‹ Le diner du compte de BoulainvilliersChapitre 5 sur 12 · DE B 0 U L A I N V I L L I E R S · texte numérisé non relu

DE B 0 U L A I N V I L L I E R S

paiité, que vous ne vous moquez tous les ans, le 5 Janvier, par vos Noëls dissolus, dans lesquels tous couvrez de ridicule la vierge Marie, l'ange qui la salue, le pigeon qui l'engrosse, le charpentier qui en est jaloux, et le poupon que les trois rois viennent complimenter entre un bœuf et un âne, digne compagnie d'une telle famille.

l'abbé. — C'est pourtant ce ridicule que Saint Augustin a trouvé divin ; il disait : « Je- le crois, parce que cela est » absurde ; je le crois, parce que cela » est impossible. »

M. FRÉRET. — Eh ! que nous importent les rêveries d'un Africain, tantôt Manichéen, tantôt Chrétien, tantôt débauché, tantôt dévot, tantôt tolérant, tantôt persécuteur? Que nous fait son galimatias théologique? Youdriez-vous que je respectasse cet insensé rhéteur, quand il dit, dans son sermon xxii, que l'ange fit un enfant à Marie par l'oreille? imprœgnavil per aurem.

LA COMTESSE. — En effet, je vois

l'absurde ; mais je ne vois pas le divin. Je trouve très simple que le Christianisme se soit formé dans la populace, comme les prophètes du Vivarais et des Cévennes se sont formés, comme la faction des convulsionnaires prend déjà des forces. L'enthousiasme commence, ja fourberie achève. Il en est de la relig-ion comme du jeu :

On commence par être dupe, On finit par être fripon.

M. FRÉRET. — Il n'est quc trop vrai, madame. Ce qui résulte de plus probable du chaos des histoires de Jésus, écrites contre lui par les Juifs, et en sa faveur par les Chrétiens, c'est qu'il était un Juif de bonne foi, qui voulait se faire valoir auprès du peuple, comme les fondateurs des Récabites, des Esséniens, des Saducéens, des Pharisiens, des Judaïtes, des Hérodiens, des Joanistes, des Thérapeutes, et de tant d'autres petites factions élevées dans la Syrie, qui était la patrie du fanatisme.

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Il est probable qu'il mit quelques femmes dans son parti, ainsi que tous ceux qui voulurent être chefs de secte ; qu'il lui échappa plusieurs discours indiscrets contre les magistrats, et qu'il fut puni sévèrement du dernier supplice.

Mais qu'il ait été condamné, ou sous le règne d'Hérode-le-Grand , comme le prétendent les Talmudistes, ou suus Hérode le Tétrarque, comme le disent quelques Evangiles^ cela est fort indifférent. Il est avéré que ses disciples furent très obscurs, jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré quelques Platoniciens dans Alexandrie qui étajèrent les rêveries des Galiléens par les rêveries de Platon. Les peuples d'alors étaient infatués de démons, de mauvais génies, d'obsessions, de possessions, demagie, comme le sont aujourd'hui les sauvages.

Presque toutes les maladies étaient des possessions d'esprits malins. Les Juifs, de temps immémorial, s'étaient vantés de chasser les diables avec la racine baratk, mise sous le nez des malades, et

quelques paroles attribuées à Salomon.

Le jeune Tobie chassait les diables avec la fumée d'un poisson sur le gril. Voilà l'origine des miracles dont les Galiléens se yantèrent.

Les Grentils étaient assez fanatiques pour convenir que les Galiléens pouvaient faire ces beaux prodiges; car les Gentils croyaient en faire eux-mêmes.

Ils croyaient à la magie comme les disciples de Jésus. Si quelques malades guérissaient par les forces de la nature, ils ne manquaient pas d'assurer qu'ils avaient été délivrés d'un mal de tête par la force des enchantements. Ils disaient aux Chrétiens : Tous avez de beaux secrets, et nous aussi; vous guérissez avec des paroles, et nous aussi ; vous n'avez sur nous aucun avantage.

