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do Léo Claretie : il indique bien exactement L'état présent de la question et la disposition actuelle des esprits. Aussi vais-je y recourir encore : le lecteur n'y perdra pas.
« Vous êtes, Mesdames, l'ornement de notre i- te littéraire, qui souffrait d'une indigence de rubans et de dentelles. Vous êtes un des éléments qui manifestent la vitalité de notre institution par le changement et la nouveauté.
-< Si vivre, c'est se modifier, nous vivons, puisque nous changeons.
« Il y a une dizaine d'années, il y avait très peu de femmes à nos banquets. Le culte de Minerve avait plus de prêtres que de prêtresses. Il lui en est venu II était temps ! Notre banquet ressemblait, si j'ose dire, à ces Romains de la tragédie .le Du Bellay, V Enlèvement des Sabine». C'était au temps où l'on aimait la précision dans les indications scéniques, et celle-ci précédait une réplique : « Les Romains expriment par leurs gestes qu'ils manquent de femmes. » Notre dîner mensuel en faisait autant.
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« Depuis, c'est an des faits caract ristiques que L'heureuse el gracieuse affluence des femmes chei nous. Peut-être L'accueil de La Société, qui se plait à les saluer et à Les attirer, n'est-il, après tout, qu'une réparation, un remords, un repentir : car il faut bien L'avouer, les Littérateurs ont été trop souvent pour les femmes, je ne dis pas « rosses », le terme est trop brutal, mais allongeons-le et disons « féroces
El Léo Glaretie continue par l'apologie du féminisme, devenu une des couditions de la vie moderne, où les carrières libérales s'ouvrent de plus en plus à la femme, où La femme peut, de mieux en mieux, se dégager de la tutelle de L'homme, vivre indépendante, honorée, heureuse et prospère.
Et cette vieille baderne d'Auguste Comte qui osait prétendre — il y a soixante ans à peine — que le plus sur moyen pour la femme d'atteindre le bonheur, c'est de demeurer dépendante de l'i oinine, de « surmonter la difficulté d'obéir » !
Combien les avis di lièrent, et <juu {liai de temps suffit pour chai
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Mme Louise Gagneur, l'auteur du Calvaire des femmes, de Chair à canon, des Forçats du mariage, des Vierges russes, et de tant d'autres romans démocratiques, fut, jusqu'à son dernier jour, des plus assidues à nos banquets, où les organisateurs, — Félix Jahyer comme Benjamin, — s'empressaient toujours de la « bien placer », ce à quoi elle tenait extrêmement.
Elle avait été fort belle, et conservait encore, à plus de soixante ans, une grâce juvénile et charmante, une imposante et souveraine vénusté. C'est en raison sans doute de cette majestueuse beauté que l'original commandant de Noireterre,dont j'ai précédemment esquissé la silhouette, ayant je ne sais quelle nouvelle à mander à Mme Gagneur, et trouvant trop banal de corninencer sa lettre par « Chère Madame », débuta par ce délicieux vocatif : « Aimable déesse ! » \i niable déesse ! » Comme elle riait de bon
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cœur eu nous contant le fait, la chère madame Gagneur !
Ce qu'elle avait de particulièrement remarquable, e était le regard, un regard caressant, étincelant et pénétrant, — d'admirables yeux noirs, brillants et veloutés, toujours souriants. M. E. Ledrain, en adressant à Mme Gagneur le suprême adieu, au nom de la Société phalanstérienne, a magistralement décrit la sereine puissance de ce regard :
« Il y a de la flamme, dit le poète, dans les yeux des jeunes gens : mais, dans les yeux habitués à contempler le spectacle des êtres et des événements, il y a surtout de la lumière, une lumière douce, sereine, comme celle qui tombe des étoiles dans les belles nuits d'été ou du commencement de l'automne. Combien de fois n'ai-je pas contemplé ces lueurs dans les yeux de Mme Gagneur ! Elle était clémente avec tous, jamais un geste autoritaire, jamais une pointe acérée dans son regard, jamais une parole blessante sur ses lèvres. »
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Elevée dans un couvent. Mme Gagneur — née Marie-Louise Mignerot — avait eu beaucoup à se plaindre des prêtres, et elle gardait d'eux et de leur tutelle la plus mauvaise opinion. Elle avait dix-huit ans. quand un de ses écrits, une étude sur la misère des ouvriers de Londres, tomba entre Les mains de M. Wladimir Gagneur, député du Jura, qui voulut en connaître l'auteur, et bientôt sollicita et obtint sa main. Les opinions politiques et antireligieuses de son mari étaient déjà à peu près les siennes.
Au couvent, elle avait eu ses premières heures de mysticisme, d'idéalisme chrétien, a dit encore M. E. Ledrain. Ses mains s'étaient jointes, ses genoux avaient touché la terre ; ses yeux s'étaient levés vers un ciel qu'elle s'imaginait peuplé d'êtres brillants. Oui, son enfance et une partie de sa jeunesse avaient été nourries de divines légendes Puis, tout à coup, relevant ses genoux, se redressant dans sa fierté humaine, irritée contre ceux qui l'avaient bercée dans des Lts auxquels elle ne croyait plus, redoutant
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pour elle «'i pour ses fr< res les t\ rannies intellectuelles, elle entra dans la bataille. »
La plupart de ses livres, en effet, sinon tous, la Croisade noire, le Roman d'unprêtre, le C'/>eralier de sacristie, le ('rime de l'abbé Maufrac.
