnes graves , les grands parens s'amusaient , en savourant le chocolat , le porto et le xérès , au laro ou à- la triomphe , les jeunes gens se mirent à faire mille folies et à jouer de ces jeux qui , permettant certaines

manifestations, autorisant maintes privautés, ont eu souvent , je le répète , de rinfluence sur le reste de la vie. Un de mes camarades, qui avait reçu au régiment le sobriquet de M, l'abbé , parce qu'il imitait en perfection les moines et les prêtres espagnols et parodiait avec une impiété bouffonne les cérémonies du culte , proposa de jouer au corbillon. Il fallut expliquer à nos jeunes compagnes en quoi cela consistait : chaque officier se fît le précepteur de sa voisine , et quand tout le monde déclara être suffisamment instruit , l'abbé , commençant par Dona Inès , qui , en vertu de ses prétentions , s'était mêlée aux jeunes gens^ prononça la phrase d*usage : Je vous vends mon corbillon ^ qu'y met-on ? Cette question faisait lentement le tour du cercle joyeux , arrêtée dans sa marche par des trépignemens , des gaucheries charmantes , des bévues délicieuses. C'étaient des éclats de rire sans fin , des transports de plaisir mêlés de mots tendres et d'imperceptibles caresses. Les délinquans donnaient gage , et penché sur Noémi que je contemplais pour découvrir sur sa figure quelque ressemblance avecSophie , je fus des premiers à expier ma distraction. On ne tarda pas à

me dépouiller de mon ëpée, de mes ëpaulettes, de mes gants , de ma bourse. Noémi , qui n'ayait pas compris le mécanisme du jeu , attendu que j'avais oublié de le lui apprendre , voyait aussi partir les uns après les autres tous les objets dont elle pouvait décemment se passer. Il ne lui resta bientôt plus que le moucboir de soie qui cachait ses épaules. Ce voile eut aussi son tour, et les épaules de Noémi , dont la peau était magnifique , quoiqu'un peu brune , se trouvèrent nues et si près de mes lèvres que je me figurais y appliquer un baiser continu ; mais il n'en était rien , car Sophie Bref, le moment de rendre les gages arriva ; les épreuves , dont la restitution était précédée , ajoutèrent au bonheur de cette soirée en resserrant momentanés ment les douces accointances qu'elle avait fait naitre. Je réclamai mon épée. L'épée d'un officier français est un objet sans prix, et l'on décida que je ne devais pas l'obtenir légèrement. Il fut donc réglé que je la recouvrerais seulement par un acte solennel : l'on m'ordonna de choisir pour femme , pour épouse , la personne que je préferais. Noémi frissonna , une flamme rapide courut dans mes veines y j'hésitai un

moment, et soulevant la fille d'Isaac qui paraissait^ rêver , je m'adressai à Tofficier dont TOUS savez le surnom : Monsieur Fabbé y lui dis*je ,'ayez la complaisance de nous marier. — Bien volontiers , répondit le farceur , mais avant tout , les sacrés canons de TÉgllse exigent que je publie vos bans.

Alors , s'affublant d'une mantille en guise de chasuble , il monta sur une chaise et annonça trois fois à Tassistsaice le mariage de M. N. , capitaine des voltigeurs , avec mademoiselle Noémi Isaac , sommant tous les auditeurs de déclarer les empêchemens' qu'il pourrait y avoir à cette union. Excepté moi , Noémi et Tabbé , il n'était personne qui n'eût de la peine à garder son sérieux. Quant à moi , rien ne me semblait plus simple que cette cérémonie dont le burlesque m'échappait , et ma fiancée était tellement absorbée qu'il eût été difficile de dire au juste ce qui se passait en elle. A la troisième proclamation , Dona Inès , d\in ton à la fois malicieux et bénin , prit la parole : M. l'abbé, la future n'est pas de notre sainte communion ; en conséquence le mariage ne peut être célébré... — Cela est juste , répartit l'abbé avec componction , le

LS GACX TOVCHK. . ftl

cas est embarrassant. — Il ne l'est point , ni*écriai-je , puisqu^il ne s'agit que d'administrer le baptême à mademoiselle. — Je lui servirai de parrain , dirent à la fois tons les oi&eiers — et moi j de marraine , répliqua Dona Inès. Âussîtèt labbë se fit apporter de Teau dans une tasse , et l'ayant répandue sur le front de Noémi en pro^ nonçant les paroles sacramentelles , sans scandaliser ses camarades qui ne se scandalisaient de rien^ ni les Espagnols balxtués à voir transporter sur le théâtre les rites religieux , il imposa à la catéchumène le nom de Constance , qu'avait indiqué mccharament madame Ronquillo. Ce préliminaire rempli , Tabbé nous maria avec une foule de grimaces qui firent mourir de rire toute rassemblée et où n'était oubliée aucune des formalités essentielles des mariages catholiques. Ensuite chacun vint nous complimenta et nous souhaiter bonheur et postérité.

J'éprouvais un étourdissement tel que je ne voyais ni n'entendais plus que d'une manière confuse, ^oérai s'appuyait languissamment sur mon bras, comme frappée de stupéfaction , et je lie sais quelle voix secrète me murmurait au fond de rftme que cette plaisanterie avait été trop

loin. Revenus à notre place nous n*osions plus nous regarder. Heureusement que les autres gages touchés attiraient Tattention générale , car notre malaise n'aurait fait que $'accroitre« Quand il n'y eut plus de pénitences à subir, d'épreuves à infliger , on se dispersa : il était tard. Dona Inès , en passant près de nous , nous souhaita une bonne nuit , avec une intention manifestement injurieuse. Mais elle avait affaire à un adversaire désarmé. Je reconduisis en silence Noémi chez elle, puis je regagnai mon deuxième étage, attristé de ma soirée , qui d'abord m'avait paru ravissante.

Deux heures après , la générale battait dans les rues de Yalladolid. Cet appel si connu , plus sévère au milieu du calme de la nuit , vint m'arracher à mes rêveries. J'étais soldat avant tout , et la pensée qu'il y avait peut être des coups de fusil à donner et à recevoir effaçait de mon esprit la scène dont j'avais été naguères un des acteurs principaux. Cependant , en quittant mon logis , sans être sûr d'y revenir jamais , je levai machinalement les yeux vers les fenêtres de Nocmi. Soit illusion , soit réalité , une ombre s'y dessinait sur la pâle auréole d*une lampe.

LE GAGE TOUCHÉ. è3

J'étendis la main vers cette vision et marchai à grands pas an lieu du rassemblement de la troupe. La garnison était déjà sous les armes y les bagages s'amoncelaient dans les caissons et les voitures de transport, et , après quelques ordres exécutés avec la rapidité de l'éclair , nous abandonnâmes Yalladolid. L'armée opérait un mouvement en arrière pour se replier sur les Âsturies.

Des marches , des contre-marches dans un pays presque impraticable , des fatigues toujours renaissantes , des besoins rarement satisfaits ^ des combats de tous les jours , de toutes les heures , non pas en rase campagne , suivant les grandes règles de la stratégie , au retentissement solennel de deux ou trois cents pièces de canon , avec toute cette pompe formidable qui élève le courage et rend la mort belle et imposaute ; mais des luttes obscures , corps à corps , au fond des ravines , sur les escarpemens des vallées ; des étreintes forcenées , de véritables duels entre quelques soldats disciplinés et des pâtres intrépides 9 ennemis inattendus qui avaient une tactique , un art de la guerre à eux ; c'en était assez pour contrebalancer le souvenir de ma

U l^ OAGE TOUCHÉ.

noce comique. Pourtant riniage de Nocmi se mêlait souvent à celle de Sophie dans mon coeur ou dans ma mémoire , car je ne comprends rien à ces distinctions subtiles. £n outre , plusieurs fois au bivouac je m'éveillai en sursaut , m'ima-

gînant entendre se lamenter le vieil Isaac

Que ce fût enfantillage ou sensibilité , je mis soigneusement de côté la dernière pièce de mon* naie que m'avait échangée sa fille , bien résoin de la conserver , même dans mes nécessités les plus pressantes.

Deux ans s'étaient écoulés depuis la facétie de rabbé,facét{edontj'avais donné la premièreidée. Le pauvre diable avait été horriblement massacré parles moines d'un couvent chez lesquels il s'était établi. Pour ma part je fus blessé dans une de ces rencontres journalières dont les bulletins ne parlaient pas et où il se dépensait peut-être plus de valeur et d'héroïsme que dans vingt batailles rangées , quoique l'Empereur, qui n'aimait que les Caits d'armes éclatans et les complications de grandes masses , n'y fit pas attention , peu soucieux de récompenser une bravoure qui n'ajoutait rien à sa gloire.

Surpris à l'entrée de la vallée de Bastan avec

cinquante hommes par une nnée de ces guëril* las qui hérissaient toutes les montagnes de la Navarre , je me défendis en désespéré , et ceci n'est pas une des fanfaronades officielles qui ont fait tant de tort a notre nation au dehors , sans réchauffer grandement Tesprit publie à Tintérieur , quoique prétende cette tourbe de scribes et de commis qui mettent tout l'avenir de la France dans une bouteille d'encre. N'en pouyant plus , je tombai percé de coups dans un gros d'espagnols. Ce fut alors à qui de mes ToUigeurs me délivrerait. Les sabres , les baïonnettes se croisaient sur moi , Ton me tiraillait dans tous les sens comme un havresac , amis et ennemis me causaient d'atroces douleurs en se disputant mon corps brisé. L'avantage resta pourtant à mes fidèles soldats, et, avec des difficultés extrêmes, ils me transportèrent à trois lieues de la dans une abbaye de femmes qu'on avait convertie en ambulance , après avoir, au préalable , consigné les religieuses dans un quartier séparé , pour prévenir la répétition de la catastrophe du malheureux abbé.

Cent fois je crus rendre l'âme dans ce fatal voyage ; j'arrivai défiguré , sanglant , hideux ca«

a» L£ GAGE TOUGHSr.

davre n^ayant de vie que ce qu'il faut pourg^ourmer , en quelque sorte , les plus aiguës de toutes les tortures. Le chirurgien-major ordonna de me réserver une cellule à part, parce que j'avais besoin d'une tranquillité profonde, et de me déposer dans un bon lit. Malgré l'état déplorable où je me trouvais , il y avait si long-temps que je n'avais goûté de véritable repos , un lit était pour moi un tel raffinement de mollesse , et d'ailleurs j'étais si épuisé , que je tombai dans un sommeil léthargique. J'ignore combien de temps il dura ; mais en m'éveillant , mes douleurs se firent sentir avec un redoublement de violence : tout ce qui m'encourait semblait danser un branle, une ronde de sorcières au clair de lune. Ces souvenirs de mon enfance et des récits de ma nourrice me revenaient vaguement à l'esprit. Lorsque ma vue fut un peu raffermie , je distin* guai à côté de mon chevet une femme revêtue d'un costume singulier et dont les traits ne m'étaient pas inconnus. Elle me saisit la main

tout d'un coup je me rappelai le combat de taureaux à Valladolid et mon entretien le jour suivant avec Noémi . Ce nom même se posa sur mes lèvres et ma main fut plus étroitement serrée.

