PENDANT LE DÎNER
l'abbé. — Ah! madame, vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l'archevêque ou la mienne ! ne savez-vous pas que c'est pécher contre l'Église?
Il n'était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre, parce qu'alors il ruminait, et qu'il n'avait pas le pied fendu ; c'était horrihle de manger de l'ixion et du griffon.
LA COMTESSE. — Vous plaisantcz toujours, monsieur l'abbé; dites-moi de grâce ce que c'est qu'un ixion.
l'abbé. — Je n'en sais rien, madame :
mais je sais que quiconque mange le vendredi une aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d'esturgeon, pèche mortellement; que son âme sera brûlée en attendant son corps, et que, quand son corps la viendra retrouver, ils se-
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ront tous deux brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout à l'heure.
LA COMTESSE. — Rien n'est assurément plus judicieux ni plus équitable; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Voudriez-vous une aile de ce perdreau?
LE COMTE. — Prenez, croj^ez-moi; Jésus-Christ a dit: « Mangez ce qu'on vous présentera. » Mangez, mangez; que la honte ne vous fasse dommage.
l'abbé — Ah ! devant vos domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi! Ils Tiraient dire par toute la ville.
LE COMTE. — Ainsi vous avez plus do respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ?
l'abbé. — Il est bien vrai que notre Sauveur n'a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux; il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le
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ciel. Savez-vous bien que, dans plus d'une province, il n'y a pas un siècle que l'on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus ?
et je TOUS en citerai des exemples.
, LA COMTESSE. — Mon Dieu ! que cela est édifiant ! et qu'on voit bien que votre religion est divine!
l'adcé. — Si divine, que, dans le pavs même où Ton faisait pendre ceux qui avaient mangé d'une omelette au lard, on faisait brûler ceux qui avaient ûté le lard d'un poulet piqué, et que l'Eglise en use encore ainsi quelquefois ; tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes ! — A' boire.
LE COMTE. — A propos, monsieur le grand vicaire, votre Église permet-elle qu'on épouse les deux sœurs ?
l'abbé. — Toutes deux à la fois? non; mais l'une après l'autre, selon le besoin, les circonstances, l'argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours et
que tout dépend de notre sainte Église. La sainte Église Juive, notre m^re, que nous détestons, et que nous citons toujours, trouve très bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à la fois : elle défend, dans le Lévitique, de se marier à la veuve de son frère ; elle l'ordonne expressément dans le Deulêronome ; et la coutume de Jérusalem permettait qu'on épousât sa propre sœur, car vous savez que quand Amnon, fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : « Mon frère, ne me » faites pas de sottises, mais demandez- •» moi en mariage à notre père, et il ne » vous refusera pas. »
Mais, pour revenir à notre divine loi surl'agrément d'épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon les temps, comme je vous l'ai dit. Notre pape Clément VII n'osa pas déclarer invalide le mariage du roi d'Angleterre, Henri VIII, avec la femme du prince Arthur son frère, de peur que
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Glnrles-Quint ne le fit mettre en prison une seconde fois, et ne le fît déclarer bâtard comme il l'était ; mais tenez pour certain qu'en fait de mariage, comme dans tout le reste, le pape et monseigneur l'archevêque sont les maîtres de tout quand ils sont les plus forts. — A boire.
L\ COMTESSE. — Eh bien ! monsieur Fréret, tous ne répondez rien à ces beaux discours, tous ne dites rien !
M. FRÉRET. — Je me tais, madame, parce que j'aurais trop à dire.
l'abbé. — Et que pourriez-A'ous dire, monsieur, qui put ébranler l'autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la Térité de notre mère sainte Eglise catholique, apostolique et Romaine ? — A boire.
M. FRÉRET. — Parbleu ! je dirais que TOUS êtes des Juifs et des idolâtres, qui TOUS moquez de nous, et qui emboursez notre argent.
l'abbé. — Des Juifs et des idolâtres ! comme tous t allez !
