ACTE I. SCENE III
la marquise. Vous me demandez là un service dont je vous devrais de la reconnaissance.
( La marquise passe du côté d’Isabelle.)
Isabelle. Ah ! madame, que vous êtes bonne !... Mon père, je le vois, craint mes indiscrétions ; c’est pour cela qu’il m’éloigne de lui.
le comte. Moi... quelle idée !... Si vous voulez, ma chère amie, que je vous parle, bien franchement... diplomatie à part... je vous mets sous la protection de madame, parce qu’il y a quelqu’un que vous connaissez très-bien, et que partout, en voyage, nous retrouvons sous nos pas...
Isabelle. C’est peut-être par hasard !... le comte. Un franc étourdi,1 qui avait un nom, de la naissance... qui pouvait parvenir2 à tout, le fils d’un ancien ami, à qui moi-même j’avais donné les premières leçons... mais que j’ai été forcé d’abandonner, car il ne fera jamais rien.
Isabelle. C’est-à-dire, qu’il ne fera jamais un homme d’État... mais il peut faire autre chose... Croirez-vous, madame, que ce pauvre jeune homme, afin de plaire à mon père, et de mériter ma main, a essayé d’être diplomate ; il a étudié pendant deux ans à Paris, aux affaires étrangères3... il ne peut pas... il n’y entend rien ; ce n’est pas sa faute... il n’a pas de vocation... c’est pour cela que mon père ne peut pas le souffrir... Et moi, si j’avais le droit d’avoir un avis, c’est pour cela que je le préférerais... Je ne veux pas être la femme d’un ambassadeur, je ne suis pas assez discrète pour cela... Quand il faut tous les matins demander à son mari la physionomie qu’on doit avoir dans la journée... c’est terrible... c’est une contrainte, un déguisement continuel : la vie en-
tière a l’air d’un bal masqué... et le bal masqué est si ennuyeux !l
le comte. Pas toujours... n’est-il pas vrai, madame ? Mais quelles que soient mes idées, ce n’est pas ici le moment de les discuter... L’important, d’abord, est de veiller sur ma fille ce qui m’est impossible... J’ai trop d’affaires pour m’occuper des miennes, et obligé par état à connaître ce qui se passe2 chez les autres, je n’ai pas le temps de savoir ce qui se fait chez moi3... Mais en vous la confiant, me voilà bien tranquille, et je défierai4 désormais monsieur de Chavigni...
la marquise. Comment... Monsieur de Chavigni... un Français?
Isabelle. Oui, madame.
la marquise. C’est lui que vous craignez ? le comte. Je ne le crains plus, madame... Et ee n’est pas ici qu’il oserait venir.