P. S., de la main de Bruix
cutif, de tenter tous les moyens possibles de tirer d'Egypte ce général et ses illustres compagnons, et de les ramener dans leur patrie, à laquelle ils peuvent encore être utiles dans les circonstances où elle se trouve.
Vers Tan 462 avant l'ère vulgaire, les Athéniens firen une pareille expédition contre les Perses, dans la même contrée. Dans cet intervalle, la guerre du Péloponnèse s'alluma; la République ne put envoyer des secours à ses citoyens en Egypte, et ils y périrent presque tous.
Évitons, s'il est possible, un sort aussi déplorable à nos concitoyens.
C'est dans cette vue que je présente ce rapport au Directoire exécutif.
La mer est la seule route qui soit propice au retour (le nos compatriotes. Toute autre serait d'une longueur extrême et sujette aux plus graves inconvénients.
Mais la mer Méditerranée n'est pas libre pour le pavillon tricolore. Elle est couverte d'une multitude d'ennemis, auxquels nous n'avons rien à opposer.
Si le Directoire exécutif veut donc tenter d'obtenir le retour de l'armée d'Egypte, il doit recourir à autrui, c'est-à-dire aux ennemis mêmes de la République.
Parmi eux, les Turcs et les Anglais sont les seuls qu'on doive juger disposés à se prêter aux vues du Directoire exécutif. Les uns et les autres ont tout intérêt de voiries Français évacuer l'Egypte : les Turcs, pour délivrer leur territoire d'un ennemi; les Anglais, parce que cette évacuation les rassurera sur leurs établissements dansTInde.
Mais la négociation doit-elle être entamée avec les deux puissances à la fois, ou faut-il seulement s'adresser à la Porte ?
Si cette dernière était redoutable sur mer, je n'hésiterais pas à engager le Directoire exécutif de ne faire des propositions qu'à elle. Outre qu'elle serait plus disjiosée à les écouter, puisqu'il s'agirait d'anéantir ce qui
a été le sujet de la guerre, je me sentirais moins de répugnance à proposer cette démarche envers une puissance, qui a été si longtemps l*amie de la France, et que je dois supposer susceptible de revenir à ses anciens sentiments. Mais la Porte ne peut pas facilement rassembler le nombre de bâtiments, qui serait nécessaire pour le transport de Tarmée, et n'a pas d'ailleurs une marine assez forte pour faire respecter parles Anglais, les Russes et les Portugais, le traité qu'elle aurait fait avec nous.
Je pense même que, s'il fallait absolument négocier avec une seule puissance, les Anglais devraient être préférés ; parce que la supériorité qu'ils ont sur leurs alliés, serait un garant que ceux-ci n'oseraient pas mettre obstacle à l'exécution de leur convention avec nous.
Mais je crois devoir proposer au Directoire exécutif d'entrer en négociation, sui^ l'objet dont il s'agit, avec la Porte et les Anglais en même temps. Si elle réussit, le général Bonaparte est à l'instant délivré des deux plus redoutables ennemis qu'il ait sur terre et sur mer en Egypte; les Russes, les Arabes, les Portugais et les Barbaresques ne sont plus dangereux pour lui et son armée.
D'ailleurs, comme les Turcs sont, en temps de guerre, peu fidèles observateurs de leurs conventions ou capitulations, au point qu'on les a vus égorger des garnisons de places avec qui ils avaient capitulé, l'intervention des Anglais deviendrait une garantie qu'il ne serait pas porté atteinte à celle qui aurait été faite.
Cette négociation devrait d'autant moins rencontrer d'obstacles, qu'elle remplirait le vœu delà triple alliance formée nouvellement entre la Porte, la Russie et l'Angleterre : celui de se garantir l'intégrité de leurs États respectifs.
11 me semble d'ailleurs que la Porte s'y prêterait avec une sorte d'empressement, parce qu'elle verrait, par là,
naître Toccasion de se délivrer des secours intéressés de ses incommodes et dangereux alliés.
