MADAME DES HOULIÈRES
Pour ma consolatkm j'appris , d'un hôtelier y que nous approchions de la capitale.
Ëa passant par Hal , petite ville proprette et assez jolie , j'aperçus une longue procession de pèlerins , hommes et femmes , se traînant sur les genoux autour de Téglise et ayant fichés sur la tète des drapeaux de papier héni.
J'envoyai devant moi mon bagage , descendis de cheval et entrai dans cette église fort renommée pour sa vierge qu'on représente le teint basané comme sainte Marie égyptienne , et qui est presque aussi moricaude que la femme à Châteaurenard.
J'y vis beaucoup de monde en prières , des
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crucifix en jupons et quantité à'ew voto , fort magnifiques , donnes par des princes et de grands personnages. Il y avait aussi une robe de docteur et une plume d'argent consacrées autrefois par un pédant célèbre , dont j'ai oublié le nom.
On me fit remarquer dans un coin des boulets de canon qui , lancés sur la Tille , pendant un siège , avaient été reçus par la vierge dans son tablier. Un gros joufflu de prêtre à qui je dcmnai une demi-pistole pour dire des messes, m'assura en baragouinant à la manière d'un lansquenet j qu'il était impossible de compter ces boulets merveilleux. 5e n'eus pas le loisir de vérifier la chose et je sortis à l'offertoire, après avoir , comme les autres , jeté sur les marcbes de l'autel ma pièce de monnaie , ce qui produit une espèce de pluie retentissante qui dure quelques minutes et n'appauvrit pas le clergé du lieu , à ce que j'ouïs conter.
Sur ma route, je rencontrai plusieurs pèlerines jeunes et assez jolies , donnant le bras à d'épais gaillards à moitié ivres, et qui semblaient prêtes à retomber dans le péché dont elles avaient été chercher l'absolution. Pour moi , au contraire , j'avais toute la mine d'un vrai pénitent. D'un
côté ma rancane contre le cardinal qui forçait tant de gentikhommes à s'expatrier , de Fautre les réflexions qne m'inspirait le pitenx état de mes affaires , me faisaient ressembler an beau tènAretês. Mon yalet de chambre prétendait qae j'ayaia le visage renversé de Lamotbe- Guyonnet, qnand je lui soufflai sa maîtresse * et lui gagnai deux cents pistoles au pharaon. Hais ce Taverne est un drôle qui n'a janlais rien valu.
Bruxelles me parut une belle ville , les maisons quasi aussi bien bâties qu'au faubourg S'-Germain , avec plus de crotte dans les rues , dont quelques-unes sont si roides , si escarpées qu'elles essouffleraient jusqu'aux coureurs à longue haleine du Mazarin.
Le lendemain j'allai rendre mes devoirs à Monsieur le Prince qui était logé au palais de Don Juan , gouverneur et capitaine-général des Pays-Bas espagnols. J'en fus fort bien reçu : il me promit de faire en sorte de m'employer en qualité de maréchal-de-camp , comme je l'étais «i Gien et à l'attaque du faubourgjS* -Antoine ; mais il parut mortifié de ne pouvoir me donner de certitude a cet égard et se plaignit sans mé-
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nag^nent de la cour de Madrid , qui ne lui laiflMiit ni l'autorité convenable à son rang , ni rinfluence que méritaient ses services. Il se remit pourtant bientôt pour me demander des nouvelles de Paris , particulièrement de quelques femmes qui jadis lui avaient tenu au cœur. Là-dessus , il me congédia*
En sortant du palais , je me rendis au cours , qui rappelle le cours la reine , avec cette différence néanmoins que les dames sont d'un c6të et les hommes de l'autre.
J'y trouvai grand nombre de Français la plupart de mes amis , et qui 9 au milieu d'une foule de cavaliers flamands et espagnols^ ae faisaient remarquer par leur tournure ; car Dieu a créé le Français pour primer par la bonne gtàce, comme il a créé le cheval pour tirer la chaise et le gibier pour servir de passetemps aux gentilshommes.