LE GAGS TOUCHE. 27

Je ne me trompais pas , devant moi soupirait Noémi ; ou plutôt sœur Constance , car elle ap« partenait à la maison religieuse qui me servait d'asile.

Cette apparition , au lieu de me causer une crise funeste , me fit du bien ; il me semblait que le fil de ma vie , à moitié rompu , se renouait. Noëmi me conta en peu de mots ses aventures, ^otre mariage grotesque ^ qu'elle avait pris au sérieux , l'avait remplie à la fois de joie et de terreur. Le roulement des tambours quelques momens après lui parut une menace du ciel: Elle s'était collée contre les vitres de sa fenêtre et m'avait regardé partir avec la certitude de ne plus me revoir. Quant à l'état de son cœur, elle était sans défiance; elle m*aimait à l'égal d'un frère et s'avouait cette affection sans rougir, quoiqu'elle ne comprit rieu à sa profonde désolation , ni au trouble qui l'agitait.

Lorsqu'il n'y eut plus de Français h Valladolid et dans un rayon assez étendu autour de cette ville , les moines et les prêtres qui s'étaient cachés dans les campagnes , revinrent successivement ; l'évêqae occupa de nouveau son siège.

38 LS GA<» TOVGHi.

Son premier acte fat de recevoir je tus sais quelle dénonciation de Dona Inès et de ton oheralMr serrant , le familier de Tinquisition. Des algnasils allèrent , par ses ordres , signifier à Isaac de ne plus retenir dans les ténèbres du péché et de l'err^ir une jeune fille qvi s'était de plein fppé ralliée au giron de TégUse. Isaac ayant mal aocueilli cette réquisition tyrannîque , les algna-^ sib , en verta du droit divin , plus fort que celui de la paternité , enlevèrent Noémî «t la eondu** sirent dans on couvent de la ville. Merveilleiuc mystères de rame, ijacompréhensihles cootradietions du cœur l Tinfoitunée , en déiestaint cette violence , en pleurant sur Tisolement de son père 9 ne poavait s'emfiéclier d*aimer «b xuilte qui la rapprochait de moi. Elle arjôt d'ailleurs trouvé j dans la supérieure de la maison où on l'avait confinée , un ange de consolation ^ uae mère spirituelle comme ily eu a peu, pleine d'indulgence pour les passions qu'elle s'était aé* vèrement interdites à elle-même , et qui sut faire apprécier si vivement .à Noémi la .puissanee et les charmes de la religion , la difforencequ'il y a entre ses maximes de charité etde>misépicorde et la conduite intolérante et cruelle de ceux qui

en abusent. dans un but^paremeat proliia^.y que la jeune israélite aurait professé le ehristianisme tout d'abord , sans la crainte d'afiSiger et de renier son père Elle ne tarda pas à i|pprendre

que ce vieillard qui ne quittait plus le seuil du palais de réyêgue auquel il redemandait Tappui de sa vieillesse , y avait ejçpiré. de. douleur. Cet événement. affreux acheva de 1^ détacher du monde. Cependant elle balançait à prendre le voile, parce qu'elle se* croyait^, daas.SQu innocence 9 liée, par la cérémonie qui avait procédé mon départ. Enfin elle avait cédé aux instaoces de la supérieure, hors d*état de. la, garder sans qu'elle eût prononcé ses v.çeiix , et gjai,.cbar£;ée de ramener au bercail lejs brebis égarées d'une abbaye de la Navarre, avait em^nené avec el}e Noémi , devenue sa meilleure amie. Celle-ci , pour qui l'uniforme français était une sorte de talisman ,m'avait reconnu ; reconnue à son tour , par l'un de nos.afficlers de santé 9 elle avait obtenu la permission de pénétrer dans, ma œllule. Parmi mes ble9sures , car je puis en revendre a ces beaux messieurs sortis généraux on colonels des mains du tailleur ou du passementier , et à qui on se hâte de prodiguer les grades et

les décorations , sans qu'ils aient sealement brûlé une amorce ; parmi mes blessures , il y en avait une plus grave que les autres et qui me faisait souffrir comme un damné. C'était celle qui m'a valu cette jambe de bois. Le cbirurgien-major vint la sonder, en présence d^Noémi, et jugea que je devais être amputé dans la journée si Textirpation d'un corps étranger , resté dans la plaie , ne réussissait pas. Ce corps étranger n*était autre que la pièce de monnaie que je tenais de Noémi et que j'avais gardée comme'une relique. Une balle l'avait fait glisser de ma gibecière vers ma cuisse et y était entrée avec elle , par un de cesbasards si communs à la guerre. L'extirpation fut cruelle; mais je la souffris avec calme et montrai à Noémi l'objet qui venait d'elle. L'excellente fille se mit à fondre en larmes et à se tordre les bras. Ce fut bien pis quand l'opérateur eut déclaré que l'amputation était impossible à éviter , par la raison que l'os principal de la cuisse était attaqué. A ces mots , Nocrai poussa des hurlemens , se jeta 8ur moi et se disposa à me défendre contre le chirurgien. On fut obligé de l'entraîner bors de la chambre.

Je vous fais grâce de l'histoire de ma jambe.

Je m'en séparai aussi bravement qn*il est donné à lliommede le faire, mais, tonnerre ! vous pouvez m'en croire , c'est une vilaine chose qu'un pareil divorce*

A peine ranimé , j'appelai Noémi d'une voix faible , point de réponse. Je fus surpris de voir le portrait de Sophie sur mon lit : il était mouillé de larmes. L'infirmier qui me gardait ^ m'apprit que la religieuse , revenue malgré la consigne , s'était assise près de mon lit et qu'ayant aperçu quelque chose sur ma poitrine , par suite d'un mouvement convulsif que je fis , elle s'en était emparée. C'était le portrait de Sophie. Elle l'avait long-temps considéré avec l'air du désespoir, puis poussant une clameur déchirante , s'était sauvée comme si la tête lui avait tourné. Ce rapport à peine fini ^ une fusillade fort vive se fit entendre : aierte J alerte J criait-on de toutes parts : Mina , le rusé démon , arrivait pour nous envelopper. Les malheureux blessés furent placés précipitamment dans des caissons suspendus, et on évacua l'abbaye , je devrais dire on s'enfuit en désordre. Une seconde fois je pensai mourir de souffrance. Malédiction ! à mes tourmens physiques se joignaient la honte et le regret.

3S LE GAG£ TOUCHÉ.

Cette séparation d^ Nôcmii plus violente que la première , était sans doute uneveogeanoe d*en haut. Nous rentrâmes en France ; je guéris , je finis même par oublier , je l'avoue y .là jolie marrane , et quand je fus en état de me servir de ma jambe de bois, je courus en chaise de poste

dans la ville qu'habitait ma Sophie elle était

mariée , et tant mieux , morbleu ! car je suis tenté de soupçonner qu'elle m'eût lait sans cela l'affront d'un refus 1 Les femmes, en. effet, les femmes. .. il leur est tout aussi indiffèrent de .tromper un militaire qu'un robin. Moi qui vous parle j'ai eu quelques autres preuves hiiArres de leur inconstance, et puisque nou» sommes réu* nis , je veux vous en conter une. Hum.. . Quand je&isaislaguerreen Prusse. •.. Mais... les voilà partis... Leaétourdis ! ils ne savent pas ce qu'ils perdent..... Allons , ce sera pour une autre fois.

PIERRE DELSAULX.

« L'homme gravit avec peine les hauteurc de l'amoar idéal; mais , comme sur les autres montagnes » ce qai loi est encore plas difficile , c'est d*en descendre. »

JzÀH Paul.

PIERRE DELSAULX.

Oh forlonati miei dolci martiri , S'impetrèro che giunta seno a seao , L* anima mia ne la tua bocca io spiril E yeneado ta meco a un tempo meoo In me fuor mandi gli ultimi sospiri.

Tasso, Gerus. lib, II, 35.

Dans le temps que , par anticipation , je faisais mon purgatoire au cours des pandedles de l'aniversitë , il y avait , dans la faculté de raëdecine^ un étudiant appelé Pierre Delsaulx qui, après avoir été d'abord l'objet de mes détestables et inhumaines plaisanteries , devint mon ami de cœur , mon guide , mon mentor.

Quand je commençai à le connaître il entrait dans sa dix-neuvième année. Je vois encore sa longae houppelande râpée , couleur ardoise , ses culottes de velours cul de bouteille , ses bas

36 PIERRE DELSAULX.

de laine noire , ses lourds souliers à larges boucles d'argent y ses cheyeux plats et lisses flottant sur ses épaules et dépassant les bords de son feutre roiit et flasque.

Ce costume ridicule était ce qui nous frappait le plus dans Pierre Delsaulx ; ajoutez que son ,air gaucbe et embarrassé , la patience , la longanimité plus que chrétiennes avec lesquelles il supportait nos brocards , fournissaient, chaque jour , de nouveaux alimens à notre impertinence.

On le raillait encore sur sa réputation d*opiniâtre chasteté , sur la rougeur qui couvrait son front à chaque expression tant soit peu mal sonnante , sur son éloignement pour toute espèce de divertissement , si modeste qa*il fût , et principalement pour ces repas dont les usages académiques ont fait une partie essentielle , sinon le premier des devoirs de l'étudiant.

Mais en quoi le plus alerte n'eût su découvrir le moindre sujet de sarcasme , c'étaient les travaux scientifiques de Pierre Delsaulx. Par son application , ses connaissances , il effaçait incontestablement tous ses condisciples.

Quand les professeurs l'interrc^eaient en pu-

PUaUl£ DEIMULX. S7

blic, ses premières réponses étaient pénibles , difiases ; sa Toix tremblait , ses yeux ne savaient où se prendre et il imprimait à toat son corps une oscillation qui nous faisait rire , nous autres si rarement en état de répondre ! Mais bientôt son œil bleu , naturellement beau , s'animait , il redressait la tète , comme quelqu'un qui sent sa force , sa parole devenait nette , abondante , barinonieuse ; ses idées , non point pâle et servile répétition d'un cahier ou d'un livre , se développaient dans un ordre lumineux; il complétait , rectifiait , sans s'en douter , l'enseignement des maîtres , et par des vues nouvelles 9 une déduction ingénieuse et soudaine , il semblait inventer ce qu'il avait appris. Plus de ricanement alors sur les lèvres de ceux qui Vécoutaient ; plus de maligne joie dans leurs regards , plus de gestes injurieux , jusqu'à ce qu'ayant fini de parler , Pierre Delsaulx rentrait en quelque sorte dans sa burlesque vulgarité et rendait à ses persécuteurs , avec la verve de leur persifflage , l'opinion flatteuse de leur supériorité.