Mais où doit être entamée cette négociation? Je pense qu'elle doit l'être à Gonstantinople, siège de la puissance qui a le plus d'intérêt apparent dans révacuaiion de l'Egypte par les Français. Je ne vois dans ce choix qu'une objection, c'est que les agents de l'Angleterre à Constantinople ne se croiront peut-être pas suffisamment autorisés pour entrer en négociation, et par conséquent pour intervenir dans une convention. En ce cas, ils voudront demander à leur gouvernement de3 ordres et des instructions; ce qui ralentira infiniment la négociation.
Il est vrai que la Porte, jalouse et empressée de rentrer en possession de l'Egypte, et d'en extraire tous les objets si nécessaires à la consommation du peuple de CoMstantinople, pressera les agents anglais et pourra les engager à signer la convention» sauf la ratification de leur cour. En ce cas, il serait possible d'obtenir une suspension d'armes en Egypte, jusqu'à la réception de cette ratification.
Je ne dois pas déguiser, que si cette conveiition pour le retour de notre armée avait lieu, elle contiendrait pour principale condition la promesse de la part des généraux, officiers et soldats, de ne pas servir pendant la durée de la guerre actuelle.Il serait possible que la Porte ne l'exigeât pas d'elle-même, parce que peu lui importent en général les afiaires des chrétiens ; mais elle ne peut échapper à la sagacité et à la haine des négociateurs anglais.
Cette condition sera dure, sans doute, pour Bonaparteet ses compagnons, ainsi que pour le gouvernement français, qui verra par cette clause tant de bravoure et de talents frappés de paralysie ; mais il faudra bien y souscrire pour sauver ces Français, puisque nous n'avons ni la Syrie, ni une fiotte puissante sur la Méditerranée.
So rendre dans l'Inde serait le parti le plus avanta-: geux que Bonaparte pourrait prendre, dans la situation où se trouve ce général; mais dès qu'il ne Ta pas tenté, il faut croire qu'il trouve dans cette expédition des obstacles insurmontables.
Les États de Barbarie, jusqu'au détroit de Gibraltar, ne lui présentent, non plus, aucune issue favorable. Ils sont devenus nos ennemis, et de plus la pesto y exerce ses ravages. Bonaparte aurait par conséquent à combattre les hommes et la contagion. Il faut donc renoncer à cette voie *.
Dès que toutes les issues de TÉgypte nous sont fermées, ou par la nature des lieux, ou par les forces ennemies,, il n'est pas possible de se soustraire à la condition que je viens de faire prévoir au Directoire, et qui vraisemblablement sera exigée.
Cette convention, si elle a lieu, pourra être comparée à la capitulation d'une place de guerre qu'on rend. Elle ne fera pas cesser l'état de guerre avec l'Angleterre et ses alliés. Mais il n'en est pas de même avec la Porte ottomane. Tout motif de guerre de sa part avec nous cesse par le droit, dès l'instant de l'évacuation de l'Egypte»
Voudrait-elle la continuer, pour cause de réparations et indemnités des dommages causés par nous en Egypte et en Syrie ? Mais, à cet égard, il y a au moins parité entre nous et elle. Outre les préjudices que son administration nous a causés avant la rupture, la Porte depuis cette époque n'a-t-elle pas cruellement opprimé no&
1. Un chef de division de mon ministère, qui a son fils unique au Caire, a voulu tenter de le faire passer avec une caravane revenant par terre à Maroc ; mais ayant consulté des hommes qui connaissent le pays, il a été détourné de ce projet à cause des dangers d'un voyage de ce genre. S'ils sont si grands pour un individu, que seraient-ils pour une armée? (Note de Talleyrand).
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concitoyens placés dans ses Étals ? N'a-t-elle pas pillé, volé leurs propriétés, qu'on ne peut évaluer à moins de quarante millions de France ?