$i je n'avais subsisté les premiers jours sur l'air de Paris , je crois , en conscience , que je serais mort d'ennui. Quand ce fonds fut épuisé j je m'attachai à deux ou trois des plus étourdis, des plus extravagans d'entre les nôtres , et je battis le pavé dans leur compagnie.
La sainte yie que nous menions ! Matin et «oir, nous courions ces cabarets où les Flamands , à ibrce de se forger d'nne liqueur noirâtre qu'ils appdlent bierre, se procurent une sorte de torpeur, dans laquelle ils se complaisent; notre efiroyable tintamarre réveillait ces brares gens en sursaut , la garde arrivait , nous tirions nos. épëesy et seste, nous la mettions en fuite.
D'autres fois nous accostions quelque bourgeoise ensevelie dans sa faille , et , de gré ou de foroe , nous l'amenions à notre logis , d'où souvent nous avions peine à la congédier , tant elle était prompte à s'apprivoiser , l'innocente 1
Des plaintes sérieuses de cette conduite arrivèrent à Monsieur le Prince qui en étsàt excédé. D nous déclara sérieusement qu'il nous abandonnerait à la vindicte espagnole , si nous ne voulions nous morigéner* De désespoir je me tournai alors vers la bonne compagnie et me fis présenter chez la noblesse.
On me conduisit d'abord dans une douzaine de maisons dont les maîtres , revêtus de titres de barons et de vicomtes , n'étaient pas même gehtilshommea et avaient acheté un parchemin
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après aToir exercé une charge de jadicatare on de finance.
Je ne sache rien de ridicule au monde comme la morgne et le ton empesé de ces TÎlains à peine savonnés, de leurs gauches moitiés et de leur maussade progéniture. Ces gens-là, qui parlent leur patois en famille, usent dans les grands jours , avec les étrangers , d'un jargon qui a presque cessé d'être flamand , mais qui n'est pas encore français. De là coq - à • Fane sans fin et quiproquo que Molière nous eût euTiés.
Des personnes à qui je me plaignis , me répondirent que j'avais choisi de mauvais guides et ofiBrirent de me faire connaître la vraie noblesse. C'est ainsi que j'eus les grandes entrées chez Messieurs d' Aremberg , de Chimai , de Croy, de Ligne , de Rubempré , de Trazegnies , de Lalaing , d'Espinoy , de Gavre , de Westerloo , de Boussu, de Beaucignies, de Taxis, d'Havre, etc., qui sont vraiment des gens de qualité.
11 était temps, car je commençais terriblement à ra'encanailler. J'eus là quelque image de la cour de France , mais affaiblie , mais effacée. Je pratiquais aussi plusieurs seigneurs
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espagnols et fus bientôt très-assida à l'hôtel du marquis de Garacena , dont la femme faisait les honneurs avec une grâce enchanteresse.
C'était une espagnole d'un grand air ^ imposante , majestueuse , quoique douce et aimable au dernier point. J'avais depuis quelque temps nn furieux désir de tomber amoureux et je songeais à M>"« de Garacena; malheureusement il me sembla qu'elle mettait à tout et toujours une profusion de belles paroles et de belles manières; or cela fatigue et fait mal à la longue : c'est comme qui mangerait trop de blano-manger. Quel parti prendre ? Je regardai autour de moi , et il me vint dans l'idée de devenir le ri?al de M. le Prince.
A tons les cercles , à tous les régals de l'hôtel de Garacena j assistait une jeune française , appelée M""* Des Houlières, et que M. le hince serrait de fort près. Cette circonstance m'ayant engagé à la remarquer, je fus frappé de mille pei^fections qui m'avaient échappé jusqu'alors.
Elle avait en effet une beauté peu commune , une taille au-dessus de la médiocre , un maintien naturel , des manières nobles et prévenan-
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tes, tantôt une vivacité enjoaée, tantôt une mélancolie touchante. Elle parlait élément bien le français , Fitalien , Tespagnol , savait du latin autant que femme de France , tournait un sonnet ou des bouts-rimés avec un agrément infini , dansait avec justesse et montait à cheval à miracle. Je l'eus à peine attentivement considérée que la tête m'en tourna.
