TROISIEME ENTRETIEN
APRÈS DIXER
l'abbé. — Voilà d'excellent café, madame ; c'est du Moka tout pur.
LA COMTESSE. — Oui, il vicnt du pays des Musulmans ; n'est-ce pas grand dommage ?
l'abbé. — Raillerie à part, madame, il faut une religion aux hommes.
le comte. — Oui, sans doute: et
Dieu leur en a donné une divine, éternelle, gravée dans tous les cœurs ; c'est celle que , selon vous , pratiquaient Enoch, les Noachides et Abraham; c'est celle que les lettrés Chinois ont conservée depuis plus de quatre mille ans :
l'adoration d'un Dieu, l'amour de la justice, et l'horreur du crime.
LA COMTESSE. — Est-il possiblc qu'on ait abandonné une religion si pure, et si sainte, pour les sectes abominables qui ont inondé la terre ?
M. FRÉRET. — En fait de religion, madame, on a eu une conduite directement contraire à celle qu'on a eue en fait de vêtement , de logement et de nourriture. Nous avons commencé par des cavernes, des huttes, des habits de peaux de bêtes, et du gland ; nous avons eu ensuite du pain, des mets salutaires, des habits de laine et de soie filées, des maisons propres et commodes : mais^ dans ce qui concerne la religion, nous sommes revenus au gland, aux peaux de bêtes, et aux cavernes.
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l'abbé. — Il serait bien difficile de vous en tirer. Vous voyez que la religion Chrétienne, par exemple, est partout incorporée à l'Etat, et que, depuis le pape jusqu'au dernier capucin, chacun fonde son trône ou sa cuisine sur elle. Je vous ai déjà dit que les hommes ne sont pas assez raisonnables pour se contenter d'une religion pure et digne de Dieu.
LA COMTESSE. — Vous n'j peusoz pas ; TOUS avouez même qu'ils s'en sont tenus à cette religion du temps de votre Enoch, de votre Noé, et de votre Abraham. Pourquoi ne serait-on pas aussi raisonnable aujourd'hui qu'on l'était alors ?
l'abbé. — Il faut bien que je le dise : c'est qu'alors il n'y avait ni chanoine à grosse prébende, ni abbé de Gorbie avec cent mille écus de rente, ni évêque de Wurtzbourg avec un million, ni pape avec seize ou dix-huit millions. Il faudrait peut-être, pour rendre à la société humaine tous ces biens, des guerres
aussi sanglantes qu'il en a fallu pour les lui arracher.
LE COMTE. — Quoique j'aie été militaire, je ne veux point faire la guerre aux prêtres et aux moines; je ne veux point établir la vérité par le meurtre, comme ils ont établi l'erreur ; mais je voudrais au moins que cette vérité éclairât un peu les hommes, qu'ils fussent plus doux et plus heureux, que les peuples cessassent d'être superstitieux, et que les chefs de l'Eglise tremblassent d'être persécuteurs.
l'abbé. — Il est bien malaisé (puisqu'il faut enfin m'expliquer) d'ôter à des insensés des chaînes qu'ils révèrent. Vous vous feriez peut-être lapider par le peuple de Paris, si, dans un temps de pluie, vous empêchiez qu'on ne promenât la prétendue carcasse de sainte Geneviève par les rues pour avoir du beau temps.
M. FRÉRET. — Je ne crois point ce que vous dites; la raison a déjà fait tant de progrès, que depuis plus de dix
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ans on n'a fait promener cette prétendue carcasse et celle de Marcel dans Paris. Je pense qu'il est très aisé de déraciner par degrés toutes les superstitions qui nous ont abrutis. On ne croit plus aux sorciers, on n'exorcise plus les diables; et quoiqu'il soit dit que votre Jésus ait envoyé ses apôtres précisément pour chasser les diables (1 ), aucun prêtre parmi nous n'est ni assez fou ni assez sot pour se vanter de les chasser ; les reliques de Saint François sont devenues ridicules, et celles de Saint Ignace, peut-être, seront un jour traînées dans la boue avec les Jésuites eux-mêmes. On laisse, à la vérité, au pape le duché de Ferrare qu'il a usurpé, les domaines que César Borgia ravit par le fer et par le poison, et qui sont retournés à l'Église de Rome, pour laquelle il ne travaillait pas: on laisse Rome même aux papes, parce qu'on ne veut pas que l'empereur s'en
(1) MaUhieu. ch x, v. 1: Marc, c'a. m, v. 13; Luc, ch. IX, T. 1.
empare ; on lui veut bien pajer encore des annates, quoique ce soit un ridicule honteux et une simonie évidente ; on ne veut pas faire d'éclat pour un subside si modique. Les hommes, subjugués par la coutume, ne rompent pas tout d'un coup un mauvais marché fait depuis près de trois siècles. Mais que les papes aient l'insolence d'envoyer, comme autrefois, des légats a laiere pour imposer des décimes sur les peuples, pour excommunier les rois, pour mettre leurs États en interdit, pour donner leurs couronnes à d'autres, vous verrez comme on recevra un légat a laiere: je ne désespérerais pas que le parlement d'Aix ou de Paris ne le fit pendre.
LE COMTE. — Vous voyez combien de préjugés honteux nous avons secoués.
Jetez les yeux à présent sur la partie la plus opulente de la Suisse, sur les sept Provinces Unies, aussi puissantes que l'Espagne, sur la Grande-Bretagne, dont les forces maritimes tiendraient
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seules, avec avantage, contre les forces réunies de toutes les autres nations: regardez tout le nord de TAUemagne, et la Scandinavie, ces pépinières intarissables de guerriers : tous ces peuples nous ont passés de bien loin dans les progrès de la raison. Le sang de chaque tête de l'hvdre qu'ils ont abattue a fertilisé leurs campagnes, Tabolition des moines a peuplé et enrichi leurs États; on peut certainement faire en France ce qu'on a fait ailleurs : la France en sera plus opulente et plus peuplée.
l'abbé. — Eli bien ! quand vous auriez secoué en France la vermine des moines, quand on ne verrait plus de ridicules reliques, quand nous ne paierions plus à l'évéque de Rome un tribut honteux; quand même on mépriserait assez la consubstantialité et la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils, et la transsubstantiation, pour n'en plus parler; quand ces mystères resteraient ensevelis dans la Somme de Saint Thomas, et quand les contemp-
tibles théologiens seraient réduits à se taire, vous resteriez encore Chrétiens ; vous voudriez en vain aller plus loin, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais.
Une religion de philosophes n'est pas faite pour les hommes.