Il arriva qu'un jour je fus , au sortir de la classe , brutalement insulté par un de mes ca-

TONV II. 4

3S PIERRE BELSAUU.

merades plus âgé et -qui , pilier de la salle dVines , était devenn redoutable parmi le premier ban des écoliers. Pierre Delsanlx , si débonnaire , si humble quand il ne s'agissait qve de lai-méme , prit fait et cause pour moi , dont il ignorait jusqu'au nom. Traité ayec mépris par mon adversaire , forcé par ses odieuses provocations d'en venir à un duel , Delsaulx , quoique totalement étranger à Tart de l'escrime , se dépouilla bravement de sa houppe^ lande grise , si décriée , se battît avec un sangfroid extraordinaire et désarma l'orgueilleux spadassin qui fut réduit à lui deinander la vie. La reconaaîssanoe m'attacha à mon défenseur. Sa petite chambre au quatrième étage était un sanctuaire fermé à tout le monde ; j'eus beaucoup de peine k y pénétrer , mais une fois admis, je fus bien payé de ma persévérance. Pierre Delsaulx paraissait heureux de trouver quelqu'un qui non -seulement consentait à lui épargner une cruelle dérision , mais qui encore lui témoignait un attachement naïf et presque du respect. Du respect , oh ! oui , il en méritait par les qualités de eon cosur et de son esprit. Avec quelle sollicitude il veillait sur

mes mœurs ! quelle daueeur , quelle «mplieilé dan» ses conseils , quel akindon das» ses eonfidences , quel déyouemeot poar non instruotion ! Quoique je me destinasse au barreau et lui à la mëdecine , Il se mit y pour réveiller ea moi le goût de Tétude y à letûlleter et à lire mes llyres de droîit. J'eus dans pen^un rëpétt* leur excellent ou plulèt on maître qui me présenta la jori^udence sons un point de rne que jfO n'avais jamais soupçonné , en la ramemmt de l'ignoble condition d'un empirisme querelletir à la di^^té d'une science qui plane sur les hauteurs de la morale et de la politique j et embrasse toute l'humanitc dans ses spéculatiens hardies , sapérieures à la lettre d'un code, aux formules d'Anne législation donnée.

C'était avec cette grandeur qu'il avait aussi conçu la médecine à laquelle il ralliait les problèmes les plus sublimes de la métaphysique. Sa physioltigie loin da nier I>iea et Tâme qu'on ne dissèque pas , en prouvait l'e&istence avec Qne> puissance de conviction à laquelle j'aurais vainement tenté de résister ; et quand il décrivait les ineffables harmonies de l^homme et de la création ^ quand il signalait la provi-

40 PIERBS DELSÂULX.

dence dans le monrement de la fibre la plus déliée , dans le battement de la moindre artère , on aurait crn que Buffon et Bemardin-de-St- Pierre mettaient en commun l'un la pompe de son style , l'autre la religiosité de sa poésie.

On sait que parmi la plupart des jeunes gens qui fréquentent les amphithéâtres d'anatomie, il est du bon air de n'avoir pas plus de respect pour un cadavre humain que pour la charogne d'un chîèn ou d'un singe. Il faut, avant de mériter ses lettres de bourgeoisie , savoir jouer avec des chairs pantelantes , faire d'agréables facéties sur un sein que le scalpel déchire,narguer la face hideuse et camarde d'un squelette : se sentir ému serait d'un provincial , d'un béjaune.

Ces dénominations prodiguées par l'étourderie et la frivolité , Pierre l>elsaulx les accep> tait avec plaisir. Au lieu d'imiter le cynisme de ceux à qui la mort n'inspire ni crainte salutaire , ni pieux recueillement , il se préparait à une dissection comme à un sacrifice , et il opérait sur des membres inanimés comme s'ils n'avaient pas cessé d'être sensibles , comme si tout, cet ensemble organique restait sous l'empire d'un principe intelligent et d'une volonté.

PIS&KX DELSAULX. 41

El en effet, il croyait que l'âme n'est pas indifférente à la destinée dn corps dont elle s'ej»t séparée, et qne par lui elle peut souffrir fit jouir encore. Ce n'était pas la seule de ses croyances un peu bizarres. Quoique profondément instruit, il adoptait comme de^ vérités' démontrées des préjugés que notre sagesse per^ met tout an plus aux petits enfans et aux yieilles femmes , tels qne l'infaillibilité de certains présages et des pressentimens , la possibilité d*une communication matérielle entre l'homme et les existences surnaturelles , l'influence propice ou fatale des lieux et des époques. Le contrarier sur ce chapitre , c'eût été l'affliger. Il n'était pas étonnant peut-être , qu'après s'être abstrait de ce monde terrestre , il cherchât à satisfaire son instinct social dans une sphère plus haute , devinée ou construite par son imagination. Au surplus, en faisant son acte de. foi â cet égard , il mettait .tant de charme et de bonhomie , il colorait si fortowent ses ima-, ges , il se passionnait si sincèrement ppur ses rêveries , qu'en admettant que sa pneumatologie n'était pas de natujre â obtenir l'approbation dés philosophes, elle n'aurait pas moins enlevé les

4a PZEBU BELSAQU.

safiages des poètes , eonoieiina féerie saUînie, eonmie une de ces crëvtknift fantaBliqueft révélées aa gënîe allemand à travers les mtages dotés éa mystieisme.

Le -moineiit de notre séparation approdiait.

Pierre Delsaslx obtint le titre de doeteur en médecine qu'on n'osa pas loi refuser , quoiqu'il eài dans ses thèses adopté une dootriae en contradiction directe avec eeUe delà faculté, et que , dans ce qu'on iqppelait la dispute ^ il eût embarrassé , sans le vouloir^ deux de ses professeurs les plus huppes. Il était temps , ses ressources se trouvaient presque épusëes, et, malgré notre rautueUe amitié, il n'eût jamais coBSMili à puiser dans ma bourse* Je loi dis adieu tout en larmes : lui me quitta en étenliant les mains sur ma tête comme pour me bé« nîr , et en me promettant de me donner incessamment de ses nouvel les,

C*est de sa eonrespondance et de quelques renseignesiens fournis par un autre de mes camarades d^unÎTersité , que j'ai tiré Içs faits i|Qe je vais raconter.

Pierre Delsauh enfin autorisé par bfevet à être utile à Tespèee humaine , se retiisa dans

PIIUE DELSA171X 49

«a village éaartë des nnifteft et des villen et où il n'y avait que des pauvres , dont il devint bientôt l'ange consolateur. Soq habitation était nne chaunnère eomme celle des autres pay* sans ; son mobiber un« caisse des médiGameas les plu» usuels , quelques livres y uofi table de boîs , denx ou trois chaises de paille f des vasea grossiers en petit nombre ^ un fusil de.okasse et un grabat ; sa garde^rfri» j à peu de cluii^ gemens prèf , les véteneos que j'ai dëcriAs ; ses eonunensan ^ un chien et nne vieille femil»e , percluse de presque tons ses membres , qu'il avait raraassée mourante aur le pré commun par un joar d'hiver ^ et qu'il appelait sa. mère et sa gouvernante*

De l'argent on n*en voyait guère dans cette bsnible demeure, Delsaulx n'en demandait jamais I mais tout pauvre» qu^ila étaient , les paysans* s'étaient chargés de pouvoir à ses beseins , à ceux de son chien et de la bonne Tb^èse*

Le dooteup ^ c'était ainjsi qu'on appelait mon ami , ne visitait Jnmais qo» eeax qui souffraient ; qvand il n'y avai4 pas de manx à spulager , d'a^ gonies a rendre moins amère» , il se- renfermait chez lui ou s'enfonçait dan» les> bois , personne

44 PI£RR£ DELSAULX.

n'ayant jamais l'indiscrétion de troubler le mystère ni d'épier le caprice de ses courses : seulement le dimanche , après l'office , il allait saluer le pasteur du lieu , prêtre chenu , zélé comme un apôtre , indulgent comme un père , et dont l'ignorante théologie se réduisait à de^ix points : la crainte de Dieu et l'amour du prochain.

J'ai dit qu'il n'y avait que des pauvres dans le village. Il était cependant commandé par un vaste et ancien château , reste imposant de la féodalité , mais inhabité depuis longues années , et dont les tourelles tombaient même en ruine.

Quand on leur montrait ces murs noircis , ces créneaux délabrés , ce pont-levis qui n'abaissait plus en criant ses bras gigantesques , les vieillards disaient que les derniers maîtres du manoir étaient peu regrettables , et que leui^ héritière faisait bien de se tenir éloignée de ses vassaux , si elle ressemblait à ses ancêtres. On ajoutait que l'esprit de sire Goutrau , l'un de c& seigneurs les plus renommés par sa tyrannie , habitait encore le donjon et venait \^ vieille de Pâqueâ demander , à minuit , la dimp de leur âme aux hommes et aux femmes en état de péché mortel*

PIERRE DELSÀULX. 46

Or cette veille même de Pâques , au miUeu de la nuit j on vint frapper rudement à la porte de Pierre Delsaolx. 11 dormait profondément et causait dans ses songes avec ces esprits secondaires qu'il aimait tant à évoquer^ impré* gnant de sensibilité et de poésie la cabale sèche et pédantesque de Reuchlin , de Pic de la Mirandole et d'A grippa*.

Réveillé en sursaut , la tradition du ehâteau gothique se rattachant à la vision dont il sortait à peine et dont le fil n'«tait pas encore rompu , revint confusément dans sa mémoire.

Le savant du premier ordre , par rexertaoe constant de la pensée , partageait en ce moment la crédulité populaire qu'enfante et Certifie Finhabitude de la réflexion. — Sire Gontran , ditil en entr'ouvrant la porte de la chaumière , vers laquelle il s'était précipité pour épargner à Thérèse la peine de se^ lever , sire Contran.... — Au diable ! étes-vous fou ! c'est du docteur que j'ai affaire , répondit une voix fort terrestre 9 et qui rendit tout à coup Pierre Delsanlx à des idées moins chimériques \ le ddcteur , morbleu! le docteur ! allez vite l'éveiller, car la chose presse. — Le docteur , mpnsieur ! c'est

46 PISHU DELSAJDLX.

Hioi-nênie. — £h bienl tant mieux y mon ami.