Cette folie de vouloir lutter contre un grand prince, mon bienfaiteur, méritait châtiment, et le châtiment me fut durement infligé. Moi qui , en matière d'amour , n'avais jamais suivi fort exactement la carte de tendre , et qui passais même volontiers par-4es8us tendre sur estime , tendre sur inclination et tendre sur reconnais* sance pour arriver en poste au gite , je me mis à pousser les beaux sentimens, niplus ni moins que les héros de Durfé et de M^^^ de Scudéry.
J'avais beau être blême, languissant, rouler les yeux , faire jouer toutes mes batteries , on ne prenait pas garde k moi. Mes joues s'aplatirent , mes yeux s'enfoncèrent , je perdis le boire et le manger et payai en un jour toutes mçs délicieuses noirceurs d'autrefois.
Ge qui m'achevait , c'était de sentir profon*
dément ma sottise. Gémir, pleurer, désirer de mourir, telles étaient mes récréations habitable». Il se répétait dans le monde an mot iogénieox de ma oruetie :
Nul n'est content de sa fortune H i mécontent de son esprit. ^
Moi je niais fort et ferme la généralité de cette maxime ; car si ma fortune était loin de répondre à mes désirs , mon esprit ne me satis* faisait pas davantage. Une Toix intérieure me criait même que , vis-à-vis de M"'^' Des Houillères, je représentais merveilleusement la bêtise personnifiée» A Tarrogance près , j'étais plus bêle que M. le duc de Beaufort.
Je jurai de sortir à tout prix d'une position si humiliante.
J'avais entenda prononcer a M*"* Des Hou»
Kères les noms de Descartes et de Gassendi» Je me procurai leurs ouvrages et je m'y enfoaçai ^ corps perdu pour essayer de kû en parler à mon tour. Cet essM me tourna mal , car j'étais trop ignorant pour rienconq)rendre à des traités de philosophie. Je voulus , en revanche , tàter de la poésie , palsambleu ! la rime et la mesure
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ne me furent pas moins rebelles , et je formai la résolution de me noyer.
Dans la maison que j'habitais logeait un pan- Tre major de bataille , qui vivait fort retiré et qu'on nommait M. de Boisguerin. L'état de détresse et l'honnêteté de cet officier m'avaient gagné le cœur ; en outre dès que je me reconnus amoureux , je fus charmé de trouver sous ma main les deux oreilles d'un confident. Il m'écouta avec intérêt et entra de droit fil dans mes peines. Un matin, je lui demandai s'il ne lui serait pas possible de m'aider à fabriquer une espèce de déclaration en vers pour ma princesse. Il me répondit que oui , pourvu que je le laissasse respirer jusqu'au surlendemain.
J'étais sur des épines. Au jour et à l'heure marqués il m'apporta les vers promis ; ils roulaient sur une Célimènej mais on devinait aisément quel nom devait être substitué en réalité à celui-là. J'embrassai le major de bataille et courus à l'hôtel de Caracena , presque persuadé d'être un Voiture ou un Benserade.
On s'y entretenait justement de poésie et l'on s'y passait quelques-uns de ces portraits qui
sont encore à la mode. Je proposai timidement le mien ; aussitôt tous les yeux se tournèrent sur moi , surtout les deux yeux noirs et perçans de la Des Houlières. Je me sentais brûler. On m'engagea à réciter mes ters , mais je tremblais , je balbutiais. Lsi dame de mes pensées eut pitié de ce martyre , elle prit le papier que je lui présentais , sans savoir ce que je faisais , et elle le lut avec lin sourire qui me parut céleste. Elle n*ayait pas fini , que des applaudissemens partirent de tous les coins du salon. Je restai confus et stupide et ne me ranimai que lorsque M*"* Des Houlières se penchant vers moi avec bienveillance , s'informa si je me li?rais depuis long-temps à la poésie et me pria de lui montrer de mes ouvrages. Cinq ou six révérences niaises furent toute ma réponse. Cependant je n'en pris pas moins l'invitation de la belle pour une approbation de ma flamme et je me retirai transporté , sans reniarquer que Monsieur le Prince me toisait d'un air sardonique , en se pinçant les lèvres.
