‹ Le Directoire et l'expédition d'Égypte: étude sur les tentatives du Directoire pour communiquerChapitre 85 sur 98 · BEINHABD A BONAPARTli · texte numérisé non relu

BEINHABD A BONAPARTli

1° Lettj^e ostensible.

Paris, 18 vendémiaire an YIII [10 octobre 1799].

Le Directoire exécutif, cit. général, a été informé que la Porte ottomane avait témoigné à M. de Bouligny le désir de négocier l'évacuation de l'Egypte, ainsi que votre retour en France et celui de l'armée que vous commandez, et qu'elle lui avait fait entendre que cette négociation serait le préliminaire d'une pacification définitive.

Le Directoire exécutif n'a pas besoin de vous rappeler que, lorsque l'expédition d'Egypte fut résolue, il était si éloigné d'y voir un acte d'hostilité contre la Porte ottomane, qu'il n'était question de porter aucune atteinte à ses droits et à ceux des musulmans, mais seulement de punir et de soumettre des hommes injustes et impies, des sujets constamment rebelles du Grand Seigneur; que même, parmi les motifs qui déterminèrent, l'on compta pour beaucoup la certitude de rendre par cette entreprise un service signalé à la Porte elle-même, et i'espé-

rance de resserrer davantage les liens d'amitié, quiTunissaient à la France depuis tant de siècles.

Malheureusement, les ennemis communs des deux puissances sont parvenus à troubler cette longue harmonie, et à faire envisager à la Porte Teipédition d'Egypte, sous un aspect entièrement opposé à ses vrais intérêts. La demande préliminaire faite par la Porte pour que l'Egypte fût évacuée par l'armée française, est encore une conséquence de cette manière de voir.

Quoi qu'il en soit, le désir de rétablir la paix avec son ancienne alliée fait non seulement consentir le Directoire exécutif à entrer en négociation ; mais encore, voulant y procéder de la manière la plus prompte et la plus franche, il s'est déterminé à faire connaître directement à la Porte, par l'organe de M. de Bouligny, la disposition dans laquelle il était, et en même temps il vous a choisi et désigné pour son négociateur.

C*est d'après cela aussi, qu'il m'a chargé de vous annoncer qu'il vous donnait, à cet égard, tous les pouvoirs nécessaires pour traiter, soit par vous-même, soit encore par tel agent que les conjonctures pourront vous engager à commettre et à envoyer là où il sera convenable.

D'ailleurs, pour ce qui est des conditions sous lesquelles vous pourrez et négocier et conclure, il a encore jugé à propos de ne vous en prescrire aucune particulière ; mais de s'en rapporter à vos lumières, à votre sagesse, à la parfaite connaissance que vous avez sôit de votre position, soit des circonstances locales, et enfin au zèle ardent que vous avez toujours montré pour l'honneur et les intérêts de la République. Il vous laisse donc à cet égard, sous tous les rapports, là plus grande latitude possible; et en cela même, il croit donner à la Porte une nouvelle preuve de la sincérité de ses vœux pour le rétablissement de la paix.

Vous jugerez, sans doute, que l'humanité et la dignité

nationale exigent que le préliminaire de votre négociation soit la mise en liberté de tous les Français, si injustement détenus dans les États de la Porte ottomane, et si cruellement maltraités dans plusieurs endroits de cet empire.

Au surplus, n'ayant point de moyens directs pour vous faire passer cette lettre, je l'adresse à M. de Bouligny, avec invitation de vous la transmettre. Il n'en aura pas d'autres lui-même, que ceux que le gouvernement ottoman voudra lui permettre de prendre ; mais il les obtiendra aisément sans doute, si, comme on doit le croire, ce gouvernement désire franchement de négocier ■et d'arriver au but qui paraît être l'objet de ses souhaits. On doit compter même qu'il s'empressera de vous donner les facilités nécessaires pour correspondre, soit avec M. de Bouligny, soit avec tous ceux à qui vous pourrez avoir besoin d'écrire, soit enfin avec le gouvernement de la République française.

