LE I)IN
de table et que nous venions de déjeuner plantureusdment.... Manger, fumer, boire frais et dire des piritueiies, e'eel toute la vie <le oe
petit-fils de Rivarol. Et si je n'ajoute pas L'amour
à cette énumération. c'est que je n'ai pas le droit d'être indiscret. Pourtant si je voulais écouter ce qui se dit. rapporter ce qu'on raconte. . . Mais non !»
A tout propos, à chaque instant, jaillissaient, des lèvres de Scholl. les plus plaisantes boutade- quantité de fines et ingénieuses, ironiques ou comiques réflexions.
« Les hors-d'œuvre, ces crevettes roses et ces olives, sont au menu du repas ce que les rubans sont à la toilette des femmes. »
A lune de nos convives, une sociétaire qui lui reprochait d'avoir quelquefois des mots un peu crus :
« A l'avenir, chère madame, je vous les ferai tous cuire. »
D'un financier, ancien viveur, devenu presque aveugle, à la suite, aflirmait-on, de certaines prouesses galantes :
est le cas où jamais de dire que le> femmes lui ont coûté les yeux de la tête ! »
Et cet intarissable humour n'excluait pas. tant son faut, un grand bon sens et une éloquente élévation d'id
n prétend communément que chacun doit faire son chemin. C'est une erreur, pour nous autres, tout au moins, gens de lettres et artistes, objectait-il un soir en aspirant, au sortir de table, les premières bouffées de son cigare. Ce n'est point à nous de faire notre chemin : c'est au public à nous le faire. Nous, notre devoir, notre honnêteté, c'est de bien travailler, d'effectuer de bonne besogne ; le devoir et l'honnêteté du public, t de ne pas méconnaître nos efforts et de nous rendre justice. »
Il avait des à-propos facétieux, de burlesques
jeux «1*- scène, comme dans ce banquet de février
i. portant un toast à l'auteur du Vase
iiiicien Sully Prudhomme, tout
■ mment intronisé dans la Société des gens de
lettres, il termina son speech en laissant choir à
i.i DINEB DES GENS DE i BTTRES roi
terre un vulgaire pichet de faïence, qu'il avail envoyé quérir t<>nt exprès Il esl bris
Très obligeant, do plu> aimable et do plus généreux caractère, foncièrement bienveillant et
bon. ce « millionnaire de l'esprit » avait toujours néanmoins ses victimes attitrées, ses plastrons favoris, ses « tètes de Tuiv
Longtemps le prince romancier Lubomirski — qui n'était, au dire de Scholl. ni lu. ni beau, et sans doute même pas mirski — lui a servi de cible ou de quintaine. Puis ce fut le tour du feuilletoniste belge Léopold Stapleaux ; et. ce joyeux ou fâcheux privilège, Stapleaux le garda jusqu'à son dernier jour, et le conserva même dans l'autre monde. Quand Scholl se mettait à >< parler Stapleaux ». il ne s'arrêtait plus.
« J'ai passé vingt ans à lui monter des scies, avouait-il. et nous n'avons jamais cessé de nous voir avee plaisir. »
IO-J LE DINER Dl DE LETTRES
Ed se présentant à la Société des gens de lettres, en ï8^3, 1» prince Joseph Lubomirski iu délégué d'alors, à Emmanuel Gonzalès, une lettre où il déclarait que, « prince de naissance, il avait renoncé à son titre en se faisant naturaliser Français ».
Scholl de saisir aussitôt la balle au bond, et cpédier à Gonzalès et à divers journaux une lettre paraissant émaner de Stapleaux, où celui-ci réclamait pour lui le titre abandonné par Lubomirski, et signait fièrement : Prince Léopold Stapleaux.
Notez qu'à cette époque, ledit feuilletoniste belge collaborait à des feuilles démocratiques très avancées et passait pour un farouche radical.