Mais quand les Galiléens, ayant gagné une nombreuse populace, commencèrent à prêcher contre la religion de l'Etat ; quand, après avoir demandé la tolérance, ils osèrent être intolérants ; (jyand ils voulurent élever leur nouveau

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fanatisme sur les ruines du fanatisme ancien, alors les prêtres et les magistrats Romains les eurent en horreur ; alors on rôprima leur audace. Que firent-ils ? ils supposèrent, comme nous l'avons Yu, mille ouvrages en leur faveur ; de dupes ils devinrent fripons, ils devinrent faussaires ; ils se défendirent par les plus indignes fraudes, ne pouvant employer d'autres armes, jusqu'au temps où Constantin, devenu empereur avec leur argent, mit leur religion sur le trône. Alors les fripons furent sanguinaires. J'ose vous assurer que depuis le concile de Nicée jusqu'à la sédition des Cévennes, il ne s'est pas écoulé une seule année où le Christianisme n'ait versé le sang.

l'abbé. — Ah ! monsieur, c'est beaucoup dire.

M. FRÉRET. — Non ; ce n'est pas assez dire. Relisez seulement Y Histoire ecclésiastique-^ voyez les Donatistes et leurs adversaires s'assommant à coups de bâton ; les Athanasiens et les Ariens-

remplissant l'empire Romain de carnage pour une diphthongue. Voyez ces barbares Chrétiens se plaindre amèrement que le sage empereur Julien les empêche de s'égorger et de se détruire. Regardez cette suite épouvantable de massacres; tant de citoyens mourant dans les supplices, tant de princes assassinés, les bûchers allumés dans vos conciles, douze millions d'innocents, habitants d'un nouvel hémisphère, tués comme des bêtes fauves dans un parc, sous prétexte qu'ils ne voulaient pas être Chrétiens; et, dans notre ancien hémisphère, les Chrétiens immolés sans cesse les uns par les autres, vieillards, enfants, mères, femmes, filles, expirant en foule dans les croisades des Albigeois, dans les guerres des Hussites, dans celles des Luthériens, des Calvinistes, des Anabaptistes, à la Saint-Barthélémy, aux massacres d'Irlande, à ceux du Piémont, à ceux des Cévennes; tandis qu'un évêque de Rome, mollement couché sur un lit de

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repos, se fait baiser les pieds, et que cinquante châtrés lui font entendre leurs fredons pour le désennuyer. Dieu m'est témoin que ce portrait est fidèle, et vous n'oseriez me contredire.

l'abbé. — J'avoue qu'il j a quelque chose de vrai; mais, comme disait l'évèque de Nojon, ce ne sont pas là des matières de table: ce sont des tables des matières. Les dîners seraient trop tristes^ si la conversation roulait longtemps sur les horreurs du genre humain. L'histoire de l'Église trouble la digestion.

LE COMTE. — Les faits l'ont troublée davantage.

l'abbé. — Ce n'est pas la faute de la religion Chrétienne, c'est celle des abus.

LE COMTE. — Cela serait bon, s'il n'y avait eu que peu d'abus. Mais si les prêtres ont voulu vivre à nos dépens depuis que Paul, ou celui qui a pris son nom, a écrit: « Ne suis-je pas en V droit de me faire nourrir et vêtir par

» TOUS, moi, ma femme, ou ma sœur ! » si l'Eglise a touIu toujours enTahir, si elle a employé toujours toutes les armes possibles pour nous ôter nos biens et nos vies, depuis la prétendue aventure d'Ananie et de Saphire, qui avaient, dit-on, apporté aux pieds de Simon Barjone le prix de leurs héritages, et qui avaient gardé quelques drachmes pour leur subsistance ; s'il est évident que l'histoire de l'Eglise est une suite continuelle de querelles, d'impostures, de vexations, de fourberies, de rapines et de meurtres : alors il est démontré que l'abus est dans la chose même, comme il est démontré qu'un loup a toujours été carnassier, et que ce n'est point par quelques abus passagers qu'il a sucé le sang de nos moutons.

l'abbé. — Tous en pourriez dire autant de toutes les religions.