Le Directoire exécutif a reçu vos lettres du iO thermidor. Je n'ai pas besoin de vous parler de l'intérêt ([ue ia nation et le gouvernement prennent à vous, et à Ja brave armée que vous commandez. Vos succès sont d'autant plus heureux, qu'ils rouvrent la porte de la paix. De mon côté, j'ai le plaisir de vous annoncer une victoire complète, que le général Masséna vient d'obtenir en Suisse contre les Russes et les Autrichiens. La bataille qui s'est donnée a coûté à l'ennemi plus de 20,000 hommes en tués, blessés et prisonniers, 150 canons, 6 drapeaux et tous les bagages de l'armée.

2° Lettre particulière.

Je vous ai écrit, cit. général, le 2® jour complémentaire an VII [18 septembre], une lettre importante qui vous a été expédiée par différentes voies.

328 APtKNDlOE.

Peu de temps après, le ministre d'Espagne àConstantinople nous a transmis de la part de la Porte des propositions, dont la clef nous a été donnée par vos dépêches du \0 thermidor [28 juillet], arrivées presque à la même époque.

Vous verrez, parla copie ci-jointe de la lettre de M. de Bouligny à M. d'Azara, que les ouvertures faites par la Porte nous dispensent de proposer Tévacuation de rÉgypte, et que c'est à nous à y consentir.

Dès lors aussi, il a paru qu'on n'en n'était plus réduit à ne traiter que par des agents espagnols ; que le gouvernement français pouvait négocier lui-même directement avec la Porte; et qu'il n'y avait plus lieu d'employer le ministère de M. de Bouligny, que pour qu'il en facilitât les moyens. C'est dans ce sens que nous lui écrivons, sans parler d'une médiation, qu'il n'a pas paru convenable d'accepter.

D'ailleurs, il n'y a pas eu à délibérer sur le choix des négociateurs. L'intention du Directoire exécutif est que vous le soyez. C'est vous, à qui par conséquent le Directoire exécutif a résolu de donner des pleins pouvoirs à cet effel.

C'est d'après ces déterminations, que d'abord j'écris à M. de Bouligny une lettre pour vous, lettre ostensible qui constate vos pouvoirs, et qu'il vous fera passer par les moyens que le ministère ottoman pourra lui fournir.

Nous envoyons les dépêches à Vienne par un courrier espagnol. De là, l'ambassadeur turc, d'après les ordres qu'il a reçus de son gouvernement, les expédiera à Constantinople par un de ses courriers.

Au surplus, je suis autorisé à vous dire que le Directoire vous donne, pour cette négociation, les pouvoirs les plus amples et les plus étendus ; qu'il vous laisse la faculté de traiter soit par vous-même, soit par tel Français que vous jugerez à propos de commettre et d'envoyer là

où vous le croirez convenable; qu'il n'a voulu même vous gêner par aucune sorte d'instructions et, qu'en, un mot, il se confie entièrement à votre zèle, à la supériorité de vos lumières, et à la connaissance que vous avez seul et de votre position et de toutes les circonstances locales.

Vous remarquerez que les ouvertures, que la Porte a faites au sujet de votre retour, ont été concertées avec les ministres coalisés. C'est assez vous dire combien vous devez être sur vos gardes. Les Turcs mêmes, loyaux dans la paix, sont perfides dans la guerre, et leur histoire offre plus d'un exemple de capitulations violées.

Un des premiers objets de la négociation doit être la liberté et le renvoi dans leur pays, de tous les Français détenus dans l'empire ottoman, sous la condition de la réciprocité pour tous ceux de ses sujets qui sont en France. Le Directoire ne s'en repose pas moins à cet égard sur votre humanité, sur votre sagesse, sur votre affection pour tous les individus d'une patrie, où votre nom est aussi chéri que célèbre.

Enfin, cit. général, en vous donnant sa pleine confiance, le Directoire ne doute pas que vous ne mettiez à profit, pour les intérêts de la République, tous les avantages que les circonstances pourront vous offrir; et ne peut-on pas se fiatter que votre génie ti'ouvera peut-être a semer, dans le champ qui vous est présenté, les germes d'une pacification générale?

(Aff. étr., Turquie, vol. 201.)

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