Le surlendemain. Scholl voit tomber chez lui le nouveau prince, qui lui narre la stupide mystification dont il est l'objet:
« Il y a des gens vraiment par trop bêtes ! s'écrie-t-il, indigné et exaspéré. Tu sais que je vais tous les jours, avant dîner, dans un café du boulevard des Batignolles dont la plupart des
LE hlM SB DBS '.1 \s DE i.Ki'i i;i - ïo'3
clients onï mes opinions ; ce sont de fermes républicains, des intransigeants... Eh bien, mon cher, quand je sois arrive hier à ma table, l'un d'em ma tout de suite apostrophé : « Monsieur ! lorsqu'on mendie des titres nobiliaires, qu'on a l'audace de s'en emparer, on ne vient pas se dire ensuite ami du peuple, et frayer avec les vrais citoyens. » J'eus beau lui répliquer que c'était une plaisanterie, une farce qu'un imbécile m'avait faite : « Allons donc ! m'a-t-il riposté, on ne plaisante pas avec ces choses-là ! — Je vous assure... — Faites un procès aux journaux qui ont inséré cette calomnie alors ! — Mais ce procès me rendrait absolument ridicule ! — Nullement ! Et comme nous ne voulons pas de faux frères... » Et ils m'ont flanqué à la porte, mon bon ! Ils mont flan-qué-à -la-porte, en me disant qu'ils ne me connaissaient plus, qu'ils ne voulaient rien avoir de commun avec le prince Stapleaux. Fautil qu'il y ait des gens bêtes sur terre ! »
Raconter toutes les mésaventures et prouesses qu'Aurélien Scholl se plaisait à attribuer à l'infor-
I,.', î.E DINER Dl Dl LETTRES
luné Staple lit interminable, et le r
:t. en plu^ (Tiiii endroit, d'outrager ce qu'on nomme les bonnes mœurs.
Je n»1 rapporterai qu'un seul de ces incidents.
Léopnld Stapleaux avait eu, parait-il. une maîtresse atteinte de phtisie, qui. après être allée se faire soigner en Algérie, avait voulu regagner Paris, n'en avait pas eu la force, et était morte en route, dans une petite gare du Midi, «lu côté de Sorgues ou de Bédarrides. On trouve sur la défunte des lettres signées de Stapleaux. et on i lie immédiatement à celui-ci la lugubre nouvelle. Stapleaux arrive, s'informe des usages du pays : il veut des obsèques exceptionnelles, tout ce qu'il y a de mieux. « Il laut donner tant aux sonneurs, lui répond-on. tant pour le curé et ses deux vicaires, tant pour les porteurs. Puis il les enfants de l'hôpital qui suivent le corps ; il y a les pauTres de la paroisse; il est d'usage . . » Stapleaux, qui Vi avec un permis de rédac-
teur de journal, el avait en tout trois francs dans -a poche, réplique : « J'ai mieux que tout cela.
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.l< vous ferai voir quelque chose sortant vraiment
de l'ordinaire et avant un cachet tout spécial, une cérémonie qne voua n'avez pas encore vue... — Ali ! — Oui ! Un enterrement qui fera époque
eh»'/ vous et que vous n'oublierez pas; où nous n'aurons d'ailleurs besoin ni d'enfants île l'hôpital, ni de pauvres, ni de sonneurs, ni «le curé, ni Je vicaires... » VA il lit enterrer cette femme civilement.
Gomme romancier. Léopold Stapleaux équivalait, selon l'expression de Scholl, « à un marchand de marrons ». C'était, selon lui encore, le plus pitoyable romancier de notre époque, et, s'il était venu s'établir homme de lettres à Paris, c'est qu'à Bruxelles on ne l'eut pas toléré. Ce qui n'empêchait pas Stapleaux d'avoir de l'esprit d'observation, une imagination subtile et féconde, et d'être un très jovial causeur. C'était aussi une jolie fourchette et un amateur de bons crus. Il mourut en novembre 18 conformément à
ses dernières volontés, tut incinéré au jPère- Lachaise, bien que son bourreau et ami Aurélien