LE COMTE. — Point du tout: je vous défie de me montrer une seule guerre excitée pour le dogme dans une seule secte de l'antiquité. Je vous défie de

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me montrer chez les Romains un seul homme persécuté pour ses opinions, depuis Romulus jusqu'au temps où les Chrétiens vinrent tout bouleverser.

Cette absurde barbarie n'était réservée qu'à nous. Vous sentez, en rougissant, la vérité qui vous presse, et vous n'avez rien à répondre.

l'abbé. — Aussi je ne réponds rien.

Je conviens que les disputes théologiques sont absurdes et funestes.

M. FRÉRET. — Convenez donc aussi qu'il faut couper par la racine un arbre qui a toujours porté des poisons.

l'abbé. — C'est ce que je ne vous accorderai point; car cet arbre a aussi quelquefois de bons fruits. Si une république a toujours été dans les dissensions, je ne veux pas pour cela qu'on détruise la république. On peut réformer ses lois.

LE COMTE. — Il n'en est pas d'un Etat comme d'une religion. Venise a réformé ses lois, et a été florissante; mais quand on a voulu réformer le ca-

tholicisme, l'Europe a nagé dans le sang; et en dernier lieu, quand le célèbre Locke, voulant ménager à la fois les impostures de cette religion et les droits de l'humanité, a écrit son livre du Christianisme raisonnable , il n'a pas eu quatre disciples; preuve assez forte que le Christianisme et la raison ne peuvent subsister ensemble. Il ne reste qu'un seul remède dans l'état où sont les choses, encore n'est-il qu'un palliatif: c'est de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats.

M. FRÉRET. — Oui, pourvu quG le souverain et les magistrats soient éclairés, pourvu qu'ils sachent tolérer également toute religion, regarder tous les hommes comme leurs frères, n'avoir aucun égard à ce qu'ils pensent, et en avoir beaucoup à ce qu'ils font ; les laisser libres dans leur commerce avec Dieu, et ne les enchaîner qu'aux lois dans tout ce qu'ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes

féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des bourreaux.

l'abbé. — Et si, toutes les religions étant autorisées, elles se battent toutes les unes contre les autres ? si le Catholique, le Protestant, le Grec, le Turc, le Juif, se prennent par les oreilles en sortant de la messe, du prêche, de la mosquée, et de la synagogue?

M. FRÉRET. — Alors il fautqu'uu régiment de dragons les dissipe.

LE COMTE. — J'aimerais mieux encore leur donner des leçons de modération que de leur envoyer des régiments ; je voudrais commencer par instruire les hommes avant de les punir.

l'abbé. — Instruire les hommes! que dites-vous, monsieur le comte ? les en croyez-vous dignes ?

LE COMTE. — J'entends ; vous pensez toujours qu'il ne faut que les tromper ; vous n'êtes qu'à moitié guéri ;'votre ancien mal vous reprend toujours.

LA COMTESSE. — A propos,j'ai oublié

de TOUS demander votre avis sur une chose que je lus hier dans l'histoire de ces bons Mahométans, qui m'a beaucoup frappée. Assan, fils d'Ali, étant au bain, un de ses esclaves lui jeta par mégarde une chaudière d'eau bouillante sur le corps. Les domestiques d'Assan voulurent empaler le coupable. Assan, au lieu de le faire empaler, lui fit donner vingt pièces d'or. « Il y a, « dit-il, » un degré » de gloire dans le paradis pour ceux » qui paient les services, un plus grand » pour ceux qui pardonnent le mal, et » un plus grand encore pour ceux qui » récompensent le mal involontaire.»

Comment trouvez-vous cette action et ce discours ?

LE COMTE. — Je reconnais là mes bons Musulmans du premier siècle.

l'abbé. — Et moi mes bons Chrétiens.

M. FRÉRET. — Et moi je suis fâché qu' Assan l'échaudé, fils d'Ali, ait donné vingt pièces d'or pour avoir de la gloire en paradis. Je n'aime point les belles

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