‹ Le Directoire et l'expédition d'Égypte: étude sur les tentatives du Directoire pour communiquerChapitre 4 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

(premiers mois db 1798)

i Irapossibilité pour la République de soutenir une guerre pure- [ ment maritime.

Depuis la paix de Campo-Formio , l'Angleterre cesse .d'être vulnérable sur le continent. — Décadence de la marine française. — Concours passif des flottes alliées, batave et espagnole. — Prépondérance des Anglais sur mer. — L'invasion de la Grande-Bretagne est reconnue impraticable. — D'autre part, la République n'est pas en mesure de rester sur l'expectative.

Plan de campagne de Bonaparte.

Il propose de combiner deux entreprises : l'une, ajournée à l'automne, sera une descente de troupes en Irlande; l'autre, immédiate, sera la conquête de l'Egypte. — Comment

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les intérêts anglais seront frappés sur les bords du Nil. — Autres avantages d'une expédition en Egypte : — elle réserve à la France un lot dans le partage prochain de TEmpire ottoman; — elle consolide notre influence maritime sur la Méditerranée, par l'occupation de Malte et d'Alexandrie; — elle prévient les effets d'une rivalité entre le Directoire et Bonaparte. — Pouvoirs exceptionnels délégués au général en chef.

Au milieu de Fhiver de 1798, lorsque Texpédition d'Egypte fut proposée par Bonaparte, les Directeurs cherchaient un expédient pour sortir des difficultés croissantes de la guerre ' avec r Angle terre. Pendant Fautomne précédent, ils avaient rompu brusquement les conférences de Lille, et, plutôt par humeur que parpolîtique, s'étaient décidés à continuer la lutte contre les Anglais. Quelque éloigné que pût être le dénouement de la négociation, il était téméraire d'en briser ainsi les fils. Cette faute devint plus lourde encore, lorsque Bonaparte prit sur lui de rétablir la paix avec l'Empereur à Canàpo- Formio. L'Angleterre, isolée de la coalition, no pouvait plus être combattue dans la personne de ses alliés du continent. La guerre quittait donc les plaines de l'Italie et de l'Allemagne, où noils avions conquis la supériorité, pour passer sur les mers, où nous l'avions perdue.

La mariiie de la France était alors abaiissée devant celle des Anglais. L'esprit révolutionnaire Tavait désorganisée en 1792 en même temps que Tarmée ; mais tandis que nos troupes, retrouvant par intervalles la vieille discipline, y suppléant trop de fois par le courage, avaient pu vaincre la coalition, la flotte n'avait cessé de décliner et n'osait plus tenir la mer. Nos vaisseaux, pour la plupart cependant d'un excellent modèle, éprouvé par les dernières guerres de la monarchie, se délabraient dans les ports, où l'on manquait du nécessaire pour les entretenir et les armer. Partout les arsenaux étaient vides, les approvisionnements dilapidés. Ceux des officiers qui s'étaient formés aux périls de la navigation et de la guerre sous le dernier' règne, émigrés presque tous ou destitués bruyamment, avaient dû céder la place à des subalternes, incapables de commander. Le commandement même, gêné par les mauvaises lois de l'an IV, n'était plus absolu comme il doit l'être à bord. De tous ces maux, le pire était rembarras de mettre sur pied les équipages. Car, sur une longue étendue de côtes, les hommes habitués à la mer s'étaient affiliés à

la chouannerie : tantôt ils refusaient de se rendre à rappel, tantôt privés de solde, ils se hâtaient de déserter; tandis que les plus hardis s'enrôlaient sur des corsaires, dont l'esprit de piraterie commençait à lasser jusqu'au gouvernement*. Les matelots rassemblés avec tant de peine sur les vaisseaux de la République, n'étant ni assez nombreux, ni assez exercés aux manœuvres, force était d'embarquer des troupes do terre pour compléter les garnisons navales; et ce mélange, loin de faire des émules, devenait funeste aux vçrtus militaires. Même impuissance dans nos ports de l'ouest et du midi. Plus de trente vaisseaux semblaient cachés au fond de la rade de Brest. A Toulon, la flotte, réduite de moitié après les événements de cette ville, n'avait prêté aucun secours h l'armée d'Italie. C'était seulement depuis l'abandon de la Méditerranée par les vaisseaux anglais, que notre escadre avait pu s'éloigner de la Provence, et

1 . Les abus de la course sont signalés notamment : dans le n' 961 du Rédacteur^ qui fut transmis à nos consuls le 5 août 1 798 ; dans le message du 22 nivôse et Tarrété da 18 germinal an VII. A la suite de cet arrêté, le ministre de la " marine refusa, pendant plusieurs mois, de délivrer des lettres de marque.

qu'on l'avait vuo dans TAdriatique se recruter avec la marine des Vénitiens, acquise à la France par les campagnes de Bonaparte.

