‹ Le diner du compte de BoulainvilliersChapitre 8 sur 12 · M. FRÉRET · texte numérisé non relu

M. FRÉRET

Est quodam prodire tenus ^ sinon datur ultra. Liv. I, ép. 1, vers 32.

Je vous dirai avec Horace : Votre médecin ne vous donnera jamais la vue du Ijnx, mais souffrez qu'il vous ôte une taie de vos yeux. Nous gémissons sous le poids de cent livres de chaînes, permettez qu'on nous délivre des trois quarts. Le mot de Chrétien a prévalu, il restera; mais peu à peu on adorera Dieu sans mélange, sans lui donner ni une mère, ni un fils, ni un père putatif, sans lui dire qu'il est mort par un supplice infâme, sans croire qu'on fasse des dieux avec de la farine, enfin sans cet amas de superstitions qui mettent des

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peuples policés si au-dessous des sau- Tages. L'adoration pure de l'Etre suprême commence à être aujourd'hui la religion de tous les honnêtes gens ; et bientôt elle descendra dans une partie saine du peuple même.

l'abbé. — Ne craignez-Tous point que l'incrédulité (dont je vois les immenses progrès) ne soit funeste au peuple, en descendant jusqu'à lui, et ne le conduise au crime ? Les hommes sont assujettis à de cruelles passions et à d'horribles malheurs ; il leur faut un frein qui les retienne, et une erreur qui les console.

M. FRÉRET. — Le culte raisonnable d'un Dieu juste, qui punit et qui récompense, ferait sans doute le bonheur de la société ; mais quand cette connaissance salutaire d'un Dieu juste est défigurée par des mensonges absurdes et par des superstitions dangereuses, alors le remède se tourne en poison, et ce qui devrait effrayer le crime l'encourage. Un méchant qui ne raisonne qu'à

demi ( et il y en a beaucoup de cette espèce) ose nier souvent le Dieu dont on lui a fait une peinture révoltante.

Un autre méchant, qui a de grandes passions dans une âme faible, est souvent invité à l'iniquité par la sûreté du pardon que les prêtres lui ofifrent. « De » quelque multitude énorme de crimes » que vous soyez souillé, confessez-vous » à moi, et tout vous sera pardonné par » les mérites d'un homme qui fut pendu » en Judée il y a plusieurs siècles. Plon- » gez-vous, après cela, dans de nouveaux » crimes sept fois soixante et sept fois, » et tout vous sera pardonné encore. » N'est-ce pas là véritablement induire en tentation ? n'est-ce pas aplanir toutes les voies de l'iniquité ? La Brinvilliers ne se confessait-elle pas à chaque empoisonnement qu'elle commettait ? Louis XI autrefois n'en usait-il pas de môme?

Les Anciens avaient, comme nous, leur confession et leurs expiations ; mais on n'était pas expié pour un second crime. On ne pardonnait point

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deux parricides. Nous avons tout pris des Grecs et des Romains, et nous avons tout gâté.

Leur enfer était impertinent, je l'avoue ; mais nos diables sont plus sots que leurs furies. Ces furies n'étaient pas elles-mêmes damnées ; on les regardait comme les exécutrices, et non comme les victimes des vengeances divines. Etre à la fois bourreaux et patients, brûlants et brûlés, comme le sont nos diables, c'est une contradiction absurde, digne de nous, et d'autant plus absurde que la chute des anges, ce fondement du Christianisme, ne se trouve ni dans la Genèse^ ni dans V Evangile.

C'est une ancienne fable des brachmanes.

Enfin, monsieur, tout le monde rit aujourd'hui de votre enfer, parce qu'il est ridicule; mais personne ne rirait d'un Dieu rémunérateur et vengeur, dont on espérerait le prix de la vertu, dont on craindrait le châtiment du crime, en ignorant l'espèce des châtiments

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et des récompenses, mais en étant persuadé qu'il y en aura, parce que Dieu est juste.

LE COMTE. — Il me semble que M.

Fréret a fait assez entendre comment la religion peut être un frein salutaire. Je veux essayer de vous prouver qu'une religion pure est infiniment plus consolante que la vôtre.

Il y a des douceurs, dites-vous, dans les illusions des âmes dévotes, je le crois ; il y en a aussi aux Petites- Maisons. Mais quels tourments, quand ces âmes viennent à s'éclairer ! dans quel doute et dans quel désespoir certaines religieuses passent leurs tristes jours ! vous en avez été témoin, vous me l'avez dit vous-même : les cloîtres sont le séjour du repentir ; mais, chez les hommes surtout, un cloître est le repaire de la discorde et de l'envie. Les moines sont des forçats volontaires qui se battent en ramant ensemble ; j'en excepte un très petit nombre qui sont ou véritablement pénitents ou utiles ;

mais, en vérité, Dieu a-t-il mis l'iiomme et la femme sur la terre pour qu'ils traînassent leur vie dans des cachots, séparés les uns des autres à jamais ?

Est-ce là le but de la nature ? Tout le monde crie contre les moines ; et moi, je les plains. La plupart, au sortir de l'enfance, ont fait pour jamais le sacrifice de leur liberté ; et sur cent il y en a quatre-vingts, au moins, qui sèchent dans l'amertume. Où sont donc ces grandes consolations que votre religion donne aux hommes ? Un riche bénéficier est consolé, sans doute, mais c'est par son argent, et non par sa foi. S'il jouit de quelque bonheur, il ne le goûte qu'en violant les règles de son état. Il n'est heureux que comme homme du monde, et non pas comme homme d'église. Un père de famille, sage, résigné à Dieu, attaché à sa patrie, environné d'enfants et d'amis, reçoit de Dieu des bénédictions mille fois plus sensibles.

De plus, tout ce que vous pourriez dire en faveur des mérites de vos moi-

nés, je le dirais à bien plus forte raison des derviches, des marabouts, des fakirs, des bonzes. Ils font des pénitences cent fois plus rigoureuses ; ils se sont Youés à des austérités plus effrayantes ; et ces chaînes de fer sous lesquelles ils sont courbés, ces bras toujours étendus dans la même situation, ces macérations épouvantables, ne sont rien encore en comparaison des jeunes femmes de l'Inde qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris, dans le fol espoir de renaître ensemble.

Ne vantez donc plus ni les peines ni les consolations que la religion Chrétienne fait éprouver. Convenez hautement qu'elle n'approche en rien du culte raisonnable qu'une famille honnête rend à l'Etre suprême sans superstition. Laissez là les cachots des couvents ; laissez là vos mystères contradictoires et inutiles, l'objet de la risée universelle ; prêchez Dieu et la morale, et je vous réponds qu'il y aura plus de vertu et plus de félicité sur la terre.

LA COMTESSE. — Je suis fort de cette opinion.

M. FRÉRET. — Et moi aussi , sans doute.

l'abbé. — Eh bien! puisqu'il faut vous dire mon secret, j'en suis aussi.

Alors le président de Maisons, l'abbé de Saint-Pierre, M. Dufay, M. Dumarsais, arrivèrent; et M. l'abbé de Saint- Pierre lut, selon sa coulume, ses Pensées du matin, sur chacune desquelles on pourrait faire un bon ouvrage.

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