M""* Des HouUères demeurait à l'hôtel de Caracena. Deux jours après mon succès, je m'y présentai pour faire ma révérence à cette
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dame; le portier m^apprit qu'elle était pai^tie. Pour quel endroit ? — Je Fîgnore. < — Quand reviendra-t-elle? — Je Tignore. — Ne revien-* dra-t-elle plus? — Je l'ignore.
Le scëlërat ! chacune de ses syllabes s'enfonçait telle qu'un pcMgnard dans mon cœur.
Partie 7 et pourquoi? partre, au moment où elle agréait mes soins ! Je rencontrai M. de Boisguerxn , qui avait l'air aussi consterné que moi , et lui narrai ma déconrenue. Assurânent de nous deux il n'était pas le moins malheureux. Il me confia qu'il venait d'apprendre que HoM Des Houitères, pour avoir réclamé avec force les sommes dues à son mari ,. engagé depuis deux ans au service d'Espagne, avait éié arrêtée la nuit précédente sur un ordre expédié de Madrid , et enfermée dans la prison d'État de YilvcHtie, à deux lieues de Brui^Ues.
— Mon «mi , lui dis-je , suffoqué de douleur, vous m'avez déjà rendu un signalé service. J'en réclame de vous un plus considérable encore.
Toute représentation au gouvernement espagnol serait inutile. Puisqu'on a osé faire à M. le Prince i'ai^ont d'ailever la femme qu'i) distinguait, quelle importance donnerait*on à nos
plaintes? Ârraohoat M"** Des Houlières de la prison et reloumons en France 9 où je tTonverai moyen de nous récoooilier avec la cour. — Je le yeux bien, dit le major ; mais un pareil coupde-main exige qu'on soit en fonds. — Qu'a eelsL ne tienne , rëpartis*je. Il me reste encore deux mille pistoles , prenex*en la moitié , et«... — ÂTec cela , dît Boîsguorin j j'aurais délivré jusqu'à M. le prince quand il était claquemuré à Vincennes , à Marcoussy ou au Hâyre.
Le major sortit et ne revint que sur le soir. Il avait tout sagement disposé. Moyennant un ordre de relever une partie de la garnison de la forteresse , nous devions y entrer avant le soleil , avec une vingtaine d'arquebusiers français gagnés moins par l'or que par le désir de jouer un tour à des Espagnols. Alors il serait facile de foroer la prison de M"**» Des Houlières et de la faire évader sous un déguisement militaire.
Conclusion. La chose arriva oomme le major l'avait réglée. J'étais ivre de joie^ ne doutant plus maintenant que M™^ Des Houlières ne payât du plus tendre retour un homme à qui elle aurait obligation de sa délivrance. Sortis de
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la geôle, le major me dit que pour plus de prudence , il prendrait les derans avec la dame et m'attendrait à Péronne.
Je n'avais pas le temps de faire des objections. L'arrangement me convenait peu , mais les soldats s'étaient déjà éparpillés à droite et à gauche, tandis que Boisguerin et M""® Des Houlières se jetaient dans un chemin de traverse.
En regardant machinalement à terre , je vis un portefeuille : c'était celui du major ; je le ramassai et il en sortit une copie du portrait de Célimène, avec ces mots ea tète :
Mon amij
Voici les vers que tu as esngé quo je composasse pour moi-même : c'est la première fois qu'une femme aura écrit , par l'ordre de son mari , la déclaration qui lui reviendra sous un autre nom
et pour adresse :
A Monsieur De la Fon de Boisguerin , seigneur des Houlières.
Vous me croirez si vous voulez ; mais je manquai le rendez-vous de Péronne. A l'avenir j'eus les vers en horreur et n'enlevai plus âme qui vive.