Voudrait-elle la continuer, par respect pour son trailé avec la Russie et TAnglelerre? Mais Tévacuation de rÉgypte rend nul ce traité, dont Tobjet essentiel est la garantie des États ou possessions enlevés aux parties contractantes. Or, la République n'ayant rien conquis sur la Russie et sur TAngleterre, et restituant TÉgypte à la Porte, le traité n'a plus de motifs et ne doit plus avoir d'effet.
Ainsi, cette convention serait un grand acheminement au rétablissement de nos relations avec la Porte.
Cependant il ne faudrait pas se flatter de les voir ce qu'elles étaient autrefois, ni même de parvenir promptement à un traité de paix défmitive.
La Porte ne se détermine qu'avec lenteur. C'est son allure naturelle : elle n'y a dérogé que dans sa rupture avec nous, parce que le parti russe dominait au Divan ; et il faut croire que ce même parti emploiera toute son influence, pour empêcher tout retour de la Porte vers la France. D'ailleurs, si les Turcs ont prouvé quelquefois qu'ils étaient des amis fldèles, il est aussi reconnu qu'ils conservent longtemps le ressentiment des injures. Il est très difficile de renouer avec eux d'anciennes liaisons, surtout lorsqu'ils ont quelque droit de se croire vainqueurs. Notre négociateur devra donc se prêter au caractère de ce peuple et de son gouvernement, et ne rien brusquer dans ses ouvertures. C'est le temps, aidé de la connaissance que la Porte a des projets ambitieux de la Russie et de l'Angleterre, qui la ramènera vers la République, son alliée naturelle.
On devra donc, par toutes ces considérations, éviter de proposer un traité de paix et le rétablissement de nos relations politiques et commerciales. En discutant
l'objet de Tévacualion d'Egypte, le négociateur de la République devra préalablement s'attacher à obtenir de la Porte : 1° une suspension d'armes ou trêve entre la République et elle, pour quatre années; 2® le renvoi en France de tous les Français, sans distinction d'état, de caractère, d'âge et de sexe, qui sont retenus dans l'Empire ottoman, avec l'offre de la réciprocité de la part de la République. Si ces deux points sont accordés, il ne sera pas difficile d'entrer ensuite en négociation régulière, soit pour une paix définitive, soit pour tout ce qui peut intéresser les deux puissances.
Mais, pour parvenir à ce résultat et surtout à la convention pour l'évacuation de l'Egypte, le négociateur devra prendre toutes les précautions imaginables, pour que le ministre russe n'ait pas connaissance de sa mission. S'il en était instruit, il ferait tous ses efforts pour s'opposer à son succès; car l'évacuation de l'Egypte par les Français rendrait l'assistance de la Russie inutile ii la Porte, et par conséquent y diminuerait son influence et sa domination.
Ces divers points seront plus amplement discutés et développés, dans les instructions qui seront données au négociateur.
Je dois aujourd'hui me borner à ces deux questions :
Le Directoire veut-il tenter de négocier à Constantinople le retour de l'armée d'Egypte ?
Quelle personne veut-il choisir pour négociateur?
Je crois avoir démontré au Directoire la nécessité de la négociation, et la possibilité d'y réussir.
Quant au choix du négociateur, je ne crois pas qu'il puisse tomber sur un Français. Son admission serait difficile et peut-être môme impossible. J'ai jeté les yeux sur un Espagnol, que je me propose de faire connaître au Directoire exécutif, s'il y a lieu.
Je le prie de me manifester ses intentions.
3t2 APPENDICE.