Iha» ce cas vous ailes me suivre au château , où. pour nos péchés nous sommes arrivés depuis trois heures. Quel château! une vraie bastiUe ! beau séjour en vérité pour y célébrer une noce ! aussi ma future vient-elle de toiuber en pâmoison à la vue de ces corridors sombrea, de ces salles humides , pareilles à des cacbota; et i peine a-t-on pu trouver un lit pour l'y étendre* Yenei donc ^ j'ai hâte à mou tour de me coucher , £àt-ce sur la selle do mon cbevaL Pauvre. bête ! un cheval de mille louis , lancé , quand on n*y voit goutte j à travers un chemin détestable^, et tout cela pour complaire à ma beUe-mère future. Au diable les belles-mères ! Hais allons, docteur , en avant , j'ai là une autre bête pour vous ; dépéchons , il ne faut pas que la petite marquise s'avise de mourir au moment ou J'allais toucher sa dot. —

Ces paroka ue pouvaient convenir à l'esprit de sire Contran ; du moins elles ne répondaient pas 4 l'idée que nous npus formons dQ .ce« barons otgueiUeux , agrandis par lea traditions du passé et dont les ohunts des. trouvères out ennobli jusqu'à la dégradation et les crimes*

PIERAS DELSAULX. 47

Cet égofsne frivole et |4«t , oeUe cupide insensibilité étaient bien de notre temps. Pierre Delsanlx retombait de tout son poids dans nos prosaîqncs réalités , et n'était plus que I*indigent médecin des pauvres^, dont , malgré toute sa science , il avait la simplicité et partageait quelques-unes des superstitions consolantes ou terribles qui peuplent la solitude de Fbomme des champs , en lui expliquant par des merveilles les merveilleux secrets de la nature» Les pauvres ! ils étaient ses amis , il y avait entre eux et lui sympathie intime et profonde , tandis qu'il n'avait jamais mis le pied dans la demeure du riche ; mais le riche souffre ausn ; cette considération était toute puissante , Pierre suivit donc en silence le personnage, qui avaitparléetque des laquais appelaient momêteur le aamte.

Celui-ci , pendant la route , ne cessa de pester contre la vaniteuse bizarrerie de sa future belle-mère qui voulait que sa fille se mariât dans le château Mti par ses aïeux et cela sans prendre la précaution de le faire au moins réparer et meubler eonvenablement.

— Il est vrai , ajoutait-il , que l'affaire n'est

4S nEKBE DEISAUU.

décidée que depuis TÎngt^uatre heures, et que la petite , sans doute par espièglerie , a fait longtemps la mutine ; mais demain tout sera dit , si le docteur sait son métier , et plutôt qu'on me retienne un jour de plus dans cette caverne , je yeux que mes armes renversées soient attachées au pilori du village. —

Le docteur au lieu d'écouter des propos toutà-fait inintelligibles pour lui et débités d'un ton qui l'indignait , repassait dans sa tête , comme le plus vulgaire apprenti en l'art de guérir , tout ce qu'il avait lu et observé sur les pâmoisons, je dis observé , peut-être à tort , car au village les évanouissemens sont rares et n'ont rien de commun avec nos défaillances de salon et de boudoir.

On mit une bonne demi-heure a arriver au château , parce que le chemin abandonné depuis im quart de siècle , était presque impraticable et que les chevaux n'en pouvaient plus. Sur les fossés à sec et hérissés d'herbes marécageuses et saxatileson avait abaissé le pont-levis vermoulu. La cour était encombrée de voitures et de fourgons ; une multitude de domestiques déchargeaient des matelats , des comestibles , des

PmM JULSAULX. 49

meubles prëcieax ; d'aatres , avec des tentures construisaient uve espèce de théâtre devant la principale porte intérieure, à la lueur blafarde de quelques torches fichées dans la main de deux ou trois statues mutilées, représentant des cheyaliers couverts de leur armure, mais que le temps avait privés Tun de sa lance ou de sa bannière , l'autre de sa durandal ou de son escali^ bar : représentans muets des anciennes mœurs , usés comme le passé, comme lui oubliés.

Dans le manoir même , il n'y avait pas moins de mouvement, h en juger par les lumières qui passaient et repassaient rapidement derrière les 'barreaux des fenêtres cintrées et aussi étroites que des meurtrières ; tandis que la lune , arrêtée à l'extrémité de la tourelle la plus haute, semblait un casque de feu sur la tète d'un noir fantôme.

Si dans ce nioment quelque villageois ne goûtait point le sommeil que procurent le travail , la santé , une bonne conscience , et tournait les yeux vers la manse seigneuriale , sans doute il croyait que le vieux sire Gontran faisait le compte des dîmes terribles qu'U avait levées , et réglait la part de Satan.

50 PIWRX MLSAUU:*

Le docteur fut introduit dans une salle spacieuse qui se ressentait de l'irrupCioa iiTuaque et inopinée des précautions «t des affréta du luxe moderne , au milieu des restes long- temps négligés de la magnifloence antique : en effet, un travail de quelques heures n'arait pas suffi après un abandon prolongé , pour la rendre lia* bitable sans vestiges de désordre et de confusion. A Vun des angles , sur un lit dressé à la hâte , était eouchée avec ses habits de voya^ une jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans , et qui semblait ensevelie dans Tévanonissement le plus profond ou dans un sommeil lourd et glacé. Auprès était assise une femme avanoée en âge , la figure noble mais hautame et dure ^ et sur laquelle le dépit et le ressentiment se laissaient lire avec une dédaigneuse fraochûe. Le comte s'était esquivé pour donner quelques ordres relativement à son beau cheval de raille louis , 'et chercher im endroit où il put se reposer de ses fatigues inaccotftumées.

Privé de son introducteur , Pierre Delsauix s^avança vers la vieille dame avec toute la gsuchérie qui Fa vaît rendu si précieux aux railieurji, quand il fréquentait Tuniversité. La marquise ,

FI£RR£ BEtSàVlX 61

sans prendre k peine de le regarder j lui demanda sèdienieot s'il était Tancien élève da docteur N.... et le médeein du vilbige. Sar sa réponse affirmative , elle lui dit : — Demain j à midi , je marie ma fille ; il faut qu*dle spit sur ^bed pour eeite heure. £n entrant dans l'appartement que je lui ai destiné y elle vient de se trouver mal. Mais je compte que vous ferez lûentdt cesser cet enfantillage. •*-

I#e doofeur souleva la main gauche de la jeune fille qui ne parut pas s'en apercevoir , compta le» battemens de son pouls , fit-quelques autres observations et répomlit qu'il espérait que les désirs de madame^ seraient accomplis de point en point , si la fièvre ne prenait pas la Buit tt» développement dont il n'apercevait pas de symptèmes. Au surplus j il prescrivit quelquea légers remèdes qu'on administrerait à la malade à son réveil , recommanda de la tenir dans le repos le f^us parfait de corps et d'esprit et se retira en promettant de revenir le leade* main. La marquise ayant fait un signe de tète approhatif^ désigna sua sommelier André ^ pour reconduire le docteur jusqu'à sa maison ,. et en raj^piMrter les drogues nécessaires.

m PIEREfi DELSAUtX.

Quand il fut dans la campa^^ , Pierre Delsaulx se sentit soulagé : Fair du château lui était mauYais ; le médecin des pauvres , habitué aux tendres inquiétudes, aux épanchemens naïfs, s'épouvantait de la majestueuse insouciance des grands et de leurs caprices tyranniques ; et^ regardant les lueurs mouvantes qui se jouaient sur la masse obscure du noble édifice, il lui semblait qu'une voix secrète l'avertissait que ces murs recelaient quelque chose de funeste.

Il fut tiré de ses réflexions par André , qai lui demanda avec beaucoup d'émotion comment allait sa jeune maîtresse. — Ce n'est , dit le docteur , qu'une de ces indispositions passagères auxquelles les femmes d^Ja ville sont si&jettes ^ et dans quelques heures , peut-être , il n'y paraîtra plus. — Dieu vous entende^ monsieur , répliqua le sommelier , mais , s'il faut vous parler sans feinte , .le cas est beaucoup plus grave que vous ne pens^.

Depuis son enfance , je connais mademoiselle Louise ; il n'y a ici- ni vapeurs , ni nerfs , ni aucun de ces petits riens dont madame se plaint souvent et qui nous font trembler : la. pauvre

PI£R]|£ DELSAULX. 63

enfant , oa je me trompe fort , est frappée aa cœur.... —

Alors le sommelier qae son attachement fiour mademoiselle Loaîse rendait bavard et indiscret , raconta tout ce qu*il savait de l'histoire des maitrea du château et même quelque chose déplus.

Héritière :d*ilne des premières familles de France ^ citée pour sa beauté , pour son esprit , objet d'une admiration toujours nouvelle , 1«^ marquise de Mirewart avait passé sa jeunesse dans tous le6 ekiîvremens delà vanité. Éblouir, subjuguer, dominer sans partage : telles étaient les seules jouissances auxquelles elle fût véritablement sensible. Aussi , de peur de se donner un maître , entre tous les partis qui lui étaient offerts , elle préféra le marquis de Mirewart , riche seigneur de Flandre, à cause de Textréme faiblesse de son caractère. Mais bientôt ellei^ rougit d'un choix qn elle regardait comme indigne d'elle ; la nullité du marquis loi était insupportable , et elle fît cruellement expier à cet homme bon et borné la faveur insigne qu'elle prétendait lui avoir accordée.

Tombé dans une incurable mélancolie, M. de

fi4 PIERRE SiRLSAVLX.

Mirewart vini chercher dans le châteaa qae Ton connaît déjà , un refuge contre les persécutions journalière» de sa fenrae , qui , livrée à toute la dissipation du grand monde , ne devait pas être tentée de le suivre aux champs. Elle Ty laissa seul en effet un an environ , et ne parut au château qu'une fois*.

Pendant cet intervalle un de ces hommes brillans aux yeux, de qui tous les moyens pour obtenir des socoès auprès des femmes paraissent légitimes y fit la gageure de triompher de la marquise. En intéressant adroitement son orgueil ^ il y réussit* Madame de Mirewart , dont les mœurs étaient sévères , et le cceur étranger aux émotions de Tamour , tomba dans le piège qu-on lui tendait. L'on a des raisons de soupçonner qu'elle se vengea d'une mamère terrible, car son séducteur disparut tout à ooup , sans qu'on sut ce qu'il était devenn. Les personnes les moins disposées a croire aux événemena extraordinairea disaient qa*mie lettre de cachet l'avait exilé dans les colonies , et qu il n'avait pas tardé à devenir victime du climat dévorant des Antilles.

Un jour ^ c'était la veille de Pâques ( cette

POK&E BSLSAULX. M

effconstmce fit tressaillir le docteur ) , la marqmse arriTa au château. Elle aM>nta précipitamment dans la chambre où son mari naïade élaît eovchë , et jetant sur le lit un maîVot qu'elle avatf caoihé jusque-là dans les ptis de sa p^kse : — Cet enfant, dit-elle d*une Toix altérée mais ferme , cet enûait n*est pas le vôtre ; il est le trwi d'une &il^sse dont un des eoinpliœs a déjà reçu le châtiment , et dont rattloro saura b£en se punir. Mais vous , vous neTOo-» dres pas déshonorer votre maûon y m refuser «R père à une créature innocente, ippelez^la votre fiUe, c'est radî qui vous «u prie. — Aux yeux d'une femme aussi altière que ioadanie de Mirewart , un tel avei*, une semblable prière équivalaient peut-être à FexpiatjjQn de sa faute. Maû y tout faible qu'il était 9 sou mari devint povir elle un ju^e inflexible : -— ISalheureuse , s'écria-t-il, en: se «oakvant ait^ee uu |;este coRr vnbif sur son oreiller *, malbeiireiise », tu oses te parer devant moi de ton infamie» Ya-t'ea, je ne connais ni toi,, ni l'enfant de ton crime^ et^ vais demander aux lois justice d'uu aussi sanglant oattfage. — À ces mois Tîniortané retoBfeba sur sa couche avec les signes de la plus af^-

«9 PIERRE DELSÂULX.

frease frénësio. La marquise atait perdu toute sa hauteur, elle était. humiliée r^ déchirée par le remords.