Quant aux flottes alliées, batave et espagnole, elles rendaient le service, purement inactif, de retenir un nombre à peu près égal de bâtiments anglais devant les rades où elles demeuraient bloquées. Celle des Bataves, forte d'au moins quinze vaisseaux, montée par de braves marins, aurait pu se compléter et renouveler, avec un meilleur succès peut-être, la lutte énergique qu'elle avait soutenue au mois d'octobre 1797 contre l'amiral Duncan. Mais les Bataves, divisés entre eux d'opinions, n'étaient pas assez soumis à la France pour la laisser à son gré disposer de leurs ressources. Ils éludaient les demandes; ils empêchaient sourdement des mesures auxquelles ils faisaient mine de s'associer. Avec moins de ressort, l'Espagne avait plus de moyens militaires. Outre les vaisseaux renfermés à Carthagène et au Ferrol, on en comptait trente, dont quelques-uns du plus haut bord, dans la baie de Cadix. C'était la flotte qui, l'année précédente, avait été dispersée près du cap Saint-Vincent, pendant qu'elle essayait de

s'ouvrir la route de Brest. Depuis cette défaite humiliante, où s'était dévoilée toute la décrépitude de son organisation , elle se laiissaiC bloquer à Cadix par son vainqueur, l'amiral Jervis, sans tenter le moindre effort pour se relever. Du reste, à tous égards, la faiblesse de l'Espagne semblait de jour en jour plus irrémédiable. Le Roi et la Reine, représentants indignes d'une des anciennes monarchies de l'Europe, s'étaient montrés trop longtemps dociles à l'inconvenante autorité du Princede la Paix. Ils venaient de le remplacer au ministère par M. de Saavedra; mais ce vieillard, d'une santé chancelante, occupé d'éviter les intrigues de cour, n'avait pas la main assez ferme pour rétablir les finances, remettre la marine en état et remplir les obligations de l'alliance française. On remarquait même que les parlementaires ennemis abordaient souvent à Cadix, et ces pourparlers, ainsi que les menées de l'ambassadeur autrichien et du nonce à Madrid, commençaient à éveiller des doutes sur la loyauté espagnole.

A ces marines en décadence, les Anglais pouvaient opposer les escadres les plus nom-

breuses et les mieux pourvues qu'ils eussent encore équipées. Si leurs bâtiments n'étaient pas en général d'une construction aussi puissante que ceux des Français et des Espagnols, ils étaient supérieurs par le gréement, et, mieux gouvernés, souffraient moins des accidents de la mer. Aucune trace ne restait do l'insubordination qui, en 1796, souleva de toutes parts leurs équipages. Les marins anglais, écartés de l'oisiveté des ports, sans cesse occupés à la manœuvre de la voilure et de l'artillerie, hardis au combat parce qu'ils croyaient à la victoire, étaient alors commandés par des amiraux que nos défaites devaient bientôt ranger parmi les plus illustres de l'Angleterre.

La disproportion des forces ôtait en ce moment l'idée d'engager une guerre toute maritime. Pouvait-on passer le détroit et conduire sous Londres les troupes qui venaient de triompher de l'Autriche? Le Directoire, reprenant d'anciens projets, avait songé à tenter cette grande aventure. Il avait créé une armée d'Angleterre; il en avait donné le commandement à Bonaparte. Mais pour transporter à la fois cinquante mille hommes avec les chevaux, les

canons et les munitions, pour les renforcer et leur ménager une retraite, pour s'assurer en un mot des conditions sans lesquelles on ne peut risquer une opération militaire, il faut que la Manche soit libre et que les flottes anglaises qui la couvrent soient éloignées ou mises hors de combat. L'invasion supposait donc cette campagne navale que le Directoire ne voulait pas entreprendre. « Opérer une descente en Angleterre sans être maître de la mer, objectait Bonaparte, est l'opération la plus hardie et la plus difficile qui ait été faite*. » Il ne la disait pas impossible, et, concevant qu'après de longs préparatifs et des mouvements combinés de nos flottes, on pût avec une flottille surprendre le passage de laManche, puis le rouvrir au besoin, il avait ébauché dans sa vive imagination les idées qu'il s'est plus tard eff'orcé de réaliser au camp de Boulogne, sans avoir toutefois prouvé qu'elles fussent réellement praticables. Quoi qu'il en soit, l'impossibilité existait pour le présent, et la République n'avait pas plus de flottille que d'escadre en état de traverser la mer.