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M. FRÉRET. — Oui, clos Juifs et des idolâtres, puisque vous m'j forcez. Votre Dieu n'est-il pas né Juif ? n'a-t-il pas été circoncis comme Juif ? n'a-t-il pas accompli toutes les cérémonies Juives ? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu'il faut obéir à la loi de Moïse ? n'a-t-il pas sacrifié dans le temple? votre baptême n'était-il pas une coutume Juive prise chez les Orientaux ? n'appelez-vous pas encore du mot Juif Pâques la principale de vos fêtes ? ne chantezvous pas depuis plus de dix-sept cents ans, dans une musique diabolique, des chansons Juives que vous attribuez à un roitelet Juif, brigand , adultère, et homicide , homme selon le cœur de Dieu ? Ne prêtez-vous pas sur gages à Home dans vos Juiveries, que vous appelez monls-de-piêlé ? et ne vendez-vous pas impitoyablement les gages des pauvres, quand ils n'ont pas pavé au terme ?
LE COMTE. — Il a raison ; il n'y a qu'une seule chose qui vous manque de
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la loi Juive, c'est im bon jubilé, un vrai jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu'ils vous ont données comme des sots, dans le temps que vous leur persuadiez qu'Élie et l'antechrist allaient venir, que le monde allait finir, et qu'il fallait donner tout son bien à l'Église « pour le » remède de son âme, et pour n'être point » rangé parmi les boucs.» Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel vous ne nous donnez que des indulgences plénières; j'y gagnerais, pour ma part, plus de cent mille livres de rentes.
l'abcé. — Je le veux bien, pourvu que sur ces cent mille livres vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres ?
M. FRÉRET. — Pourquoi, monsieur ?
demandez-le à Saint Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale, et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez ; demandez-
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le à Sainte Glaire qu'on invoque pour le mal des yeux et à qui vous avez bâti des temples ; à Saint Genou qui guérit de la goutte ; à Saint Janvier dont le sang se liquéfie si solennellement à Naples quand on l'approche de sa tête ; à Saint Antoine qui asperge d'eau bénite les chevaux dans Rome.
Oseriez-vous nier votre idolâtrie , vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépnce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu'on lui fit une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que l'Être éternel est mort ? vous enfin qui adorez d'un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boîte, de peur des souris? Vos catholiques Romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu'à dire qu'ils changent ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots Latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l'univers. Un gueux qu'onaura
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fait prêtre, un moine sortant des bras d'une prostituée, vient pour douze sous, revêtu d'un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l'air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche, par devant et parderrière^ et faire autant de dieux quïl lui plait, les boire et les manger, et les rendre ensuite à son pot dechambre ! et vousn'avouerez pas que c'est la plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine? Xe fautil pas être changé en bête pour imaginer qu'on change du pain blanc et du vin rouge en Dieu ? Idolâtres nouveaux, ne vous comparez pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes, et qui rendaient hommage à des dieux secondaires ; sachez que Gérés, Pomone, et Flore, valent mieux que votre Ursule et SOS onze mille vierges; et que ce ^n'est pas aux prêtres de Mari3-
Magdeleine à se moquer des prêtres de Minerve.
LA COMTESSE. — MoDsieur l'abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez-vous voulu qu'il parlât ? c'est votre faute.
l'aiîbé. — Oh ! madame , je suis aguerri ; je ne m'effraie pas pour si peu de chose ; il y a longtemps que j'ai entendu faire tous ces raisonnements contre notre mère sainte Eglise.
LA COMTESSE. — Par ma foi, vous ressemblez à certaine duchesse qu'un mécontent appelait catin ; elle lui répondit : — « Il y a trente ans qu'on me » le dit, et je voudrais qu'on me le dît » trente ans encore. »
l'abbé. — Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.
LE COMTE. — Gela est vrai ; mais un bon mot n'empêche pas qu'on ne puisse avoir raison.
l'abbé. — Et quelle raison pourraiton opposer à l'authenticité des prc-