Pendant la nuit ^ le délire du nuurqais fil d'efirayans progrès , et vers le matin , il expira entre les bras de son sommelier , en maudissant sa femme et le rg'eton de l'adultère.-

La mar<juise , frappée de l'anathèmé du mourait , sans cesse partagée entre Korgôeil et. le repentir ) dit adieuau monde, dont laTouriosite maligne n'avait point pénétré ises déplorables seorists , et usa le besoin, de dominer qui la dévorait,, dans 'les détails subalternes de la vie domestique.

Sa fille Louise fut confiée à des mains étrangères ; car la vue de cet enfant l'accusait , quoique pour échapper au trouble de sa consci^ooe, elle eût appelé- h son secours cette philosophie moqueuse et relâchée qui allait si bien à une époque où une femme, aprè»^avoir foulé aux pieds les devoirs de son sexe , croyait se soustr^iirQ audéshonnear , en prenant le titre d'honnête homme. Son tourment était de craindre sans cesse qu'on ne découvrit le mystère de la naissan^^e de Louise. André lui-même Tigno*

PIERRE DELSAVLX. 57

rait et n'avait assisté qu'à l'agonie de son maître dont il avait reeueilli les dernières paroles sans en comprendre tonte la portée. Mai» souvent la marquise , soupçonnant qu'il en savait davantage , fixait sur lui son regard scrutateur et impérieux j lui adressait les unes sur lés autres des questions détournées et ne s'apercevait pas qu'à force de défiance et de précautions , elle s'esposatt au danger de se trahir.

Depuis quelques mois Louise était près d^ sa mère- Son caractère enjoué et fiexible contrastait avec celui de la -marquise dont la sécheresse n'eut.pas cependant le pouvoir d'arrêter les effusions d'une àrae aimante et naïve. Madame deMirewart trouva même quelque charme à cette tendresse si caressante, si docile; d'un autre côté sa vanité n'aurait eu qu'à s'applandir des grâces et des talens de sa fille ,* si le souvenir d.'une imcienne faute né fût venue raéler la rougeur de la bo^t&àla satisfaction d'une mère.

Un prochç parent de son mari lui fît demander la main éo Louise. Outre que^ cette alliance réunissait toutes les conditions auxquelles la plupart des che|k de famille attachent le plu<»

68 PIER&S BELSAULX.

d'importance , un haut rang et une fortmie immense , la marquise était charmée d'opposer à ceux qui s'aviseraîent d'élever quelque doute sur la conduite qu'elle avait tenue autrefois à l'égard de son mari , les avance» de sa famiUe ; c'était une espèce de démenti donné à la médisance. £n conséquence y elle agréa la recherche du jeune comte de Montigny , et régla par correspondance , tous les ariangemens matériels , préliminairea obligea de ce qu'on appelle un grand mariage* Il ne s'agissait plus que de deux bagatelles ; savoir d'abord quel homme c'était que le futur , en second lieu s'il réussirait à plaire. La possibilité même d'une observation de la part de Louise n'entrait pas dans l'esprit de la marquise , et toutes les concessions qu'elle crut devoir faire à sa fille se réduisirent à lui accorder huit jours peur apprendre a connaître l'indtvidtt qu'elle devait irrévocablement épouser.

Cette épreuve ne fut pas heureuse. Le conte de Mootigny était de ces jeunes gens qui ne sortent pas du chenil et de i'écurie ; dont Torganisation neutre et flasque n'admet de passions ni bonnes ni mauvaises et qui , sans générosité y

HEME IKELSAinLX. 00

sam endiouaiaflne , ne oonnaissent Téritabiement qu'une dMae^ la yalaur intrinsèque et relatiTe de l'or : du reste , d'un «sprit ëtrmt et inculte , et méprisant comme une mésallianee, le commerce deê sciences et des arts. Cette nature appauvrie dont toute sa personne port.'nt l'empreinte , paraissait plus misérable encore par les hautes prétention qu'il affichait. Quel* ques phrases ramassées dans les gasettes et dans les coulisses inspiraient quelquefois au comte de Montifpiy l'euTie de disserter sur «e qu'il n'entendait pas. Franches dapes ceux qui auraient voulu pénétrer dans sa pensée : proprement il ne pensait jamais. Quand il discourait en se rengorgeant , il ressemblait à l'ancien donjon de ses p^s , à la porte duquel le voyageur frappait à coups redonnés pour n'en voir sortir qu'un nain difibrme qui en refusait l'enitrée.

Bè» qu'il parut devant sa future, il se hâta d'étaler ces belles qualités ; simple , bonne , ignorante du monde , Louise lui aurait facilement passé d'être un esprit étroit , mais elle ne put s'empêcher de trouver ses prétentions ridtcnles, et> ce qu'il y « de pis, elle fut

60 PISRRE BELSAtIX.

révoltée de son égoîamo et de sa cupidité. Aussi j quand au bout de deux ou trois jours , la marquise lui dédara qu'elle eût à voir dans H« de Montigny un fiancé , frappée comme de la foudre , elle supplia sa mère de la garder et s'adressa même au comte pour lui remontrer l'incapacité où elle se trouvait de coopérer à son boulteur. Le comte lui répondit par un gros rire qui semblait cacher une finesse , la marquise par des injonctions positivés et inexorables. La résistance fut cependant plus longue que madame de Mirevirart n'aurait pensé pou- TCÂr jamais le permettre*

Cette opposition à sa volonté étouffa l'espèce de sensibilité qui avait effleuré son àme en fayeur de Louise ; irritée des larmes , des prières de la jeune fille, elle finit par lui annoncer y en laissant échapper quelques mots menaçans et incomplets sur la tache qui souillait son berceau , qu'il n'y avait plus qu'a obéir. Louise atterrée fut réduite à se soumettre. Craignant néanmoins quelque éclat au moment de la cérémonie , madame de Mirewart résolut que la bénédiction nuptiale serait donnée dans celle de ses terres dont Fisolement présentait le

PlSaRE DELSA1ILX. 61

plas dé aéeuiité. C'était le diàteaù où son mari avait cessé de vivre, et qui était abandonné depois lors. Quand elle y rentra , le remords qui Fattendait sur le seuil , comme une vieille conr naissance y lui tendit sa main armée d*ongles de fer , mais, maîtresse d'elle-même , elle dissimula ses angoisses et ses terreurs , tandis que Louise, à Taspect des tristes lieux où elle n'ignorait pas que le dernier soupir de son père s'était exhalé , avait senti. d'une manière plus poignante Fhorreur de son. sacrifice , et était tombée , après une crise nerveuse , dans Fétat d'anéantissement qui avait nécessité la présence de Pierrç Delsaulx.

La narration d'André le sommelier ne contenait pas touSfles détails que je viens de recueillir. 11 s*èxousa cependant de son indiscrétion sur. son attachement pour la fille d'un ancien maître dont il. n'oublierait jamais les bontés et les souffrances , et sur la conÇance que lui inspiirait le docteur qu'il avait entendu louer par tous les paysans , chaque fois que les ordres de la marquise l'avaient obligé de venir au village,

Pierre Delsaulx Técouta avec une émotion

08 jraUU MIMUU.

tMjoiin «PoiMaiite. Il m r^réseiitait dans la positkm é'mï médecin appelé , par «a geôlier , poar gnénr d*ane colique oa4'«i «al de gorge, un prifloanier oondarané à mart , «t oeaser^er au bourreau sa proie intacte. La vielenoe qu'en tronlait faire a Lotti«e en TuniMant à un honirae qu'il a?aît jugé défaTorablement lai«4»èQM dès leur première entrerue , lui paraissait affreuse , et il s'indignait qu*<Mi l'en rendit en quelque sorte complice , en Tobligeant à hâter par ses secours l'heure de la conscrniiner.

Un moment après , réfléchissant que les symptômes observés loin d'annoncer dans la malade une secousse trop violente , n'indiquaient même qu'un dérangement passager , il allait jusqu'à supposer que l'antipathie de Louise pour le comte étatt imaginaire , sans rapport ctvee sa santé , et qu'André , comme tant d'autres domestiques , avait composé une histoire de <^uchoteries d'office «t de calomnies d'antichambre*. Pourquoi cette idée lui faisait-elle mal? C'est que la femme capaMe d'aimer le comte, ne pouvait obtenir son estime , ou que peutêtre il y a au fond de certaines âmes des sympathies qu'elles ne soupçonnent pas et qui y

murk delsauu. «a

donnent en paix jusqu'à oe qa'un choe inat-»

tendu les ëTeille , et leur communîqiie un mourement que rien n'est plus capaUle d'ai^ réter , semblables à ce» avalanobes que Ytàt ébranlé par la voix de rhomme suffit pour dé* taeber du front des Alpes , et qut roulent dans Tabime , entraînant sur leur passage cabanes ^ troupeaux j bergers* ^

Qui de nous n*a pas cent fois senti ses yeux se remplir de larmes délicieuse» , son cœur pal* piter d'un voluptueux effiroi , lorsque, dupa volontaire de la fiintatsie du talent , il acceptait ses conceptions les plus vaporeuses j les plus îddales ? qui de nous n'a pas souvent demandé à l'art de pes émotions turbulentes qui semblent renouveler la vie ? Mais que la fiction devienne une réalilé ; que ces jeux de l'imagination passent dans le monde extérieur ; au plaisir intellectuel succède un lournwnt moral : la vérité , non plus celle de la pensée qui compare , choisit et combine ] mais la vërité hideuse j la vérité matérielle vient nous saisir el nous étreindre*

Voyes ee parterre le cou tendu , l'œil firO) le oOTps frissonnant ; que ces cachots de carton

64 PIERRE BELSAULX.

et de toile peinte viennent à distiller le salpêtre à travers les pierres qui en forment les murs ; que cette cëruse soit une vraie pâleur de désespoir ; ce hochet qui semble fait exprès pour ajouter à la parure , une chaîne bien lourde ; ce jeune acteur à la barbe postiche , sorti tout féroce des mains du perruquier et des valets de théâtre , un assassin véritable ; le drame jeté vivant , nu , saignant au milieu des spectateurs , ne leur .offrira plus que des images qu'ils voudront fuir ; ces mêmes images que la perspective scénique e.t le {^uyoir de Timagination rendaient tout à Fheure si attachantes.

Ainsi les souffrances composées par Pierre Delsaulx comme un lai des trouvères , à la vue des tourelles de sire Gontran , ainsi les douleurs savoureuses, délectables, qu'il avait rêvées , lui meurtrissaient Tàme , maintenant qu'elles s'étaient pour ainsi dire incarnées.