■ ce du beau vicaire. Une P »t> .
etc.. sont des ouvre- de propagande anticléricale et socialiste, des œuvres de combat. Elles sont d'ailleurs habilement charpentées, ne manquent ni d'observation ni de style, ni surtout d'un captivant intérêt. Elles ont été et sont encore reproduites par beaucoup de journaux, et ont rapporté à l'auteur — dont la fortune personnelle aurait pu se passer de cet appoint — de fort gentilles sommes. C'est cette fortune qui a permis à la belle madame Gagneur, qui avait vu le jour à Domblans (Jura) le 'ib mai is3-2. et aurait pu toucher en 1892. à soixante ans, sa pension de retraite de la Société des gens de lettres, de reculer l'avènement de cette soixantaine jusqu'en 1897 et de se rajeunir ainsi de cinq ans. Malgré la politique et en dépit du socialisme et de la
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littérature, elle avait gardé sa coquetterie, elle était restée femme, — ce que je suis loin de lui reprocher, bien au contraire. C'est même à sa plume experte qu'est dû certain petit manuel, bréviaire des élégantes, intitulé Pour être aimée, Conseils (Tune Coquette, Secrets féminins, publié chez Dentu en 1886 et signé « Duchesse Lauriane », dont la vente fut des plus fructueuses et produisit plus de cent mille francs de droits d'auteur.
En 189T. Mme Gagneur adressa à l'Académie française une curieuse épître. où elle suppliait la docte compagnie d'enrichir notre langue de mots devenus indispensables par suite de l'accession des femmes à toutes les fonctions et à tous les métiers, de substantifs féminins correspondant aux substantifs masculins : écrivain, auteur, littérateur, prosateur, administrateur, sculpteur, ingénieur, dessinateur, correcteur, prote, photographe médecin, magistrat, etc.
Mme Gagneur habitait rue du Val-de-Gràce, et son salon était très fréquenté. Gens de lettres et artistes, députés et sénateurs s'y rencontraient.
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Elle jouissait même, assure-t-on, d'une sérieuse influence auprès de nos gouvernants, et passait pour être la « grande électrice » de son département d'origine, du Jura. Grâce à ses hautes et très nombreuses relations, elle obtint, quelques mois avant sa mort, le ruban de la Légion d'honneur.
« Jusqu'à présent, je n\ avais pas pensé, nous avoua-t-elle tout franchement, un soir, au sortir de table : mais quand j'ai vu Mme Daniel Lesueur décorée, je me suis dit : « Pourquoi pas moi aussi ? »
Et le fait est que, par son talent et son travail, aussi bien que par ses services rendus à la République et à la libre pensée, elle avait amplement droit à cette distinction. Elle connaissait, du reste, tant de monde et était si fortement appuyée qu'il était impossible de la lui refuser : plusieurs centaines de députés et je ne sais combien de douzaines de sénateurs plaidèrent sa cause en cette circonstance ; de mémoire de ministre, on n'avait vu, dans les bureaux de l'Intérieur, un dossier aussi volumineux, aussi éloquent et
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superbe. Ajoutons que, toujours aimable, délicate'et bonne, Mine Gagneur faisait volontiers servir -es paissantes influences au soulagement de L'infortune et ne cessait d'user d'elles en faveur de ses amis.
Klle s'était depuis longtemps ralliée aux théorie- de Fourier, et son dernier ouvrage, le Droit au bonheur, est un résumé et une apologie de la doctrine phalanstérienne. Elle fut incinérée au Père-Lachaise le ig février 1902. Ouelques jours auparavant avaient eu lieu les obsèques civiles d'une autre éniinente femme de lettres et surtout femme de sciences et philosophe, Mme Clémence Royer, qui, elle, « afin de ne mettre aucun obstacle ;i son incorporation rapide à la terre », avait demandé « a être ensevelie, sans cercueil et profondément, dans les subies, à proximité des flots de l'Océan ». et dont le corps a été simplement déposé dans la terre nue, en un coin du cimetière <ie Neuilly '.
I /;• le, avril 1902, p.
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Mme Blanchecotte — Augastine-Malvina Souville — a été, elle aussi, une des ferventes
habituées de n<>- banquets : mais, à part cette assiduité, elle n'avait absolument rien de commun avec L'anticléricale romancière de la Croisade noirr. Elle était, au contraire, très chrétienne et foncièrement pieuse, ne s'occupait pas Je tenir salon, n'entendait rien à la politique et ne songeait nullement à cultiver les politiciens. Elle était, en outre, de mise fort peu coquette, et manquait totalement de cette élégance, de cette grâce et de cette beauté qui s'épanouissaient si bien chez Mme Gagneur. A parler sans fard, elle était même d'une laideur manifeste, laideur telle qu'elle lui devait — ou du moin- le bruit en courait — sa brouille avec sa famille et son isolement. Ayant placé son idéal fort au-dessus «les biens périssables. Mme Blanchecotte devait se consoler aisément de ce- misères : la poésie était là pour lui sourire, la prière pour la récon-
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forter, et je m'imagine que, toute humble, pauvre et disgraciée qu'elle était, elle vivait dans un monde enchanté.
Klle avait débute en i855 par un recueil de vers. Rêves et Réalités, — « par Madame M. B., ouvrière et poète », — dont Sainte-Beuve salua avec grands éloges l'apparition. Dès les premières strophes, on reconnaît, dit-il. « un poète et une àme, une àme douloureusement harmonieuse. On sent que ce n est point une fiction ni une gentillesse que ce titre d'ouvrière qui se joint aux initiales de l'auteur. » Et il ajoute : < 11 y a même, dans ce volume, quelques cris trop déchirants pour être confiés à l'art et qui font mal à entendre !. » C'est là, en efi'et, la caractéristique, et on peut dire le défaut de la poésie de Mme Blanchecotte. Plus encore qu'Antony Valabrègue ', qui la tenait, du reste, en très haute estime, elle et son talent, elle est vraiment trop larmoyante, trop « saule pleureur ».