Si rien n'était prêt pour envahir l'Angleterre ou la combattre sur son élément, était-il à propos d'attendre l'avenir? L'attaque de Quiberon ayant montré que les agressions des Anglais ne pouvaient être redoutables, devait-on se borner à les repousser de nos côtes, surtout de celles de Bretagne, et, mettant les délais à profit, construire des vaisseaux, reformer des équipages, approvisionner les magasins, fortifier les ports, se préparer enfin à la guerre offensive en créant de nouvelles ressources? Pour qu'un tel plan fût acceptable, il fallait du temps, de la persévérance, un trésor bien rempli ; toutes choses qui manquaient au Directoire. Les finances surtout, alimentées par des moyens violents et improductifs, ne suffisaient point aux nécessités de l'État, réduit à soutenir la dernière campagne, avec les contributions exigées de l'Italie. Où trouver aujourd'hui, en France ou au dehors, cent millions pour refaire la marine? D'ailleurs, avant de commencer ces préparatifs qui, plus que tous autres, exigent une attention constante et même exclusive, il fallait pendant plusieurs années être assuré de la paix sur le continent. On était loin d'avoir celte certitude,

et le début de 1798 était bien de nature à faire craindre pour la fin de Tannée. L'ambition était surexcitée chez le Directoire, parce qu'il venait

de réussir dans un coup d'Etat qui l'avait débarrassé de quelques adversaires, sans lui apporter ni la considération ni le crédit qui seuls font la force d'un gouvernement. Il prenait ses passions pour de l'énergie, sa duplicité pour de l'adresse, sa hauteur déplacée pour de la puissance. Ce n'était plus assez d'avoir agrandi jusqu'au Rhin les frontières de la République. Au lieu de s'établir par une politique pacifique dans cette conquête si longuement poursuivie, il s'était mis à écouter les déclamations de quelques patriotes d'Italie, de Suisse et de Hollande, rebut méprisable de pays qui réprouvaient leur langage. Sans prétendre comme la Convention faire la guerre contre les rois, il mettait tout en œuvre pour imposer les doctrines révolutionnaires à de petits Etats, qui ne pouvaient y résister les armes à la main. Cette propagande, inquiétante pour tous, était blâmée par Ronaparte : la connaissance que le général avait acquise des affaires de l'Europe pendant les négociations de Passariano et de Rastadt lui en

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faisait mesurer les conséquences inévitables. Il s'était donc prononcé contre la révolution de Suisse. Après la mort de Duphot, s'il dicta les instructions qui dirigeaient l'armée d'Italie sur Rome pour y constituer une république, il n'en vit pas moins à regret s'achever cette œuvre, h laquelle par situation il avait dû prêter la main. Non qu'il regrettât la chute du pape qu'il avait vainement protégé, sans en recevoir aucun uppui : mais il était certain que la cour de Naples ne s'accommoderait pas du voisinage des républicains de Rome; qu'elle attirerait sur sa tête la vengeance longtemps contenue du Directoire, et que le jour où les troupes françaises voudraient pénétrer dans les Deux-Siciles , les Autrichiens passeraient l'Adige pour nous prendre à revers. Un renouvellement de la guerre avec l'Autriche lui sembla plus probable •encore, lorsqu'il vit la politique désordonnée et provocante du Directoire dans la Cisalpine.

Ainsi dénaturé, le traité de Campo-Formio ne pouvait plus être qu'une trêve, que la cour de Vienne se hâterait de rompre aussitôt qu'elle aurait réparé ses pertes. Bonaparte calculait même que cette trêve pouvait durer une année,

et son appréciation à cet égard était assez positive, pour l'empêcher de voir une intention immédiate d'hostilité dans Finsulte qu'allait s'attirer à Vienne, au mois d'avril, notre ambassadeur Bernadotte.

Avec des ressources maritimes aussi réduites, avec une administration inconsistante et une année au plus de répit, Bonaparte s'étonnait que Ton ne voulût pas renouer les négociations de Lille. « II n'y a rien à faire avec ces gens-là, » disait-il à Marmont, en parlant des Directeurs ^ On était au mois de février ; et il revenait de faire une tournée sur les côtes de l'Océan où il s'était irrité à chaque pas du déclin de notre marine, mal incurable sous un tel gouvernement. Cependant le Directoire voulait la guerre, et Bonaparte, général en chef, n'avait alors d'autre mission que de la préparer. Tout en indiquant avec réserve son opinion sur la paix % il représenta que la République n était pas en mesure

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