. ^ue sa nuit fut longue et laborieuse ! — Avaat le jour il était sur pied , et de grand matin dans ht cour du château, li'ordre commençait à s'y faire remarquer , car on n'avait point cesj^ de travailler depuis la veille , aux préparatifs de la noce. De fraîches guirlandes , de riches

PIERRE DELSAIJLX. 66

étoffes , d'orgaeilieox écussons étaient attachés aax murailles moussues , aux arceaux des portes , aux barreaux des fenêtres ; des bannières , chargées de symboles héraldiques , flottaient à rentrée du pont-levis , et devant la principale porte intérieure s'élevait une espèce de dais, où deux fauteuils attendaient répoux etTépouse. Des cœurs perôés de flèches ,' des chiffres et des amours e*i détrempe lui servaient- de décors. C'était , à s'y tromper , un mariage de passion. A cet appareil de fête , Pîerre Delsaulx allait douter plus que jamais de la véracité d'André , quand celui-ci lut apparut d'un air affligé et mystérieux ►Hélaé'! tandis que la tourbe des va«lets poursuivait en sifflant et en chantant son oeuvre d'insouciance et de servage , celle pont qui l'on disposait cette pompe prématurée était près de descendre an cercueil. Louise avait re^ pris ses sens vers dix heures du matin , mais sa mère , qai- l'avait veillée , lui ayant aussitôt parlé de mariage et de soumission , elle était tombée dans des convulsions horribles , puii^ dans une sorte d'annihilation oàî elle se trouvait encore. La marquise furieuse ^s'éiait retirée dans son appartement , et quïint au comte il dormait

ee PIERRE DELSAVLX.

de tout son cœur , ainsi qa*an amant quî n*a rien a désirer ni à craindre.

Les (guirlandes eurent le tenq» de se faner , les cbîffires et les amours en détrempe d*être effacés par la pluie. II ne restait plus de la £âte ëbaucbée qu'un lit de souffrance et une jeune fille qui se mourait , mais elle mourait lentement et dans une agonie en apparence ealme et paisible. Le docteur qu'on avait invité à coueber au cbàteau , y avait consenti avec joie ; lui qui aimait tant ses pauvres , il les oubliait tout-à-fait. La journée entière et une partie même de la nuit , il se tenait dans l'a cbamlNre de Louise » les yeux fixés sur elle ^ suivant ses moindres mouvemens et enregistrant avec soin sur un mémorandum , toutes ses remarques , afin de combiner le traitement médical avec plus de sûreté. Un laquais dont le cheval restait toujours sellé , était à sa disposition pour aller à la ville prochaine cbereber les médicameas que le docteur ne )Kissé^it point dans sa rustique et portative pharmacie. Mais ces médioftmens opéraient peu. Louxse demeurait immobile, plongée dans la Féthargie. Quelquefois oepen-

HEKRE DELSAVU. «7

dant elle oavrait les yeux et les portait dënnës d'expression sur le doeteur«

£t Delsanlx ? — touché de tant de jeunesse et de douleur , à ce regard inaninië il rendait un regard de sympatUe , un regard de tendresse. Ouiy Delsaulx , le chaste , le virginal Delsaulx , il aimait, il aimait avec idolâtrie,... qui? la fiancée d*un autre ; la fiUe que lui livrait la confiance d'une mère. • .Âh! de pareik sentimens ponvaieiiAils convenir a la dignité de son caractère ï qu^il se serait ha! s*il les avait découverts dans les replis de son cœur l ce qu'il aimait , ce qu'il adorait c'était le mal de Louise. Ne lut demandes pas si elle est jeune et belle; il n'en sait rien quoiqu'il la voie sans cesse , quoiqu'il ne voie qu'elle ; tout ce qu'il sait c'est qu'elle est atteinte d'un mal cruel et qu'en lui faisant recouvrer la santé il la rendra peut-être plus malheureuse encore : mais quand sood art aura opéré ce prodige , il parlera avec énergie a la marquise ^ il saura plaider la cause de l'opprimée avec Corée , avec chaleur^ et alors..... alors il se retirera content d'avoir empéfché la pl«s révoltonte iniquité.

Voilà ce qu'il se disait pour se rassurer ^ voila

08 PIfillBE DELSÀULX.

les mensonges avec les({uëls il berçait son cœur d*enfdnt , son cœur si neuf et si gauche ! £t jrien ne le génaît dans ses courses vagabondes à travers ce inonde imagiunire ; la marquise n'était pas là pour Téoraser ûë son regard , le -comte- pour Findigtier de sa fatuité de fiancé. L'une ne se montrait plus chez sa -fille , Tautre passait tout son temps à la chasse, attendant ^'il plût à la providence de marquer ie moment où il toucherait une dot et appellerait Louise madame la comtesse.

Pauvre Delsaulx ! sa conscience rie cessait pais d'être 'ti^iiquille ; la maladie de Louise était ioist son bien , quoiqu'il travaillât sincèrement à la détruire. £h !- que peut aimei' innocemment un médecin , ai te n'est une maladie ? et ce sang qui refluait vers son cœui* , et ces éblouissemens subits , et eè feu qui lui calcinait les os , qu'elle en était la caÀse ? Hélas ! le savait-ii luj-méme ? C'était bien le Lovelace le plus canaide , le Hbertin le plus pudique qu'on eût pu vencontu^. '

UnsOTi^ (il y avait quinze jours qu'il ne sortait presque plus de la chambre de Louise ) , la garde fatiguée s'était profondément assoupie ,

PIERRE DELSAOLX. «0

la lampe qui éclairait le gothique appartement commençait à pâlir. Au dehoni l'orage grondait et de larges éclairs traversant les vitraux des fenêtres , venaient danser comme des esprits aatour dn lit de la malade. Delsaulx agenouillé devant nn crucifix sculpté dans la pierre , priait pour Louise 9 tandis qu'un vieux portrait de sirGontran peint sur bois par l'un des Van £]fck, semblait assister en ricanant à cette scène.

Tout à coup Delsaulx croit s'apercevoir que Louise fait un mouvement extraordinaire. Il s'approche. Elle avait les yeux fermés mais lui tendait les bras ; des paroles étoaffée.s paraissaient prêtes à sortir de sa poitrine. Afin de connaître la nature de cette crise , il veut intern^fer son poulx. Elle-même le saisit , l'at'^ tire avec force et s'écri« : -^0 mon père , c'est dans ce lit que tu es #nort , dans ce ' lit où je mourrai bientôt , quoique j'aie là de la vie pour bien des années; mais tu n'es plus pour me protéger , tout m'abandonne, me persécute , il n'y a que ce bon docteur qui compatisse à mes peines , lui seul.... — - À ces mots lierre Delsaulx éprouve nn trouble inconnu ; les mains de Louise quoique froides et décharnées font

79 FI£»£ HlSAVtX.

MIT loi , ptr leur ooatad ^ TeSet d'un iao^o^îe ; il se mat une forée , une énergie RoaTcUes , cependant Finstiaet du deYW hii fût faire des efforts pour se dégager; Louise s*aUa<^ i lui aTeo violence : — » mon père j s*ëorie-telle y refuses-tu de nie bénir et d^embrasaer ta fille ? va , elle ne redoute ni ton Uaoeul ni t<»i tombeau. — - Delsaulx éperdu laisse ses lèvres toucher celles de Louise y il s'affaisse sur le sein de la jeune fille ; pardonae-lui , grand Dieu , il n'avait pas cberehé cette coupable voluplé. Ce sein , il le couvre de baisers dont il ^^te pour la première fois Tàere ivresse , il enlaee dans ses bras le oc^pa délîeat. de son annale ; il se plonge dans un abiiaa de délices; plus de pudeur , de retisaue , c'est un homne en délire.. •• Louise jette un eri perçant , Oelsaulx revient à lui , épouvanté de son crime ; le s<Hn qu'il presse encore est glacé ^ glacées sont les mains qui portent les marques de ses caresses , glacées les lèvres qu il a froissées dans son ardeur f^H'cenée... Iiouise est morle !

A cette horrible eertitude il remplit le ehàteau de ses elameurs. La marquise elle-néme accourt avec ses gens. Delsaulx au condile de

POUS DELSAVLX. 71

rëgarement , lui montre sa fille : — Vous Ta vet taée, lui crie-t-il d'une toîx qui était sans doute une réyélation des enfers ; vous l'avez tuée , et je suis votre complice ! — Il s'échappa à ces mots et on ne le vit plus.

On prétend qu'il sortit du château en s'élançant du parapet dans les fossés. On le vit errer ' le lendemain dans les bois , ce qui du reste n'étonna pas les paysans familiarisés avec la singularité de ses manies. On croit savoir qu'il se rendit , quand il fut plus calme , dans une des villes voisines , où l'on recrutait pour les colonies. Ce qui est certain , c'est qu'ayant voulu porter aux Natchez les secours de son art et e](pier parmi eux son forfait involontaire , il tomba entre les mains d'une tribu sauvage qui, le prenant pour un espion européen , le fit périr au milieu de ces supplices atroces , qu'inventent avec tant de génie les hommes les plus ignorans et les plus grossiers ; Pierre Delsaulx fat brûlé vif.

LE PETIT NEVEO

DE MONSIEUR OLDBUGK.

Lest our old robes sit easier than ournew.

Sbakspkabe, Macbeth,

TOn II.

D£ MONSIEUR OLDBUGK.

a La politique de Dieu dépasse toutes les nâires : les liommes , sous sa main , Qe sont que des trapcbans qn*il proid ou qu'il dépose suivant chaque détail de sou oeuvre éternelle; mais ils se doivent à eux-mêmes , et ils doivent à Dieu d'attendre patiemment qu'il les appelle et de ne point fausser leur nature pour s'immiscer en des choses où ils n'ont pas qualité. »

Jeàh Reynaud*

Le syndic de la ville impériale de... était mort et l'on allait procéder à la vente de sa bibliothèque. Comme le défunt avait la réputation d'un bibliomane enthousiaste et d'un bibliophile consommé , cette vente , annoncée plusieurs mois d'avance 9 fut pour une grande partie

de rAllemagne , une véritable solennité littéraire à laquelle on vît accourir les professeurs des universités voisines , les ministres des environs et tout ce qu'il y avait d*amateurs de livres à cinquante lieues à la ronde.

