ACTE I. SCÈNE VI
qu’un pareil motif me déterminerait?... La preuve, c’est qu’autrefois, vous le savez, ce mariage était convenu entre nos deux familles... Mais depuis j’ai changé d’idée,1... j’ai d’autres vues sur ma fille... je veux un gendre que je puisse associer à mes pensées, à mes projets... un gendre qui suive avec honneur la carrière que je parcours,2 qui y brille au premier rang3...
chavigni. Je ne demanderais pas mieux... je ne m’y refuse pas, c’est mon mérite qui ne le veut pas... Je ne suis pas né diplomate... je n’y saurais que faire4... mais il est d’autres carrières... où l’on peut se distinguer.
le comte. Celle-là est la seule que j’estime, que j’honore.
chavigni. Chacun son avis ... N’entendant rien aux discussions de la politique, j’ai repris l”état militaire... Pour cela il ne faut ni détours,5 ni finesse... on a toujours assez d’esprit pour donner ou recevoir un coup d’épée.
Air : des Scythes et des Amazones.
J’aime la guerre, et morbleu, je m’en flatte,
Dans la balance du combat La plume d’un bon diplomate A moins de poids que le fer du soldat.
Sur le papier, toujours prêts à combattre Et toujours prêts à vous exterminer,
Vous raisonnez, mais sans jamais vous battre ;
Nous nous battons sans jamais raisonner.
le comte. C’est un mérite, mais, par malheur, il n’y en a pas qui soit plus en opposition avec le genre de talent que je voudrais trouver dans mon gendre... Pour un homme sensé, est-il rien de plus absurde que la guerre ? n’est-elle pas, de sa nature, l’ennemie née de la diplomatie ? Quelle objection
voulez-vous faire à cent mille baïonnettes ? et quel argument opposer à un coup de canon ? C’est l’abus, c’est le triomphe de la force ; où règne le sabre, la pensée est muette ; il n’y a plus de civilisation, c’est la Turquie, nous sommes à Alger... Mais dans le silence du cabinet, par la seule influence du raisonnement, par d’heureuses et d’habiles combinaisons, mettre un frein1 à l’ambition, maintenir l’équilibre,2 la paix entre les différentes puissances, et forcer enfin les hommes à être heureux, sans leur mettre les armes à la main et sans répandre leur sang... voilà ce qu’on ne peut trop admirer, voilà ce qui est sublime ! C’est le triomphe et l’œuvre du génie.
chavigni. Oui, en apparence... mais que diraiton si l’on connaissait souvent les causes secrètes ou réelles des plus grands événements?... Non pas que je veuille enlever à d’habiles ministres, à de grands négociateurs, la gloire qui leur appartient ; mais convenez vous-même que, si l’on faisait la part du hasard,3 celle du mérite se réduirait souvent à bien peu de chose.
Ain Comme il m’aimait.
C’est le hasard [bis)
Que l’on doit invoquer sans cesse.
Qui d’un poltron fait un César?
Qui d’un valet fait un richard ? 4
Qui d’un héros fait les prouesses?
Et qui parfois fait des Lucrèces ?
C’est le hasard.
le comte. Et moi, je soutiens qu’il n’y a point de hasard pour un homme habile, que c’est le talent qui fait tout... Mais qui vient là?... C’est monsieur de Rhinfeld, le secrétaire des comman-