ACTE I. SCÈNE III
doutez bien que j’avais dessein de réclamer vos bons offices.
la marquise. Vraiment ? N ous autres femmes 1 cependant, avons si peu de suite 2 dans les idées ; nous comprenons si peu les graves intérêts qui vous occupent... Moi d’abord, si vous me parlez autre chose que modes nouvelles, je n’y suis plus.3
Isabelle. C’est comme moi... Aussi mon père ne veut jamais rien me conter.
le comte. Il me semble que je n’ai pas si grand tort. Aujourd’hui cependant, et par exception, je veux bien tout vous dire,... vous n’en sentirez que mieux la nécessité de vous taire... Il s’agit4 du mariage d’une princesse de notre maison5 avec le prince Rodolphe...
la marquise, à part. O ciel !... (Haut.) Et il paraît qu’il y a des obstacles...
le comte. De très-grands.
la marquise, à part. Je respire.
le comte. J’ai appris, à n’en pouvoir douter, par des moyens trop longs à vous expliquer... que la Saxe avait dans ce moment les mêmes intentions.
la marquise, à part. Une ennemie de plus... Ah ! mon Dieu !
le comte. Le baron de Saldorf, son envoyé, doit arriver incessamment 6 pour négocier cette grande affaire... Il y a entre nous d’anciennes rivalités ; et, à quelque prix que ce soit, il faut que je l’emporte sur lui.7
la marquise. Si cependant le prince ne voulait pas se marier ?
le comte. Il n’est pas le maître de s’y opposer... Il se doit à l’état.
IO
Air : Que d’établissements nouveaux.
Des peuples voulant le bonheur,
Les princes, dans ces alliances,
Consultent rarement leur cœur :
Mais ils cèdent aux convenances...
Ils ne sont pas les seuls, je crois ;
Et, dans la ville et les provinces,
Je sais bien des maris bourgeois
Qui sont heureux... comme des princes...
Vous sentez bien que, depuis mon arrivée, depuis cette nuit, je n'ai pas perdu mon temps... J’ai déjà su me ménager des intelligences1 qui me tiendront au courant de tout ce qui se passe2... Et de plus, j’ai eu ce matin une entrevue avec le Grand-Duc... qui est fort bien disposé... mais qui ne se prononce pas encore.
Isabelle. Tant de choses depuis hier ! et je ne m’en doutais seulement pas... On ne dort donc point quand on est diplomate ?
le comte. Maintenant, ce que je vous demande, madame, c’est de parler dans notre sens, non seulement au prince, mais à la cour, mais chez vous... C’est dans les salons que se fait l’opinion; aussi, et quand on veut réussir à présent, il faut avoir pour soi les femmes... surtout les femmes d’esprit... Car l’esprit, maintenant, est une puissance.
la marquise. Sous ce rapport-là, je me défie3 de mon pouvoir.
le comte. Il y a des souverains qui ne connaissent pas leur force, et voilà où vous en êtes... Le second service que j’attends de votre amitié, c’est de vouloir bien, pendant mon séjour en cette résidence, garder ma fille auprès de vous... Je ne connais pas de société ni de maison plus agréable que la vôtre.