Parmi les personnes dont ce grand événement affecta le plus vivement les nerfs , il ne serait pas juste d'omettre M. John Mac Intyre , docteur en philosophie de l'université de Halle , et l'un des échevins de la ville où devait se célébrer la fête savante dont nous venons de parler. Le nom de ce personnage indique assez qu'il tirait son origine des montagnes d'Ecosse ; en effet , il était le second fils de ce capitaine Mac Intyre , neveu du propriétaire de Monkbarns et avec lequel notre ami sir Walter nous a fait faire connaissance. Mais élevé par M. Oldbuck qui trouvait encore à quatre-vingt-dix ans des imprécations contre la guerre et des épigrammes contre ceux qui en vivent, il avait contracté les goûts et les manières de son grand oncle. En vain son père lui reprochait-il de n'avoir dans les veines que de l'encre d'imprimeur, le jeune antiquaire préférait à la plus belle chasse sur les terres dé Glenallan ou de Knock-

B£ H. OLDBUCK. 77

ivinnock , à un dael même ayec un phoca, la contemplatîoQ d'une feuille imprimée par Guillaume Caxton , Jean Letton, Guillaume de Malînes , Wynkyn de Worde , Richard Pinson et Julien Notaris qui fondèrent l'imprimerie à Londres et à Westminster, au quinzième siècle. Les premiers mots qu*il avait retenus étaient cenx de registre, de réclames, de pontuseaux , de chiffres et autres semblables , et il distinguait déjà un in-octavo d'un in-douie qu'il ne trouvait pas encore de différence entre une canne et une épée. Ces dispositions transportaient de joie M. Oldbuck qui ne cessait de répéter : iu Marcellus eris; et qui se sentant à son heure suprême , légua sa bibliothèque et des biens assez considérables sur le continent , à cet autre lui-même , à cet enfant de sa tendresse. Ce fut ainsi que M. Mac Intyre vint s'établir en Allemagne où sa passion favorite trouva de nouvelles occasions de se développer dans les habitudes studieuses du pays.

Tout le temps qu'il n'accordait pas aux affaires municipales , il le passait au milieu de ses livres. Ce n'était pas une bibliothèque musquée,

coquette , où le tabis, le maroquin et la dorure

attiraient les regards. La basanne modeste y le veau fauve , le parchemin jaunissant mais pro* pre y servaient d'enveloppes aux plus anciens monumens de Fart typographique , ainsi qu*à ceux de Férudition , surtout de cette érudition excentrique , s'exerçant sur des sujets singuliers , bizarres. Les livres tirés à un très -petit nombre d'exemplaires , les livres condamnés au feu , les manuscrits y tenaient une place considérable , et depuis quinze à seize ans M. Mac Intyre était occupé à décrire ces richesses. Son catalogue qui j moyennant une honnête quantité de notes critiques , bibliographiques , historiques , etc. , aurait rempli trois ou quatre TOtumes in-folio , était destiné à effacer tout ce qu'on avait fait de mieux en ce genre et à frapper d'étonnement et même de stupéfaction les Morelli , les Laire j les Crévenna , les Mercier de St. -Léger , les Rive , les Panzer , les La Vallière ^ les Paulmy , les de Bure , etc.

A son grand regret il avait eu , durant longues années , un rival et un rival de tous les instans , dans la personne du syndic 9 qui se trouvait sans cesse sur son chemin , enchérissait sur tous ses marchés, lui enlevait souvent les cur

m H. OLDBUCK. 79

riosîtës auxquelles il attachait le plus d'importance et affectait de le contrarier dans ses juge^ mens les mieux motiyës en matière de bibliologie et d'histoire littéraire* La mort s'était enfin chargée de terminer ces interminables querelles , mais du moins le syndic avait fini d'une manière glorieuse ; car , tombé du trentième degré d'une échelle en replaçant un in-3â sur sa tablette, il s'était cassé la jambe et était mort des suites de cette fracture.

Au moment où cette nouvelle circula dans la ville , les deux bibliognostes , comme disait Tabbé Rive ^ étaient aux prises et se disputaient avec toute Taigreur de l'érudition et de Tamour-propre blessé sur le nombre d'exemplaires de la Biblta paupentm. M. Mac Intyre , fort bon homme au fond , fut loin de se réjouir en se Toyant maître du champ, de bataille ; son inimitié fit presque place à Faffliction : ainsi deux époux se disputent pendant toute leur vie et le premier qui meurt abandonne l'autre à un r^)OS qui lui est à charge.

La vente de la bibliothèque de sou adversaire l'absorba bientôt tout entier. Ces volumes précieux qu'une concurrence odieuse lui avait

ravis , pouvaient maintenant devenir son bien f maintes assertions qni avaient fait nagaères son désespoir^ allaient se vérifier d*ane manière palpable et manifeste. Il assista donc à toutes les séances , collationna un à un les meilleurs livres et en compta quelquefois les pages et les planches , recherchant avec une attention scrnpuleuse ces signes fugitifs que le caprice et la science ont fixés pour apprécier la valeur d'une œuvre typographique ou de calligraphie.

Ses emplettes furent considérables. Le dernier jour on devait vendre un manuscrit sur la magie et la science cabalistique. M. Mac Intyre qui l'avait examiné furtivement , de peur de donner Téveil aux amateurs , l'avait jugé d'une extrême rareté et, en conséquence, s'était bien promis qu'il ne lui échapperait pas. Mais le vrai bibliophile ^ quelque riche , quelque généreux qu'il soit, aime bien mieux devoir ses conquêtes à son adresse qu'à son or. Tels étaient les principes de M. Oldbuck ; car Ton n'a pas oublié ce qu'il disait à son ami Lovel , en lui montrant son Sanctum Sanctorum : u Que de fois j'ai marchandé jusqu'à un demi-sou , de crainte qu'en accordant trop aisément le pre-

DE H. OIDBUCS.. 81

mier prix ,je ne fisse soupçonner la valeur que j'attachais à Touvrage ! Que de fois j'ai tremblé que quelque passant ne vînt se mettre entre moi et ma prise ! Que de fois j*ai regardé le pauvre étudiant en théologie qui s'arrêtait pour ouvrir un livre sur l'établi , comme un amateur rival ou un libraire déguisé ! Et puis , quelle satisfaction de payer le prix convenu et de mettre le livre dans sa poche , en affectant une froide indifférence , tandis que la main frémit de plaisir ! >» Formé à cette excellente école , M. Mac Intyre , bien qu'il fût disposé à payer , s'il le fallait absolument , une somme considérable pour le manuscrit qu'il convoitait, éprouvait , pendant que l'huissier priseur tenait le volume sous l'extrémité de sa baguette , toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Son cœur battait violemment , ses yeux trahissaient son inquiétude et sa voix altérée était celle d'un joueur dont la fortune dépend d'un dernier coup de dé. Enfin l'huissier prononça les paroles sacramentelles : Une foia^ deux fois 9 personne ne dit mieux adjugé. bonheur ! l'adjudicataire était M. Mac Intyre : personne ne lui avait tenu tète , à l'exception d'un

02 l£ P£TIT NfiVEU

pauvre diable qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un alcbimiste ruiné , et qu'une dernière enchère de six florins ayait suffi pour déconcerter et réduire au silence. Le soir approchait ; M. Mac Intyre se retira en regardant tout le monde ayec fierté , et portant son manuscrit sous le bras comme une relique , un trophée 9 un étendard enlevé sur la brèche ou dans la mêlée. Il lui semblait que ceux qui passaient dans la rue devaient le saluer et le complimenter sur sa réussite. Un général , aj^ès le gain d'une grande bataille , après un siège mémorable , n'éprouve pas plus de satisfaction ni d'orgueil.

Quand il rentra chez lui , son souper était préparé j et suivant la coutume , on avait mis le couvert dans un petit cabinet obscur attenant à la bibliothèque dont il formait en quelque sorte Yatrium , cabinet encombré de médailles et de quelques-uns de ces vénérables restes de l'antiquité qui avaient été recueillis primitivement à Monkbarns et dont la pauvre Jenny n'enlevait la poussière que par surprise et à son corps défendant. Encore qu'il fût pressé de repaître ses yeux et son esprit de sa nouvelle

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emplette 9 M. MAc Intyre qui pendant environ sept heures avait été snr pied , suspendu à la baguette de Fhuissier priseur comme Didon aux lèvres d'Énée , et qui s'était trouvé constamment entre la défaite et la victoire , sentit le besoin de se restaurer. La joie lui avait d'ailleurs ouvert l'appétit. Il posa donc le manuscrit sur un pupitre sculpté dans le goût gothique et qui provenait de je ne sais plus quel monastère 9 et s'assit à table , ayant toujours les yeux fixés sur son trésor. En un clin d'œil il eut dévoré l'omelette que lui avait préparée sa vieille Grizzy , et vidé la bouteille de vin du Rhin qui servait d'accompagnement à ce mets qu'en sa qualité d'antiquaire il ne manquait pas de faire apprêter selon les préceptes du vieux Taillevant , premier cuisinier du roi de France Charles VU , lequel a laissé sur Vari culinaire , élevé par Montaigne à la dignité de monee de la gueule , un traité que tous les biblioi^kUes sont loin d'avoir le bonheur de posséder*

'£di avalant son dernier verre de vin H. Mac Intyre, renversé sur le dos de son fauteuil comme le philosophe en méditation de Rem-

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brandi , se livrait à ses réflexions favorites et songeait li la prééminence due aox études bibliologiqaes sur le reste des sciences humaines , ce qui Tamenait tout naturellement a se reconnaître à lui-même un mérite supérieur et dont ses contemporains ne s'apercevaient pas assez. Un soupir , qui paraissait poussé par une puissante poitrine , Tinterrompit tout à coup au milieu de ses pensées. Par précaution pour ses livres et ses collections, il ne souffrait céans ni chiens , ni chats , ni autres quadrupèdes , et comme jamais sa gouvernante ni sa chambrière n'osaient paraître devant lui que pour un service indis* pensable , il crut d'abord avoir mal entendu. Un second soupir ou plutôt une espèce de frémissement d'impatience partit d'un des coins du cabinet, celui où était le pupitre. M. Mac Intyreprit sur la table la lampe dont la mèche privée d'huile commençait a se durcir en charbon, et en six pas il eut atteint son cher manuscrit. En le soulevant avec toutes les précautions d'un connaisseur, il entendit très-distinctement près de son oreille un bruit sourd et semblable au grognement d'un animal qui s'apaise. On

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eût dit que cet animal 8*était glissé entre les feuillets dn volume , comme un yer , une mitte , nne teigne ^ un piinus y si sa voix étendue et renflée n'ayait pas annoncé qu'elle sortait d'un corps au moins égal à celui d'un dogue. M. Mac Intyre attribua encore ce phénomène à un jeu de sonimagination.— Ëlleena bien fait d'autres , dit-il , cette folle du logis , puisque Nicolas de Boussut dont le livre , par parenthèse , est introuvable , soutient que c'est en vertu d'une aberration de la fantaisie que les Scythes ou Tartares appelés Neuri se persuadent qu'ils sont transmués en loups-garoux , et le docte J. de Ghokier de Surlet est de cette opinion en son Flambeau historial latin. Pomponazzi n'a-t-il pas avancé qu'il y a des hommes doués de la faculté de guérir certaines maladies par une émanation que la force de leur imagination dirige sur le malade ? — £n achevant ce court soliloque M. Mac Intyre , en véritable esprit fort qui ne veut pas être dupe d'une illusion , remit l'in-folio sur le pupitre. Un jurement énergique retentit aussitôt dans le paisible et chaste cabinet. Un jurement ! 6 ciel ! il n'y avait pourtant pas à s'y tromper , car toutes les syl-

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labes impies araient été artîcalées. Le petit-neveu de M. Oldback se rappela les' traditions de la chambre verte à Monkbarns^ il réprima ooarageasement Fémotion dont il ne pouvait plas se défendre , et , afin de s'assurer de la vérité , il s'empara da manuscrit, dansTintention de le déposer sur sa table et de le parcourir avec soin. Cette fois des éclats de rire succédèrent au blasphème ; le vélin , la basanne , les agrafes , tout semblait en gaieté. La mémoire de M. Mac Intyre lui rappela heureusement une foule d'anecdotes où des sa vans comme lui. Cardan , Ermolao Barbare , le voyageur Paul Lucas , Swedenborg, etc. , s'étaient trouvés en contact avec des essences mystérieuses, des êtres surnaturels; et, quoiqu'il tremblât un peu, il résolut de pousser jusqu'au bout l'aventure.