P. S, — J'ai Thonneur d'observer encore au Directoire exécutif, que Tévacuation de l'Egypte nous privera d'un puissant moyen de compensation à offrir, dans des négociations ultérieures de paix avec l'Angleterre; que, de plus, elle permettra à celle-ci de retirer ses armements de l'Egypte et par conséquent lui donnera plus de moyens, soit pour bloquer Malte, soit pour protéger l'Irlande contre les tentatives des Français. Ces inconvénients sont graves; mais il ne me paraît pas qu'ils doivent empêcher de tenter la négociation dont il s'agit, parce que Bonaparte et son armée sont dans un péril imminent, dès que l'invasion de la Syrie n'a pu s'effectuer et que la République n'a pas de flottes à lui envoyer, capables de lui porter des renforts et de détruire celles des ennemis. D'ailleurs, si la convention projetée a lieu, il sera libre à ce général d'y adhérer ou de la rejeter. Il se déterminera à cet égard, d'après sa véritable position en Egypte. S'il ne la croit pas aussi critique qu'elle nous le parait, il pourra refuser la capitulation qui aura été dressée pour lui à Constantinople, et alors la responsabilité du Directoire exécutif est à l'abri de tout reproche ultérieur. C'est pourquoi, il me paraîtrait convenable de tenter tous les moyens possibles pour informer Bonaparte de la négociation, si elle est entamée. La saison dans laquelle nous allons entrer est favorable à cet égard. Ainsi prévenu, le général pourra fixer d'avance ses résolutions et ranimer le courage, peut-être abattu, de ses compagnons, par l'espoir d'un prompt retour dans leur patrie.
(Aff. étr., Turquie, vol. 200).
13. RAPPORT DE REINHARD Paris, 24 fructidor an VII [10 septembre 1799].
I.a note que j'ai Thonneur de présenter au Directoire exécutif, renferme les bases d'une négociation à entamer avec la Porte ottomane.
Mon prédécesseur me l'a remise, comme étant le résultat de son dernier travail avec le Directoire exécutif, dans sa séance du 17 de ce mois [3 septembre].
Si le Directoire exécutif persiste à adopter ces mêmes bases, je le prie- de vouloir bien les revêtir de son approbation.
Je prie le Directoire exécutif de vouloir bien revêtir de son approbation les propositions suivantes ;
i<»Le ministre des relations extérieures est autorisé de faire négocier à Constantinople l'évacuation de l'Egypte par les Français, à la condition qu'il sera fourni au général Bonaparte, à son armée et à tous les agents civils et militaires qui lui sont attachés, de quelque nation que ce fût, des moyens sûrs et solides de rentrer en France.
2^ M. de Bouligny, ministre du roi d'Espagne auprès de la Porte, sera chargé de cette négociation.
3° Il lui sera envoyé directement pour agent, un Espagnol ou un Français parlant espagnol.
4° Cette négociation ne devra s'ouvrir qu'avec la Porte ottomane.
5° Cependant, on, pourra y admettre les agents de l'Angleterre à Constantinople, si la Porte l'exige absolument, ou si M. de Bouligny juge insuffisants ou incertains les moyens que cette puissance a à sa disposition, pour opérer l'évacuation sans le concours des Anglais.
6® On obtiendra de la Porte toutes les facilités qui dépendent d'elle, pour que M. de Bouligny puisse instruire le général Bonaparte de la négociation qui aura été ouverte.
7» On stipulera aussi avec elle, qu'en même temps que les Français évacueront TÉgypte, ceux de tout état et caractère, de tout sexe et de tout âge, détenus dans TEmpire ottoman, seront, par des voies sûres, renvoyés dans leur patrie. La réciprocité sera accordée à la Porte pour ses sujets qui sont en France.
8*» Il sera réservé, dans tous les cas, au général Bonaparte la faculté d'obtempérer ou non à la convention qui pourra avoir lieu *.
Reinhard.
Approuvé par le Directoire exécutif, le' vingt-qualre fructidor, acn sept de la République.
Sieyès Barras
Roger-Ducos.
Moulin, Gohier.
(Arch. nat., et Aflf. étr,, Turquie, vol. 200.)