Lemanuscrit fut étalé sur un tapbde Niu*emberg , la lampe reçut une nouvelle provision «d'huile. M. Macintyreayantrepris dans son fauteuil sa position accoutumée, procéda a l'examen détaillé de sa précieuse acquisition. Tout était silencieux dans ra^rtuiii, plus de grognement, plus de jurement , plus de rire. On n'entendait que le sifflement du vélin tourné lentement par une

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main respectueuse autant qu'exercée. Nous avons déjà dît que c'était un traité de magie , nous ajouterons de magie noire. Un savant arabe l'avait composé au douzième siècle et l'avait écrit sur un parchemin éblouissant de blancheur avec tout le luxe que comportait alors l'art calligraphique , lettres tourneures , lettres grises , oicadremens , rubriques et miniatures. Celles-ci touchées avec une délicatesse de pinceau extraordinaire , représentaient des figures constellées ^ des signes cabalistiques et des intelligences surhumaines , telles que des salamandres tout de feu , des sylphes aériens , et des gnomes à la couleur terreusb. On y voyait aussi Belxébut , Âstaroth et toute la légion des anges déchus , avec l'enchanteur Merlin , la fée Urgande , Mélusine , Apollonius de Thianes , les sorciers de Pharaon et d'autres personnages célèbres dans les fastes des sciences occultes. M. Mac Intyre qui avait dans sa bibliothèque une collection complète des livres les plus recherchés sur la sorcellerie et la divination , et qui recommençait à douter de ce qu'il avait entendu tout À l'heure , considérait ces peintures avec autant de curiosité que de recueillement. À

force de les reg^arder , il lui parut que les salamandres , les gnomes , les sylphes , les démons se détachaient du parchemin pour danser autour de lui une ronde fantasmagorique. Les regards étincelans de Belzébut se fixaient sur les siens avec une expression infernaler, et l'enchanteur Merlin dirigeait vers lui son sceptre d'ëhène. Pour échapper à cette fascination , notre bibliophile s'efforça de porter son attention des figures sur le texte , mais il était écrit dans une langue indéchiffrable. Il allait refermer le livre quand une voix sourde , pareille à celle d'un ventriloque qu'on aurait renfermé entre les ais de bois de la reliure et la peau qui les couvrait, lui cria impérativemeyit : toile et lege , prends et lis !

Cette injonction fit succéder à l'incrédalité de M, Mac Intyre une bonne et franche terreur, et d'une main mal assurée il rouvrit le formidable volume. Sa vue troublée ne savait où se prendre : toile et kge répétait la voix , et le malheureux érudit n'apercevait qu'un nuage, une vapeur sortie du livre , pareille à celle qui s'exhalait du trou sur lequel on asseyait la sybille. Pour comble de malheur la lampe s'é«

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teignit et les cheveux du petit-neveu de M. Oldbuck se dressèrent si perpendiculairement sur sa tête qu'ils auraient infailliblement renvoyé au plafond son chapeau galonné , s'il ne s'était depuis longues années fait une règle de ne toucher un livre que la tête nue. Malgré Tobscurite , le manuscrit n'en devint que plus visible , puisqu'il offi*ait des images et une écriture en traits de feu. Ayant arrêté les yeux sur ces caractères flamboyans , M. Mac Intyre se figura qu'ils cessaient d'être inintelligibles , et qu'à ne se point tromper il lisait ces mots ; // est temps que tu prennes, la place qui t'est marquée par ton mérite^ A l'instant le manuscrit se referma de lui-même , ses agrafes, pareilles aux sept sceaux du livre de l'apocalypse , se rejoignirent, et la lampe se ralluma.

M. Mac Intyre appela sa gouvernante , la querella pour se donner du courage , puis se cou* cha non sans répéter entre ses dents la sentence qui lui avait été dictée d'une manière si étrange. 11 y pensa toute la nuit. — Oui , murmurait-il , cet avertissement vient d'en haut. !N'est-ce pas en effet un scandale qu'un homme comme moi, qui possède plus de trente mille volumes , qui

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a da savoir, de la fortane, de la naissance , soit arrivé à Tâge de quarante-cinq ans sans être antre chose qa'échevin ? Il est pins que temps , morbleu , que je prenne la place qui m'appartient. Quand je ne serais que bourgmestre régnant , ce serait déjà une espèce de

redressement des injustices du sort Mais

comment arriver comment? —

Ce dissyllabe était encore sur ses lèvres quand il se leva. Les deux femmes qui le servaient , furent efirayées de lui trouver la figure totalement renversée y et leur étonnement n*eut plus de bornes lorsqu*après avoir précipitamment déjeuné il sortit sans avoir rendu visite à ses livres. Elles n'osaient pourtant lui en faire l'observation , car il avait appris du misogyne M. Oldbuck , à traiter avec la dernière brusquerie celles que , dans son style méprisant , il appelait ses femelles.

La tête toute pleine de fumées ambitieuses il alla se promener sur la grande place. — On m*a traité , «e disait-il avec amertume , comme une édition princepa d'Ërbard Reuwich , d'Albert Pfister ou d'Ulric Zelle qu'un amateur barbare aurait recouverte d'un insultant cartonnage. Qui

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pourrait me blâmer si je réclame la reliure , au moins décente ^ qui me convient , moi qui peutêtre aurais droit au maroquin rouge a filets et a la dorure sur tranche.. •• ? — M. Mao Intyrc qui marchait a grands pas , les mains derrière le dos et la tête inclinée dans l'attitude de la réflexion , fut réveillé tout à coup par des clameurs et des trépignemens.

Des gens du peuple depuis quelque temps se plaignaient de la cherté des grains ; ils s'étaient jetés sur les paysans qui avaient apporté au marché leur farine et leur blé , et voulaient les forcer h vendre à moitié prix. Les quatre hallebardiers , escorte du bourgmestre aux jours d'apparat , accoururent , ainsi qu'un peloton de garde bourgeoise , dans l'intention d'apaiser le tumulte) mais ces pacifiques guerriers furent mis facilement en fuite , et la foule qui grossissait à vue d'œil , ivre de ce premier succès^ criait déjà qu'il fallait aller chez le premier magistrat de la ville pour l'obliger a donner du pain au peuple et piller sa maison en cas de résistance. Ce fut un trait de lumière pour M. Mac Intyre. 11 apprécia tout d'abord sa position et sentit que le moment était

Tenu d'accomplir sa destinée. Il s'élance vers rhôtel de yille et monte à la salle du conseil. L'efiroi en avait chassé la plupart des conseil lers ; il n*en restait plus que trois et le greffier qui avaient trouvé plus expédient de se cacher derrière les armoires dont ce lieu était tapissé. — Est-ce ainsi ^ leur dit le courageux échevin avec dignité , est-ce ainsi que vous défendez la république ? Le vaisseau de Tétat est-il abandonné sans gonvernaîl ? Où sont le très-honorable bourgmestre et Thonnête trésorier ?Suis-je donc tout seul investi de la puissance consulaire et prétorienne ? — Oui , oui , soyez-le , exercez toute Tautorité , nous vous cédons la nôtre de grand cœur ^ à condition que vous nous tiriez de ce mauvais pas. — Ainsi répondirent les trois conseillers et le greffier. Sans plus attendre M. Map Intyre se mit au balcon et agita son mouchoir pour annoncer qu'il voulait parler au peuple.

La multitude qui s'apprêtait à casser les vitres du bourgmestre , étonnée de voir un homme qu'elle appelait Jean des livres y prendre la parole en une pareille circonstance et montrer de la fermeté , s'arrêta pour l'entendre. Le haran-

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gueur , après avoir protesté de son amoar pour le peuple ef. de son respect pour les droits imprescriptibles de ses compatriotes , leur demanda ce qu'ils voulaient. La foule répondit : A bas le bourgmestre et le blé à un écu / Mac Intyre promit que la volonté nationale serait ponc* tuellement exécutée et un tonnerre d'applaudissemens suivit ses paroles. 11 parla alors du maintien de Tordre y mais les applaudissemens avaient cessé et les auditeurs s'écoulèrent les uns après les autres pour aller jeter des pierres dans les fenêtres de M. le bourgmestre régnant qui déjà ne régnait plus.

Désolé de perdre sa popularité au moment où il venait de la gagner , Mac Intyre jura de tout mettre en œuvre pour la recouvrer, et ne douta pas que son manuscrit ne lui en indiquât les moyens. 11 s'empressa donc de le cbercher à sa maison et le transporta à rhôtel-de-ville , où il essaya de le consulter. L'oracle cette fois répondit sans préambule ; et , au premier feuillet , le nouveau Gracchus lut en toutes lettres : Détruis y détruis y détruis/

Pendant ce temps on avait détruit, en eifet , les fenêtres du bourgmestre et de plusieurs

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écheviiis» Les matins étaient reyenns sur ia place annés de balais , de fourches et de broches. Mac Intyre s'avança a la rencontre des meneurs , qu'il appela les sauveurs de la patrie j et les invita à former avec lui un nouveau conseil de régence. Ces honnêtes gens , dont l'un était un ancien soldat derenu savetier , le second , le bedeau de la collégiale , et le troisième , un boucher , flattés de tant d'honneur , acceptèrent la proposition et s'installèrent sans façon dans les fauteuils des magistrats que le matin même encore ils abordaient avec une déférence timide. De nouveaux applaudissemens saluèrent Mac Intyre qui se croyait un grand citoyen ; et quelques-uns des plus enthousiastes , le saisissant par les jambes , le portèrent en triomphe , au risque de lui casser le cou , dans la salle du conseil. — Je reprends le rang qui m'était dû , pensait l'illustre bibliomane , je me relie en moire , en tabis ; et d'in-douze je deviens in-folio. —

Les applaudissemens et l'enthousiasme n'empêchaient pas le désordre. Tons les courtauds de la ville , tous les tapageurs , piqueurs , ribleurs, batteurs de pavé, étaient rassemblés, et

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